LES DUPIN DE CIIENONCEAUX
« nous ruinâmes le plus aimablement du monde. » A vrai dire, les honnêtes passe-temps, rappelés par Aurore Dupin, n'étaient pas les principales causes de leur ruine. Dupin (Francueil) aimait passionnément le luxe. A Châteauroux, qu'il habitait une partie de l'année pour être plus à portée du duché d'Albret, dont il était receveur général, de même qu'à Ghenonceaux, chez sa belle-mère, il menait un train de prince. Il entretenait à ses frais et tramait à sa suite une bande de trente musiciens et faisait souvent venir en déplacement le corps de ballet de l'Opéra. C'était aussi tout un monde de laquais, de cuisiniers, de chevaux et de chiens, et une nuée de parasites, à quoi s'ajoutait, il faut le dire, la plus large bienfaisance. Aussi, quand il mourut, vers 1780, ses comptes envers l'Etat, comme receveur général du duché d'Albret, furent très difficiles à liquider. 11 ne resta à sa veuve que 7o,000 livres de rentes, c'est-à-dire presque la gêne, comparativement à son opulence passée.
M. Dupin Francueil avait eu de son premier mariage une fille qui épousa son cousin, M. Vallet de Villeneuve, neveu et héritier de M'"' Dupin (Fontaine). C'est ainsi que le château de Chenonceaux passa à MM. de Villeneuve, qui le possédèrent jusqu'en 1864. 11 appartient aujourd'hui à M"" Pelouze.
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IIELYETIUS
'origine hollandaise, fils du premier médecin delà reine Marie Leczinska, Ilelvétius avait été protégé par cette princesse qui lui avait donné dans sa maison la charge de maître d'hôtel, et l'avait fait entrer dans les Fermes. La grande et rapide fortune que lui valut la place de fermier général lui servit à grouper autour de lui la coterie des philosophes. Généreux, serviable, il s'en était fait aimer ; il devint un des leurs, et acquit même comme écrivain une grande célébrité à cause de l'étrangeté systématique de ses idées. Élevé par les Jésuites du collège Louis le Grand, il avait oublié leurs leçons et était devenu sceptique, ou, comme on dit aujourd'hui, libre penseur. De petite taille, mais très beau de visage et très bien fait, il avait eu d'abord des succès de plus d'un genre : il était de première force à l'escrime, à la danse ; il prétendit ensuite à la gloire littéraire, et publia un livre : De V esprit.
OÙ il ramenai l toutes les facultés humaines à la sensibilité physique.
Ce livre fut condamné par le Parlement et la
Sorbonne. On lui demanda de se rétracter, et il se
rétracta. « Le pauvre Helvélius, dit Grimm, n'avait
« cherché qu'cà s'écarter des routes battues... ses
« paradoxes ne donnèrent pas aux vrais philosophes
« une idée merveilleuse de la justesse et de la pro-
« fondeur de son esprit. » La Harpe résume ainsi
cet ouvrage. <; Un gros livre dont le sgul résultat
« possible est d'anéantir toute moralité dans les
« actions humaines. » Ainsi, d'après Helvétius,
toutes les vertus et les belles ac lions ont pour mobile
l'intérêt, et doivent avoir pour but les jouissances
matérielles ! Or voici une conséquence qu'Helvétius
n'a pas prévue. Si le plaisir est le principe et la règle
de toutes les actions humaines, comment persuadera-
t-on à l'homme courbé sur un travail pénible qu'il
doit se contenter de ce plaisir-là ? Voltaire lui écrivait
à ce sujet: « Il y a des choses que tout le monde sait
« et qu'il ne faut jamais dire, à moins qu'on ne les
« dise en plaisantant. Il est permis à La Fontaine de
« dire...)) bien des choses qu'il n'est pas permis à un
philosophe de dire sérieusement... « Il en est ainsi, ne
« vous en déplaise, de quelques petites propositions
« de votre livre Au reste il ne faut jamais rien
« donner sous son nom. Je n'ai pas même fait « La Pucelle. Maître Joli de Fleuri aura beau faire « un réquisitoire, je lui dirai qu'il est un calomnia- « leur, que c'est lui qui a fait La Pucelle qu'il veut
