‹ Les financiers d'autrefoisChapitre 24 sur 30 · HELVÉTIUS · texte numérisé non relu

HELVÉTIUS

vivre ; enfin, malgré les écarts de conduite de son mari racontés par Grimm, leur union conjugale était un modèle... pour ce temps-là. Tout est relatif. Les écarts de conduite n'empêchaient pas alors qu'on ne s'aimât jmssion/iément ; l'indulgence en cette matière était générale. Ainsi M™^ Helvétius recevait très souvent et très gracieusement Sopliie Arnould, dont les relations avec son mari avaient été des plus vives. C'est à lui que cette spirituelle actrice dit un jour à propos d'un présent qu'il lui avait fait et dont il ne lui parlait pas : « Est-ce que vous voulez perdre ce « que vous m'avez donné? »

M""^ Helvétius continuait à Auteuil les habitudes de bienfaisance de son mari dans la mesure que lui permettaient ses moyens plus restreints, la plus grande partie de leur fortune ayant passé à leurs deux filles, la comtesse de Mun et la comtesse d'Andlâu. Un des avantages qu'elle trouva dans sa vie de campagne, fut de pouvoir donner carrière à son goût pour les animaux, les chiens, les chats et les oiseaux. Les chats surtout remplissaient la maison, occupaient tous les fauteuils, dont les visiteurs devaient les déloger un à un. a Ils sont là une vingtaine, dit l'abbé « Morellet, mangeant tout ce qu'ils attrapent, ne « faisant rien que tenir leurs mains dans leurs robes « fourrées et se chauffer au soleil, et laissant la « maison s'infester de souris. » Les chats do M"' Helvétius sont restés célèbres.

A la mort d'Helvétius, l'académicien Saurin, auteur de Spartacus et de Bèverley, avait écrit une tou-

chante élégie à la mémoire de son bienfaiteur Auo} mânes de mon ami.

0 toi qui, dansla tombe avant moi descendu,

Trahis mon espoir le plus tendre : Quand je disais, hélas ! que j'avais trop vécu, Qu'à ce malheur affreux j'étais loin de m'attendre ! 0 comment t'exprimer tout ce que j'ai perdu? C'est toi qui me cherchant au sein de l'infortune

Relevas mon sort abattu, Et sus me rendre chère une vie importune. Ta vertu bienfaisante égalait tes talens : Tendre ami des humains, sensible à leurs misères, Ton esprit combattit l'erreur et les tyrans,

Et ta main soulageait tes frères.

0 Douleur impuissante ! 0 regrets superflus ! Je vis hélas 1 je vis, et mon ami n'est plus !

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N aurait pu inscrire parmi les gourmands fameux le fermier général Michel Bouret, qui avait établi sur la route de Dieppe des relais pour lui apporter chaque jour à Paris de la marée fraîche ; les jours maigres, cela lui coûtait 200 écus. C'était d'ailleurs un détail de peu d'importance dans la vie d'un aussi grand dépensier.

Michel Bouret était ambitieux. Sa carrière financière avait été facilitée par son mariage en 1735 avec la fille de Tellez dMcosta, Portugais, entrepreneur de vivres très protégé par le marquis de Breteuil, ministre de la guerre (1). Mais l'objectif particulier de Bouret, son rêve, était d'approcher du Roi et même de le recevoir chez lui. Approcher du Roi, ce n'était qu'une question de millions à prêter à l'Etat, toujours

(1) Une autre fille de d'Acosta épousa le comte de Rochambeau qui devint maréchal de France.

besoigneiix ; Samuel Bernard avait eu ce privilège dans un temps de sublime étiquette dont on s'était, depuis, un peu relâché. Mais, recevoir le roi chez soi ! cela paraissait alors de la part d'un financier un rêve ridicule, et Bouret le réalisa.

Il avait acheté, en 1742, de Paris de la Montagne, le fief et la seigneurie de Croix-Fontaine (1), comprenant mille quatre cent soixante-sept arpents confinant aux forêts de Rougeau et de Sénart. Il remarqua que ces forêts, oùles chasses royales de Fontainebleau se poursuivaient quelquefois, étaient dépourvues d'abri où le Roi pût se reposer. Aussitôt il fit construire, au bord de la forêt de Rougeau, dans un magnifique point de vue, un élégant pavillon qui fut un miracle par la rapidité de l'exécution, le luxe des détails et les prodiges de transformation d'un coteau aride dont il fit à coup d'argent un massif verdoyant et pittoresque. Quand le temple fut prêt, il sollicita la visite du dieu.

Cette adoration du souverain n'avait rien que de très naturel dans un système politique où le roi était regardé comme la personnification de la nation. Bouret n'était point un imbécile. « C'était, dit Marte montel, un esprit vif, preste, fertile en traits ingé- « nieux, plein d'ardeur dans le désir de plaire, de « bonheur dans l'à-propos et d'une gaieté communi- « cative. » Louis XV eut la curiosité de voir ces

(I) Le nom de Croix-Fontaine venait d'une fontaine « au bord d'une « prairie confinant à la Seine et qui jetait assez d'eau pour faire tour- « ner un moulin. »

grands travaux entrepris en son honneur el il se rendit aux désirs de Bouret. En entrant dans le pavillon de Croix-Fontaine, le Roi eut la surprise de voir sa propre statue en marbre, qui venait d'être sculptée par Tassaërt et au bas de laquelle on lisait les vers suivants :

Juste, simple, modeste, au-dessus des grandeurs, Au-dessus de l'éloge^ il ne veut que nos cœurs. Qui fit ces vers dictés par la reconnaissance? Est-ce Bouret? Non, c'est la France.

Ce n'était ni Bouret, ni la France. Ces vers étaient de Voltaire, à qui le financier les avait demandés pour la circonstance. Le grand poète s'était fait un peu prier, prétendant que la langue française se prêtait mal au style lapidaire. Mais au fond il adorait les petits vers qu'il écrivait en se jouant, et il envoya à Bouret plusieurs quatrains à choisir en lui recommandant celui-là.

Le déjeûner royal de Croix-Fontaine avait cotité à Bouret 300,000 livres. Sur une table de marbre on voyait un livre richement relié et portant pour titre : Le vrai honhev.r ; en l'ouvrant on n'y trouvait que ces mots : 1759. Le Roi est venu chez Bouret ; et les autres pages du livre étaient préparées pour recevoir pareille mention d'année en année, jusqu'en 1800. Une telle promesse de longévité était encore pour le roi une agréable flatterie (1).

(1) M"" Geoffrin. dans une de ses lettres, parle d'une statue de M°" de Pompadour en Diane^ que Bouret avait fait faire pour le pavillon de Croix-Fontaine et qui devait faire pendant avec celle de Louis XV.

Ce pavillon, qui fit faire tant de folies à Bouret, est décrit brièvement dans le Voyage pittoresque des environs de Paris, par d'Argenville. « Construit à « l'italienne, sur les plans de l'architecte Le Carpen- (( tier, il avait sept croisées de façade, un avant- « corps décoré d'un fronton et deux ailes de moindre « élévation. Il était construit au milieu d'une espla- « nade fermée de grilles et de balustrades ornées de « vases, qu'enfermait une deuxième enceinte plus « vaste, décorée aux quatre angles de quatre petits « pavillons rustiques. Des tapis de gazon à compar- « timents égayaient le terrain vide. Une longue « route, le long de laquelle se dessinaient des carre- « fours et des étoiles, conduisait à la forêt de a Rougeau. Une de ces étoiles servait de halte de « chasse. » Quand le Roi venait se reposer au Pavillon, il y trouvait toujours une magnifique collation servie avec tout le luxe imaginable. Bouret avait l'esprit inventif quand il voulait flatter ou plaire.

Diderot, dans le livre singulier où il met en scène le Neveu de Rameau, raconte que le garde des sceaux ayant admiré un joli chien que possédait Bouret, celui-ci s'empressa de le lui donner. Mais comme ce chien lui était très attaché, il s'agissait d'abord de le préparer à changer de maître. Bouret se mit à le maltraiter, à le rouer de coups ; puis s'affublant d'une simarre, d'une perruque et d'un masque fait à l'image du garde des sceaux, il comblait l'animal de caresses et de friandises. En répétant souvent ce double jeu, il amena son chien à le prendre en horreur et à s'at-

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tacher à son nouveau maitre. Diderot, qui met ce récit dans la bouche du neveu de Rameau, oublie que l'instinct du chien ne se trompe jamais et que son cœur ne change pas si facilement. « Plus sensible, « dit BufFon, au souvenir des bienfaits qu'à celui des (' outrages, il ne se rebute pas par les mauvais trai- « tements ; il les subit, les oublie ou ne s'en souvient (( que pour s'attacher davantage : loin de s'irriter ou « de fuir, il s'expose de lui-même à de nouvelles « épreuves : il lèche cette main, instrument de dou- « leur, qui vient de le frapper ; il ne lui oppose que « la plainte, et la désarme enfin par la patience et la « soumission. » L'anecdote est donc peu croyable, mais elle montre l'opinion qu'on avait des talents de Bouret dans l'art de plaire.

