BONNIER DE LA MOSSOX
oici un homme de plaisir, un homme qui a marqué dans la chronique galante de son temps, mais dont l'existence se partageait également entre les occupations les plus sérieuses et les plus folles passions. C'était un savant, un érudit, c'était un curieux des belles choses, des beaux-arts et particulièrement de la musique.
Commençons par le musicien. Il existe deux livres de sonates de Leclair, célèbre violoniste : le premier daté de 1723 et dédié à M. Bonnier, trésorier général des États du Languedoc ; le second daté de 1738, dédié à M. Bonnier de la Mosson. maréchal général des logis des camps et armées du roi, trésorier général des États de la province du Languedoc. Nul doute, malgré ces additions de nom et de qualité, que ce ne soit la même personne ; d'autant plus que le premier livre est précédé d'un hommage qui n'a pas été répété
au second livre. La première dédicace contenait ceci : « L'ouvrage que je donne au public est le fruit d'un « loisir que je ne dois qu'à vous... Je scay qu'il est « dangereux de se flatter sur ses propres ouvrages et « de céder trop tôt à l'impatience de les montrer au h grand jour... Mais je n'ay consulté dans cette occa- « sion que les mouvements de mon cœur... et je « cherclie seulement à me montrer digne de vos « bontéz en me hâtant de faire éclater ma vive « reconnoissance... » On voit par là que Bonnier protégeait généreusement les artistes. Il était luimême violoniste amateur, comme le témoigne un volume timbré à son nom et à ses armes (1) contenant des sonates très difficiles de Guillemain, autre célébrité de ce temps.
Aimant ainsi la musique, Bonnier se laissa naturellement charmer par une jolie chanteuse de l'Opéra, nommée la Petitpas, qui le tint enchaîné tant qu'elle vécut. C'était, d'ailleurs, quoique jeune, une fille pleine d'expérience et qui savait que « l'ennui naquit « un jour de l'uniformité.» Elle ne lui en laissait pas le temps. C'étaient des voyages fréquents en joyeuse compagnie, assaisonnés même d'un peu de bruit et de scandale, puis des fêtes à l'Opéra, à chaque rentrée de la chanteuse, et des fêtes à la campagne qui rappelaient l'Opéra ; puis des échanges de petits vers et de gros bracelets. Elle se faisait aider au
(1) Burellées d'or de sept pièces et chargées en chef de trois gerbes d'or qui semblent se rapporter à Mosson pour moisson.
lîONNIER DE LA MOSSON l'2l
besoin pour écrire un quatrain en lui envoyant de jolies tablettes :
Au maître de mon cœur je donne ces tablettes,
L'amour lui-même les a faites De l'écorce d'un myrte où la tendre Cypris
Ecrivait le nom d'Adonis.
Cependant cette vie de plaisirs n'aurait pu absorber tout entier un homme intelligent comme l'était Bonnier. Il savait en remplir les vides par des études dont on trouve la trace dans ses collections décrites par Dargenville : « ^^oici un des plus beaux cabinets qui se voy oient à Paris (rue Saint-Dominique) (1) ; il suffit de dire qu'il appartenoit à feu M. Bonnier de la Mosson. Sept pièces de plein pied et d'enfilade formoient un coup d'œil charmant. La première étoit un laboratoire doré et peint en marbre avec deux fontaines placées dans des niches, et plusieurs tablettes sur lesquelles se voyoient rangés les alambrics, les récipiens et les matras en cristal d'Angleterre ; rien n'étoit plus propre que les fourneaux. L'apothicairerie venoit ensuite, elle étoit composée de plusieurs rangs de pots aux armes du maître ; dans la troisième pièce, le tour ; dans la quatrième, le droguier, les bocaux, fioles, minéraux et anatomies du corps humain. La cinquième pièce qui suivoit étoit infiniment plus grande et plus
(1) Il avait possédé, place des Victoires, l'hôtel de Pomponne qu'il vent 442,000 livres à une dame Chaument, agioteuse enrichie; et Buvat
observait que « cet hôtel conviendrait mieux à des princes du premier
rang qu'à une agioteuse. »
l^'i LES FINANCIERS d'aUTREFOIS
« élevée, et consacrée à l'histoire naturelle ; l'on ne « pouvoit la ranger avec plus de goût et de magnifi- <( cence... » La sixième pièce était consacrée à la mécanique, et on y voyait représentés en bois et en carton les modèles d'hydraulique, d'artillerie, de navigation, d'optique, d'architecture, et des costumes étrangers. « Enfin, la dernière pièce comprenoit une (( bibliothèque contenue dans neuf grandes armoires (( remplies de livres des plus curieux sur dififérentes " matières... Cette belle enfilade étoit terminée par " un appartement d'été, avec un joli cabinet boisé et (( orné de tableaux ; l'enfilade du rez-de-chaussée se « distinguoit par de très beaux meubles, de belles (( porcelaines, des bronzes, un bufifet d'orgue, et une « grande boîte qui exposoit la mécanique de l'O- « péra... »
Ce modèle d'opéra en miniature était naturellement dédié à la déesse du logis. Bonnier, en vérité, ne se gênait guère ; la Petitpas demeurait dans son hôtel ; elle y mourut, et, après les premiers moments de désespoir, Bonnier y installa une autre divinité (1).
