LE MARQUIS DE BEUNOY
E pronostic de Voltaire ne se réalisa pas, et le fils de Paris de Montmartel ne continua sous aucun rapport les traditions paternelles. S'il acquit de la célébrité ce fut plutôt par ses étrange tés que par sa bienfaisance. Armand-Louis-Joseph Paris de Montmartel, marquis de Brunoy, n'était pas fermier général ni à proprement parler un financier, mais simplement un homme riche d'une fortune de 23,000,000 provenant de la succession de son père et qu'il gérait fort mal. Il ne se rattache guère à notre galerie que par hérédité comme fils de Paris de Montmartel et neveu de Paris Duverney. Mais nous voyons en lui un personnage singulier, excentrique, et nous l'admettons ici à titre de hors-d'œuvre et d'exception au type que nous avons en vue. Il n'avait que dix-neuf ans quand il perdit son père, en 1766 ; son deuil se signala par une démonstration des plus bizarres. Les jets d'eau du château de Brunoy lancèrent de l'encre au lieu d'eau
pendant deux jours. Que d'encre perdue, dira-t-on! il est vrai qu'on en perd chaque jour à de plus mauvais usages !
Le marquis de Brunoy était fou ; mais il paraissait jouir de toute sa liberté d'esprit, montrant en toutes choses une conception facile et des connaissances acquises ; si bien qu'on se demandait parfois si certains de ses actes n'étaient pas calculés pour étonner le public. Mais il serait difficile de ne pas mettre sur le compte de la folie ou d'une imagination troublée, nombre de faits particuliers qui étaient avérés, bien qu'on ait cherché à les pallier dans un procès dont nous parlerons plus tard. Par le mérite de son père, par ses alliances du côté de sa mère qui était née Béthune, par sa grande fortune, le marquis de Brunoy pouvait aspirer à tout. Le roi, par considération pour son père, lui avait accordé la place de son premier maître d'hôtel ; sa manière de vivre ne lui permit pas de garder cette position, mais on le qualifiait encore dans an acte authentique : « Comte
« de Sampigny, baron de Dagouville, seigneur de « Château Meillant et autres lieux, conseiller secré- « taire du roi, maison, couronne de France et de ses « finances. »
A peine entré en possession de l'immense fortune de son père, il fait construire h grands frais, dans son hôtel, rue Neuve-des-Petits-Champs, un second étage plus approprié à ses convenances , il y fait travailler jour et nuit, se fait dresser un lit au milieu des travaux pour les surveiller, dépense une somme énorme
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tant en constructions qu'en meubles, et, le jour môme où le nouvel appartement est terminé, il quitte brusquement Paris, et ne remet plus jamais les pieds dans ce logement préparé avec tant de sollicitude. Le marquis de Brunoy dès son enfance s'était montré réfractaire à toutes les idées reçues et particulièrement à celles qui s'accordaient avec le rang acquis par sa famille. Pour échapper à la tutelle de sa mère, il s'était marié et avait épousé M^^^ Descars, de la plus haute noblesse ; mais le jour même du mariage il quittait sa femme, et, aux reproches de sa propre mère il répondait par la menace de faire construire dans son hôtel, entre sa femme et lui, un mur de séparation, depuis la cave jusqu'aux combles.
Cet homme singulier n'avait aucune des passions ordinaires aux autres hommes. Il n'aime pas les femmes, disait-on, il n'aime pas le jeu; il n'a pas le goût du luxe, des bâtiments, des belles voitures, des chevaux, des équipages de chasse ; on ne le voit ni aux fêtes publiques ni aux spectacles ; il n'a point de curiosité pour les arts ni les sciences ; on ne le voit point fréquenter les ateliers des artistes, s'occuper à former une bibliothèque ou des collections d'antiques, de tableaux ou d'histoire naturelle. Quels peuvent être ses goûts? il n'en a que deux : le vin et l'éclat des cérémonies religieuses.
Pour se livrer sans contrainte à sa passion pour le vin, « il recherchait la société des gens de bas étage (1);
(1) Les Folies du marquis de Brunoy, Paris, an XIII, 2 vol. in-12, sans nom d'auteur.
(( il portait presque toujours des habits usés, déchirés ; « ses bas tombaient sur ses souliers crottés; ses « cheveux épars, malpropres , sans poudre , étaient « rarement peignés ; sa chemise fort sale qu'il ne " quittait ordinairement qu'au bout de trois semaines. » En même temps il faisait des dépenses incroyables (( pour habiller en habits galonnés et brodés ses « gardes-chasse, ses gens, ses paysans et sesjardi- (( niers. » Ces costumes, qui avaient une destination spéciale, coûtèrent en quatre années 538,176 livres. Malgré cet abus des galons et des livrées, le marquis de Brunoy professait l'égalité absolue entre les hommes. Cette chimère est rarement soutenue par l'exem^^le. De nos jours, la haute société de Paris a connu un jeune seigneur qui professait aussi des principes égalitaires, et qui, répudiant son immense fortune, prétendait gagner sa vie dans le professorat. A'aine démonstration qui ne fut pas sans être mêlée de quelques contradictions, et qui ayant manqué son effet n'eut pas de suite. Au château de Brunoy les rangs de la hiérarchie ordinaire étaient confondus : cuisiniers, marmitons, laquais, gardes-chasse, paysans, tous mangeaient chaque jour à la même table avec le jeune marquis. Mais, comme il arrive souvent aux philosophes humanitaires, ces belles idées ne le rendaient ni bon ni généreux, ni doux à ses semblables. Violent, despote, égoïste, dur de cœur, pendant qu'il répandait l'argent sur des amis de bas étage, sur quatre paysans, ses compagnons de bouteille avec lesquels il s'enivrait journelle-