‹ Les finances du ConsulatChapitre 3 sur 108 · AU 19 BRUMAIRE · texte numérisé non relu

AU 19 BRUMAIRE

§ i« r . Jeunesse de Bonaparte. Ses goûts et ses occupations à Brienne, à l'école militaire de Paris et au régiment. — §2. Variété de ses lectures; leur caractère général; Raynal et Rousseau ses auteurs favoris. Compositions diverses de Bonaparte. L'économie politique et l'administration y tiennent peu de place. — § 3. Nature spéciale du génie de Bonaparte qui excelle à remettre chaque chose à sa vraie place. Les conceptions pratiques et le travail en forment les élé ments de bon aloi.

Bonaparte ne semblait guère préparé par ses travaux antérieurs au rôle financier que la révolution du 18 brumaire allait lui faire aborder. Quel bagage financier, en effet, économique ou administratif apportait-il en arrivant au pouvoir? Un bagage bien

léger. Quand, d'ailleurs, aurait-il pu s'en composer un? Sa vie,

r> LES FINANCES DU CONSULAT. CHAPITRE PREMIER

jusque-là presque exclusivement militaire (i),ne lui avait laissé ni le temps, ni les moyens d'approfondir les questions de crédit public, d'impositions, de budgets, d'organisation administrative. Pouvait-il à Brienne, à l'école militaire de Paris, dans ses garnisons de Valence et d'Auxonne, dans ses excursions en Corse, dans ses séjours intermittents à Paris, dans ses campagnes d'Italie et d'Egypte, recevoir la longue initiation que comporte la connaissance de telles matières ?

| i er . — Jeunesse de Bonaparte .

Entré à Brienne dès l'âge de 9 ans, Napoléon n'y parlait encore qu'un patois italien-français dont ses camarades se moquaient (2). La grammaire, d'ailleurs, ne lui sourit jamais ; il eut avec elle, jusqu'à la fin de sa vie, d'étranges démêlés, que masquait plus ou moins intentionnellement sa mauvaise écriture. Dans les plus beaux temps de sa puissance, il s'obstina, sans aucun respect humain, à écorcher les mots les plus usuels(3).Les mathématiques

(1) « De tous les gouverneurs de peuple, il n'en est aucun dont l'éducation « ait été aussi absolument dirigée vers la guerre. C'est à peine s'il pouvait se « rappeler le temps où il n'était pas encore soldat. » (Courte histoire de Napoléon I er , suivie d'un essai sur sa carrière, par R. Seeley, professeur à l'Université de Cambridge, traduit de l'anglais. Paris, 1887, in-12.)

(2) Biographie des premières années de Napoléon Bonaparte, par le baron de Goston. Paris et Valence, 2 vol. in-8, i84o.

(3) « Non seulement il n'a pas appris et n'apprendra jamais l'orthographe, « mais il ignore la langue... il marche violemment à travers un pêle-mrle « de disparates, d'incohérences, d'italianismes, de barbarismes... » (Les On-

seules l'intéressaient. Il aimait cependant aussi l'histoire et la géographie, et nullement la littérature, et ne trouvait rien de mieux que d'échang-er contre des problèmes, avec son voisin Bourrienne, les thèmes et les versions, ce dont il ne voulait pas absolument entendre parler (i) ».

Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient aux tendances d'esprit d'un jeune Corse de neuf à quinze ans, dépaysé, taciturne, incertain sur sa véritable patrie, original et misanthrope, il n'en reste pas moins acquis que son éducation première, sauf en mathématiques, demeura singulièrement négligée .

A quinze ans, à l'Ecole militaire de Paris, on voit Bonaparte rédiger contre les installations luxueuses de cet établissement un mémoire dans lequel il critique le nombre des domestiques entretenus autour des élèves, les repas à plusieurs services, le prix des chevaux dont de brillants écuyers font parade au manège, etc. Beaucoup d'économies lui semblent possibles et nécessaires. Telle est la conclusion du factum qu'il aurait transmis à son ancien sous-principal de l'école de Brienne (2). Le ton et les tendances de ce factum, bien que l'authenticité en soit contestée (3), concordent bien avec sa nature d'esprit. Au lieu d'admirer le ce décor magni-

gines de la France contemporaine ; le régime moderne, par M. H. Taine. Napoléon s'obstinait à dire section pour session, enfanter ie pour infanterie, armistice pour amnistie, rentes voyager es pour rentes viagères, point fulminant pour point culminant, etc.

