LK MARQUIS DE BRUNOY
meut (^1), il laissait mourir de faim des ouvriers qu'il employait et qu'il ne payait point.
Sa seconde passion pour les cérémonies religieuses datait de son enfance ; mais ce n'était point l'effet d'un zèle pour la religion ; ce n'était pour lui qu'un spectacle dans lequel il aspirait à jouer un rôle. Avant même de pouvoir y figurer au premier rang, baptême, mariage, fiançailles, enterrement, service, il ne manquait pas une cérémonie, allant les chercher dans toute paroisse où il y en avait. La mort de son père qa'il avait abreuvé de chagrins lui offrit une occasion et la possibilité désormais de satisfaire pleinement sa manie. Il voulut d'abord orner l'église de son village aussi magnifiquement qu'une cathédrale ; il y remplissait lui-même sans nécessité les fonctions de bedeau, d'enfant de chœur, de chantre, de sonneur, et on le voyait faisant à tout instant des génuflexions, courant du lutrin à la sacristie, de la sacristie à l'autel, de l'autel aux cloches. Mais ce qu'il aimait surtout c'étaient de splendides processions dont il conduisait la marche, entouré de trois cents paysans affublés des plus riches costumes ; on a vu plus haut ce que cela lui coûtait. « L'entretien du jour, disent lesmé- « moires de Bachaumont, à la date du 21 juin 1772, « roule sur la procession de Brunoy, dont on fai-t les c( détails les plus singuliers, ainsi que du personnage
(1) Ces amis si mal choisis, avec lesquels il passait sa vie, étaient des gens sans éducation et sans mœurs, comme Séné, fils du paveur de Brunoy et Maréchal, fils d'un artisan ; il faisait avec eux des défis de vin et se laissait tutoyer et battre par eux et même par ses propres laquais.
90 LES FINANCIERS d'aUTREIOIS
« qui l'a dirigée... il y avait plus de cent cinquante (i prêtres.. . de dix lieues à la ronde ; il avait en outre « donné des chapes à quantité de particuliers, en « sorte qu'il en résultait un cortège de quatre cents per- « sonnes. On comptait ving-cinq mille pots de fleurs, « six reposoirs, dont l'un tout en fleurs et de l'élé- « gance la plus exquise. Après la procession, ce « magnifique seigneur a donné un repas de huit cents « couverts. . . on comptait plus de cinq cents carrosses « venus de Paris. »
Linguet, parlant du marquis de Brunoy dans ses Annales, année 1779, dit que chacune de ses processions de la Fête-Dieu coûtait 200,000 livres ; il déplore qu'une organisation bizarre ait perdu un homme en qui se trouvaient réunis tous les dons de la nature et de la fortune. Linguet aurait pu déplorer également l'insensibilité que montra le marquis de Brunoy quand il perdit son père et sa mère, ce que son oncle Pâris-Duverney lui reprochait vivement. Quand ]\/[me jq Montmartel fut près de mourir, en 1772, son fils vint la voir et l'entretint longuement des funérailles qu'il allait lui faire, et il préparait en effet pour elle une chapelle ardente, mais sans verser aucune larme. La folie pouvait seule excuser un tel manque de cœur.
On n'en finirait pas de noter toutes ses extravagances. Pendant sa fameuse procession de la Fête- Dieu, il avait aposté, derrière le grand reposoir du château, des gens armés d'arrosoirs qui inondaient les personnes qui s'en approchaient de trop près. Le