Il avait conservé à Croix-Fontaine, pour son habitation particulière, le château proprement dit, situé dans la vallée, car il voulait que le pavillon consacré aux visites du Roi ne servit qu'à lui. On a trouvé dans un acte notarié du temps quelques détails sur l'appartement du Roi. « ...Il occupe tout le rez-de- « chaussée. Le salon d'honneur, à l'extrémité, du côté « de la rivière, a quarante-cinq pieds de long sur « quarante- deux pieds de largeur ; il s'élève de y, trente-huit pieds jusqu'aux combles et se trouve « éclairé par sept fenêtres et autant en attique. Au « pourtour règne une large galerie ornée de tapisse- « ries des Gobelins... Les trumeaux présentent de i< grands pilastres avec des tables renforcées où sont « attachés des trophées allégoriques de chasse et de

« pèche. La partie de l'attique est décorée de médail- « Ions, représentant les Muses et dus au ciseau de « Tassaërt... A côté, un boudoir revêtu de glaces « dans tout son pourtour et dans sa hauteur, ainsi « que la niche du sopha ; les joints avec montants « de palmiers et guirlandes dorées de diverses « nuances. »

Cette idolâtrie très sincère de Bouret pour Louis XV rappelle un incident de la vie politique du duc de Choiseul. Ce ministre, en 1738, avait ouvert des négociations pour la paix avec l'Angleterre ; un point restait contesté, c'était au sujet de la possession de la petite ile de Saint-Pierre-Miquelon, nécessaire à la France pour la pêche de la morue. Le négociateur anglais, duc de Bedford, refusait toute concession. « En ce cas, dit le duc de Choiseul, c'est la guerre ! « et vous pouvez partir quand il vous plaira. » Après avoir échangé quelques mots assez vifs, lord Bedford, reprenant son flegme, dit à M. de Choiseul : « Il faut i( que je vous conte une histoire qui m'est arrivée « J'ai été ces jours derniers au pavillon Bouret... » Sur ce mot M. de Choiseul se lève, croyant à un persiflage ; « mais, dit lord Bedford, écoutez-moi (( jusqu'au bout. » Il raconte alors la promenade que lui a fait faire Bouret dans ses magnifiques jardins, ses exclamations de surprise auxquelles le financier répondait toujours : « C'est pour le Roi ! — Eh ! s'écrie « M. de Choiseul, l'interrompant de nouveau, que « font à la paix de l'Europe, que me font à moi les « dépenses de Bouret? » Le duc de Bedford reprend

tranquillement sa narration avec le refrain de Bouret : c'est pou7' le roi. « Je dis de même, ajoute- 1 -il : il n'y « aura pas de garnison anglaise à Saint-Pierre-Mi- (' quelon; il m'en coûtera peut-être la tête, mais « c'est pour le roil ^> Le duc de Choiseul, étonné et ravi, saute au cou de lord de Bedford, et la paix est conclue. Le diplomate anglais était moins hardi qu'il ne voulait le paraître, et sa tête n'était point en péril. Il avait eu ordre de ne céder qu'à la dernière extrémité, et, s'y voyant forcé, il voulait masquer sa retraite d'un semblant de déférence pour Louis X\'.

Croix-Fontaine n'était pas le seul théâtre du faste de Bouret. Un bel hôtel bâti pour lui par Le Garpentier, rue de la Grange-Batelière, dans la partie appelée aujourd'hui rue Drouot, a passé successivement à Laborde, à Grimod de laReynière, au duc de Choiseul. Il était occupé en dernier lieu par l'administration de l'Opéra, quand ce théâtre fut brûlé en 1873. Bouret avait orné cet hôtel de tableaux du Poussin, de Le Moine, de Hastout, de Desportes, et de sculptures en marbre parmi lesquelles les quatre bas-reliefs de la fontaine Grenelle, par Bouchardon, d'œuvres de Pigalle et d'une statue antique, l'Antinous, donnée parle roi. Dans le tympan de la façade, sur la cour, était un grand bas-relief sculpté par Nic.-Séb. Adam .

Bouret possédait aussi un pavillon à Chaillot. Dans cette maison, et plus tard dans son hôtel de la Grange- Batelière, sa libérale hospitalité réunissait les hommes les plus distingués par leur naissance ou leur esprit,

et les femmes les plus remarquables par leur grâce el leur beauté. « A Croix-Fontaine, dit Marmontel, « ce n'étaient que des voyages ; mais toutes les vo- « luptés du luxe, tous les raffinements de la galan- (( terie la plus ingénieuse et la plus délicate y étaient (( réunis par l'enchanteur Bouret. Il était reconnu « pour le plus obligeant des hommes et le plus ma- « gnifique ; on ne parlait que de la grâce qu'il savait « mettre dans sa manière d'obliger. »

Gela ne l'empêcha pas de rencontrer des ingrats. Il avait prêté cinquante louis au poète Robbé de Beauveset et lui avait donné en même temps un emploi de 1,200 livres. Quand Robbé fut en mesure de s'acquitter, il se présenta plusieurs fois chez son prêteur bénévole, et se plaignit vivement d'avoir eu tant de peine à être reçu. « Vous êtes un nigaud, lui (( dit Bouret avec bonhomie ; il fallait dire à mon « portier que vous êtes à moi. — Sachez, monsieur, « lui répliqua Robbé, que je n'appartiens à personne, (( voici votre argent que je vous rapporte, et je ne « veux plus de votre emploi ! » Cette fierté convenait peu à un auteur qui n'avait acquis une notoriété éphémère que par le cynisme honteux de ses écrits. 11 professait sans doute cette maxime commode que le remboursement d'un prêt d'argent efface le bienfait. Un peu plus ce serait de la haine, récompense trop fréquente de ces sortes de services. Quant au poète Robbé, il faut dire à son honneur que plus tard il ne craignit pas de se convertir en pleine Terreur.

Bourel, loin d'avoir une morgue blessante, était

rempli d'attentions où se montrait le désir de plaire. Pour ses dîners, il cherchait à connaître le mets favori de chacun de ses convives et le faisait dresser devant lui comme une dédicace... Pour les femmes, leur plat préféré leur était présenté dans de la vaisselle d'or ; elles avaient devant elles deux bouquets, l'un de fleurs naturelles les plus rares, l'autre de pierres précieuses montées en bouquet de corsage. Ce financier avait la main ouverte et donnait sans compter ; on évalua à plus de 6,000,000 ce qu'il avait dépensé pendant une année en cadeaux de bijoux et pierreries. M°^® de Saint-Serve, une des plus jolies femmes de ce temps, raffolait des petits pois et se lamentait d'en être privée, étant condamnée par sa santé au régime du lait. Pour tromper ses désirs, Bouret mit à son service une vache qu'il nourrissait avec des petits pois, qui valaient alors, en primeur, deux louis la mesure.

En regard de ces prodigalités puériles, il convient de rappeler à sa gloire un noble trait de générosité. Quand la Provence, en 1744, fut menacée de disette, Bouret, par ses avances gratuites, conjura le péril, et n'accepta d'autre récompense qu'une médaille que les États de cette province firent frapper en son honneur'(1). De tels actes, accomplis avec simplicité,

(I) Cette médaille portait en face les armes du comté de Provence; au revers cette inscription (en latin) à Etienne Michel Bouret qui, par ordre de Louis XV, roi très chrétien, et par les soins de J.-B. de Machauld. contrôleur général des finances^ secourut providentiellement la Provence souffrant d'une grande disette, les mandataires de la province très reconnaissants dédient cette médaille. MDCCXLVII.

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portent la marque d'une grande âme. C'est à ces sentiments bien connus que Voltaire fit appel quand il voulut obtenir, en 1761, pour le pays qu'il habitait, des adoucissements dans le mode de perception des taxes de frontière. « Vous êtes une belle âme, mon- « sieur, tout le monde le sait, j'en ai des preuves et « je vous dois de la reconnaissance. Monsieur votre « frère est une belle âme aussi ; il veut le bien public « et celui du roi, qui sont les mêmes. S'il avait vu « le petit pays de Gex, que j'ai choisi pour finir mes « jours doucement, il n'en croirait pas les faux mé- « moires qu'on lui a donnés. Les ennemis de notre « pauvre petite province en imposent à Messieurs les « fermiers généraux, en disant que ce pays est peuplé « et riche... Le paysage est charmant, je l'avoue, « mais le sol est détestable. Sur mon honneur, nous « sommes tous gueux ; et j'ai l'honneur de le devenir c( comme les autres pour avoir acheté, bâti et défriché « très chèrement... Toute la province vous conjure, « monsieur, d'examiner nos remontrances avec mon- « sieur votre frère en présence de M. de Trudaine... « elle vous aura autant d'obligations que vous en a « la Provence. »

Bouret n'était pas parti de rien ; son grand-père et son père étaient secrétaires du roi, position honorifique qui conférait une demi-noblesse, et son père possédait une bibliothèque importante qui fut vendue en 173o, à l'hôtel de Luynes, et dont le catalogue le qualifie d'ancien . intendant de la principauté de Neufchatel et de Vallangin en Suisse. Quant à Michel

Bouret, qui fait l'objet de ce chapitre, des spéculations heureuses sur les sels et sur les blés lui avaient fait gagner environ 40 millions ; il réunissait de plus deux grandes places de finance, celle de fermier général et celle de fermier de postes. Ses amis ne voyaient donc dans ses profusions, dont ils profitaient, que les effets de son crédit et l'usage de ses richesses. Et cependant le rêve de cet homme si riche allait bientôt finir. « Bouret, dit Marmontel, s'était « ruiné à bâtir et à décorer pour le roi le pavillon de « Croix-Fontaine, et le roi croyait l'en payer assez « en l'honorant, une fois l'année, de sa présence dans « un de ses rendez-vous de chasse ; honneur qui « coûtait cher encore au malheureux, obligé, ce « jour-là, de donner à toute la chasse un dîner pour « lequel rien n'était épargné. J'avais gémi plusieurs « fois de ses profusions ; mais le plus libéral, le plus « imprévoyant des hommes avait, pour ses véritables « amis, le défaut de ne jamais vouloir écouter leurs c( avis sur l'article de sa dépense. Cependant il avait « achevé d'épuiser son crédit en bâtissant sur les « Champs-Elysées cinq ou six maisons à grands « frais, lorsque le roi mourut. . . et cette mort, le « laissant noyé de dettes, sans ressource et sans espé- « rance, il prit, je crois, la résolution de se délivrer « de la vie; on le trouva mort dans son lit. » C'était en 1777; Bouret avait alors soixante-huit ans.

Il est fort possible que sa mort ait été causée par une attaque d'apoplexie, car on a remarqué que deux de ses frères moururent de cette manière. Néanmoins

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le bruit courut que Michel Bouret s'était empoisonné. Ce n'était pas la première fois qu'il s'était trouvé embarrassé dans ses affaires, car, au plus haut point de ses folies, il avait été obligé de prendre des arrangements avec ses créanciers. Il avait, dit Bachaumont, mangé dans sa vie 42,000,000. On l'appelait le grand Bouret, à cause de cela, et pour le distinguer de ses deux frères, Bouret de Valroche et Bouret d'Erigny, qui, par la protection de M°^^ de Pompadour, ont été aussi fermiers généraux mais avec moins d'éclat.

Suivant un auteur, Michel Bouret aurait eu l'honneur, en qualité de secrétaire de la chambre et du cabinet du roi (1), de signer, en 1770, à la suite du comte de Noailles, le contrat d'échange do Marie- Antoinette quand elle vint épouser le Dauphin. Ce jour-là, Bouret devait être au comble du bonheur ! Ses deux filles s^ étaient mariées, sans doute avant sa ruine, à des fermiers généraux, Thiroux de Monsauge etLegendre de Villemorien. Ce dernier aimait les arts., et Ton connaît des estampes de cette époque qui lui sont dédiées.

