LE MARQUIS DE BRUNOY
même jour, il avait fait apporter de Paris plusieurs milliers de citrons qull fit jeter coupés en tranches dans les réservoirs d'eau du parc de Brunoy, et ces mêmes jets d'eau, qui avaient autrefois versé de l"encre, versèrent ce jour-là de la limonade à qui voulut se désaltérer. Il fit fondre deux cloches énormes pour l'église de Brnnoy, et comme son architecte lui objectait que le clocher ne pourrait les supporter et que les habitants s'en effrayaient, il se contenta de répondre qu'il ferait faire un service magnifique à ceux que la chute du clocher écraserait. Le marquis de Brunoy porta ensuite ses fantaisies sur un plus vaste théâtre. Il annonça, en 177 S, un pèlerinage en Palestine, dont il ferait les frais. Il demandait cinquante personnes de bonne volonté pour l'accompagner à pied, en sandales et en costume de pèlerin, promettant à chacun de ses compagnons, outre les frais du voyage, une pension viagère de ^400 livres. On peut juger de la foule de gens qui, sur cette annonce, accoururent à Brunoy. Mais cette nouvelle extravagance n'eut pas de suite, le Roi ayant refusé les passeports nécessaires. Le marquis de Brunoy, satisfait de l'effet produit, passa à d'autres excentricités qui obligèrent sa famille à le faire interdire.
Ce ne fut cependant qu'après la mort de sa mère, qui l'aimait tendrement malgré sa conduite et ses mauvais procédés, et qui s'était opposée de toutes ses forces à cette mesure nécessaire. Ce ne fut pas non plus sans une lutte judiciaire, où l'avocat Cari^é essaya d'excuser avec éloquence des faits trop publics
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pour être contestés. De son côté, le célèbre Gerbier, avocat des parents paternels, terminait ainsi sa plaidoirie: « Il Y a six ans que je suis le témoin de la (( conduite du marquis de Brunoj^ Pendant trois ans « j'ai été le dépositaire des douleurs de son oncle et « des larmes de toute sa famille. J'ai toujours été « convaincu, comme eux et avec eux, qu'on achevait « de le perdre en l'abandonnant à lui-même ; et que, (( s'il y avait quelque moyen de le ramener à une (( conduite sensée et honnête, même de conserver (( son honneur et ses jours, c'était de le captiver par (« une interdiction qui mît à portée de lui donner les « secours que son état exige. Voilà ce qui est et a (( toujours été dans mon âme. C'est d'après cela que '< j'ai cru travailler pour lui, en plaidant contre lui. (( Je le défends contre les funestes conseils qui l'en- « tourent. Je l'attaque pour le sauver des malheurs « qui le menacent. Tel est mon vœu, tel est l'objet « de mes efforts dans cette cause. J'en atteste le Ciel « qui lit dans mon cœur. J'en atteste tous les parents <( du marquis de Brunoy, aux instances desquels je « n'ai cédé que par ces motifs, et parce qu'ils n'en {( avaient pas eux-mêmes d'autres en plaidant contre (( lui. »
Le 13 novembre 177*2, une sentence d'interdiction fut rendue en ces termes : « Après notre rapport pré- « seulement fait en la Chambre du conseil, ouï sur ce « le Procureur du Roi, nous disons que le sieur « marquis de Brunoy est et demeure interdit de la « gestion et administration de sa personne et de ses
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« biens; en conséquence, etc. » La même sentence nommait M^" de Brunoy curatrice honoraire. Les pièces justificatives, jointes aux plaidoiries, avaient constaté de nombreuses indemnités que le marquis de Brunoy avait été condamné à payer pour sévices, violences et fureurs causées par l'ivresse, et parmi ses folles dépenses on remarquait : 40,000 livres pour la cérémonie du mariage de la Séné, tille du paveur de Brunoy ; 24,000 livres pour le mariage de la Maréchal, autre fille d'artisan ; 30,000 livres pour l'enterrement de la mère Maréchal ; enfin un ensemble de dépenses annuelles qui dépassait de 600,000 livres son revenu. Le marquis de Brunoy vécut encore neuf ans après son interdiction et ne lit plus parler de lui. Il mourut en 1781, âgé seulement de trente-trois ans.
La terre de Brunoy fut achetée par Monsieur, Comte de Provence. Le château, où le frère de Louis XVI donna des fêtes à Marie- Antoinette (1), a été détruit à la Révolution ; il n'en reste plus de traces ; les objets d'art qu'il contenait ont été dispersés aux quatre vents. Quant à l'église du village, si magnifiquement ornée par le marquis de Brunoy, elle se trouvait à sa mort en possession d'une grande quantité d'ornements précieux, de vases sacrés d'or et d'argent enrichis de pierreries et perles fines, d'étoffes et de dentelles de grand prix. L'archevêque de Paris, dans sa visite pastorale, fut étonné, confondu de cet amas
(I) Mémoires de M""* Campan.