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« méchamment mettre sur mon nom. Adieu, mon « cher Philosophe, je vous salue en Platon, en Gonu fucius, vous, madame votre femme, vos enfants. « Elevez-les dans la crainte de Dieu, dans l'amour (( du roi, et dans l'horreur des fanatiques qui n'aiment (.( ni Dieu, ni le roi, ni les philosophes. »
Une autre lettre de Voltaire à Damilaville complète sa pensée : « Je crois que nous ne nous entendons « pas sur l'article du peuple, que vous croyez digne « d'être instruit. J'entends par peuple la populace « qui n'a que ses bras pour vivre. Je doute que « cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la ca- « pacité de s'instruire. Il me paraît essentiel qu'il « y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez va- « loir comme moi une terre, et si vous aviez « des charrues, vous seriez bien de mon avis... « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est « perdu. »
Il est cà remarquer que du temps d'Helvétius, malgré la considération personnelle dont il jouissait, malgré la camaraderie des philosophes pour toutes les attaques à la religion chrétienne, les hardiesses et les bizarreries de son livre rencontraient peu d'approbateurs. Frédéric II, qui recevait Helvétius chez lui et le faisait entrer à l'Académie de Berlin, disait de ses ouvrages qu'il n'y voyait que « des paradoxes et des folies complètes. » Voltaire lui-même reconnaissait qu'il s'y trouvait beaucoup d'erreurs. BufTon, son ami, disait « qu'il aurait dû faire un livre de « moins et un bail de plus dans les fermes du
UiS LES FINANCIERS d'aUïREFOIS
« roi (1). » Marmontel dit que « M'"' Geoffrin avait 'I aimé et comme adopté Helvétius, mais jeune (( encore, avant qu'il eût fait des folies... » et Marmontel observe que rien ne ressemblait moins au caractère ingénu d'Helvétius que la singularité préméditée et factice de ses écrits. « C'était, dit La Harpe, t< un homme de mœurs douces, d'une société aimable « et d'un caractère bienfaisant ; il semblait faire une « sorte de contraste avec son livre. Ce n'est qu'une a vaine et malheureuse ambition de célébrité qui a « pu engager un honnête homme, un homme d'esprit « et de talent à débiter avec tant de confiance une « foule de paradoxes où le faux des raisonnements « est aussi marqué que l'odieux des conséquences. » Grimm. dans sa correspondance de 1772, consacre à Helvétius un article nécrologique tellement mêlé de bien et de mal qu'on ne sait qu'en penser. Il commence par annoncer sa mort avec des expressions de regret. Il le dépeint comme un galant homme ayant « toutes les vertus de société. » Puis, il décrit sa manière de vivre avec des détails qui comporteraient une expression plus forte que celle de « vie voluptueuse )) dont il se sert. Nous lisons encore : « Il
(T; Il avait quitté les fermes en se mariant et avait vendu son brevet l.oOO.OOO livres. Par contre, la sœur aînée de sa femme M"* de Ligni- \ille venait d'épouser le fils d'un fermier général, M. de la Garde, sous la condition qu'il aurait la place de son père. Helvétius, même en dehors des fermes, était fort riche et recevait beaucoup On vit chez lui, en 1755, Fontenelle, qui entrait dans sa centième année, ouvrir le bal avec la seconde fille d'Helvétius qui n'avait qu'un an et demi, et recommencer ses révérences avec la fille de M'"*^ d'Épinay âgée de sept ans.
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« n'avait la conversation ni brillanle ni agréable, « mais il était bon mari, bon père, bon ami, bon- « homme, » et plus loin, Grimm parle de ses mœurs dissolues continuées jusqu'au dernier jour et qui ont causé sa mort. On ne peut s'expliquer un pareil jugement qu'en se plaçant au point de vue de la morale indépendante, expression moderne mais qui s'applique assez bien aux mœurs des philosophes du xviir siècle.
Helvétius, vers la tin de sa vie, disait qu'il avait conservé peu de liaisons et peu d'intimité avec ses anciens amis. '< Vous en avez obligé plusieurs ! lui « dit le baron d'Holbach... moi je n'en ai obligé « aucun, et je les ai conservés tous. » Mot profondément et cruellement vrai (1), et qui, sans la religion, conduirait au plus dur égoïsme.
