LA POPELINIÈRE
Une autre fois, à propos de la générosité de La Popelinière, qui tous les ans mariait quelques jeunes filles qu'il dotait, Voltaire écrit à Thiériot (en 17o7) : « Présentez, je vous prie, mes applaudissements et « mes remerciements à Ganiaclie le riche (l), qui « fait de si belles noces. Il donne de grands exemples (' qui seront peu imités peut-être par ses cinquante- « neuf confrères. Je suis très flatté que mon fatras his- « torique ne lui ait pas déplu, il est bon juge en prose « comme en vers, par la raison qu'il est bon feseur. . . »
Mais si l'on veut savoir ce que valaient les compliments de Voltaire, il faut lire deux lettres, la première adressée à La Popelinière, le lo février 1761 :
. . J'ai dévoré votre Daïra (2) ; je vais la faire lire à
M"® Corneille (3). Je ne peux mieux commencer ( son éducation S'il est vrai, Monsieur, que vous
< ayez fait imprimer vos comédies, je vous prie de
< ne me point oublier dans la distribution de vos
( grâces goûtez longtemps les plaisirs de l'esprit
( après avoir goûté tous les autres. Vous serez connu « par de beaux ouvrages et de belles actions. J'ai
l'honneur d'être avec une estime et un attachement ' bien véritables » Et quelques jours après, le
(1) Les noces de Gamache dans Don Quichotte. Le riche est un jeu de mots sur le premier nom de La Popehnière.
(2) Daïra, roman par La Popehnière, tiré à très petit nombre d'exemplaires et qui passe pour immoral. La phrase suivante ne serait qu'une raillerie.
(3) Descendante douteuse de Corneille que Voltaire a élevée et mariée. Il a raconté lui-même (en 1763) qu'un vrai descendant de Corneille s'est abattu chez lui et qu'il l'a éconduit.
27 février, Voltaire écrit à sa nièce, M°^^ de Fontaine :
(( J'ai commencé ma lettre par le roman de
« Rousseau, je veux finir par celui de La Popelinière. «( C'est, je vous jure, un des plus absurdes ouvrages (( qu'on ait jamais écrit. Pour peu qu'il en fasse encore « un dans ce goût, il sera de l'Académie. »
Ce sarcasme contre l'Académie était assez mal placé dans la bouche de Voltaire qui avait une si grande influence sur les admissions. Il aurait dû laisser cela aux candidats malheureux. Il écrivait plus justement, en 177S, dans son Dictionnaire pliilosopMciue : « on n'a guère écrit contre l'Académie fran- « çaise que des plaisanteries frivoles et insipides. »
La Popelinière retira du théâtre W"^ Deshayes, petite-fille de Dancourt, et, après douze ans d'épreuve ou de stage, il l'épousa en 1737. Elle avait le goût des lettres et publia même, dans le Four et le Contre, un résumé d'un livre de Rameau. Voltaire l'appelait Polymnie, et il écrivait à Thiériot à propos de ce mariage ; « Je lus, il y a un mois, le petit extrait a que M^^*^ Deshayes avait fait de l'ouvrage de \Eu- « clide-Orphèe, et je dis à M""^ du Chatelet : Je suis (( sûr qu'avant qu'il soit peu PoUion épousera cette « muse-là. Il y avait dans ces trois ou quatre pages (( une sorte de mérite peu commun ; et cela, joint à « tant de talents et de grâces, fait en tout une per- « sonne si respectable, qu'il était impossible de ne « pas mettre tout son bonheur et toute sa gloire à « l'épouser. Que leur bonheur soit public, mon cher « ami, et que mes compliments soient bien secrets.
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« je VOUS en conjure. Je souhaite qu'on se souvienne (( de moi dans votre Temple des Muses, je veux être « oublié partout ailleurs. » Peu après, Voltaire adressait à M"^^ de La Popelinière quelques petits vers qui, à vrai dire, ne sont pas de ses meilleurs.
Malgré les épithalames en vers et en prose qui célébrèrent cette union, elle eut le sort assez fréquent des mariages précédés d'une liaison irrégulière. Au bout de peu d'années, on cessa de s'aimer. Il faut dire que La Popelinière ne s'était pas marié de son plein gré. On lit dans les Mémoires de Collé que le cardinal de Fleury l'avait admonesté de la manière suivante : (t Monsieur, les grâces du roi ne sont point faites « pour des gens qui vivent dans un scandale public, « comme vous vivez avec M"° Deshayes ; ainsi, « épousez-la, ou le roi vous ôtera votre place de fer- (( mier général (1). » La Popelinière s'inclina et obéit. Mais il est à croire que la contrainte subie contribua à altérer des sentiments qui passèrent progressivement de la tendresse à l'aversion.
Les torts furent, dit-on, réciproques. Les historiettes du temps ont parlé d'une plaque de cheminée tournante, communiquant à la maison voisine, et par laquelle le duc de Richelieu s'introduisait chez M"' de La Popelinière. Marmontel raconte plaisamment la scène où le célèbre Vaucanson découvrit ce secret. M Ah ! monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers La
{{) M"" de Tencin avait persuadé au Cardinal que c'était un cas de séduction à réparer.