(1) Mémoires de Bourrienne, ministre d'Etat, sur Napoléon.

(a) Mémoires de Bourrienne et Biographie de Goston.

(3) M. Frédéric Masson, dans son Napoléon inconnu, déclare l'authenticité de cet écrit plus que douteuse, bien que Napoléon à Saint-Hélène ait exprimé sur le luxe de l'Ecole militaire une opinion analogue à celle qui est relatée cidessus.

fique » de l'École, et, suivant l'habitude des jeunes gens, de le trouver à peine suffisant pour ses mérites, il s'indigne et déclame contre les dilapidations inutiles. Sauf ces symptômes prématurés, la vie du militaire de i5 ans, absorbée par les exercices en commun, ne présente aucun relief particulier. En tout cas, la trace d'études théoriques ne s'y rencontre pas.

Mais, dans les garnisons, l'âge vient et le mode d'existence change. Nommé sous-lieutenant d'artillerie en septembre 1785, à 16 ans, Bonaparte réside successivement à Auxonne, à Valence, à Seurre, en Corse et à Paris. Quel sera, dans ces différentes stations, l'emploi de son temps libre, temps libre d'autant plus considérable que, dit-on, les détails du service l'absorbaient fort peu (1).

On peut, dès l'abord, affirmer que les plaisirs défendus ou permis, même les exercices du corps, promenades, voyages d'agrément, sports, etc., ne furent pas de son goût. Ses journées ne se dépensèrent pas non plus en réunions de société, conversations prolongées, commerce d'amitié ou de relations mondaines.

En général, il est seul. Déjà, cet isolement est caractéristique : il replie, sans doute, le cœur sur lui-même et développe un monstrueux égoïsme; mais il fortifie singulièrement l'esprit, surtout avec le renfort de lectures assidues.

Bonaparte, en effet, lut toujours beaucoup. A l'école de Brienne il s'enfermait pendant les récréations pour lire. « Dès qu'arrivait « le moment de la récréation, dit Bourrienne, il courait à la biblio- « thèque, où il lisait avec avidité les livres d'histoire, surtout

(1) Iung, Bonaparte et son temps.

« lybe et Plutarque. II aimait aussi Arrien et ne faisait pas grand ce cas de Quinte-Curce. Je le laissais souvent seul à la bibliothèque « pour aller jouer avec mes camarades (i). »

ce Ma tête commençait alors à fermenter, a-t-il dit lui-même, je ce dévorais les livres. » Ses notes, au sortir de l'École militaire, témoignent qu'il « était réservé et studieux, préférant l'étude à « toute espèce d'amusement, se plaisant à la lecture des bons « auteurs... Silencieux, aimant la solitude, capricieux, hautain, « extrêmement porté à Tégroïsme. . . (2). »

En province, aussitôt les repas en commun terminés, le lieutenant d'artillerie quitte ses camarades, se retire dans sa chambre pour s'adonner à ses occupations favorites (3). Il oublie même les soins de sa toilette et parcourt les rues d'Auxonne, de Valence, de Seurre, dans une tenue plus que négligée, un livre à la main et des papiers sous le bras (4). D'Auxonne, il écrit à sa mère: « Je « n'ai d'autres ressources ici que de travailler ; je ne m'habille que « tous les huit jours ; je ne dors que très peu. » A Valence, il fréquente le cabinet littéraire de M. Aurel, libraire, au point d'en devenir l'ami.

Enfin, quand il ne lit pas, il compose.

Mais que lit-il et que compose-t-il ? Voilà le point essentiel.

(1) Mémoires de Bourrienne,

(2) Ce texte, cité dans l'ouvrage de Iung, est considéré par M. Frédéric Masson comme tout à fait apocryphe. Le portrait toutefois paraît ressemblant.

(3) Goston, Biographie des premières années de Bonaparte.

