‹ Les finances du ConsulatChapitre 7 sur 108 · MOLLIEN · texte numérisé non relu

MOLLIEN

ce qu'il est votre précepteur en finances », l'insinuation, précisément parce qu'elle était vraie, jeta un froid temporaire dans leurs relations. « Pendant cinq mois, le premier Consul parut m'avoir (( tout à fait oublié; antérieurement, il me faisait appeler près de « lui au moins une fois par semaine (i). »

Ce qui frappe dans la collaboration de Mollien et de Bonaparte, c'est la dissemblance profonde des deux hommes, c'est-à-dire la singularité même de cette collaboration. Mollien, disent ses biographes, représentait un des plus parfaits modèles de l'ancienne société française, où l'urbanité des mœurs et l'exquise politesse des manières s'alliaient à la profondeur des idées et des connaissances (2). Voilà déjà qui ressemble peu à Bonaparte. La foi dans les principes l'en distinguait encore davantage. Mollien aimait instinctivement à se confier aux règles et au droit; il croyait à leur toute-puissance ; la liberté des institutions constituait un dogme pour lui, et rien ne lui semblait plus sûr que de s'en remettre aux mouvements spontanés de cette liberté. C'était absolument le contraire chez Bonaparte.

Pourquoi cependant celui-ci recherchait-il les entretiens de son directeur de la caisse d'amortissement et sollicitait-il, pour ainsi dire, ses conseils? C'est qu'il savait qu'une fois la conversation close, quelles qu'aient été les divergences d'idées, ses intentions seraient scrupuleusement remplies par le plus sage et le plus habile exécuteur des ordres reçus. Mollien même, quelquefois, fit plus qu'exécuter les ordres reçus. En diverses circonstances, sub-

(1) Mémoires d'un ministre du Trésor public.

(2) M. Mollien, par M. de Salvandy, de l'Académie française, Paris, i85i.

jugué par les raisonnements de son impérieux interlocuteur, et désireux de lui complaire, il laissa sommeiller ses principes, et marcha spontanément,, de son initiative propre, dans la voie qui leur était opposée. Le chapitre des interventions du gouvernement à la Bourse en fournira la preuve.

Bonaparte comprenait aussi qu'il ne risquait rien, sinon de s'instruire, à prolonger les discussions avec un conseiller aussi savant et aussi discret, qui, loin de se prévaloir des changements d'opinion du maître en présence d'objections victorieuses, ne semblait môme pas s'en apercevoir.

Les mérites et le tact de Mollien expliquent ainsi la contradiction que, de prime abord, nous trouvions inexplicable. Ce furent ces mérites et ce tact qui lui valurent la constante déférence dont le premier Consul l'honorait exceptionnellement. A peine quelques boutades l'effleurèrent-elles : « Je vois que vous avez longce temps vécu éloigné des affaires publiques. Dans la retraite, on « se crée des systèmes de perfections idéales, » — Ou bien : ce Vous me répétez ce que disent dans les salons quelques idéolo- « gues qui n'ont jamais pris part aux affaires. .. », formules bénignes comparativement aux scènes que subissaient Barbé-Marbois et parfois même Gaudin.

Cette longue et féconde collaboration se continua sans nuages pendant toute la durée du Consulat et jusqu'à la fin de l'Empire. « Cela tient, écrivait le baron de Barante(i), à ce que Bonaparte, « ayant l'âme du despotisme, en avait aussi, ce qui est plus rare, « le génie. »

(i) Notice sur le comte Mollien, par le baron de Barante, i85i.

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