« Popelinière, le bel ouvrage que je vois là ! et l'ex- « cellent ouvrier que celui qui l'a fait ! Cette plaque « est mobile, elle s'ouvre ; mais la charnière en est « d'une délicatesse ! . . Non, il n'y a point de taba- « tière mieux travaillée. L'habile homme que celui- « là ! — Quoi ! monsieur, dit La Popelinière en pâ- « lissant, vous êtes sûr que cette plaque s*ouvre? — « Vraiment ! j'en suis sur, je le vois, dit Vaucanson, (■( ravi d'admiration et d'aise ; rien n'est plus merveil- « leux. — Et que me fait votre merveille? il s'agit « bien ici d'admirer. — Ah ! monsieur, de tels ouvriers « sont fort rares ! J'en ai de bons, assurément, mais « je n'en ai pas un qui... — Laissons là vos ou- « vriers, interrompit La Popelinière... et qu'on « fasse sauter cette plaque. — C'est dommage, dit « Vaucanson, de briser un chef-d'œuvre aussi parfait « que celui-là. » Vaucanson était ami de La Popelinière, mais la mécanique l'absorbait : c'était sa préoccupation, sa passion, son génie ! Ses automates sont restés célèbres, et le canard qui prenait des grains avec son bec et les digérait, pour être une invention puérile, ne montre pas moins la science et l'adresse de son inventeur.
L'anecdote de la plaque de cheminée fut commentée de diverses manières. On trouvait cette invention originale, et la mode s'empara du nom de M""^ de La Popelinière, que l'on donna à une foule d'objets : il y eut des jupes, des éventails, des coiffures à la La Popelinière, des bijoux appelés plaques de cheminée. D'un autre côté, les partisans de la dame — toute
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jolie femme en a — prétendaient qu'il n'y avait là qu'une machine ourdie par le mari pour se débarrasser de sa femme, à qui il avait gardé rancune de son mariage forcé ; enfin l'on s'étonnait qu'un maréchal de France (1), si brillamment et si constamment heureux, eût été obligé de tracer des parallèles et des lignes de circonvallation pour assiéger une place dont l'accès, suivant les mœurs du temps, devait être assez facile. Mais M"" de La Popelinière savait que son mari était plus ombrageux sur cette matière qu'on ne l'était communément et elle avait eu recours à ce stratagème, où se complaisait d'ailleurs son instinct de comédienne.
Quand la chose fut découverte, elle essaya de payer d'audace, de protester de son innocence, d'accuser leurs communs ennemis, de le flatter, de l'attendrir. La Popelinière la repoussa avec indignation. Ce qui acheva de la perdre, c'est que l'on trouva dans une autre maison que La Popelinière possédait, à Passy, comme on le voit dans les Mémoires de Collé, « une « cache que M"' de La Popelinière avoit fait prati- « quer derrière une armoire qui s'ouvroit dans la « niche de son lit. Il y avoit dans cette cache une « espèce de stalle, où un homme pouvoit se tenir «< assis. »
La Popelinière la renvoya en lui faisant une pension de 20,000 livres, avec laquelle elle vécut encore trois
(I) H venait de recevoir cette dignité à la demande des Génois qu'il avait défendus victorieusement contre les Anglais (1748).
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ans, malade et abandonnée de tout le monde. Quelque temps avant sa mort, elle essaya de se rapprocher de son mari ; elle eut recours pour cela à de puissants intermédiaires, tels que M""" de Pompadour, M. de Saint-Florentin, M. d'Argenson, M. de Machault, garde des sceaux. Ce dernier tenta même de les faire tous deux se rencontrer dans son cabinet. La Popelinière, averti, évita la rencontre. On croyait cependant qu'il finirait par se laisser fléchir et qu'il lui pardonnerait. Mais un mal qu'elle avait au sein l'emporta en 1752. Quant à lui, il resta sept ans sans contracter de nouveaux liens.
Malgré ses chagrins domestiques, il n'avait pas cessé de tenir table ouverte. Voltaire plaisante Thiériot, dans vingt endroits de ses lettres, sur le vin de Champagne qu'il doit boire chez Mecenas. La Popelinière avait de grandes prétentions pour sa cave. Forcé de s'absenter, il donnait ainsi ses instructions à son neveu, chargé de le représenter : « Tu feras « goûter les vins de La Romanée-Saint- Vivant, de « Citeaux, de Ghambertin, de Saint-Georges, de ({ Grave, tant rouge que blanc ; tu feras humer le « vin de Rota, de Chypre, de Paxaret, de Samos, de « Malvoisie, de Madère, de Syracuse ; tu feras « appuyer enfin sur le Rosé, l'Ay et le Tockay. » Ces distinctions doivent paraître bien subtiles ! ' La Popelinière possédait deux hôtels, l'un rue de Richelieu, où se passa l'histoire de la plaque de cheminée tournante, l'autre à Passy, également signalé comme on l'a vu par la chronique galante. On appe-