On conçoit qu'une existence, aussi régulièrement irrégulière, devait se passer en dehors du monde. Aussi bien n'avait-il pas à se louer des relations qu'il aurait pu y avoir. Sa sœur était entrée dans la famille de Chaulnes avec une dot de 3,000,000. Les Chaulnes
(1) C'était la Defrène, danseuse de l'Opéra. Enrichie des bienfaits de Bonnier, elle voulut être marquise et le fut en effet — marquise de Fleury — mais elle ne put se faire accepter comme telle. On est plus facile aujourd'hui.
RONNIER DE LA MOSSON 123
se repentaient d'avoir fait ce marché et s'en prenaient injustement au pauvre Bonnier. Quant à la jeune femme, qui devint successivement duchesse -de Pecquigny, puis duchesse de Chaulnes en 1 744, elle avait, dès le début, soutenu cavalièrement son rôle et se faisait partout accepter avec ses étrangetés. C'était bien la personne du monde la plus fantasque. Son esprit mal réglé et sans frein s'échappait à tout instant en saillies qui n'étaient pas toujours aimables. La marquise du Deffand, qui s'était trouvée, en 1742, aux Eaux de Forges, avec la duchesse de Pecquigny, en fit plus tard un portrait peu flatté : L'esprit de M°^® la duchesse de Chaulnes est si « singulier, qu'il est impossible de le définir : il ne « peut être comparé qu'à l'espace ; il en a pour ainsi « dire toutes les dimensions, la profondeur, l'étendue « et le néant ; il prend toutes sortes de formes et n'en « conserve aucune. C'est une abondance d'idées « toutes indépendantes l'une de l'autre, qui se dé- (( truisent et se régénèrent perpétuellement. Il ne lui « manque aucun attribut de l'esprit et Ton ne peut « dire cependant qu'elle en possède aucun. Raison, « jugement, habileté, on aperçoit toutes ces qualités « en elle ; mais c'est à la manière de la lanterne « magique ; elles disparaissent à mesure qu'elles se « produisent... » Dans ane autre lettre au Président Hénault, M^'® du Deffand s'écrie: « Oh! mon Dieu, « qu'elle me déplaît! elle est radicalement folle... « elle mange comme un singe, ses mains ressemblent « à leurs pattes, elle ne cesse de bavarder, sa préten-
hii LES FINANCIERS d'aUTREFOIS
« tion est d'avoir de l'imaginatioii et de voir toutes c( choses sous des faces singulières. Comme la nou- « veauté des idées lui manque, elle y supplée par la « bizarrerie de l'expression, sous prétexte qu'elle est « naturelle... »
En faisant la part de la sévérité habituelle des jugements de M°^® du Deffand, il faut bien admettre que M™® de Ghaulnes parlait un peu à tort et à travers. Mais ce qui faisait passer toutes ses inégalités, c'était une gaité et un entrain qu'elle conserva jusque dans sa vieillesse, si tant est qu'elle consentit à vieillir, car elle disait un peu crûment qn'îine duchesse na jamais plus de trente ans (1). Cependant, étant devenue veuve, en 1769, elle ne garda pas ce titre, dont elle paraissait hère : elle épousa un magistrat, M. de Giac, et, comme ce nom prêtait à la plaisanterie, elle prit les devants et, en riant comme une folle, elle se faisait annoncer : La femme à Giac.
Bonnier avait pris son parti des dédains de la famille de Chaulnes, et il passait dans les coulisses tout le temps qu'il dérobait à ses chères études et aux devoirs de sa place. On n'y trouvait pas trop à redire, car ce n'était plus le temps du rigide cardinal de Fleury et l'exemple du désordre venait de haut lieu. D'ailleurs, Bonnier était généralement aimé ; bienfaisant, généreux, bon et joyeux camarade, il n'avait pas d'ennemis. C'est donc par un sentier fleuri qu'il
(I) Collé, dans son Journal (1753), cite une épigramme qu'on venait de faire contre la duchesse de Chaulnes, a sœur de défunt Bonnier, » épigramme cynique et injuste qu'elle s'était attirée par ses propos.
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descendit jusqu'à cef le limite delà vie où tout s'efface, peine et plaisir.
C'est en 1744 que Gersaint, le célèbre expert, rédigea son inventaire sous ce titre : Catalogue raisonné d'une collection considérable en tous genres, contenue dans les cabinets de feu M. Bonnier de la Mosson, bailli) et capitaine des chasses de la Varenne des Tuileries et ancien colonel du régiment Dauphin. Gersaint signalait entre autres choses à l'attention des amateurs les belles chasses de Desportes, puis des tableaux de Raoux, de Moucheron, de Lajoue dont les fantaisies architecturales devaient plaire à Bonnier comme un décor d'opéra. Dans la Vie des plus faraeux peintres, on cite comme un des meilleurs ouvrages de Raoux « le portrait de M. Bon- « nier de la Mosson en chasseur, morceau considé- « rable pour le grand fini ; il y a sur le devant un « lièvre couché que le maître du tableau avoit grand « soin de faire remarquer, en disant que cet animal « étoit la figure qui lui coùtoit le plus, car il avoit « donné plus de cent lièvres au peintre pour la finir « diaprés nature. »
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DE LA LIYE D'EPIXAY
L'ELQUES fermiers généraux, sans avoir beaucoup marqué par eux-mêmes, ont eu une notoriété de reflet. Tels furent d'Epinay et Dupin, connus surtout à cause de leurs femmes dont le mérite personnel fit la célébrité. M. de La Live d'Epinay était fils de La Live de Bellegarde (1), et frère de La Live de Jully, introducteur des ambassadeurs, dessinateur de talent et collectionneur émérite. Tous trois, le père et les deux fils, furent fermiers généraux, et l'une des filles de M. de Bellegarde fut la célèbre . M^^*^ d'Houdetot, si adorée, quoique sans beauté, par la fascination de celte cliose indéfinissable qu'on appelle le charme.
