UNE VISITE A T;ERMITAGE
« Je devais parler, dans mon cours à la Sorhonne, des rapports de Rousseau et de M™^ d'Epinay ; je voulus visiter les lieux où celle-ci logea, flatta, choya son ours dix-huit mois durant, sans guère attraper de lui que des grognements et des coups de griffe, tandis qu'il suffit à M""" d'Houdetot, pour ravir le cœur et le génie du solitaire, de lui apparaître un jour de pluie, trempée, crottée, chaussée de grandes bottes où se perdaient ses pieds mignons, et néanmoins de si belle humeur qu'elle perçait l'air de ses éclats de rire. Je désirais constater si quelque chose subsistait de ce qui fut l'Ermitage. J'avisai d'abord un restaurant rustique, à l'enseigne de ce nom, où l'on montrait autrefois quelques débris du mobilier de Rousseau. J'appris qu'ils avaient disparu dans la tempête de 1870 : le maître du restaurant avait été tenté d'en acheter d'autres à peu près semblables pour satisfaire la facile curiosité des visiteurs, mais il s'était fait scrupule de la satisfaire en la trompant. Bel exemple donné aux amateurs et particulièrement aux marchands d'antiquités!
(( Non moins obligeant que loyal, ce brave homme m'indiqua une propriété voisine qui était celle où avait losé Rousseau. L'accès, il est vrai, n'en était pas commode ; le propriétaire, ami de son repos et
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« de la libre jouissance de sa villa, avait donné des (( ordres sévères pour tenir les curieux à distance et « le jardinier était inflexible sur sa consigne. Je len- « tai l'aventure. Les maîtres étaient absents; la « grille était entr'ouverte, la femme du jardinier « debout sur le seuil, un énorme chien danois à ses « côtés. J'entrai poliment en propos, caressai le bel « animal à tous risques, et ne manquai pas d'admirer <( l'étendue, la beauté du jardin, surtout le soin avec « lequel il semblait entretenu. La glace était rompue, « les deux cerbères apprivoisés, et, tout plein de mon « sujet, je demandai un peu ingénument à la jardi- (( nière des nouvelles du rosier planté par Jean-Jac- '* ques. Elle ne parut pas surprise de ma question, et « m'indiqua du doigt un rosier planté en espalier « sur le mur du bâtiment auprès duquel nous cau- « sions, et qui s'élève à côté de la grille d'entrée (la <( villa d'habitation, élégante, et plus récente, est au « fond du jardin).
« Je trouvai le rosier bien petit, bien fluet pour un (( arbuste séculaire : je hasardai un doute. La jardi- « nière, sans trop s'entêter, appela son mari occupé « à dessiner un ovale à quelques mètres de là. Le « père Mathieu (je crois bien que c'est Mathieu qu'il « se nomme), en apprenant le sujet du débat, haussa « les épaules de la simplicité de sa femme. Le rosier « de Rousseau n'était plus depuis longtemps qu'une « racine conservée sous verre. Les Prussiens avaient « occupé la maison pendant la guerre, et la guerre « achevée, ils étaient partis avec la racine, par suite
de leur manie d'emporter tout ce qui était sous globe. Le père Mathieu n'était pas content en disant cela, et son dépit me gagna à l'idée que nos vainqueurs avaient envahi et pillé jusqu'à notre histoire littéraire. N'était-ce pas assez de cinq milliards et de deux provinces sans y ajouter le rosier chanté par Deleyre !
« Le père Mathieu m'intéressait avec sa sympathie pour la pauvre relique disparue, et le traitant moins en jardinier qu'en confrère, encore qu'il causât le coude appuyé sur sa bêche, je le mis sur le chapitre des bons offices rendus à Rousseau par M™^ d'Epinay, comme si nous avions lu les Con-
< fessions ensemble. 11 m'y suivit sans embarras. Il ( connaissait M™® d'Epinay, et la maison qu'elle « avait fait construire pour son ami, et la chambre ( où celui-ci dormait : de sa bêche, promenée à droite
< et à gauche dans l'air libre, il me dessinait l'em- ( placement de cette chambre qui avait été démolie 1 avec une partie de la maison ; la partie conservée ( était le bâtiment même, attenant à la grille, au ( pied duquel grimpait le rosier dont j'avais contesté ( l'âge et l'origine.
« Le père Mathieu était lancé; il n'attendait plus ( mes questions ; il y répondait d'avance. Il m'en- 1 tramait cà travers le jardin, sur les pas de l'hôte de
< génie qui le parcourait, il y avait plus d'un siècle. ( Nous étions au mois d'avril, à la date même où ( Rousseau vint se fixer à l'Ermitage ; les allées i s'ombrageaient d'une fine verdure; l'air était em-
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n baume de violettes; les ruisselets, qui descendaient « des pentes légères en murmurantes cascatelles, se (( rejoignaient au centre du jardin en une petite « nappe d'eau entourée d'arbros. Mon guide me fit « remarquer une pousse de laurier qui jetait quel- « ques rameaux courts et grêles. « C'est le lau- « rier de Rousseau, <« me dit-il. » L'hiver de 1879 a « failli le geler ; je l'ai rabattu, soigné, et je crois, « sauvé, mais pour plus de sûreté, j'en ai fait des " boutures. « Une pierre, rongée par les ans, était « placée sur le bord de la nappe d'eau ; j'y lus (( d'un côté, ces mots gravés en noir : Ici Rousseau (> aimait à se reposer, et de l'autre : Les habitants (' de la ville et du canton de Montmorency en « mémoire du séjour que Rousseau fît au milieu (• d'eux.