(4) « H était timide et sauvage, il était pauvre avec les 1. 100 livres par an « qu'il recevait de sa solde et de sa pension ; il n'avait pas d'argent à dépenser « aux superfluités d'élégance. Tout ce qu'il n'employait pas à ses exercices, il ce le passait à lire et à rêver. » (Frédéric Masson, Napoléon inconnu.)

§ 2. — Lectures et compositions.

Ses lectures s'éparpillèrent sur un nombre considérable d'auteurs et d'ouvrages : J.-J. Rousseau, Mably, Raynal, Filangieri, Necker, Adam Smith, les Pandectes, la bulle Unijenitus^OssiaUj Werther, Platon, Lavater, etc. « Je passais mes nuits, écrit-il, à « lire l'histoire de la Sorbonne et tout ce qui a été écrit sur la « querelle de l'Église gallicane et de Rome. J'aurais pu me faire ce recevoir docteur en théologie. » A Weimar, dit M. Albert Vandal, Napoléon fait admirer l'étendue de son savoir en discutant avec le prince-primat quelques particularités de l'ancienne constitution germanique, ce Et comme on s'étonnait d'une érudition « aussi précise, il rappela que jadis, en France, les loisirs de la « vie de garnison lui avaient permis de lire beaucoup et d'étudier. « Ce fut alors qu'il commença une de ses phrases par ces mots (( Quand j'étais lieutenant d'artillerie (i) ».

Il lit la plume à la main, copiant de longs passages . Trentehuit gros volumes remplis de ces sortes d'extraits ont été retrouvés, communiqués d'abord à quelques privilégiés (2), enfin publiés récemment par les soins de MM. Frédéric Masson et Guido Biagi.

On y voit que, dans l'ordre économique et politique, les auteurs favoris du jeune Bonaparte furent surtout Raynal et Rousseau .

(1) Napoléon et Alexandre /. De Tilsitt à Erfurt. Paris, 1891, in-8°, par le comte Albert Vandal.

(a) Consulter l'article de Libri dans la Revue des De me- Mondes y du i5 mars 1842 sur les « souvenirs de la jeunesse de Napoléon ». M. Bégin, dans la « Bio-

ce Illustre Raynal, écrit-il, daigne sourire aux efForts d'un zélé « disciple, dont tu voulus quelquefois encourager ses essais. La « question dont je vais m'occuper est digne de ton burin; mais « sans ambitionner d'en posséder la trempe, je me suis dit avec « Corrège: moi aussi je suis peintre! » Ce début emphatique du Discours sur le bonheur, présenté au concours de l'Académie de Lyon en 1791, découvre l'enthousiasme du lieutenant d'artillerie pour l'auteur de V Histoire philosophique des établissements et du commerce des Européens dans les deuoe Indes. Il avait eu, d'ailleurs, l'honneur de l'approcher à Marseille, de recevoir ses encouragements, il avait annoté ses ouvrages et s'efforçait de reproduire son style en exagérant sa bouffissure.

Rousseau devint de mômè son auteur de chevet. Déjà des notes copieusement recueillies de sa main accusent sa prédilection pour le Discours sur V inégalité des conditions et le Contrat social. Il s'identifie à ce point avec le philosophe genevoix que ses écrits en reproduisent souvent presque textuellement les théories. On dit môme qu'à l'un de ses voyages à Paris il frappa son entourage

par le type d'homme à la Rousseau que son extérieur affectait de

représenter.

Jusqu'ici les sources de la formation de son esprit sont peu originales : toute sa génération s'y était abreuvée avant lui. L'amour des livres d'histoire le caractérise mieux : histoire des Perses, des Égyptiens, des Arabes, des Thraces, des Scythes, des Athéniens, des Lacédémoniens, des Romains, entrent pôle môle

graphie universelle » de Michaud, dit que ces documents ont été, pendant deux jours, entre les mains du général Pelet, chez qui il les a vus.