M. d'Epinay avait épousé sa cousine, née Tardieu des Clavelles. Elle l'aimait tendrement, et il ne la rendit pas heureuse. Dès sa première jeunesse il avait
(I) Les Bellegarde habitaient un bel hôtel, rue Saint-Honoré, en face du couvent des Capucins. L'inventaire décrit le principal salon dont l'ameublement est « élégant et riche. »
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été dépensier sans mesure, impatient de jouir, escomptant la succession qu'il attendait de son père et la mangeant d'avance avec des femmes de théâtre. Son mariage fut à peine un moment d'arrêt dans ses désordres ; bientôt il s'y replongea de nouveau.
Il s'était lié avec les D^'^^ Verrières, et particulièrement avec l'aînée. Les deux sœurs Verrière tenaient alors le premier rang parmi les femmes vouées à la YÎG galante ; nous dirons ailleurs la singulière destinée qu'a eue leur descendance (1). Elles avaient un théâtre particulier où elles jouaient elles-mêmes la comédie avec talent, et elles avaient inventé les premières loges grillées à l'intention des gens de qualité, des femmes surtout qui voulaient voir ce spectacle sans être vues. La maison des demoiselles Verrières était un temple élevé au plaisir; les adeptes contribuaient aux amusements de diverses manières. M. d'Epinay avouait qu'il en était d le premier moteur. » On devine ce que ce rôle comporte.
Cependant sa fortune déjà fort endettée fut sérieusement atteinte par les réformes que M. de Silhouette opéra dans les finances en 17o7. Les bénéfices des fermiers généraux furent réduits de moitié ; M. d'Epinay n'en continua pas moins son genre de vie ; il finit par se ruiner complètement et fut rayé de la liste des fermiers généraux, quand le bail fut renouvelé en 1762. M"'® d'Epinay avait été obligée pour sauver sa propre fortune de demander la séparation
(I) Voir le chapitre consacré aux Dupin de Chenonceaux.
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de biens. Il ne lui restait que 16,000 livres de rente, ce qui était bien peu, même à cette époque, en regard de l'opulence où elle avait toujours vécu ; et plus tard, comme on le verra, ses sacrifices bénévoles l'appauvrirent encore.
Un trait de mœurs est à noter ici. M. et M""' d'Epinay vivaient sous le même toit ; et, quand ils avaient à se parler, c'était dans les formes les plus courtoises, et même affectueuses, surtout de la part du mari. Le jour de la fête de La Chevrette, belle maison qui leur appartenait dans la vallée de ^lontmorency, et tant qu'elle ne fut pas vendue, M. d'Epinay ne manquait pas de venir en faire les honneurs avec TafFabilité qui lui était naturelle. Les correspondances font ressortir sa modération et sa politesse. Une seule fois se permet-il de dire que « sa famille est étonnée de sa condescendance. » Il est bien vrai que les torts étaient réciproques entre les deux époux, avec la ruine en plus qui était l'œuvre d'un seul. Quand M""' d'Epinay fut obligée par sa santé de se rendre à Genève pour suivre un traitement sous la direction du célèbre Tronchin, ce fut son mari qui l'y conduisit. Ce voyage n'en a pas moins été pour J.-J. Rousseau l'occasion de supposer une grossesse clandestine que rien ne confirme; M°''' d'Epinay en eût certainement parlé avec sa franchise habituelle ; or on n'en trouve aucune trace ni dans ses mémoires, ni dans sa correspondance.
A part les ménagements de forme qui tenaient aux habitudes de l'ancienne politesse française, d'Epinay
avait tellement déserté le foyer conjugal que sa femme avait été forcée de se créer un entourage répondant à ses goûts personnels. Pleine de charme et d'esprit, elle n'eut pas de peine à se lier avec les liommes de lettres les plus célèbres ; J.-J. Rousseau, Grimm, d'Holbach, Duclos, Diderot, Suard, Raynal, Helvétius, Marmontel, furent ses habitués et ses amis. La contagion de ce milieu littéraire la gagna, et elle écrivit non sans talent divers ouvrages dont le dernier, ayant pour titre les Convei^sations d'Emilie, reçut en 1783 l'un des prix Montyon à titre d' œuvre utile.