Bouret d'Erigny avait épousé, en 17S0, M"" Poisson, cousine de M"'*' de Pompadour, ce qui assura à lui et aux siens la protection de la marquise. On sait comme elle était bonne parente. Ce mariage fut célébré dans la chapelle de Meudon et la noce se fit au château de Bellevue nouvellement bâti, l'intérieur n'était pas

(I) Nommé dit-on à cet emploi en 1760, mais nous ne voyons pas son nom parmi les secrétaires du roi dans les almanachs royaux postérieurs à cette date.

encore achevé ; on pressa les travaux avec la dernière activité jusqu'à enlever des ouvriers pour terminer ce qui restait à faire. Quelques mois après son mariage, Bouret d'Erigny eut une place de fermier général devenue vacante parla démission d'Helvétius. C'est contre lui que l'on fit, en 1774, l'épigramme commençant ainsi : d'un ordre mUitaire on décore un traitant... Bouret d'Erigny (1) venait de recevoir la croix de Saint-Louis, mais avant d'être traitant il avait servi comme capitaine d'infanterie.

Les visites de Louis XV à Croix-Fontaine avaient été le prix de la complaisance du financier à prêter de l'argent au roi. Un romancier, Léon Gozlan, s'est plu à supposer que Bouret attendit vainement la visite royale qui lui avait été promise et qui lui coûtait si cher ! qu'il en mourut de désespoir, mais sans être ruiné ; qu'au contraire, d'après une légende répandue dans le pays, les ruines de Croix-Fontaine recouvriraient des caves immenses pavées d'or et d'argent, mais que ceux qui ont tenté d'y pénétrer n'en sont jamais revenus ; qu'un trompette de cavalerie, esprit fort, ayant bravé le danger, eut le sort des autres , et que maintenant encore, par certaines nuits d'orage, on croit entendre sous terre les sons affaiblis d'une trompette.

(l) Bouret de Valroche fut nommé après son frère. 11 y avait un quatrième frère. Bouret de Villaumont et deux sœurs.

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ENRi Watelet, receveur général des finances, aimait les arts et les lettres, comme la plupart de ses confrères. Mais il ne se borna pas à y puiser des jouissances passives et contemplatives ; il voulut approfondir et posséder lui-même tous les secrets du métier dans chaque branche, afin d'être mieux en état de juger les œuvres et d'en sentir les beautés. Il devint donc peintre, graveur, sculpteur, avec un réel talent. Il se fît même poète pour chanter son art favori, et son poème: VArt de peindre lui ouvrit, en 1760, les portes de l'Académie Française. Watelet reçut à cette occasion les louanges officielles de Buffbn et les critiques amères de Collé qui l'enviait.

Un homme d'esprit de notre temps a imaginé la légende d'un 41" fauteuil placé à la porte de l'Académie, et toujours occupé par un écrivain de mérite qu'un mauvais destin empêche de pénétrer dans le

sanctuaire. Cet exilé voit passer devant lui des talents inférieurs au sien et dont il s'exagère même l'infériorité. Tel était sans doute Collé, bien qu'à vrai dire son bagage littéraire ne fût pas très supérieur à celui de Watelet : « Les vers de sa façon, dit Collé, sont des « vers d'un homme d'esprit, qui n'est point poète, « et qui compose avec une difficulté horrible et mal- « gré Minerve. L'on ne trouve dans son poème de la « peinture ni chaleur, ni des idées vives et neuves, « point d'images, en un mot nulle poésie. C'est au « reste un très galant homme, très aimable, d'une (( douceur de mœurs singulière, adoré de tous ceux qui (( le connaissent et vivent avec lui, et estimé de ceux (( qui n'ont pas ce bonheur. Mais ce ne sont pas là (( non plus des titres pour être de l'Académie. »

Buffon disait plus justement pour la réception de Watelet: « Vous venez d'enrichir les arts et notre lance gue d'un ouvrage qui suppose, avec la perfection « du goût, tant de connaissances différentes, que vous « seul, peut-être, en possédiez les rapports et l'ensem- « ble. » Watelet avait fait suivre son poème de réflexions en prose sur les différentes parties de la peinture, savoir: les proportions, l'ensemble, Véquilihre ou le mouvement, la beauté, la grâce, Vliarmonie ou le clair obscur, la couleur, l'effet, l'expression et les passions; sans parler du génie qui les combine dans ses chefs-d'œuvre. Ces réflexions, jointes au poème, en faisaient un enseignement complet. Suard les jugeait ainsi: « Les règles et les principes du « goût y sont développés avec une précision, une

« clarté, une grâce même qu'on ne trouve dans aucun « ouvrage sur les arts. »

Cependant ni le poème ni les réflexions n'obtinrent le suffrage de Diderot, bien que Watelet eût collaboré à son Encyclopédie. C'est qu'il y avait ici jalousie de métier, l'un et l'autre auteur écrivant sur les arts sous l'influence de tempéraments absolument contraires. Diderot, qui n'aurait pas su dessiner un ovale et qui prétendait juger de tout par impression, reprochait durement à Watelet de manquer de verve et de chaleur et de tracer des règles dont le génie n'a que faire. Tel était aussi le sentiment du poète Lemierre qui, peu de temps après, traita le même sujet dans son poème La Peinture ; il déclarait dans sa préface n'avoir jamais touché ni pinceau ni crayon, et ajoutait qu'il ne s'en croyait que plus apte à parler peinture ; mais cette manière de voir ne l'empêchait pas de rendre justice au poème didactique de son devancier.

Watelet fut très mortifié des critiques de Diderot ; on en trouve la marque dans un autre ouvrage, paru après sa mort, et où il dit au sujet de V enthousiasme : « Si Ton observe les enthousiasmes joués « qui deviennent si communs et si épidémiques parmi « nous, que les hommes les plus sages ont peine à ne « s'en pas trouver quelquefois coupables, on y démêle « plusieurs nuances et plusieurs motifs. Les uns « n'ont dessein que de faire dire qu'ils ont une « sensibilité extraordinaire... Il en est qui, ayant « une prédilection déterminée, font naître les occa-

« sions de louer sans mesure les genres qu'ils afFec- « tiennent, ou de déprimer les artistes qui ne leur « plaisent pas. Tous ces enthousiasmes faux sont (' plus contraires aux arts que la froideur et l'indiffé- « rence. Ils font regarder injustement comme peu « sensibles ceux qui ne sont émus qu'autant que (( les objets le méritent, et qui ne parlent qu'avec (( franchise, d'après leurs impressions qu'ils donnent (( pour ce qu'elles sont, sans tyranniser ceux qui n'en « ont pas de semblables. wWatelet était d'autant plus autorisé à parler ainsi que la modération n'était pas chez lui un don de nature, mais le fruit d'une raison sévère qui lui avait appris de bonne heure à réprimer les mouvements de son âme. Ce passage même, que nous venons de citer et qui nous paraît être une réplique à Diderot, se trouve comme perdu au milieu d'un livre posthume que Diderot n'a pas connu. Quand Watelet publia son poème \Art de 'peindre, il craignit que la ressemblance des genres ne fît faire un rapprochement avec Y Art 'poétique. Il alla au devant des critiques et déclara avec modestie qu'il avait bien eu la pensée d'imiter Horace et Boileau, mais sans prétendre le moins du monde rivaliser avec ces grands maîtres. Il sentait bien aussi que la nature de son sujet se prêtait difficilement à la langue des dieux, il s'en excusait d'avance.

Souffrez que je préfère aux agréments du style Du précepte concis la sécheresse utile.

Et ailleurs, en parlant du Titien :

En vain de ses leçons j'enrichis cet ouvrage, Un seul de ses tableaux en contient davantage. Les préceptes savants que sa main a tracés, Si vous les lisez bien, vous instruiront assez.

A vrai dire, cette poésie rappelle un peu l'amusante naïveté du style de Pradon, faisant dire par Hippolyte et Aricée :

Depuis que je vous vois j'abandonne la chasse ; ■ Ou si j'y vais, ce n'est que pour penser à vous.

Notons en passant qu'au temps des luttes du romantisme, Théophile Gautier, critiquant un jour l'emphase des tragédies classiques, cita avec éloge ces deux vers de Pradon comme disant simplement et clairement ce qu'ils veulent dire.

Nous remarquons dans VArt de peindre un passage oùWatelet décrit assez heureusement le procédé du pastel.

Là, c'est un moyen prompt, dont le facile usage

Des traits de la beauté rend la fidèle image.

Les crayons mis en poudre imitent ces couleurs,

Qui dans un teint parfait offrent l'éclat des fleurs.

Sans pinceau, le doigt seul place et fond chaque teinte ;

Le duvet du papier en conserve l'empreinte ;

Un crystal la défend. Ainsi, de la beauté

Le Pastel a l'éclat et la fragilité.

Le désir d'être utile aux jeunes artistes, et, suivant son expression, de leur aplani)' la route, porta Watelet à composer un Dictionnaire de Peinture^ de Gravure et de Sculpture, ouvrage important qui est encore estimé aujourd'hui.

Il est aussi un art spécial dont il traça les règles

dans son Essai sur les jardins et dont il donna luimême un exemple dans sa maison de campagne appelée Mouliti-Joly. C'était un vrai moulin, posé sur la Seine en face de Bezons, au bord d'une île couverte d'une végétation luxuriante. Il a dit lui-même comment il fut amené à s'y établir : « Le hasard me fit « découvrir ce joli paysage, j'en fus tellement en- « chanté, que bientôt j'en devins possesseur. Les « arts agréables, sans violer cette simplicité qui s'ac- « corde si bien avec la nature, donnèrent quelques « agrémens qui manquoient à l'habitation. Ils déco- « rèrent sans faste l'extérieur et les dedans. Un « artiste célèbre par les plus grandes entreprises de « la peinture (M. Boucher), se fit architecte par ami- « tié, comme on vit autrefois se former un peintre « par amour. Enfin, les talens dont l'usage fait si « bien connoitre le prix des beautés naturelles et les « sentimens qui en rendent la jouissance si douce (î) « se réunirent pour achever notre ouvrage. »

Cette charmante habitation comprenait plusieurs ilôts réunis par des ponts de forme et de construction variées. Tout y avait pris une forme pittoresque : ici un salon de café, là une ménagerie, une volière, puis une laiterie, et à l'extrémité d'un pont, un moulin : le Moulin- Joli/. En véritable amant de la nature, Watelet n'avait pas voulu habiller à la française cette île inculte et sauvage ; il lui avait laissé son caractère, se bornant à la rendre praticable et

(I) Le poète Delille.

