‹ Les financiers d'autrefoisChapitre 15 sur 30 · LA POPELINIÈRE · texte numérisé non relu

LA POPELINIÈRE

lait ce dernier La ménagerie de Passif, à cause de la diversité bigarrée de gens de toutes catégories qu'à certains jours on y rencontrait. Les jardins, d'un goût charmant, avaient été dessinés par Lancret. Quant à la maison, nous en trouvons la description dans les Environs de Paris, par d'Argenville : « Le château de M. de La Popelinière, fermier général, est la première maison considérable qui se trouve sur le chemin de Versailles. Ce château consiste en deux gros pavillons : l'un d'eux avance sur une terrasse, dont la vue n'est pas moins variée qu'agréable. Au raiz-de-chaussée de ce pavillon, on trouve à gauche la salle à manger, et à droite une première salle qui précède le salon, suivi d'un cabinet doré, dont les sculptures et les meubles sont d'un goût des plus galans. Le premier étage offre une galerie décorée de papiers de la Chine, entourés de baguettes dorées. La cheminée est de marbre de griotte d'Italie, enrichi d'ornements de bronze doré d'or moulu. Plusieurs tables, placées entre les trumeaux, portent de jolis modèles en terre cuite, faits par M. Vanderworst. Sur les quatre portes feintes qui accompagnent les portes d^enfilade, sont autant de tableaux qui représentent : Psyché admirant V Amour endormi; V Amour qui abandonne Psyché ; Vénus pointée sur les flots et entourée de Tritons et de Néréides ; Vénus et l'Amour; ces trois derniers sont de Noé'l-Nicolas Coypel. La chapelle est de forme ovale et décorée de pilastres Ioniques. Le plafond, fait en dôme,

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« éclairé par un lanternon, est peint à l'huile sur « plâtre, par De Troy le fils, qui y a représenté l'As - « somption de la Vierge, au moment que, sortie du « tombeau, les Apôtres viennent pour l'y chercher. « A l'Autel est une Sainte Famille et au-dessus des « quatre portes sont la Religion et les Vertus Thèo- « logales en demi-figures. Ces cinq morceaux sont « de la même main... » Vient ensuite la description du jardin, qui comprend quarante arpens et est agrémenté de groupes de sculptures. Enfin on signale, dans le potager, de l'autre côté de la rue, une fontaine qui est minérale, non ferrugineuse.

La Popelinière avait acheté à vie, de M. de Boulainvilliers, cette jolie habitation, pour laquelle il dépensa, en embellissements, des sommes immenses (1). C'est là qu'il hébergeait ses amis particuliers, Thiériot, Vaucanson, Marmontel, Rameau, et les peintres Vernet, Vanloo et Boucher. Les plafonds et panneaux de ses salons portaient la signature de ces grands artistes.

Marmontel a dépeint la vie épicurienne qu'il menait chez La Popelinière, et il se la reprochait : « Sa (( maison de Passy redevint le séjour le plus charce mant, inais le plus dangereux pour moi... Les « plaisirs de la table contribuaient aussi à obscurcir « en moi les facultés intellectuelles. Je ne me doutais « pas que la tempérance fût la nourrice du génie, et

(1) Après la mort de La Popelinière, le marquis deBoulainvilliers, rentré en possession de cette maison, la céda de nouveau à vie au duc de Penthièvre.

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(i cependant rien n'est plus véritable. Je m'éveillais (* la tête trouble et les idées appesanties des vapeurs « d'un ample souper. Je m'étonnais que mes esprits a ne fussent pas aussi purs, aussi libres que dans la « rue des Mathurins ou que dans celle des Maçons. (( Ali ! c'est que le travail de l'imagination ne veut « pas être embarrassé par celui des autres organes. << Les Muses, a-t-on dit, sont chastes ; il aurait fallu « ajouter qu'elles étaient sobres. »

Tous les plaisirs se donnaient rendez-vous dans cette maison de Passy : « La Popelinière, dit le Guide « de Thiéry, y a long-temps donné des bals, des « concerts, des comédies et des fêtes charmantes, où « la Cour et ce qu'il y avoit de compagnies brillantes (( dans Paris se rendoient avec empressement : quel- « quefois le fastueux Amphitryon faisoit représenter « de ses pièces, mais ce n'étoit pas ce qu'il y avoit '( de plus agréable pour les spectateurs : on aimoit « mieux y voir briller les jeunes actrices et danseuses « de la Comédie-Italienne, conduites par le comédien (I et compositeur de ballets de Hesse, dont on ne peut « trop regretter la perte. •>

La Popelinière avait engagé des joueurs d'instruments qui logeaient chez lui et qui, sous la conduite de Gossec, répétaient le matin les symphonies qu'ils exécutaient le soir en perfection. « Jamais bourgeois, « dit Marmontel, n'a mieux vécu en prince. » Rameau dirigeait ses concerts et tenait l'orgue dans sa chapelle les jours de fête ; il avait été maître de clavecin de sa femme dans leur meilleur temps, et La

Popelinière, qui admirait son génie, lui était resté très attaclié. Sur sa recommandation, Voltaire avait donné à Rameau deux opéras à mettre en musique : Samson, en 1732 et le Temple de la Gloire, en 1745. Ce dernier seul fut reçu et joué ; quant au Samson, dont le sujet biblique déplaisait à Tliuret, directeur de l'Opéra, Rameau en reprit la musique, dont il fit un Zoroastre.