On connaît des Mémoires de M™® d'Epinay qui ont été publiés en 1818, c'est-à-dire trente-cinq ans après sa mort. Leur authenticité est douteuse ; ils paraissent avoir été formés comme beaucoup d'autres mémoires par la réunion arbitraire de notes intimes plus ou moins altérées. Ils sont d'ailleurs peu édifiants, et n'auraient pu, comme les Conversations d'Emilie, concourir pour le prix Montyon. Nous y trouvons le portrait de M™^ d'Epinay par elle-même : « Je ne suis « pas jolie, je ne suis pourtant pas laide, je suis « maigre, mais bien faite... » Un témoignage contemporain nous la représente à merveille ; il est de M^^® d'Ette qui du rôle de complaisante de M™® d'Epinay avait passé à un état de demi-hostilité, ce qui rend ce document d'autant plus précieux... a Cette sensibilité (de M"''' d'Epinay) est presque « ridicule au moins. Ne pouvoir parler à ses amis « que les larmes aux yeux. Je ne sais, cela lui va
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« pourtant, il est certain que c'est une séduisante « créature ! Elle n'est pas jolie ; elle est au milieu de « quatre femmes qui font bruit par leur beauté : elle « les efface toutes. »
Ajoutons ici une lettre de Diderot qui équivaut à une peinture. C'est la description de son propre portrait et de celui de M.^^ d'Epinay que l'on faisait en pendants lors de son séjour à La Chevrette. «... On refait de moi un portrait admirable. Je suis représenté la tête nue, en robe de chambre, assis dans un fauteuil, le bras droit soutenant le gauche, et celui-ci servant d'appui à la tête, le cou débraillé, et jetant mes regards au loin, comme quelqu'un qui médite. Je médite en effet sur cette toile; j'y ( vis, j'y respire, j'y suis animé; la pensée paraît à travers le front. On peint M"'*' d'Epinay en regard avec moi ; c'est vous dire en un mot à qui les deux tableaux sont destinés. Elle est appuyée sur une table, les bras croisés mollement l'un sur l'autre, la tête un peu tournée, comme si elle regardait de ( côté ; ses longs cheveux noirs relevés d'un ruban ( qui lui ceint le front; quelques boucles se sont échappées de dessous ce ruban. Les unes tombent sur sa gorge ; les autres se répandent sur ses épaules et en relèvent la blancheur. Son vêtement est simple et négligé... La bouche entr'ouverte, ( elle respire, et ses yeux sont chargés de langueur. C'est l'image delà tendresse et de la volupté. » Voltaire à son tour témoignera « qu'elle avait de « grands yeux noirs et infiniment d'esprit » et dans
les nombreuses lettres qu'il lui écrivait, il l'appelait toujours ma belle « philosophe. » W^^ d'Epinay s'était en efifet enrôlée dans la secte philosophique; Voltaire, en 17S7, lui avait ainsi payé sa bienvenue :
Des préjugés sage ennemie,
Vous de qui la philosophie,
L'esprit, le cœur et les beaux yeux,
Donnent également envie
A quiconque veut vivre heureux
De passer près de vous sa vie ;
Vous êtes, dit-on, tendre amie;
Et vous seriez encore bien mieux
Si votre santé raffermie
Et votre beau genre nerveux
Vous en donnaient la fantaisie.
M™® d'Epinay raconte avec une candeur singulière, dans les Mémoires qu'on lui attribue, les amours vulgaires de M. d'Epinay, elles variations de ses propres sentiments depuis sa passion mal récompensée pour son mari jusqu'à ses consolations variées et ses relations avec J.-J. Rousseau où celui-ci, suivant son habitude, joue un fort méchant rôle. Elle l'avait comblé de bienfaits, s'appliquant à ménager, ce qui n'était pas toujours facile, sa susceptibilité maladive. Elle avait fait rebâtir près de la Chevrette, pour son ours, comme elle l'appelait en riant, une masure dont il avait admiré la situation agreste : c'est cet hermitage de la vallée de Montmorency que Rousseau habita dix-huit mois. La jalousie, qui le tourmentait sans cesse et qui, cette fois, s'adressait à Grimm, lui fit quitter en furieux cette demeure hospitalière ; il
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se répandit dès lors en invectives et mauvais propos contre sa bienfaitrice.
Le premier consolateur de M"^® d'Epinay, lors des ; premières infidélités de son mari, avait été Dupin de \ Francueil, fils de Dupin de Chenonceaux, fermier \ général. Ce Francueil avait une figure charmante, une taille élégante, beaucoup d'esprit et des talents dans tous les arts. Nous en reparlerons en même temps que de son père. Nous dirons seulement ici qu'il ne resta pas longtemps fidèle à M°^® d'Epinay, et que, dès lors, cette femme trop aimante avait pu se croire tout permis. Elle montra cependant, par sa longue liaison avec le baron Grimm, qu'elle était capable de constance. On lui disait un jour que Grimm avait le nez de travers : <( Oui, répondit-elle, « mais il est tourné du bon côté. » C'était bien prendre les cboses.