« Les inscriptions étaient effacées ; je les ai grat- (( tées, noircies, remises à neuf, » fit le père Mathieu « avec une nuance de vanité. « Voyez, sont-elles « assez lisibles ? »
« Cette pierre, comme je l'ai constaté depuis, avait « fait partie d'un monument rustique élevé, vers la « fin du siècle dernier, à la mémoire de Rousseau, à « l'entrée des bois d'Andilly, ces bois charmants par « lesquels Rousseau s'en allait rendre visite à la belle M dame surprise par l'orage, rêvant, sous leur ombre u légère, du baiser qu'elle lui donnerait à son arrivée, « des miettes d'amour qu'elle lui jetterait on pen- « sant à Saint-Lambert et s'enivrant à ce point de « ces charitables caresses, qu'il sentait son cœur se
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rompre, ses genoux fléchir, et qu'il était forcé de s'arrêter et de s'asseoir.
(i La propriété que je parcourais avait été achetée par Grétry, en 1797. Le buste de l'illustre compositeur se voit encore à l'endroit où son cœur fut déposé avant d'être restitué à sa ville natale. Le père Mathieu embrouillait quelquefois dans ses souvenirs et ses admirations les noms de Grétry, de ^j-me (i'Epinay, de Rousseau, mais c'étaient toujours les deux derniers qui surnageaient. Après le laurier de Rousseau, ce furent les peupliers de Rousseau qu'il offrit à mes respects, un beau groupe de peupliers, « que les Prussiens n'avaient pas pu mettre dans leur valise » et dont la robuste vieillesse s'élevait fièrement à travers les airs. <( Lisez, me dit -il, l'inscription qu'y a mise M'"^ d'Epinay, » et je lus tout haut les vers suivants, tandis que la voix du bonhomme accompagnait la mienne en sourdine :
0 toi ! dont les brûlants écrits
Furent créés dans cet humble ermitage, Rousseau, plus éloquent que sage, Pourquoi quittas-tu mon pays ?
Toi-même avais choisi ma retraite paisible;
Je t'offrais le bonheur et tu l'as dédaigné.
Tu fus ingrat : mon cœur en a saigné.
Mais pourquoi retracer à mon âme sensible.
Je te vois, je te lis et tout est pardonné.
« Ces vers sont-ils de M""^ d'Epinay ? Les peupliers « ont -ils été plantés par la main de Rousseau? Je ne « so]\geai pas à m'en inquiéter, et trouvant du charme
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« même à rillusion, je m'en rapportai pleinement à « la parole ingénue de mon cicérone. Oubliant les « années écoulées, la mémoire encore fraîche de l'une « des pages les plus riantes des Confessions, l'imagi- « nation abusée par le spectacle de ces lieux remplis « de vivants souvenirs, je crus voir passer devant « mes yeux l'hôte de l'Ermitage, prenant possession « de la retraite si bien appropriée à ses goûts, que « lui avait ménagée sa bienfaisante amie. Il y « arrivait avec la saison nouvelle, au moment où la « terre commençait à se couvrir de primevères et de « violettes. Le premier soir, il n'y pouvait jeter « qu'un regard rapide et inassouvi ; le lendemain, il «( crut s'éveiller à son quatrième étage de la rue de u Grenelle, quand il entendit, avec une surprise « délicieuse, le chant d'un rossignol arrivé, comme « lui, de la veille dans ces aimables lieux. Il se « ressouvint et dans un subit transport : « Enfin tous « mes vœux sont accomplis » , s'écria-t-il, et levé « en grande hâte, il parcourut d'un pas jeune et « joyeux les alentours de sa demeure, pénétrant « dans tous les taillis, dans toas les bosquets, et « jusque dans les plus petits réduits de verdure pour « s'enivrer de leur fraîcheur et de leur grâce mati- « nale.
« Quel contraste entre cette sereine allégresse, ce « cri de saine et confiante félicité et les troubles pro- « chains de ses jours errants, le? angoisses de son « génie qui se voile, de sa raison qui expire et qui, se « sentant expirer, jette cette poignantclamentation :
Plaignez-moi, plaignez cette pauvre tête grisonnante qui, ne sachant oîi se poser, va nageant dans les espaces et sent, pour son malheur, que les bruits qu'on a répandus d'elle ne sont encore vrais qu'à demi.
« Qu'il soit beaucoup pardonné à M°^^ d'Epinay, non pour avoir beaucoup aimé (ce n'est pas le plus beau côté de son histoire), mais pour le goût si vif que lui inspirèrent les lettres, les arts, les manifestations les plus brillantes de l'esprit. Écrivain charmant, à quelques pages près qui portent la marque de la licence du siècle, d'une grâce souple et légère qui échappe à notre goût avide de sensations raffmées ou violentes, nous aimons à la rencontrer dans l'un des plus aimables chapitres de notre histoire littéraire, jouant auprès de Rousseau le rôle de bonne fée lui donnant l'illusion du bonheur, une illusion trop vite dissipée, mais qui colore, en passant, les Confessions d'une vive et pure lumière.
« Il sied aussi peut-être de rendre hommage au modeste gardien des lieux consacrés par le séjour de Jean-Jacques, à la peine et au plaisir qu'il prend à entretenir les dernières traces de sa présence. Jean-Jacques aimait la campagne et les fleurs ; il cherchait volontiers le commerce des ' petits et des humbles : il ne doit pas lui déplaire qu'un peu de sa mémoire soit confié à la piété naïve d'un simple jardinier. »
Ernest Bertin.