dans sa tôte. Xénophon, Strabon, Hérodote, Thucydide, Rollin surtout, captivent son imagination. Il y recherche, non pas les faits diplomatiques, ni môme les faits militaires, encore moins les anecdotes, mais les renseignements relatifs à la forme des gouvernements, aux institutions civiles, à la législation en général; il collectionne exclusivement les matériaux susceptibles d'être remployés dans une organisation nouvelle : c'est là un symptôme remarquable. Par exemple, compulsant VEspion anglais, il passe à côté des récits mondains, plaisants, souvent obscènes, qui pullulent dans ce recueil, pour n'y voir que les articles sur les tailles, les vingtièmes, les pays d'Etat et d'élection, les emprunts, la ferme, les physioerates, etc., dont il extrait trente-sept pages in-folio de sa fine écriture. De sorte qu'à lire ses notes on supposerait que ce journal est un savant traité d'économie politique(i). Il annote encore de sa main les Mémoires de l'abbé Terray, ancien contrôleur général, le grand rapport lu par Necker à l'Assemblée nationale en mai 1789; il fournit à son frère Joseph des explications détaillées sur le mécanisme de la nouvelle contribution foncière de 1790, etc.

Rarement, d'ailleurs, ses notes contiennent des jugements ou des conclusions personnelles. Ce sont de simples matériaux accumulés en vue de je ne sais quel tri ultérieur, destinés à appuyer un jour telle solution qui deviendra opportune. Si donc les questions gouvernementales l'attirent déjà malgré son jeuneâge,il fait preuve, en s 'abstenant de conclusions compromettantes, d'une pru-

(1) Les articles de finance et d'économie politique de l'Espion anglais sont, d'ailleurs, presque toujours intéressants, malgré leur mauvais voisinage.

dence peu conforme à l'outrecuidance habituelle de la vingtième année. On ne saurait cependant lui attribuer sérieusement alors l'intention de se réserver pour un rôle futur: tout au plus songeait-il à la Corse, ce qui serait encore prématuré, bien que vraisemblable dans une tête comme la sienne.

En tous cas, le fait de ses nombreuses et constantes lectures est certain : lectures, la plume à la main, d'ouvrages de haute politique, embrassant dans leur horizon l'humanité tout entière. Son esprit conquiert par là une certaine culture, nous le verrons plus tard. Mais, pour le moment, est-ce une culture féconde? La collection de ses premières oeuvres permet d'en douter : elles sont déclamatoires et sans originalité, ce qui précisément contredit, d'une manière absolue, sa nature propre. Lorsque nous le verrons au pouvoir, en possession de lui-môme, il ne détestera rien tant que les phrases creuses et les lieux communs. Provisoirement donc, il n'est pas lui-même; il se crée une personnalité factice; ses productions ne représentent que le fatras de bibliothèque dont il s'est repu.

Pour n'en garder aucune illusion, il suffit de parcourir ses écrits suivants: Parallèle entre V amour de la patrie et V amour de la gloire, le comte d % Esseoc, courte nouvelle historique, le Masque prophète, sorte de légende en quelques pages, les Dialogues sur V amour, où il déclare « que l'amour fait plus de mal « que de bien et que ce serait un bienfait d'une divinité protect< trice que de nous en défaire et d'en délivrer les hommes », le Discours sur les principes et sentiments qu'il importe le plus d'inculquer auoe hommes pour leur bonheur, sujet mis au concours par l'Académie de Lyon que le jury s'abstint, bien entendu,

de récompenser, Sur le suicide, la Nouvelle Corse, etc. Seuls possèdent un but pratique et quelque valeur les Lettres à Malteo Buttafuoco, d'une extrême violence contre ce député corse accusé d'avoir trahi les intérêts de son pays, le Souper de Beaucaire, en 1793, œuvre plus froide, plus incisive que ses autres, la meilleure de toutes, en somme, et divers traités techniques sur l'artillerie et la balistique.

Au milieu de cette variété de productions, l'économie politique, les finances, l'administration n'occupent, on le voit, qu'une place secondaire : ou bien le sujet leur est étranger, ou bien l'auteur se contente de prononcer à leur sujet des aphorismes nuageux. On le dirait incapable de formuler des idées simples, de s'attacher à l'étude d'un fait précis.