Grimm n'était ni beau ni bien fait ; mais il avait une physionomie expressive et de la grâce dans les manières. Son esprit brillant et solide avait été salué, dès ses débuts à Paris, par ces mots de Voltaire : « De (t quoi s'avise donc ce Bohémien d'avoir plus d'esprit « que nous ? » Grimm fut chargé à différentes reprises de fonctions diplomatiques par certains Etats de l'Allemagne ; mais son principal rôle consistait à entretenir avec plusieurs princes étrangers une Correspondance littéraire philosophique et critique^ donnant l'analyse des principales productions de la littérature française. Chacun de ses augustes correspondants croyait être le seul à recevoir ces informa-
tions ; mais Grimm avait pris les mêmes engagements vis-à-vis de sept ou huit princes, parmi lesquels le roi de Pologne, l'impératrice de Russie et la reine de Suède, et il leur fournissait souvent des répétitions ou des copies (1). Pour faciliter son travail et se mettre au courant de tout, il avait noué des relations d'amitié avec les coryphées du monde des lettres. Une polémique musicale le rapprocha de Rousseau, partisan comme lui de la nouvelle musique italienne, et lui donna l'occasion d'être présenté à M™® d'Epinay. Quand Rousseau rompit avec elle, Grimm se trouvait déjà dans cette maison sur un pied d'intimité. A la même époque, il se battit pour ■^ime d'Epinay et fut blessé, ce qui lui acquit pour toujours son amitié. De son côté, il ne se démentit pas et lui resta attaché jusqu'à la fin.
Grimm demeurait à Paris chez M""' d'Epinay, rue Basse-du-Rempart. Il y avait introduit Mozart, son ami, quand le divin jeune homme, se trouvant à Paris, y perdit sa mère. Mozart resta cinq mois dans cet asile ; il écrivait, le neuf juillet 1778 : « Je vous « écris dans la maison de M°^® d'Epinay et de M. le « baron de Grimm, où je loge actuellement ; j'ai une « charmante petite chambre, avec une vue fortagréa- « ble, et j'y suis aussi heureux que le permet mon « état... » Ce même hôtel abrita, plus tard, la belle galerie de tableaux du comte de Sommariva, où l'on
(t) M°"= d'Epinay paraît avoir eu une petite part de collaboration à cette revue célèbre. La Correspondance littéraire de Grimm a été publiée en 1812, en 16 vol. in-8. Grimm était mort en 1807, âgé de 85 ans.
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admirait la célèbre Madeleine de Carnova(l). Il a fait place aujourd'hui au théâtre du Vaudeville.
;^|me d'Epinaj avait une autre liaison très constante aussi avec l'abbé Galiani : liaison fort tendre en paroles, mais certainement platonique, vu la distance, l'abbé toujours à Naples et elle à Paris, qu'elle ne quittait guère que pour La Chevrette ; liaison spirituelle dans le sens littéraire du mot, car le titre d'abbé n'impliquait nullement alors des pensées austères. Il en résulta une correspondance qui dura de 1769, année où Galiani quitta Paris, jusqu'en 1782. Ce qui rend cette correspondance particulièrement intéressante, c'est que les détails familiers qu'elle contient en prouvent la sincérité. Nous donnerons seulement ici quelques fragments qui marquent le ton général de ces lettres.
Ferdinand Galiani, Napolitain, abbé de petit collet, ayant seulement les ordres mineurs, qui ne gênaient guère, était un composé étrange de bouffon spirituel, de philosophe pratique et de politique clairvoyant. Il avait passé près de dix ans en France, comme secrétaire d'ambassade ; la vivacité de son esprit, sa verve intarissable, la mobilité de ses traits, sa turbulence et l'extrême petitesse de sa taille lui donnaient une originalité fort appréciée dans le cercle des beaux esprits qui se réunissaient chez M"'" Geoffrin, chez M™' d'Epinay et chez le baron d'Holbach. Il s'était ap-
(I) Ce fut aussi .M. de Sommariva qui acheta La Chevrette et les autres biens que M. d'Epinay avant sa ruine possédait à Montmorency.
pliqué à écrire en français et c'est en cette langue qu'il donna son principal ouvrage : Dialogues sur le commerce des blés. Rappelé en 1769 à Naples, qu'il ne quitta plus, il continua par lettres ses conversations avec ses amis. M"'" d'Epinay était sa correspondante préférée. Il pouvait avec elle aborder les plus hautes questions entre deux lazzi, sans qu'elle s'en choquât. D'ailleurs, il se servait d'elle sans se gêner pour les besognes les plus ingrates, comme de surveiller son imprimeur et de poursuivre un éditeur qui lui devait de l'argent ; mais toutes ses commissions étaient agrémentées par la belle humeur.