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ménageant dans le tracé de ses allées des aspects variés el de nombreux et agréables points de vue. Il s'était plu à graver sur les saules du rivage des vers exprimant une douce philosophie : l'une de ces inscriptions pouvait s'appliquer à lui-même :

Consacrer dans l'obscurité Ses loisirs à l'étude, à l'amitié sa vie :

Voilà les jours dignes d'envie.

Etre chéri vaut mieux qu'être vanté.

Alfred de Musset dira plus tard :

Etre admiré n'est rien ; l'affaire est d'être aimé !

Le Moulin-Johj était un des premiers essais de ce qu'on a appelé un jardin anglais, et il fut regardé comme un modèle de ce genre. 11 n'en subit pas moins les critiques du terrible Horace Walpole. Aux yeux des Anglais, deux choses manquaient à nos nouveaux jardins : l'étendue et la propreté, c'est-àdire le parfait entretien. Or, Walpole ne manquait jamais une occasion de dénigrer ce qui se faisait en France. Il écrivait à un de ses compatriotes : « Je « vais vous écrire ma Provinciale sur la conver- « sion des Français au goût des jardins anglais... en « commençant par visiter l'ile de M. Watelet qu'on « appelle le Moulin- Joly... Au lieu de trouver, « comme j'y comptais, un moulin à vent, bâti en « ivoire incrusté de pierres fausses, avec des dryades « et des hamadryades récoltant des glands dans des « corbeilles de gaze, j'ai vu M. Watelet retombant « d'un bond dans la nature, telle qu'elle était à l'càge

« de cinq cents ans ; en un mot, son île ne diffère en « rien d'un jardin à la française, dans lequel aucun « mortel n'aurait mis le pied depuis le siècle dernier. « C'est un ate (je ne sais si j'épelle bien) (1) relié à « la terre ferme par deux ponts dont le propriétaire a « qualifié l'un de hollandais et l'autre de chinois, et « qui se ressemblent comme deux pois ; il est découpé « en allées droites et resserrées, qui forment herceau « et entouré par un sentier circulaire très rude. Pour « donner à cette étoile un air champêtre, on a octroyé « une indulgence plénière à toutes les orties, à tous « les chardons et à toutes les ronces qui poussaient « dans le jardin, et Us ont paru bons à ses yeux. « Voici la recette : prenez un ate plein de saules, « encombrez-le de menus ormeaux et de peupliers « d'Italie, élaguez-les en berceaux et tailladez-les en « sentiers ; laissez ensuite tout le reste aussi inculte « que vous l'avez trouvé, et vous aurez un Moulinai Joli). Il faut savoir que cet effort de génie est d'au- « tant plus agaçant que la situation est charmante ; « outre que l'île est au milieu de la Seine, chaque « percée (tellement étroite qu'on s'imagine regarder ft par le côté rapetissant d'une lorgnette dont le point « de départ est un vrai moulin), chaque percée, dis-je, « aboutit à un château, à un clocher, à un village, « à un couvent... »

Tous les goûts sont dans la nature, même le goût

(1) On ne sait trop ce que veut dire ce mot. AU est le nom d'une grosse fourmi. Peut-être Walpole veut-il comparer cette île à une fourmilière?

du sarcasme. Mais nous avons un témoignage qui vaut bien celui de Walpole et qui va nous parler du moulin de Watelet en des termes bien différents. « Voici, dit le prince de Ligne, un lieu peut-être « encore plus selon mon cœur et plus près de Paris. « C'est en quittant un jour son vain tourbillon, « qu'errant à l'aventure, le long de la Seine, je le a perdis de vue c\m Moulin- Joly, et que je me trouvai « moi-même, car ce n'est qu'aux champs qu'on peut « se trouver. Qui que vous soyiez, si vous n'êtes pas « des cœurs endurcis, asseyez-vous entre les bras (( d'un saule, au Moulin-JoJy, sur le bord de la « rivière. Lisez, voyez et pleurez, ce ne sera pas de « tristesse, mais d'une sensibilité délicieuse. Le « tableau de votre âme viendra s'offrir à vous. Votre « bonheur passé, si vous en avez eu, celui qui vous « arrivera et le désir d'en avoir, mille pensées là- « dessus, des regrets, des joies, des souhaits, c'est ce « que vous éprouverez à la fois; des combats... votre « imagination... le cœur... des souvenirs... le mo- « ment présent... Allez-y, incrédules... Méditez sur « les inscriptions que le goût y a dictées. Méditez {( avec le sage, soupirez avec l'amant, et bénissez « M. Watelet. »

Ce passage que nous avons transcrit avec ses incohérences voulues, est tiré du Coup cVœil sur les Jardins. Il exprime assez bien les pensées fugitives et les sensations délicieuses que donne la vue de la campagne dans une retraite que n'atteint aucun bruit du monde. Delille, à son tour, dans son poème sur

les Jardins, a voulu rendre hommage aux beautés simples et naturelles de Moulin- Joly .

Respectez la nature! Et qui ferait mieux qu'elle? Tel est, cher Watelet, mon cœur me la rappelle, Tel est le simple asile où suspendant son cours, Pure comme tes mœurs, libre comme tes jours, En canaux ombragés la Seine se partage, Et visite en secret la demeure du sage. Ton art la seconda ; non cet art imposteur. Des lieux qu'il croit orner hardi profanateur : Digne de voir, d'aimer, de sentir la nature, Tu traitas sa beauté comme une vierge pure.

Beaux lieux, offrez longtemps à votre possesseur L'image de la paix qui règne dans son cœur.

S'il faut en croire Bacliaumont, les moeurs de Watelet n'étaient pas aussi irréprocliables que le prétend Delille, et MouUn-Jolij avait une meunière fort irrégulière (1). Mais Delille nous répondra que la pureté dont il parle est relative, et que la Seine ellemême. . . . n'insistons pas davantage.

Watelet avait dû à ses connaissances variées et à son esprit aimable de trouver un accueil empressé chez Mesdames de Tencin, de Pompadour et GeofFrin, chez MM. de Maurepas, de Caylus et d'Argenson. A l'Académie, il était particulièrement lié avec trois de ses collègues, Duclos, d'Alembert et Saurin, et à eux

(1 ) C'était une dame Le Comte, femme d'un commis de fermes. M""' de Genlis fut surprise de rencontrer Watelet et sa maîtresse âgée alors.de cinquante-cinq ans. en visite chez l'austère M"^ Necker. La longue durée de leur attachement les faisait sans doute considérer avec indulgence. Watelet laissa toute sa fortune à cette dame, au préjudice de ses neveux.

quatre ils exerçaient une sorte de prépondérance dont au reste ils n'abusèrent pas. Watelet publia, en 1784, quelques drames et comédies dont la plupart n'ont pas été joués, mais qui, suivant Yicq d'Azyr, sont dignes d'êtres lus, puis une traduction du Tasse très estimée. Son vrai talent, tout de méthode et de fine analyse, était pour le genre didactique. D'ailleurs sa frêle santé ne lui permettait guère les grands élans poétiques ; mais elle contribuait peut-être à cette douceur qui le faisait aimer. Marmontel dans ses mémoires fait l'éloge de Watelet sans dissimuler pourtant ce dédumqueV artiste k toujours pour l'ama^ewr; « L'un « des hommes de notre siècle qui avait le mieux M arrangé sa vie pour être heureux, c'était Watelet. « Il s'était donné tous les goûts, il aimait tous les arts, « il attirait chez lui les gens de lettres et les artistes : « il s'était fait artiste et homme de lettres, non pas « avec ce brillant succès qui éveille et provoque l'en- « vie, mais avec ce demi-talent qui sollicite l'indul- (■< gence, et qui, sans éclat, sans orages, obtenant de « l'estime et se passant de gloire, amuse les loisirs « d'une modeste solitude ou d'une société bénévole; « assez sage pour y borner le cercle de sa renommée, « et pour ne chercher dans le monde ni admirateurs « ni jaloux. Ajoutez à ces avantages une singulière (( aménité de mœurs, une probité délicate, une poli- « tesse attentive à tenir constamment l'amour-propre « d'autrui en paix avec le sien, et vous aurez l'idée (.< d'une vie voluptueusement innocente. Telle fut « celle de Watelet. » Ce tableau d'une vie si juste-

ment heureuse fut cependant assombri vers la fin. Watelet perdit une grande partie de sa fortune par l'infidélité d'un de ses employés ; mais il supporta ce revers avec une grande fermeté d'âme. Puisant surtout sa consolation dans le culte des arts, il le continua avec ardeur en le modifiant peu à peu suivant les fatigues de l'âge ; il s'éteignit en quelque sorte par degrés insensibles et expira sans douleur, « en croyant s'endormir, » le 12 janvier 1706. Il avait 68 ans.

Sédaine lui succéda à l'Académie. Ayant à faire l'éloge de son prédécesseur, il s'étendit sur ses qualités privées. Sédaine avait en face de lui Le Mierre, alors directeur de l'Académie ; il ne pouvait éviter de rapprocher et de comparer les deux poèmes écrits en l'honneur de la Peinture, et qui se distinguaient par des qualités et des défauts contraires. On pouvait trouver le premier froid et monotone, le second dur et rocailleux. Sédaine qui, au début de son discours, venait d'avouer avec une fausse humilité le manque de correction et d'élégance de son propre style, se déclara pour Le Mierre, par sympathie réelle, par reconnaissance, car il lui devait en partie son élection, et par cette considération qu'on ne doit que la vérité aux morts. . . quand on n'a pas d'intérêt à les ménager. Un éloge de Watelet fut aussi prononcé dans une autre Académie par Vicq d'Azyr, ce médecin qui avait acquis, grâce à ses talents littéraires, une renommée que lui refusait la médecine. Nous y prendrons un passage qui complète heureusement la physionomie de Watelet. « Que l'on se représente un homme éga-

lement versé dans toutes les parties des sciences et des lettres qui intéressent les Beaux-Arts; se servant avec le même succès de la plume, du burin et du pinceau ; placé, pour ainsi dire, entre les poètes, les philosophes et les artistes, et rendant commu- ( nés à tous les richesses propres à chacun d'eux; souvent consulté, parce qu'il joignoit à l'affabilité ( une vue qui s'étendoit au loin, et un tact qui s'appliquoit à tout ; consultant plus souvent encore, parce que nul ne rechercha de meilleure foi l'instruction et les lumières ; applaudissant avec transport au talent, habile à consoler et à faire renaître le courage dans les revers ; accueillant les élèves, surtout lorsqu'ils avoient plus besoin de ses secours que de ses avis ; les recevant dans sa maison, les traitant en père ou en ami, et jamais en protecteur ; en un mot, aimant les arts sans faste et les artistes pour eux-mêmes, et formant des vœux qui étoient tout entiers pour leur progrès et pour leur gloire : tel fut Watelet aux yeux de ses contemporains, tel il doit paroitre aux yeux de la postérité. » Moulin-Joly, suivant Bachaumont, aurait été acheté par M. de Galonné pour M"' Vigée-Lebrun; mais rien ne confirme le bruit qui en courait. Le chroniqueur fait à ce sujet un singulier raisonnement: « L'affectation de cette dame à nier le fait dans les « papiers publics ne le rend que plus certain pour « les gens un peu fins. » Voilà qui prouve bien qu'un silence absolu est le plus sage parti à prendre sur les bruits dont on aurait à se plaindre.