BïBUOTHtCA Otuvlçï*^
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de richesses, et, jugeant qu'elles dépassaient de beaucoup les besoins du culte dans une église de campagne (l), il en ordonna la vente qui se fit à Paris en 178o. On en retira ISO, 000 livres qui servirent à doter la paroisse deBrunoy d'établissements d'instruction et de bienfaisance.
Vers la fin du premier Empire, le village de Brunoy reçut un regain de notoriété du célèbre tragédien Talma. La belle maison de campagne qu'ily avait fait construire fut pendant longtemps un rendez-vous recherché des artistes et des écrivains les plus distingués.
(1) L'Eglise elle-même était entièrement garnie d'une boiserie à fond blanc avec moulures dorées; et les panneaux étaient ornés de trophées en relief dorés de plusieurs nuances d'or. Parmi les objets compris dans le catalogue de la vente faite à Paris, on remarqua : Un superbe Dais en velours cramoisi, doublé de gros de Naples, le tout brodé en or, et orné de franges et glands d'or ; au ciel, un Saint-Esprit en argent, au milieu d'une gloire brodée en or, le châssis porté par six colonnes empanachées et recouvertes de drap d'or; vendu 1 5,300 livres; — une Bannière de velours vert, de huit pieds de haut sur six de large, représentant un évèque revêtu de ses habits pontificaux brodés en paillettes d'or, garnie d'une frange d'or à corde à puits de six pouces de haut : 6,130 livres; — un Ornement composé de trois chapes, une chasuble, deux tuniques et suite, d'un voile de calice sur lequel est l'Arche d'alliance en or... acheté 14,303 livres par le sieur Chapsal, chaudronnier; — douze Aubes de batiste garnies d'Angleterre de '2i pouces de haut : 2,641 livres; — un Ostensoir ou soleil en vermeil : 9,001 livres; — un Ciboire dont la coupe est d'or : 1,431 livres; — un Custode d'or au saint nom de Jésus : 1,703 livres; — une Lampe d'argent dorée et ciselée pesant 122 marcs 2 onces 4 gros : 8,199 livres; — un grand Antiphonaire de 28 pouces sur 22, avec miniatures : 4,602 livres.
LA POPELLXIÈRE
LEXANDRE-Jean-Josepli Le Riche de La Popelinière — ou de La Pouplinière — était fermier général dès 1718. Il avait alors vingt-six ans. Aimable, bien fait et de bonne mine, disent les mémoires du temps, excellent musicien, homme d'esprit malgré sa grande fortune, se mêlant même d'écrire, il rassemblait à sa table des femmes de moyenne vertu et beaucoup de beaux esprits et d'artistes qui flattaient son faible pour la littérature et son goût pour les arts. Thieriot, l'ami de Voltaire, fut longtemps son commensal. Voltaire lui-même échangeait des compliments avec La Popelinière; il l'appelait tour à tour Mécène, Pollion (1) ou Gamache. Mais cette amitié n'était pas exempte de nuages. Ainsi Voltaire écrivait, en 1740, à M. Berger, au sujet de quelques critiques de son poème de Pan-
(I) Pollion, personnage de Ihistoire romaine, ami de Virgile et d'Horace et qui passait pour le critique le plus éclairé de son temps.
dore : «... Je sais que je n'ai jamais eu l'honneur de « plaire à M. de La Popelinière. et qu'il pense sur la (( poésie tout différemment de moi. Je ne blâme point « son goût ; mais j'ai le malheur qu'il condamne le " mien... On m'assure qu'un homme qui demeure (( chez M. de La Popelinière, et à l'amitié duquel « j'avais droit (Thiériot), a mieux aimé se raager du « nombre de mes ennemis... »
Voltaire ne plaisantait pas quand on le critiquait. Le fait est qu'il octroyait si généreusement ses éloges à La Popelinière qu'il pouvait être exigeant sur la question de réciprocité. Il écrivait (en 173o) à Thiériot : « Envoyez-moi quelque chanson de Mécénas (( La Popelinière si vous en avez... » et en d'autres passages de lettres au même Thiériot «... Vous buvez « du vin de Champagne avec Pollion La Popelinière.»
Vous franchiriez votre hémisphère, Mais je sais qu'on ne quitte pas Pollion La Popelinière
«... Il faut bien que M. de La Popelinière soit « récompensé de son mérite, en ayant auprès de lui « un homme aussi aimable que vous. . . » Voltaire envoyait à La Popelinière (en 1748) un exemplaire de Se mira rais accompagné des vers suivants :
Mortel de l'espèce très rare
Des solides et beaux esprits, Je vous offre un tribut qui n'est pas de grand prix, Vous pourriez donner mieux, mais vos charmants écrits Sont le seul de vos biens dont vous sovez avare.