Le dix-huit septembre 1769, il s'écrie: o Enfin, « Madame, je suis sous presse. Vive la joie ! Mais « vous qui êtes mère, vous devez bien imaginer ce « que c'est que le cœur d'un père. Pourquoi ne pas « m'envoyer quelque feuille? Craignez-vous la dé- « pense de la poste? N'arrêtez plus mon impatience, « je vous prie ; envoyez ici, à l'adresse de M.Reiny, « consul de Sa Majesté très chrétienne, tout ce qu'il « y aura d'imprimé déjà. Je me verrai, je me lirai, «je m'extasierai et je dirai : Possible que j'aie eu tant « d'esprit ? Qui est-ce qui le croira ? »
Galiani, comme tous les auteurs, était amoureux de ses propres ouvrages, mais il l'avouait naïvement, tandis que la plupart cachent cette tendresse paternelle sous des airs de fausse modestie ou de fausse indifférence. Avec M""' d'Epinay, sa vanité d'auteur s'épanchait sans détours. Leur échange de lettres le ravit, et il va même jusqu'à supposer que leurs petits
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tournois d'espril iront à la postérité : « Vous savez « bien, ma belle dame, que notre correspondance, « après notre mort commune, sera imprimée. Quel « plaisir pour nous ! comme cela nous divertira ! Or, « je travaille de toute ma force à faire en sorte que « mes lettres l'emportent sur les vôtres, et je com- « mence à me flatter d'y réussir. On remarquera dans (» les vôtres un peu trop de monotonie, d'amitié tou- « jours tendre, toujours affectueuse, toujours cares- « santé, toujours applaudissante: au contraire, les « miennes auront une variété charmante, quelque- « fois je vous dis des injures ; quelquefois des sar- « casmes; j'ai une humeur de chien, et même quel- « quefois je commence sur un ton et je finis sur un « autre; et toujours je me porte bien. Voilà surtout « ma grande supériorité ; car, enfin, vos quatre der- « niers numéros, quelle figure pitoyable et lamen- « table ne feront-ils pas dans le recueil? Admirez (( donc mon adresse, si je vous dis des injures parfois, « et portez-vous bien, quand ce ne serait que pour « le succès de notre recueil » (1773).
M™' d'Epinay lui répond sur le même ton ; « Vous « êtes insupportable en me rappelant que notre cor- « respondance sera imprimée après nous. Je le savais « bien ; mais je l'avais oublié. Voilà à présent que je « ne sais plus que vous dire : l'immortalité me fait « une peur épouvantable. Au reste, mon cher abbé, « vous savez que les repos sont une règle du beau, « et, comme on intercalera mes lettres avec les vôtres, « cela fera, à tout prendre, une collection parfaite... »
Elle ne prenait pas cependant la cliose au sérieux, car nous la voyons, quelques lignes plus bas, entrer dans les détails les plus prosaïques sur sa santé : « Je vous annonce que je commence un peu à me « désobstruer ; mais c'est bien peu de cliose encore. « Je ne suis désenflée que d'un oreiller. Il m'en fallait « cinq pour dormir ; à présent, je me contente de « quatre. Il n'y a pas encore de quoi chanter victoire ; « mais il faut espérer, parce que l'espérance est une « bonne cliose. Je ne vous ai point écrit la semaine « dernière, parce que j'avais le croupion écorché et « que vous ne sauriez croire combien, pour dicter « une lettre, il faut l'avoir en bon état ; je ne l'aurais « jamais cru. Gela me fait voir qu'il y a encore dans « ce monde plus d'une vérité à découvrir... » Galiani non plus ne pensait guère à la postérité quand il faisait des plaisanteries au sujet d'emplâtres pour les cors qu'il avait demandés à M"" d'Epinay : « ...Mes « cors soupirent après vos lettres. Je joins mes prières « aux leurs. Quoiqu'ils aient le cœur dur par essence, « ils vous aimeront à la folie si vous trouvez moyen « de les amollir. » Et, une semaine après: « ...Les « emplâtres arrivent dans le moment. En vérité, ils « sont d'une efficacité miraculeuse, inconcevable. (( Huit jours avant qu'ils arrivassent, mon mal aux « cors était passé, je ne souffrais point. Malgré cette « guérison, je viens de me les appliquer, ils me font « un mal de chien ; d'où je conclus que vos emplâtres « opèrent mieux de loin que de près. Ils sont de « mauvais topiques et d'excellents sympathiques... »
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Cette note gaie et bouffonne est souvent entremêlée avec les choses sérieuses : « Mais, dit-il, voilà comme « je suis ; deuxhommes divers pétris ensemble et qui, « cependant, ne tiennent pas tout-cà-fait la place d'un « seul.» Galiani apprend un jour que le roi de Pologne, à qui l'on avait communiqué quelques-unes de ses lettres, les a montrées au Nonce ; il en est fort ému : « Je n'ai guère écrit, dit-il, de lettres qui soient faites « pour être montrées à des nonces.,. Quelles lettres « lui a-t-on montrées? « ...(En vérité voilà de quoi) « anéantir ma verve, ma liberté, ma franchise, la « gaieté de mes lettres, la confiance avec laquelle je « vous ai toujours mandé ce que j'aurais osé dire au « coin de votre feu. Pour le moment, n'attendez de « moi que des phrases qui ne puissent scandaliser « aucun nonce. Ainsi, je ne vous dirai pas que je « vous aime : car vous êtes femme, je suis abbé, et « l'hydropisie ne fait rien à la chose. Il faut vous « dire sèchement et respectueusement que j'ai l'honc( neur d'être avec respect, madame, votre très humble « et très obéissant serviteur. »
Ce bouffon avait un excellent cœur. Son frère, en mourant, lui avait laissé ses trois filles sur les bras, dont une bossue. Tout en se plaignant d'être retenu à Naples par ses « chiennes de nièces », Galiani, bien qu'il ne fût pas riche, les dota, les maria, et remaria aussi sa belle-sœur. En 1771, M"" d'Epinay lui apprend qu'elle va être ruinée par les édits de l'abbé Terray. Il lui répond : « Votre lettre du 8 mars « m'a anéanti. Quoi ! vous courez risque devons voir
« réduite à l'indigence ! cent écus ! pas un liard « avec? Non, vous ne courez d'autre risque que « d'être forcée de venir à Naples. Avez- vous de quoi « faire le YojSige, en vendant quelques meubles <( meublans qui vous deviendraient inutiles ? Je parle « tout de bon, je ne badine pas. Venez ; vous ne « devez pas vous embarrasser du reste. Mais savez- <( vous que sérieusement cette idée commence à me « plaire. Que fait-il donc M. l'abbé Terray ? Qu'at- « tend-il donc? Pourquoi ne se dépêche-t-il pas? « Laissez-le donner ses édits. Achetez une berline, f( vous, Grimm, Scbomberg et Diderot ; dans une « autre une femme de chambre et un valet... Voilà « mes rêves. Mais cependant votre lettre m'attriste... « Adieu, ma belle indigente... » Heureusement pour M'"' d'Epinay ce n'était qu'une fausse alarme ; mais cela lui avait donné l'occasion d'éprouver le dévouement d'un ami.