Watelet n'était pas seulement amateur de jardins ; il avait un cabinet cité par d'Argenville dans sa Conchyliologie nouvelle et portative de 1767, livre précieux en ce que l'on y trouve quantité de renseignements étrangers à l'histoire naturelle : telles sont les descriptions des cabinets des principaux curieux de Paris. Watelet était un de ces curieux. Il demeurait alors « rue de Berri, au coin du Rempart ; » mais en dernier lieu il était logé au Louvre, comme on le voit par le catalogue de la vente faite après sa mort; de tableaux, dessins montés et en feuilles, pastels, émail du célèbre Petitot ; bustes, figures et gaines de marbre, tables de porphyre, instrumens de physique et de géométrie, clavecin de Ruchers, forte-piano et autres instrumens ; estampes d'après les plus grands maîtres ; le tout provenant du cabinet de feu M. Watelet, etc., etc., par A. J. Paillet. Vente le 12 Juin 1786 en son appartement cour du vieux Louvre, pavillon de la colonnade à gauche.

Qu'est devenu Moulin- Joly ?.. . Sur l'un des murs du moulin on avait écrit 33 vers de Delille où le poète exprimait la crainte que quelqu'un ne gâtât plus tard

Ce que sans art, sans symétrie, La nature en riant de ses mains décora. Les détours ondoyans de ces rives fleuries,

Le faste les redressera ; Ces arbres, de leurs bras couronnant les prairies, Le faux goût les mutilera :

Il est arrivé simplement que cette fantaisie agreste d'un financier a disparu sans laisser de traces.

Un peintre paysagiste du nom de AVatelet, petit neveu du receveur général, a eu de la vogue de 1820 à 1840 ; il excellait à peindre les chutes d'eau, et dans presque tous ses tableaux il y avait un moulin.

l]EAUJON, receveur général des finances et banquier de la Cour, s'était adonné au luxe des grandes habitations. Il en avait deux qui étaient véritablement deux palais : c'était d'abord l'hôtel d'Evreux — devenu plus tard l'Elysée-Bourbon — construit en 1718 pour Henri de La Tour-d'Auvergne, comte d'Evreux, par l'architecte Mollet. Cet hôtel avait été vendu, en 173o, au prix de 600,000 livres, à la marquise de Pompadour, qui le garda jusqu'à sa mort, en 1760 ; Louis XV alors le racheta. En 1773, Beaujon, jusque-là logé au Louvre, acquit l'hôtel d'Evreux et y fit exécuter, par l'architecte Boullée, des embellissements considérables. Le Guide de Thiéry nous servira à noter les détails les plus importants.

« La distribution des appartements, leur décora- (» tion, la richesse et l'élégance des ameublements, la « nouvelle disposition des jardins, tout décèle le tact lent de M. Boullée, architecte du roi. Une belle et vaste

« cour et deux plus petites sur les côtés, annoncent « son entrée. Dans une salle à droite de l'antichambre « est un beau billard anglais, et Zépbyre et Flore, « groupe de marbre par M. Tassaërt, sculpteur du « roi, dont on voit aussi les bustes en marbre des « quatre parties du monde, placés sur des gaines dans « le salon qui est à côté. Dans la salle à manger, « que l'on trouve à droite, sont deux magnifiques « vases de la Chine ornés de bronzes. Le grand salon, « à gauche du premier, est remarquable par ses suce perbes glaces, les bronzes précieux, les marbres et « les vases dont il est orné, ainsi que par le charmant « point de vue du jardin dont les Champs-Elysées « semblent former le parc : vue riante et animée par « la quantité de monde qui se porte à cette promenade « les jours de fête. La pièce suivante forme une « chambre à coucher donnant aussi sur le jardin, « décorée de trois belles tapisseries des Gobelins repré- « sentant le sommeil de Renaud, son départ, et « Angélique et Médor. Quatre palmiers, ornés de « draperies et de roses, supportent un riche couron- « nement au-dessus du lit. Le salon des Muses, qui « est ensuite, sert de salon de musique ; les médail- « Ions des Neuf sœurs y sont peints en rehaussé d'or. « On y voit Zéphire et Flore, groupe de marbre blanc « exécuté par M. Guyard ; une statue de marbre, (( placée sur une table entre les croisées, représente « Louis XV en Apollon... »

Après une antichambre, un salon et un cabinet ornés de tableaux de maîtres Italiens et Français,

signalant en passant un groupe de trois Muses soutenant une sphère mobile autour de laquelle sont marquées les heures, Thiéry nous conduit dans « une « grande galerie éclairée par le haut et contenant « plusieurs objets curieux et rares. Les armoires, « formant soubassement dans le pourtour, renfer- « ment une bibliothèque d'un choix précieux... Aux « deux extrémités de cette galerie sont deux statues « de marbre dont l'une est une belle copie de l'Apollon « du Belvéder faite par Guyard, l'autre une copie de « la Diane antique dont la tête représente le portrait « de la marquise de Pompadour. Aux quatre angles « de cette galerie sont autant de statues de mar- « bre. » Quant aux tableaux qui s'y trouvent réunis, leur énumération donne l'idée d'une collection vraiment royale. Dans les petits appartements à la suite, Thiéry fait remarquer les portraits de Louis XVI, du comte de Provence, du comte d'Artois et du Roi de Suède, donnés par ces princes à M. de Beaujon et celui de M^^® Adélaïde, également donné par cette princesse. « De cette pièce on communique à la « chambre à coucher revêtue depuis le haut jusqu'en « bas d'étoffe plissée. Le lit, agencé avec grâce, est « placé dans un renfoncement, dans le fond duquel '( est une glace qui, lorsqu'on ouvre les portes de « l'aile, offre le tableau des Champs-Elysées, qui sont « en face. Cette pièce est éclairée par le haut. En « traversant un cabinet fort as^réable vous entrez « dans le boudoir qui termine l'aile. On ne sait ce « qu'on doit admirer le plus dans cette pièce, de la

2i0 LES FIXANCIERS d'aUTREFOIS

(( richesse du décor, de la beauté des glaces disposées « de manière qu'elles produisent des effets variés et « piquans, ou du choix des étoffes drapées avec goût. « Ce boudoir est couronné d'une voussure surmontée (' d'un attique percé de plusieurs yeux de bœuf qui « rappellent la lumière sous la calotte qui est au- « dessus ornée de peintures agréables. Les pans (( coupés de ce boudoir forment des renfoncements « ornés de glaces, terminés par des groupes d'enfants ; «■ des draperies, retroussées galamment, couronnent « le tout ; le bas est occupé par des sophas... Lacha- « pelle se trouve dans l'aile près de la salle à man- (( ger... Le premier étage est divisé en deux appar- « tements occupés par des amis de M. de Beaujon. » Telle était alors cette magnifique demeure, qui reçut la visite du comte et de la comtesse du Nord, en 1782, elles frappa d'étonnement et d'admiration. Ce n'était pas assez pour Beaujon de posséder un tel palais. Une autre habitation, qu'il appelait mon herniitage et qu'on nommait aussi la Chartreuse ou la Folie-Beaiijon, avait été créée par lui au milieu de vastes terrains s'étendant des Champs-Elysées au faubourg du Roule et qu'il avait transformés en jardins pittoresques. C'était une sorte de maison de campagne avec ménagerie, laiterie et chapelle. Le principal corps de logis avait l'aspect d'un grand pavillon, séparé des autres corps de bâtiments. On remarquait à l'intérieur « un sallon de plan octogone. « Ce sallon, très décoré, renferme quelques tableaux « précieux, tels que d'excellens portraits par Porbus,

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« Grimoux et Santerre : on y voit aussi des tableaux '( de MM. Machy, Bouclier et autres. Le plafond de « cette pièce est de M. Bocquet, décorateur des « Menus-Plaisirs. De cette pièce vous passez dans u la chambre à coucher, meublée d'une magnifique « étoffe jaune ; de petits amours, peints dans le milieu « du plafond qui est en voussure, paraissent enlever « dans les airs les extrémités de cette étoffe... » Un petit escalier à vis « conduit à plusieurs petites pièces « très agréables pratiquées ingénieusement dans les « combles : on y verra avec plaisir et surprise celle « représentant un bosquet charmant, au milieu duquel « est placée une corbeille de fleurs, renfermant un « lit : quatre arbres, dont la verdure s'étend sur la c( partie du plafond peint en ciel, semblent ombrager « cette corbeille et supportent des draperies suspen- « dues à leurs rameaux. Sur les flots de taflfetas des « croisées sont peints de charmans paysages par « M. Sarrazin, habile paysagiste. La porte par où « l'on entre dans cet endroit délicieux, remplacée « par une glace, vous laisse ignorer comment vous « y êtes parvenu. » Toutes les pièces de cette élégante demeure sont remplies de beaux meubles et d'objets d'art tels que de magnifiques vases de Sèvres, des pendules de marbre, des bronzes superbes et de précieux Vernis Martin.