Ce fut aussi par La Popelinière que Rameau obtint de l'abbé Pellegrin le livret à' Hippohjte et Aride. L'abbé-poète et numismate avait exigé une obligation de oOO livres à titre de garantie. Quand Rameau eut terminé son œuvre, Pellegrin déchira le billet, disant qu'une musique comme celle-là n'avait pas besoin de caution. Cependant cet opéra, comme tous les ouvrages de Rameau, n'eut de succès qu'à la longue ; on lui reprochait de manquer de charme.

Dans la maison de Passy, on n'avait pas cessé de jouer la comédie, que La Popelinière aimait toujours, malgré le fâcheux souvenir de M"" Deshayes. Il est vrai qu'on y jouait souvent des comédies de sa façon, mais on pouvait, dit Marmontel, les applaudir sans trop de complaisance. Parmi les actrices de son petit théâtre, on remarquait M"® de Mondran, qui excellait dans les rôles d'ingénue : c'est ce qui séduisit La Popelinière, qui la prit pour une Agnès et l'épousa. Il avait alors soixante-sept ans. Il vécut encore deux ans sans trouver dans cette union plus de bonheur que n'en comporte une aussi grande différence d'âge. Il eut cependant un fils, qui vint au monde après sa

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mort, suivit la carrière militaire, resta attaché aux Bourbons, et qui était maréchal de camp sous la Restauration.

Au moment de faire ce second mariage, La Popelinière, voyant M'"" Ducrest de Saint-Aubin jouer un petit rôle sur cette même scène de Passy, s'était écrié à plusieurs reprises en soupirant : « Quel dommage « qu'elle n'ait que treize ans ! » C'est M"" de Genlis elle-même qui raconte ce souvenir de son enfance, et elle ajoute naïvement : « J'étais fâchée moi-même « de n'avoir pas trois ou quatre ans de plus, car je « l'admirais tant, que j'aurais été charmée de l'épou- « ser. C'est le seul vieillard qui m'ait inspiré cette « idée. » Du reste, la reconnaissance devait avoir une part dans les sentiments de cette très jeune fille, car elle était fort pauvre et elle avait dû son éducation à la générosité de La Popelinière.

M"'' de Genlis en garda toujours le meilleur souvenir. Elle nous donne, dans ses Mémoires, le portrait du financier à lage où elle l'a connu. « M. de « La Popelinière était un vieillard de soixante-six « ans, d'une santé robuste, d'une figure douce, « agréable et spirituelle ; il n'avait pas l'air d'avoir « plus de cinquante ans. On a pu donner quelques « ridicules à cet homme célèbre par son faste et sa « bienfaisance ; il eût été impossible de lui trouver « un tort ou un vice. Il avait beaucoup d'esprit, un « caractère facile et doux et une très belle dme ; il « faisait avec agrément des vers, des chansons, des

« comédies et des romans. Il protégeait avec discer-

(( nement les artistes et les auteurs sans fortune. « Mariant et dotant tous les ans six pauvres filles, il (( faisait en outre un bien infini à Passy, faisant « travailler les ouvriers, répandant d'abondantes (( aumônes dans les familles indigentes. Il avait les « mœurs les plus pures, la conduite la plus décente (( et la plus régulière. Il tenait un grand état de « maison sans avoir jamais fait aucune dette ; il rece- (( vait beaucoup de monde et très bonne compagnie ; (( il faisait les honneurs de sa maison avec autant de (( grâce que de noblesse ; il ne jouait jamais et ne « permettait chez lui que des jeux de commerce ; « enfin, sobre, généreux, il aimait passionnément la « littérature, les arts, les talents. Il possédait aussi (i toutes les vertus domestiques ; bon maître, bon <( parent, ami fidèle et tendre, tel était l'homme sur « lequel la moquerie, pendant plus de trente ans, fut (( inépuisable. Il est vrai qu'il y eut trop de pompe, (( d'appareil et de singularité dans quelques-unes de (( ses actions, et c'est ce qu'on ne pardonne pas, sur- « tout à un bourgeois. D'ailleurs, de tous les défauts, (( l'ostentation dans la bienfaisance est celui pour « lequel le monde a le moins d'indulgence. On « n'aime pas ces grands exemples qui jettent une « espèce de blâme sur ceux qui, pouvant les suivj-e, « ne les imitent pas. »

Cet excellent homme avait la vocation du mariage, ce qui, assurément, était méritoire dans le temps où il vivait et au milieu de ces j^Iiilosophes pour qui, en général, le mariage était un sacrement superflu.