En résumé, si Bonaparte étudia les ouvrages d'économistes et d'administrateurs tels que Mablj, Filangieri, Necker, Adam Smith, etc., la trace n'en subsista guère dans son cerveau. De là vient, sans doute, que M me de Staël lui reproche, à deux reprises, d'avoir très peu lu (1). Elle, qui le connaissait bien, voulait sans doute dire par là qu'il avait très peu retenu, ou très peu profité de ses lectures.

ce Tout était à l'état de chaos dans cette cervelle immense, » écrit

(1) «c Quelques personnes ont cru que Bonaparte avait une grande instruction « sur tous les sujets, parce qu'il fait, à cet égard, comme à tant d'autres, usage « de son charlatanisme. Mais comme il a peu lu dans sa vie, il ne sait que ce « qu'il a recueilli par la conversation. »

— a Bonaparte ressemblait sous plusieurs rapports aux tyrans italiens des « xiv # et xv 6 siècles, et comme il avait peu lu, l'instruction ne combattait pas « dans sa tête les dispositions naturelles de son caractère. »

(Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, 4° partie, chapitres 111 et VIII.)

un historien de ses premières années (i). Il frappait alorsà toutes les portes, cherchant une issue pour les aspirations informes de son génie, poussé par les ressorts violents d'une ambition aux visées imprécises et universelles. De temps en temps même, découragé par l'insuccès, il abandonne tout travail, oublie ses livres et ses compositions, pour s'adonneïà l'oisiveté intellectuelle. Lors de son second séjour à Valence, la politique des clubs le captiva d'abord ; i] devint membre assidu et orateur ardent, sinon convaincu, de la Société populaire des amis de la Constitution. En Corse, les intrigues locales, et même les préparatifs d'un coup de main armé, absorbèrent plus d'une année de son temps.

A Paris, pendant de longs mois, il bat le pave en solliciteur désœuvré. Bourrienne l'y retrouve en 1792 à la recherche d'une position(2) : ce Nous passions alors notre temps, dit-il, comme deux h jeunes gens de 23 ans qui n'ont rien à faire et qui n'ont pas « d'argent. » Bonaparte, livré à ses rêves creux, voulait louer toutes les maisons neuves de la rue Montholon pour les sous-louer en détail . Deux ans après, en 1794, il est encore à Paris, sans occupations, après avoir refusé de partir pour la Vendée, ce Nous recommence çâmes, dit toujours Bourrienne, la vie que nous avions déjà menée (( en 1792, avant son départ pour la Corse... Tourmenté du désir de « faire quelque chose, il vivait dans une inaction intolérable... » ce Lui-même avouera plus tard à M me de Rémusat le désœuvrement absolu de sa vie après son retour de Toulon (3).

(1) Iung, Bonaparte et son temps. 1880-1881, 3 vol. in-12.

(2) Mémoires de Bourrienne.

(3) Mémoires de M mo de Rémusat, 1802-1808, publiés par son petit-fils. Paris, 3 vol. in-8, 1880.

§ 3. — Nature du génie de Bonaparte.

Qu'au 18 brumaire Bonaparte n'ait possède qu'une préparation insuffisante en matière d'économie politique et de finances, la chose n'a pas besoin d'être prouvée davantage.

Cependant, tant de lectures, bien que superficielles et mal digérées, tant d'études et de réflexions ne traversèrent peut-être pas impunément sa téte. L'instinct même qui le poussait ainsi à lire et à composer découvrait qu'amoureux d'un tel exercice son mécanisme intellectuel devait v trouver profit. En effet, une fois le premier rang* conquis, ce mécanisme intellectuel, soit en raison de la maturité acquise, soit par don naturel, les deux causes, sans doute, s'étant fortifiées réciproquement, révéla une puissance d'un ordre exceptionnel. Pour rencontrer le grand homme, il faut le chercher, non dans l'officier d'artillerie, mais dans le chef de gouvernement dirigeant les affaires publiques.