En somme, rien ne ressemblait moins à une Chartreuse. Beaujon s'y plaisait. Il venait de fonder près de là, au faubourg du Roule, un hospice pour les orphelins construit entièrement à ses frais par l'ar-

2l2 LES FINANCIERS d'aUTREFOIS

chitecte Girardin et qui devint ensuite un hôpital pour les malades . Un an après, en 1786, Beaujon revendit au roi, au prix de 1,100,000 livres, l'hôtel d'Evreux, où on voulait loger les princes étrangers et les ambassadeurs extraordinaires. Mais cette destination ne fut pas de longue durée. La duchesse de Bourbon acheta ce palais qui deyiniV Elysée-Bourbon. La Révolution s'en empara et le livra à des entrepreneurs de plaisirs qui donnèrent des fêtes champêtres dans le jardin et des hais et des jeux de hasard dans les salons. Puis on le vendit à Murât qui le céda à l'Empereur quand il reçut de lui la royauté de Naples. Napoléon demeura à l'Elysée en passant, le czar Alexandre P^ aussi. A la Restauration, le duc et la duchesse de Berry s'y établirent ; c'est là qu'ils formèrent leur célèbre collection de tableaux dite galerie de r Elysée; la duchesse de Bourbon avait reçu, en dédommagement de son ancienne propriété, le bel hôtel de Monaco. L'Elysée, sous le gouvernement de Juillet, reçut encore quelques hôtes de passage comme Méhémet-Ali et la reine Christine, mais il ne reprit un peii d'éclat que le jour où le prince Louis-Napoléon vint s'y préparer à entrer aux Tuileries. Ce fut la dernière phase brillante de ce palais qui ne devait plus bientôt être éclairé que par la veilleuse d'un président économe.

La mauvaise santé de M. de Beaujon était la principale raison qui lui avait fait abandonner l'hôtel d'Evreux. Depuis quelque temps l'existence de ce favori de la fortune n'était plus digne d'envie. Sous

ses lambris dorés, sous ses riclies tentures le sommeil le fuyait obstinément ; ses magnifiques jardins étaient comme fermés pour lui, car il ne pouvait marcher ni supporter la voiture la plus moelleuse. Il donnait des dîners exquis, et ne mangeait, dit M™^ Vigée-Lebrun, qu'un triste plat d'épinards, des fêtes et des soupers dont il entendait le bruit du fond de son lit. Les plus jolies femmes de Paris et les mieux qualifiées prenaient leurs ébats autour de lui, et il devait à peine les regarder, car la moindre émotion lui était interdite ; mais elles venaient l'une après l'autre l'entretenir et le bercer de leurs historiettes et de leurs chansons. On les appelait les her censés de M. de Beaujon. Vers neuf heures il se couchait, et quand il paraissait assoupi, les berceuses se retiraient et trouvaient un souper délicatement servi. Les soins qu'elles lui donnaient n'étaient pas sans remerciements sous une forme ou sous une autre, et cela coûtait au financier environ 200,000 livres par an. Le berceau de M. de Beaujon était un lit sculpté et peint représentant une corbeille de roses, ce qui chez tout autre aurait paru ridicule ; mais son extrême bonté désarmait les rieurs. Sa maison était patriarcale ; il mariait ses serviteurs, logeait femmes et enfants, élevait ceux-ci, payait leur apprentissage. Aussi il recueillait les fruits de cette bonté touchante : il avait des domestiques sages, sédentaires et afifectionnés.

Le Maréchal de Saxe qui l'honorait de son amitié, étant venu à Paris après Fontenoy, M. de Beaujon lui donna une fête pour célébrer sa victoire, et il brûla

devant lui, à la flamme d'une bougie, une obligation de 20,000 écus qu'il avait prêtés au maréchal avant la campagne. Cet acte magnifique rappelle un trait pareil de Fûgger d'Augsbourg. Les Fùgger, autrefois simples tisserands — aujourd'hui princes de l'Empire — s'étaient enrichis rapidement par le commerce au temps de Charles-Quint, et avaient fourni à cet empereur de grosses sommes pour ses expéditions. Antoine Fiigger, recevant un jour Charles-Quint à dîner, alluma un grand feu de cannelle, et jeta dans ce feu, devant l'empereur, le titre de ses créances, se trouvant, dit-il, assez payé par l'honneur que lui faisait un si grand prince de s'asseoir à sa table.

Dans un pamphlet périodique de son temps,Beaujon est traité de Turcaret, de lourdaud, ignare, et même un peu coquin. Cette dernière injure ne reposait sur rien. Quant au reste, il est vrai que Beaujon, d'après M"^^ Le Brun, était très petit, très gros et sans physionomie ; mais aucun malheureux ne s'adressait vainement à lui : il ne se piquait pas de littérature comme quelques-uns de ses confrères, mais il secourait sans bruit beaucoup d'hommes de lettres. Il offrit sa bourse à De Belloy, auteur du Siège de Calais; le poète était mourant, il fît prier Beaujon d'employer l'argent qu'il lui destinait à faire exécuter son buste en marbre et de le placer entre Corneille et Racine au foyer de la Comédie-Française. Ce buste y est, en effet, mais non à la place que le vaniteux poète s'était choisie.

L'acteur Carlin venait de perdre 50,000 livres dans

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une banqueroute ; ce qui le désolait le plus c'était la pensée de sa fille, bonne musicienne, mais aveugle, qui vivait du revenu de ce capital. Rassurez-vous, lui dit Beaujon, je me charge d'elle, et elle ne saura pas que cette ressource lui manque. Beaujon mourut en 1786 sans postérité. Son testament contenait plus de 3 millions de legs particuliers.

Sa belle habitation des Champs-Elysées fut morcelée. Une partie des jardins servit pendant quelque temps de lieu de plaisir et de promenade dont on payait l'entrée. Puis la spéculation s'en empara et y créa un nouveau quartier. Cependant quelques restes de Tancienne Chartreuse de Beavjon subsistaient encore il y a peu d'années; c'était la demeure de Gudin, le célèbre peintre de marines (1). Elle a été rasée, et remplacée, par un nouvel hôtel pour un des membres de la famille Rothschild. Il n'y a donc plus rien aujourd'hui qui rappelle la fastueuse demeure du fmancier Beaujon ; mais il reste de lui un souvenir impérissable : c'est le bel hôpital qui porte son nom !

(t) Il y avait encore dans le grand salon octogone un grand et beau plafond, oeuvre de Boucher, on aime à penser qu'il a été conservé.

E financier Boutin, qui avait été trésorier général de la marine et des colonies, rivalisait à la fois de magnificence et de générosité avec Beaujon. S'il n'a pas laissé comme son émule un monument attestant sa bienfaisance, on sait par les témoignages contemporains qu'on pouvait à peine compter le nombre des infortunés dont il était l'appui. Sa maison, largement hospitalière, était particulièrement ouverte aux artistes, aux hommes de lettres, à tous ceux qui pouvaient y apporter leur contingent d'esprit et d'amabilité. Il donnait très souvent des dîners d'autant plus appréciés qu'il possédait au suprême degré l'art si important de grouper ses convives suivant leurs convenances et leurs sympathies mutuelles. Son hôtel de la rue Saint-Lazare renfermait de belles collections de minéralogie, d'histoire naturelle et desserres remplies de plantes rares ; mais il était remarquable surtout par de magnifiques jardins que ses familiers

nommaient Tivoli et qu'on appelait communément la Folie-Boutin. C'était une folie de plusieurs millions ; mais quelle gracieuse folie !

(T Je voudrais, a dit le Prince de Ligne, je voudrais a échauffer tout l'univers de mon goût pour les jar- (( dins... il n'est point de vertus que je ne suppose à « celui qui aime à parler et à faire des jardins. » Nous en parlerons donc à sa suite et d'autant plus volontiers que nous avons ressenti cent fois nousmêmes, à la vue de la campagne, l'impression que le Prince de Ligne traduit ainsi : « Mon cœur rit à la « nature et éprouve la même sensation que mes pou- (* mons à la réception d'un vent frais qui vient les (( rafraîchir. »

L'amant de la nature la trouve toujours et partout intéressante. Mais s'il est appelé à dessiner un nouveau jardin, il cherchera surtout à reproduire les tableaux naturels qui lui plaisent le plus. C'est en cela que consiste Vart des jardins. Cet art, comme tous les autres, a subi les variations que le temps amène avec lui, et l'on y retrouve toujours un rapport de caractère avec le goût dominant à chaque époque. Les jardins de Le Nôtre, par la beauté des lignes et la majesté des proportions, s'ajustent si bien à la pensée de Louis XIV qu'il semble, toutes distances gardées, que le monarque et l'artiste aient été créés l'un pour l'autre. Le Nôtre était un grand artiste et un parfait honnête homme. Il était simple, naïf, sans aucune prétention en dehors de son art. « Un mois « avant sa mort, dit Saint-Simon, le roi, qui aimait

(( à le voir et à le faire causer, le mena dans ses j arec dins, et, à cause de son grand âge, le fit mettre (' dans une chaise que des porteurs roulaient à côté « de la sienne et Le Nôtre disait là ; Ali ! mon pauvre « père, si tu vivais et que tu pusses voir un pauvre « jardinier comme moi, ton fils, se promener en chaise (( à côté du plus grand roi du monde, rien ne man- « querait à ma joie. »

Louis XIV, grand travailleur, prenait un intérêt aux moindres détails. Il écrivait à Golbert : « Vous ne « m'avez rien mandé touchant le travail qu'on fait à « Saint-Germain sur les terrasses de l'appartement « de M™'' de Montespan. Il faut achever celles qui n sont commencées et accommoder les autres ; l'une « en volière pour y mettre des oiseaux, et pour cela « il ne faut que peindre la voûte et les côtés et mettre « un fil de fer à petite maille qui ferme du côté de la « cour, avec une fontaine en bas, pour que les oiseaux (i puissent boire ; l'autre... pour y mettre de la terre « et en faire un petit jardin. Mandez-moi ce que. « vous avez fait là-dessus jusqu'à cette heure. »

Ce genre de jardin, où Le Nôtre s'est illustré et qu'on appelle encore à la française, semblerait facile à imiter ; cependant tout ce qu'on a fait après lui est resté fort au-dessous de ses créations. Deux grands souverains, Pierre P^ et Frédéric II ont imité les jardins de Versailles à Postdam et à Péterhof. Cette dernière résidence présentait au temps du prince de Ligne une réunion de spécimens des différents genres : « On y voit, disait-il, la petite nicinière hollandaise

« que Pierre P"" avait commencé par avoir, l'agrandis- « sant ensuite parce qu'il avoit vu depuis dans ses « voyages : c'est ainsi que, dans le premier genre, « il avoit bâti lui-même, sur le bord de la mer, sa « maison qu'on appelle Mo np lai sir, et que, dans des « bosquets mal dessinés, mal plantés, il y a des « attrapes, des horloges, des clavecins, des carillons, « des orgues, des musiciens, des canards, des chiens, a et des chasses en mouvement par l'eau. C'est ainsi « que, dans le second genre, les cascades l'emportent « sur celles de Versailles, allant toujours et fournis- « sant les plus gros volumes d'eau que j'aye vus. » Le prince de Ligne remarque en même temps de l'autre côté de ce château un nouveau jardin naturel suivant la nouvelle mode, qui tendait alors à se répandre.