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11 lui arriva, à ce sujet, pendant son veuvage, une aventure racontée un peu longuement par M"'" de Genlis. Une jeune fille de dix-huit ans, liaMtant la province, avait écrit à La Popelinière pour solliciter une faveur dépendant des fermiers généraux. Il la lui fit obtenir, et reçut une lettre de remerciment si touchante dans sa simplicité qu'il voulut continuer la correspondance. Gela dura plusieurs mois. Pendant ce temps, il faisait prendre dans le pays sur cette jeune fille des renseignements qui achevèrent de lui monter la tête. Décidé à l'épouser, il part, et se trouve en présence d'une personne gauche, embarrassée, sans beauté et avec des taches de rousseur. Quant à l'esprit charmant dont ses lettres faisaient foi, paralysée sans doute par la timidité, elle en montrait peu de chose. La Popelinière s'avise alors de la questionner sur leur correspondance et elle lui avoue naïvement que, ne sachant pas l'orthographe, elle n'a fait que copier des lettres faites par son curé. Adieu le rêve ! Adieu le roman ! Le financier, pourtant, n'en garda pas de rancune ; il s'intéressa à cette jeune fille et la maria à M. de Zimmermann, officier aux gardes suisses.

Quand La Popelinière mourut, en 17G2, Marmontel lui fit cette épitaphe ;

« Sous ce tombeau repose un financier,

1^ Qui fut de son état l'honneur et la critique ;

« Vertueux, bienfaisant, mais toujours sin2:ulier,

« Il soulagea la misère publique ;

« Passant, priez pour lui, car il fut le premier. »

IK) I.KS FINANC.IKItS D'AlTItKKOlS

On voit que le poète, forcé de rendre hommage à son ami, à son bienfaiteur, s'en dédommageait aux dépens des autres financiers. Un anonyme, qui n'était pas retenu sans doute par les mêmes obligations, écrivit sur La Popelinière la contre-épitaphe suivante :

n Pour être auteur ci-git qui paya bien :

« Maint ouvrage s'est fait ainsi, c'est la coutume.

« De son dernier, en ne songeant à rien,

" Il devint père, hélas ! c'est son posthume. »

■ Favart. qui donne dans ses mémoires cette méchante épigramme, pourrait bien en être l'auteur? Elle servit de prélude à une action judiciaire qui tourna à la confusion des médisants.

On lut ce qui suit, en 1762, dans les Mémoires secrets de la république des lettres : « Les Muses « pleurent depuis quelques jours la mort de l'un de « leurs nourrissons et de leurs protecteurs en même « temps : c'est M. de La Popelinière. Son nom, à (I jamais fameux dans les fastes littéraires, va sans (( doute s'accroître par l'impression de ses ouvrages, (I qui sont en grand nombre. On ne doit jamais 'I oublier sa magnificence envers les artistes. Un " orchestre entier se trouve dispersé par la perte de (( cet Apollon. » Les œuvres de La Popelinière, connues du public, comprenaient des comédies, des romans écrits avec facilité, de jolies chansons; et l'on citait de lui quelques bons mots dignes d'un bel esprit. Néanmoins Bachaumont paraît avoir surfait son mérite d'écrivain. Il faut s'en tenir à ce qu'avait

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écrit Fréroii dans son journal, V Année littéraire : « Il y a dans le monde un mortel vertueux (1), ami w des arts qu'il protège, dont le goût sûr éclaire tous « les talents, un mortel dont la maison sert d'asile « aux muses qu'il honore, et dont personne n'envie « la fortune, parce que personne ne serait en état

<( d'en faire un plus noble usage » Cet éloge était

dans la juste mesure, cependant les ennemis de Fréron le taxèrent de platitude. Au reste ce grand critique, ce courageux écrivain, était à l'épreuve de ces aménités littéraires. Pendant vingt-cinq ans, il soutint seul une lutte formidable contre la secte des philosophes et surtout contre Voltaire, qui l'accabla d'injures et de calomnies ; la postérité lui a rendu justice ; on peut lire ce qu'ont écrit en sa faveur .T. Janin et Ch. Monselet. Malheureusement il y eut un autre Fréron, son fils, qui brûla ce que son père avait adoré et qui, à défaut de talent, marqua dans la Révolution par sa férocité et mérita d'attacher à ce nom le stigmate du crime.

Parmi les ouvrages composés par La Popelinière, il en est un, qui n'est guère connu que par tradition : ce livre, ayant pour titre, TaMeaux des mœurs du temps dans les différents âges de la cie, lui avait été dicté par une Muse trop légère. A peine était-il imprimé, qu'un scrupule tardif lui fit détruire toute l'édition dont il ne garda qu'un exemplaire.

(I) Dans le langage duxvm* siècle, le mot fer^MeMa; n'avait rien d'austère.

Em

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