Helvétius dans toutes ses actions paraissait pratiquer le contraire de ses maximes. N'était-ce pas du désintéressement que d'épouser M'" de Ligniville des grands chevaux de Lorraine, très belle mais très pauvre, ayant eu vingt frères ou sœurs ?... à moins pourtant que ce ne fût l'intérêt d'une haute alliance? N'était-ce pas du désintéressement que de quitter sa place de fermier général, qui rapportait 100,000 écus par an?... à moins qu'il n'y vit l'intérêt d'étonner le public et de se faire admirer ? N'était-ce pas de la générosité que de donner des pensions à des hommes de lettres comme Saurin, Marivaux, Sabatier
(1) Saurin y fit exception, comme on le verra à l'égard d'IIehétius.
de Castres ?... à moins de supposer qu'appliquant son système, il ne chercliât ainsi la renommée d'homme bienfaisant et la considération qui en résulte ?
Mais voici un trait où la générosité désintéressée est évidente car il est longtemps demeuré secret. La veuve d'un officier, réduite à une extrême misère, sollicitait une pension du roi. Helvétius appuyait ses démarches, mais il ne pouvait rien obtenir parce que cet officier, quoique français, était mort au service d'une puissance étrangère. Un jour, Helvétius annonce à la pauvre femme qu'une pension de 3,000 livres vient de lui être accordée, et que, pour lui éviter tout embarras, il gardera son brevet dans sa caisse et en touchera pour elle les arrérages. Or ce brevet n'existait pas. Helvétius, ménageant ainsi par un généreux mensonge la fierté de cette veuve, continua pendant longtemps à lui payer cette rente imaginaire. De pareils traits rachètent bien quelques divagations philosophiques. Aussi J.-J. Rousseau, toutenle réfutant, s'écriait-il ; « Tu veux en vain t'avilir; ton génie <( dépose contre tes principes : ton cœur bienfaisant « dément ta doctrine ; et l'abus même de tes facultés « prouve leur excellence en dépit de toi. »
Malheureusement, en regard de ces traits de bienfaisance, nous sommes obligés de noter ce qu'écrit Diderot, dans son voyage à Bourhonne, sur la dureté avec laquelle Helvétius administrait sa belle terre de Voré, poursuivant les braconniers avec la dernière rigueur, rasant de pauvres chaumières pour se débarrasser des malheureux qui les habitaient, se faisant
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haïr, piller, et menacer, et vivant ainsi dans des transes continuelles. Que conclure de ces contrastes? C'est qu'Helvétius était un caractère mal équilibré et un esprit faux. Diderot, analysant son principal ouvrage et le comblant d'éloges pour son talent d'écrivain, lui démontrait en même temps que sa synthèse était absurde et ne pouvait se soutenir.
Helvétius avait la passion d'écrire. La condamnation prononcée contre son livre de V Esprit l'avait un moment découragé, et il s'écriait : j*aimerais mieux mourir que d'écrire encore une ligne. Serment de joueur ou d'amoureux ! Diderot lui répondait par cet apologue. « J'étais un jour à ma fenêtre ; j'entends un grand bruit sur les tuiles, qui n'en sont pas éloignées. Un moment après, deux chats tombent dans la rue. L'un reste mort sur la place ; l'autre, le ventre blessé, les pattes froissées, et le
< museau ensanglanté, se traîne au pied d'un esca-
< lier, et là il se disait : Je veux mourir si je remonte
< jamais sur les tuiles: que vais je chercher là?