En effet, l'art solennel de Le Nôtre commençait à être délaissé ; il n'était plus en harmonie avec le laisser-aller des mœurs du xviii' siècle ; on le trouvait monotone et ennuyeux. Alors parurent les écrits de J.-J. Rousseau, si fortement empreints d'enthousiasme pour la nature telle qu'elle est sortie des mains du Créateur ; il sembla qu'il découvrait un pays nouveau, et Ton crut pou voir dire qu'avant lui le sentiment de la nature n'existait pas. C'était une erreur. Les lignes droites et leurs longues perspectives ont leur beauté, et l'abus des Kgnes courbes et sinueuses devait conduire à un autre genre de monotonie.

Quoi qu'il en soit, le genre pittoresque ou naturel emprunté aux Anglais s'introduisit en France, mais

avec moins de sauvagerie que cliez nos voisins, ce qui nous attira leurs railleries, et ce fut Boutin qui essuya les premières flèclies. Horace Walpole se moquait de nos jardins, de leurs mesquines proportions et de leurs imitations puériles ou incomplètes de la nature. « La mode des jardins anglais fait ici des pro- « grès étonnants, quoique assez peu rapides, car je « n'en ai vu littéralement qu'un seul et encore il « ressemble exactement à la carte d'éclianLillons « d'un tailleur. C'est un M. Boutin qui a relié un « morceau de ce qu'il appelle un jardin anglais à (t toute une série de terrasses en pierres avec des « degrés de gazon. Il y a trois ou quatre montagnes « fort élevées, exactement pareilles pour la hauteur « et pour la forme à un pudding aux herbes. Vous « vous faufilez entre elles et une rivière qui serpente « par des angles obtus dans un chenal en pierre et « qui est alimentée par une pompe : quand il y vienf< dra des coquilles de noix, je suppose qu'elle sera « navigable. Dans un coin renfermé par des murs (* de craie se trouvent les échantillons dont j'ai parlé : f( il y a une bande de gazon, une autre de blé et une '< troisième en friche, exactement dans l'ordre où « sont rangés les lits dans une chambre d'enfants. » Dans une autre lettre adressée à la comtesse d'Ossorj', Walpole dit encore, au sujet des jardins de Boulin : « C'est quelque chose de si sociable que de pouvoir « se serrer la main par-dessus la rivière du sommet « de deux montagnes ! Il n'y a qu'une nation aussi « aimable qui ait pu l'imaginer. »

On pourrait croire que ce compliraent à la nation française vient là pour adoucir ou compenser sa critique ; mais Walpole n'a pas de ces ménagements ; sa parole est généralement acerbe et dépasse quelquefois la mesure. En réalité il subit malgré lui le charme de cette amabilité dont il a éprouvé les effets ; car il a eu une large part dans les attentions que la société française a toujours prodiguées aux étrangers. Si l'on rassemblait tous les traits acérés qu'Horace Walpole lance contre la France dans sa correspondance, on s'étonnerait que pendant quinze ans (de 176o à 1780) il se soit plu à visiter chaque année un pays où tout le choquait : la saleté et V incoynmodité des maisons ; la vulgarité et la grossièreté des femmes de qualité, bien qu'il y en ait, ajoute-t-il, dJ excessivement agréables; l'ignorance et la vanité des hommes en général ; la sottise des savants et des philosophes superficiels, arrogants et fanatiques ;la fausse réputation de gaieté et de vivacité donnée aux Français qui lui paraissent, au contraire, plus inanimés que les Allemands. Il y a des gens qui ont le singulier privilège de dire des duretés sans qu'on s'en fâche ; cela passe pour de l'originalité. Tel était Walpole. Tout lui parait ici mauvais, absurde, ridicule. Il parle de Versailles avec le plus grand dédain ; il n'y voit qu'un mélange de pompe, d'ostentation et do mesquinerie. 11 décrit un dîner de trois services où « les deux tiers des plats sont rapetassés avec de la « salade, du beurre et des pâtes feuilletées, tout ce u qui est le contraire de la bonne cuisine. » L'opéra

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français le dégoûte, il en loue cependant la mise en scène et les danses merveilleuses, ce serait donc la musique qui n'aurait pas son approbation ; or, nous le voyons ailleurs parler avec grande satisfaction d'une musique qui se faisait chez lui à Stra^^berry- Hill avec des cors et des clarinettes, ce qui paraît être d'un goût un peu sauvage.

Mais voici une parole qui nous explique tout : « Pas un homme sur la terre n'est moins français « que moi. » C'est donc l'orgueil britannique qui lui dicte ses jugements. Il ne peut cependant retenir un hommage aux dames françaises. Là est le défaut de la cuirasse de l'orgueilleux anglais : « Au travers de « tous ces ridicules que je vois, il existe une douceur u dans la société des femmes de bonne compagnie, « qui me captive entièrement. » Du reste, les boutades de Walpole n'étaient pas aussi spontanées qu'on le croit. Il avait écrit en 1771 ce que nous avons cité ; trois ans après, son cousin, le général Conway, ayant pris la défense des jardins de Boutin, il lui répliqua en maintenant son opinion avec les mêmes plaisanteries et dans les mêmes termes qu'en 1771, comme s'il en avait gardé copie.

Un autre anglais, Arthur Young, qui visita après Walpole, en 1787, les principaux jardins français, les critique aussi, mais avec plus de modération, moins de recherche d'esprit et moins de concetti. Il parle d'Ermenonville avec attendrissement, comme admirateur de J.-J. Rousseau, et reconnaît que « le pay- « sage est parfaitement exécuté. » A Chantilly, il

ne trouve à admirer sans réserve que « les écuries qui « peuvent contenir 240 chevaux anglais » et il dédaigne le labyrinthe : « C'est, dit-il, le rébus du « jardinage. » Luciennes inspire à Arthur Young cette pensée originale : « Frédéric-le-Grand n'avait (( pas de maîtresse, il ne lui faisait pas bâtir des (( pavillons magnifiquement meublés, mais il avait « un tort cinquante fois plus grand. Mieux vaut (( qu'un roi courtise une jolie femme que les (( provinces de ses voisins. La maîtresse du roi (( de Prusse lui a coûté cent millions sterling et « cinq cent mille hommes, et avant que le règne de (( cette favorite, la guerre, soit passé, elle peut « coûter encore autant. »

Sur la question des jardins, le prince de Ligne s^est chargé de répondre aux Anglais : qu'il faut aimer la nature en beau ; qu'il ne s'agit pas de planter des ronces, des épines, des chardons, et « de choisir, « comme certains lords atrabilaires, une campagne « bien déserte pour y placer un château. » La dispute entre les partisans de l'ordre et du désordre dans le paysage s'échauffait parfois, comme cela arrive en politique, entre ces deux principes contraires. La poésie se jetait dans la mêlée, et Delille écrivait :

Il fut un temps funeste où, tourmentant la terre, Aux sites les plus beaux l'art déclarait la guerre ; Et comblant les vallons, et rasant les coteaux, D'un sol heureux formoit d'insipides plateaux. Par un contraire abus, l'art, tyran des campagnes, Aujourd'hui veut créer des vallons, des montagnes,

Evitez ces excès

Respectez la nature

Bannissez des jardins tout cet amas confus D'édifices divers prodigués par la mode, Obélisque, rotonde et kiosk et pagode, Ces bâtiments romains, grecs, arabes, chinois, Chaos d'architecture, et sans but, et sans choix. Dont la profession, stérilement féconde.

Enferme en un jardin les quatre parts du monde.

On voit que Delille se plaçait dans un juste milieu entre les deux genres ennemis. Il concluait ainsi :

Chacun d'eux à des droits, n'excluons l'un ni l'autre, Je ne décide pas entre Kent et Le Nôtre.

Malgré sa modération, le 'poème des Jardins fut l'objet d'une satire burlesque : Le chou et le navet, dont l'auteur était le comte de Barruel ; Rivarol et Ghampcenets passaient pour y avoir coopéré. Les deux légumes viennent l'un après l'autre se plaindre de l'oubli dédaigneux du poète.

D'où vient que ton esprit et ton cœur en défaut Du jardin potager ne dirent pas un mot?

Songe à tous mes bienfaits, délicat petit maître; Ma feuille t'a nourri, mon ombre t'a vu naître; Dans les jardins anglais tu me proscris en vain.

Mais crains de voir bientôt, pour venger notre affront, Les chardons aux pavots s'enlacer sur ton front.

Dans les préceptes tracés par le prince de Ligne pour la composition des jardins, on retrouve l'homme sociable par excellence qui disait qu'il s'était défait presque pour rien d'un Salvator Rosa parce qu'il représentait un désert, et qu'un tableau sans figures

ressemble à la fin da monde. Il veut que ses jardins soient animés par des figures c'est-à-dire par des animaux, et avec fort peu de constructions antiques; il plaint les malheureuses statues isolées dans un parc, toujours debout, toujours au soleil, toujours exposées aux badauds; il demande qu'on les groupe quelquefois. Diderot au contraire les veut solitaires. Dans ses extases paysagistes, dont il fait part à M"® Voland, extases un peu factices comme tous ses enthousiasmes, il dit « qu'il ne faut pas beaucoup de statues dans « un jardin; qu'il faut les regarder comme des êtres « qui aiment la solitude et qui la cherchent, des « poètes, des philosophes et des amants, .. qui m'arrê- « tent et avec lesquels je m'entretians longtemps...» Le prince de Ligne blâme la templomanie, la Grécie des Anglais et surtout la Gothie de M. Walpole. Il se montre cependant indulgent pour une fantaisie rustique qu'il a vue à Péterhof : « Il y a, dans ce nouveau « jardin que l'on forme, un chalais qui représente un c( tas de foin ; quelques bottes en bouchent la porte et « les fenêtres : il faut les ôter pour entrer. On s'y « méprend toujoars; on pardonne aisément cette (( supercherie, en entrant dans un salon orné dans le « meilleur goût de Paris. La mer qui baigne les bords « du jardin du vieux Péterhof, et qu'on découvre de « nouveau, répand un charme inexprimable sur tout a cela. » Mais il admirait moins les jardins de Tsarskoé-Sélo, résidence favorite de Catherine IL Elle avait prodigué les marbres et l'or dans ce palais, et les jardins étaient agrémentés de petits cours d'eau

factices. De cela surtout le Prince de Ligne plaisantait tout haut, disant que cette rivière était une prétention de l'Impératrice. Or, un jour, on apprit au Palais qu'un jardinier était tombé dans l'eau et s'était noyé. L'Impératrice se montra d'abord touchée de ce malheur, puis se tournant vers le Prince de Ligne : « Eh bien. Monsieur, que direz-vous de cet homme « noyé dans ma rivieYe ? — Le flatteur ! répondit le « prince. »

Mais revenons à Boutin qui nous pardonnerait sans doute cette longue digression sur un sujet qui le passionnait tellement. Les jardins qu'il avait créés occupaient l'immense espace compris entre la rue de Clichy actuelle et la rue de Monceau. Il avait, le premier en France, essayé le genre irrégulier, et Delille lui adressait ces vers :

Tel que ce frais bouton,

Timide avant-coureur de la belle saison,

L'aimable Tivoli d'une forme nouvelle

Fait le premier en France entrevoir le modèle.