Le trait distinctif de ce qu'on nomme le génie de Bonaparte fut, semble-t-il, une merveilleuse claire vue qui lui découvrait spontanément la place que chaque chose devait occuper, une sorte de divination qui lui révélait, en présence du désordre, le plan de Tordre reconstitué. Alors, sûr de sa direction, il marchait droit au but, sans tâtonnements. Et ce but consistait toujours à remettre chaque chose h sa place. Là paraît avoir résidé le secret de ses succès civils, aussi bien que de ses succès militaires.

A Toulon, par exemple, dès la première inspection, reconnaissant la position de l'Eguillette, il s'écrie : « C'est là qu'est Tou-

Ion ! » En effet, la ville se rend dès que ce fort est pris. A la tête de l'armée d'Italie, il combat d'emblée, comme ses pires ennemis, l'indiscipline, l'habitude du pillage, les concussions des fournisseurs. A force d'énergie, de patience, de sévérités, cette gangrène est extirpée, a Aucun fripon, écrit-il, ne doit pouvoir m échapper. » Sa correspondance de 1796 atteste par quelle suite d'efforts, concentrés sur le rétablissement de l'autorité du général en chef et sur la régularité des approvisionnements, furent préparées les victoires de Montenotte, Millesimo et Dego.

Sans doute, tous les grands capitaines possèdent le mérite exceptionnel de savoir, au milieu de la confusion des champs de bataille, déterminer le point et le moment de la victoire. Mais la perspicacité du soldat n'est pas toujours celle de l'homme d'Etat. Tel qui règle la manœuvre du régiment au plus fort de la mêlée risque de ne plus voir clair dans le chaos administratif . Bonaparte, au contraire, domina toutes les situations. Du même coup d'œil qui devinait les mouvements de l'ennemi, il découvrit, dès son arrivée au pouvoir, les écueils du passé à éviter, les tentatives antérieures à ressusciter, enfin, l'ordre simple et pratique auquel il fallait aboutir.

Car son génie financier fut, avant tout, de bon aloi, répudiant les conceptions utopiques et préparant le succès par un travail extraordinairement persévérant. Les conceptions utopiques avaient fait, sans doute, autrefois le fond de ses lectures et de ses écrits; sa jeunesse, on l'a vu, se complaisait dans les généralités et les grands principes. Maintenant, il ne les connaît plus et même il s'en détourne avec affectation. (< Un principe générai, dit ce Taine, lui déplaisait comme une niaiserie, et même comme

« un ennemi (i). » Aussi, pour restaurer les finances, après le 19 brumaire, ne s'arrêtera-t-il à aucune des panacées dont les projets lui parvenaient en foule. Seuls, les moyens simples et réguliers, presque terre à terre, obtiendront son assentiment. Et cela sans effort, du fait spontané de l'instinct pratique qui règle dorénavant son esprit. Le travail, d'ailleurs, préparait, appuyait chacune de ses décisions et surtout en surveillait, dans les moindres détails, l'exécution ; il se livrait à ce travail avec une ardeur et une puissance que ses collaborateurs qualifient de surhumaines (2). Conceptions pratiques, travail incessant, voilà bien, comme nous le disions, les mérites de bon aloi que le succès pouvait légitimement couronner.

Ajoutons qu'il excella à choisir ses collaborateurs, comme va le montrer le chapitre suivant.

(1) Tainc ajoute: « Mais il avait le tact des circonstances, comme un chasce seur celui de sa proie. »

(2) Parmi tous les témoignages relatifs à l'intensité de travail de Bonaparte, celui que fournit Rœderer semble particulièrement utile à rappeler : « Ce qui « caractérise l'esprit de Bonaparte, c'est la force et la constance de son atten- « tion. Il peut passer dix-huit heures de suite au travail, à un même travail, « ou à des travaux divers. Je n'ai jamais vu son esprit sans ressort... Je ne l'ai « jamais vu distrait d'une affaire par une autre... Jamais homme ne fut plus « entier à ce qu'il faisait, ne distribua mieux son temps entre les choses qu'il « avait à faire. Jamais esprit plus inflexible à refuser l'occupation, la pensée qui « ne venait pas à son heure, ni plus ardent à la chercher, plus agile à la « poursuivre, plus habile à la fixer quand le moment de s'en occuper est venu. » (Œuvres du comte de Rœderer, 3 vol.)

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