< Une jeune souris qui ne vaut pas le morceau friand
< que je puis ou recevoir sans péril de la main de ma ( maîtresse, ou voler à son cuisinier? Une chatte ( qui me viendra chercher sous la remise, si je sais
< l'y attendre ou l'y appeler? Mais tandis qu'il se
< livrait à ces réflexions assez sages, la douleur de
< sa chute se dissipe, il se tâte, il se lève, il met deux
< pieds sur le premier degré de l'escalier ; et voilà
< mon chat sur le même toit dont il était tombé, et
< où il ne devait regrimper de sa vie. L'animal fait
172 LES FINANCIERS d'aUTUEFOIS
« pour se promener sur les faites s'y promène. » En effet, Helvétius continua à noircir beaucoup de papier tant en vers qu'en prose sans produire d'ailleurs aucune œuvre dont le mérite fût incontesté. Son style était facile et correct, mais ses idées étaient jetées comme au hasard, sans clarté ni méthode, sans autre but que d'étonner par leur nouveauté. Suivant une remarque de Villemain, « le hardi et frivole « auteur du livre de V Esprit avait puisé quelques- « uns de ses arguments dans les entretiens du château « de Montbar, où il séjourna souvent, — notamment « cette pensée de BufFon — que « l'ordre de préémi- « nence entre les espèces, l'homme compris, tient u au degré du développement et de l'action des sens « dans chacune d'elles. » Helvétius en tirait sérieusement cette déduction que « l'homme doit tout à la « forme de sa main, et que si les chevaux avaient (c une main au lieu d'un sabot, ils bâtiraient des « maisons. » En voulant ainsi renchérir sur la pensée de BufTon, il montrait qu'il ne l'avait pas comprise: c'était,.en effet, confondre la perfection des instruments avec la pensée qui les fait agir; il aurait dû se rappeler cette autre parole du même maître affirmant que « l'âme existe, qu'elle est d'une nature différente (( de la matière ; qu'elle n'a qu'une forme très simple, « très générale, très constante, la pensée; qu'elle est « dès lors, comme la pensée même, indivisible et « immatérielle. »
Une autre fois, Helvétius hasardait ce sophisme : « Tout devient légitime et vertueux pour le salut
HELVKTirS 173
(( public, » à quoi Rousseau répondait justement : « Le salut public n'est rien si tous les particuliers ne (( sont en sûreté. »
Malgré Tincohérence et l'inconsistance de l'œuvre d'Helvétius, quand arriva la Révolution, on se souvint de lui comme l'un des apôtres du scepticisme ; son nom fut donné à la rue Sainte-Anne où il avait demeuré, et son buste vint prendre place parmi ceux qui décoraient le lieu de réunion des Jacobins. Mais à quoi tiennent les honneurs civiques dans une démocratie ? Michelet va nous l'apprendre.
Au moment où la Convention s'occupait d'organiser à sa manière l'instruction publique, alors que îe courant révolutionnaire chassait les prêtres de l'école et menaçait les autels même, « Robespierre, dit Michelet, « Robespierre, bien plus habile, pendant cette dis- « cussion, s'était déclaré aux Jacobins l'ennemi de la « philosophie immorale, irréligieuse du xviir siècle. « Il avait proposé à la société de proscrire cette philo- « Sophie, aussi bien que la corruption politique. Un « membre ayant demandé qu'on brisât le buste de « Mirabeau, Robespierre proposa aussi de briser celui « d'Helvétius, — un intrigant, disait-il, un misé- « rable bel-esprit, un persécuteur de ce bon Jean- « Jacques (1)... Helvétius eût augmenté la foule <( des intrigants qui désolent la patrie. . . — On dressa « à l'instant des échelles, on descendit les deux
(I) Persécution purement imaginaire. Quant à Robespierre, pouvaitil admirer sincèrement Rousseau qui avait écrit : « Ne coûtât-elle que le sang d'un seul homme, la liberté serait encore trop chèrement achetée ! »
« bustes; ils furent brisés, foulés aux pieds, et leurs « couronnes brûlées avec grand applaudissement. " Les Girondins ayant mis sous leur patronage poli- '< tique la philosophie du xviii'' siècle (sans bien (( distinguer les nuances si diverses de cette philo- « Sophie), un coup sur Helvétius semblait porté sur '( la Gironde. »
Helvétius ne connut ni sa grandeur ni sa décadence. Il était mort en 1771, âgé seulement de cinquante-six ans. d'un accès de goutte remontée. Sa veuve quitta alors leur hôtel delà rue Sainte-Anne et se retira à Auteuil où elle reçut les hommages de Turgot et de Francklin qui l'un après l'autre voulurent l'épouser, bien qu'elle eût dépassé le cap de la cinquantaine. Vingt ans plus tard, elle recevait dans cette retraite le général Bonaparte. Dans une de ses visites, entre deux victoires, elle lui dit, en lui montrant son petit jardin : « Vous ne savez pas, général, combien on peut trouver « de bonheur dans trois arpents de terre ! » — Non, en vérité, il ne le savait pas; il lui fallait un monde!
M"^ Helvétius, bien que liée avec les principaux personnages de la secte philosophique, n'avait jamais partagé leurs erreurs. Elle leur tenait tête quelquefois ; elle était cependant ignorante et avait la franchise de le reconnaître ; mais son esprit naturel lui fournissait dans ces discussions des armes souvent victorieuses. Elle était d'ailleurs philosophe dans le meilleur sens du mot, car elle ne montrait jamais aucun regret de sa mésalliance, et s'était complètement acclimatée au milieu où elle était appelée à