Ces lettres familières contiennent, ça et là, des réflexions philosophiques ou liLtéraires. Tel est un essai de critique, par M'""" d'Epinay, du Système de la nature ; nous en détacherons seulement un passage : « Quand on parle des avantages d'un gouvernement, « il faut avoir telle ou telle nation en vue ; car, pré- « tendre forger le gouvernement le plus parfait, c( pour les hommes en général, c'est parler en l'air, « c'est n'avoir que des idées vagues, qui ne peuvent « s'appliquer à rien ; mais je suppose, un instant, « que ces messieurs aient trouvé la chose impossible, « un gouvernement parfait ; il leur faudrait encore.
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« pour le maintenir tel, le talent de Josué, afin d'arec rêter le soleil et le cours des événements. L'état de « perfectihilité, en toute chose, n'est qu'un point. « Arrivé à ce point, il faut décroître... »
M"" d'Epinay avait été obligée de lire le livre du baron d'Holbach ; mais c'était presque une exception à ses habitudes. Elle disait un jour à quelqu'un, qui lui conseillait de lire un traité scientifique pour la solution d'une question qu'elle avait posée : « Lire ! « moi, lire ! ai-je dit; jamais. Des faits, tant qu'on « voudra ; mais en fait de raisonnement, je ne lis que « dans ma tête. J'ai deviné tout ce que je sais et je (( devinerai tout ce que je ne sais pas. En vérité, n l'abbé, il y a des momens où je suis assez folle et « assez vaine pour croire que j'ai deviné le monde. »
Quand M""" d'Epinay arriva à l'âge de cinquante, ans, elle déclara à Galiani qu'il devait cesser de l'appeler « ma belle dame. » Il obéit avec peine, a car, « dit-il, quoique vous soyez très faible et fort maice grie, vous êtes toujours ma belle dame. » Et puis ne faudra-t-il pas que, lui aussi, perde l'épithète de charmant abbé dont il jouit depuis si longtemps... M°" d'Epinay, comme on le voit, avait renoncé à toute pensée de vanité physique. Elle écrit alors à Galiani : « Comment vont vos dents, l'abbé ? Les miennes ne « veulent ni tomber, ni rester, elles se bornent à me « faire des maux enragés. Est-ce qu'on ne peut pas les « mettre à la raison ? Chaque partie de nous-même « a donc une volonté, une puissance? Y entendez- « vous quelque cbose? Ah! dites-le moi, je vous
« prie. » C'est vers ce temps-là que M™^ d'Epinay fit paraître, à Paris, ses Conversations d'Emilie qui avaient d'abord été imprimées à Dresde, en 1774, sans nom d'auteur. Elle avait composé cet ouvrage sous forme de dialogues pour l'éducation de sa petite-fille M'" de Belzunce. Galiani lui-même ne le connut que lors de sa réimpression. Il écrivit à M™® d'Epinay, le
16 juin 1781 : « Les Dialogues sont charmans
« tout à fait. Ce rôle d'Emilie est si vrai ! Jamais on « n'a dit de plus grandes vérités avec plus d'enfance tiilage. C'est un grand ouvrage en un mot, et qui « pèse autant par ce qu'on y dit que par ce qu'on n'y
« dit pas )) et le 22 septembre : « Je fais ma lec-
« ture favorite de vos Conversations avec Emilie... « Donnez-moi donc quelque éclaircissement sur ce « cbarmant ouvrage. Qui a pu composer cette origi- « nale de lettre du sieur Eloi Godard? Est-ce vous- « même? Étiez- vous si gaie que cela au milieu de (( vos souffrances? A-t-elle un fond de vérité? Estce elle en entier d'imagination ? Il faut savoir tous les « détails sur ce morceau unique... » La mode était alors aux dialogues. Cette forme littéraire offrait aux auteurs le moyen de prévenir les critiques et d'y répondre d'avance: Galiani, qui, lui-même, s'en était servi, disait que la langue française se prêtait surtout aux dialogues : « le langage du peuple le plus so- « cial de l'univers, le langage d'une nation qui parle « plus qu'elle ne pense, d'une nation qui a besoin de ({ parler pour penser et qui ne pense que pour parler, c( doit être le langage le plus dialoguant. »
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La santé de M"'^ d'Epinay, qui avait toujours été si délicate, déclinait de plus en plus ; ses dix dernières années furent marquées par de cruelles souffrances et aussi par de grands chagrins. Son fils, Louis d'Epinay, qu'elle avait fait élever à Fribourg pour le soustraire à la mauvaise influence de son père, avait suivi malgré tout la même destinée, et s'était livré follement à une vie de plaisirs et de dettes (1). M""® d'Epinay avait fait des réformes ; elle avait quitté La Chevrette, puis La Briche, campagne plus modeste ; de sacrifice en sacrifice, elle en était à dire, en 1762 : «Voilà donc ce « qu'est devenue cette grande fortune. Me voilà, mes (( enfants, ma mère et moi réduits à 8,000 livres de « rentes. » Elle descendit encore plus bas; mais, chose remarquable, ni les torts de son mari, ni ceux de son fils ne purent les détacher de son cœur. En 1782, M. d'Epinay va mourir. Sa femme lui écrit : « Je vous demande en grâce, mon ami, tranquil- « lisez-vous; je suis très en peine de votre santé; « j'avais donné ordre qu'on allât savoir de vos nou- « velles ce matin, ils Tont oublié. Je vous attendrai « cette après-dinée. Bonjour, je vous embrasse et « partage bien vos inquiétudes. » M. d'Epinay mourut deux mois après. L'année suivante sa veuve cessa de vivre et de souffrir. Elle avait cinquantehuit ans, et venait de recevoir de l'Académie, cette
(1) Elle avait écrit, en 1758, un livre de bons conseils, sous le titre : Lettres à mon fils, avec cette épigraphe facundam faciebat amor. Mais Louis d'Epinay n'en profita guère; aimable et spirituel comme son père, il était aussi léger que lui.
144 LES FIXANCIERS d'AUTREFOIS
année même, le prix décerné à ses Conversations d'Emilie. Elle avait pour rivale dans ce concours M°" de Genlis qui s'était présentée avec son roman à! Adèle et Théodore. L'amour maternel avait inspiré M""" d'Epinay et lui avait fait remporter le prix.
Le Musée de Genève possède un beau portrait au pastel, que Liotard avait fait de M"^^ d'Epinay pendant son séjour à Genève, et qu'elle avait donné à Troncliin « son sauveur. » Il en existe une ancienne copie au Musée de Versailles. C'est bien ainsi que nous nous la représentons : une beauté incorrecte mais attachante. Généralement aimée et recherchée, elle n'eut qu'un ennemi : l'ingrat Rousseau qui l'a calomniée de diverses manières, et dont les partisans ont accepté les calomnies avec l'empressement que mettent certains avocats à envenimer les faits dans une mauvaise cause. Or, pour ne parler que de la haine qu'il a supposée à M™^ d'Epinay à l'égard de jyjme d'Houdctot, voici cc qu'ou lit dans le testament de M°^® d'Epinay : « Je donne et lègue à ma chère « belle-sœur. M"*" la comtesse d'Houdetot, le buste de « M. le docteur Tronchin, terre cuite sculptée par « M. Houdon et je la prie de l'accepter comme une « légère marque de Tamitié que nous avons toujours « eue l'une pour l'autre depuis notre enfance. » On voit par là ce que valent les imputations de Rousseau.
Nous n^avons pas dissimulé les erreurs de cette femme distinguée, mais il faut tenir compte des circonstances atténuantes et du diapason moral de
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son temps : c'était une nature aimante et exempte de rancune. Elle écrivit pour Rousseau une épitaphe où Ton remarque ces deux vers :
Tu fus ingrat, mon cœur en a saigné
Je te vois, je te lis, et tout est pardonné !
L'année qui précéda sa mort, M"' d'Epinay envoya à Grimm une mèche de ses cheveux avec ces vers touchants :
Les voilà, ces cheveux que le temps a blanchis ; D'une longue union ils sont pour nous le gage. Je ne regrette rien de ce que m'ôta l'âge :
Il m'a laissé de vrais amis.
On m'aime autant, j'ose aimer davantage : L'astre de l'amitié luit dans l'hiver des ans ; Elle est le fruit du goût, de l'estime et du temps. On ne s'y méprend plus, on cède à son empire.
Et l'on joint, sous les cheveux blancs. Au charme de s'aimer le droit de se le dire.
Ayant eu l'occasion de parler ici de Tabbé Galiani, nous noterons une de ses prophéties, car le charmant petit abbé avait la prétention d'être prophète. « L'Amérique, disait-il, régnera un jour sur TEu- « rope. )) Cela s'est réalisé en quelque sorte pour la France, non seulement par l'invasion des idées républicaines, mais aussi par l'efîfet de nombreux mariages qui onL croisé avec nous la race américaine.
Nous ferons suivre ce chapitre d'un récit d'une visite à l'Ermitage, que nous devons à l'obligeance de M. Ernest Berlin, et dont on appréciera l'intérêt et la valeur littéraire.
i^Q LES FINANCIERS d'aUTREFOIS