Le succès de Boutin fut complet. Or, comme dans notre pays tout se fait par engouement, il n'y eut pas si petit jardin qui ne se costumât à la mode du jour. Chacun voulut avoir, ne fût-ce qu'en miniature, ses rochers, ses ruines, ses prairies, sa petite rivière sinueuse et torrentueuse alimentée par une pompe, cours d'eau minuscules dont Sophie Arnould disait : « Cela ressemble à une rivière comme deux gouttes « d'eau. .) Les jardins de la Folie-Boutin par leur étendue permettaient une imitation moins puérile du

genre anglais et de la nature. Les railleries qu'en faisait Horace Walpole n'étaient nullement fondées, si l'on s'en rapporte à l'opinion de M"'® Vigée-Lebrun dont le goût ne saurait être contesté. Bon tin lui-même était si bien considéré comme un homme de goût que M°^® du Deffand nous le montre, appelé à Chanteloup par le duc de Ghoiseul et lui apportant des dessins de jardins. Le Petit-Trianon est resté comme un modèle dans ce genre pittoresque. Tels étaient encore le Moulin-Joli de Watelet, et Ermenonville, célehve 'par le séjour de Jean- Jacques et de Grétry, célèbre aussi par ses jardins.

La Folie-Boulin comprenait deux habitations, l'une rue Saint-Lazare, sur l'emplacement marqué aujourd'hui par le n° 102; c'était l'hôtel d'apparat; l'autre dans le haut du parc pour les réunions intimes : c'était un pavillon qui subsiste encore et qui a été occupé pendant un certain temps par l'ambassade d'Esi)agne.

La mort de Boulin a inspiré quelques paroles touchantes à M'^^ Vigée- Lebrun ; elle a peine à comprendre qu'un homme aussi bon ait été condamné. Mais d'autres ont eu le même sort qui ne le méritaient pas davantage. Boutin fut guillotiné le 23 juillet 1794 et la Folie-Boutin fut morcelée au profit de la République qui s'en était emparée nationalement. Une partie des jardins, sous le nom de Tivoli, fut consacrée aux plaisirs publics. La vogue de Tivoli fut d'abord immense, puis elle diminua et finit par s'éteindre sous la Restauration.

AU DARD de Sain te- James (1), trésorier général de la Marine, puis fermier général, était, d'après les mémoires de M""*^ Vigée Le Brun, un homme de moyenne grandeur, gros et gras, au visage très coloré de cette fraîcheur qu'on peut avoir à cinquante ans passés quand on"se porte bien et qu'on est heureux. Il n'avait pas craint de bâtir à Neuilly, en face de Bagatelle, célèbre petit château du comte d'Artois, une maison qui, par son élégance et la beauté de ses jardins dans le genre anglais, éclipsait la demeure du Prince. On l'appelait la Folie Sainte-James. Mais cette folie a été emportée comme beaucoup d'autres par l'ouragan révolutionnaire ; tandis que Bagatelle a eu la chance d'y échapper, et celle non moins heureuse de passer entre les mains de sir Richard Wallace, ce généreux Anglais,

(I) Il avait pris ce nom d'une terre que son père, M. de Vaudésir, ami de Marmontel, possédait près d'Angers.

si français par le cœur et qui montre une égale passion pour les beaux arts et la bienfaisance (1). Le financier Sainte James avait accumulé dans sa Folie toutes les recherches et les fantaisies que peut inspirer le goût du pittoresque. Le Roi Louis XVI vit un jour son carrosse arrêté un instant par un énorme rocher que tramaient quarante chevaux et qui barrait la route. On lui dit que ce rocher était une montagne destinée au parc de M. Sainte- James. Depuis lors, le roi appelait Sainte-James Vhomme au rocher, et plaisantait le comte d'Artois sur le luxe supérieur de son voisin.

C'était, parait-il, une ravissante demeure que la Folie Sainte-James. Le guide des amateurs et étrangers par Thièry (1787) décrivait cette maison, œuvre, comme Bagatelle, de l'architecte Bellanger. La façade de la cour était ornée d'un joli péristyle d'ordre dorique élevé sur quelques degrés. Du côté du jardin un perron à deux rampes terminé par deux lions en marbre bleu turquin et recouvert par un baldaquin dans le goût chinois dominait un paysage délicieux encadré à droite par le beau pont de Neuilly et à gauche par le Mont-Valérien. Suivons notre guide, pour visiter les merveilles du dehors, en abrégeant un peu de trop minutieux détails. « Le « jardin, traité dans le genre pittoresque, offre des (' sites charmants et agréablement variés par les

(1) Bagatelle n'était pas une habitation ; c'était une bonbonnière. Pour la rendre logeable on a un peu changé ses proportions.

« contours d'une rivière factice, disposée de façon « que la rivière de Seine semble en faire la conti- « nuation de tous côtés. L'on communique par des « ponts de pierre ou de brique à plusieurs îles for- « mées par cette rivière. Une de ces îles, nommée « nie des magnolias, a dans son milieu un bosquet, « orné d'un groupe de marbre blanc, représentant « Zéphire et Flore, et de trois vases de marbre posés « sur des fûts de colonne : chacun d'eux contient un « jet dont l'eau, retombant en nappe, inonde le bos- « quet... Sur la droite de cette île, la rivière forme « une espèce de lac au milieu duquel on a construit « un kiosque, dans le genre chinois... L'autre île « est un bosquet où l'on a placé, entre de grands c< acacias et de beaux magnolias, un buste d'Apollon « en marbre blanc... Une espèce de labyrinthe sou- « terrain, placé dans les environs, offre un asile « contre les ardeurs du soleil. Une caverne lui sert « de vestibule ; elle conduit sous une voûte de u mousse où règne l'obscurité ; on y entend le bruit « des eaux, qui tombent en bouillonnant sur des « roches. Un jour mystérieux, adroitement pratiqué, « vous laisse apercevoir cette chute en avançant « quelques pas, et l'on ne quitte qu'à regret cet « endroit dont on ne peut se lasser d'admirer l'effet... « A quelques pas de là, on trouve un petit temple ou « laiterie gothique de forme pentagone qui ne reçoit '( de jour que par sa coupole... Après avoir respiré le « frais délicieux de cet endroit et suivi les détours « sinueux du chemin voûté où l'on rencontre encore

« des chutes d'eau, l'on sort de cet agréable dédale « par un petit salon rustique, et l'on se trouve sur « les bords de la rivière . . Non loin de la maison, « près les murs de clôture, sur la rive gauche de la « petite rivière, est une composition immense de a rochers formant une vaste voussure ornée dans « son milieu d'un corps d'architecture composé de « six colonnes d'ordre dorique, avec un fronton (( triangulaire... » Sous ces rochers, des grottes souterraines conduisent à « une superbe salle de bains « décorée en stuc et dont la voûte est décorée de cais- « sons et rosaces. » Près de la maison et de la salle à manger, l'eau jaillissante d'un bassin fait entendre son doux murmure. Partout, le long des allées sont

placés des vases de marbre et des statues « Dans

les bosquets du fond est un temple de Bacchus ; son porche est couvert de chaume. Ce temple dans le genre gothique (1) est de forme ronde; sa décoration intérieure consiste en une frise en bas-relief qui règne dans le pourtour. Entre les voussures en ogives soutenues par des piliers, sont des bas-reliefs en médaillons dont les fonds colorés forment autant de camées supérieurement traités. Au milieu se voit un groupe de marbre blanc, représentant Bacchus et Erigone ; son piédestal décoré de bon goût a la forme d'un autel antique. Des banquettes circulaires en sparterie imitant des bancs de ga- < zon... »

(1) On trouvera étrange ce temple gothique consacré à Bacchus.

Après tant de détails sur les jardins, Thiéry oublie les serres de la Folie Sainte-James, serres immenses, et vitrées en grandes glaces qui en dissimulaient les limites. Elles étaient dessinées comme le dehors en jardin anglais, ornées de vases et statues antiques, et offraient l'illasion d'un printemps perpétuel.

A Paris c'était un autre luxe. L'hôtel que l'opulent financier possédait place Vendôme (n° .3) était un vrai palais, très richement décoré à l'intérieur parBellanger, architecte du comte d'Artois. On y admirait surtout un magnifique salon dont les portes, panneaux et plafonds étaient peints par Lagrenée le jeune, peintre du Roi. Ce salon seul avait coûté 100,000 écus, et la salle à manger 100,000 livres. Les meubles étaient en rapport avec l'ornementation. Un superbe cabinet d'histoire naturelle, comprenant une collection complète de tous les métaux précieux et les oiseaux les plus rares, était cité comme l'une des curiosités de Paris. Sainte- James donnait souvent à diner conformément aux traditions de sa compagnie. C'étaient des diners splendides où il aimait à réunir trente ou quarante personnes, cherchant le nombre plus que le choix des convives, et cherchant surtout le faste qu'il aimait avec passion.

A la Folie Sainte-James on jouait souvent la comédie, et devant un public si nombreux que, dans les intervalles du spectacle, les invités, répandus dans le parc, lui donnaient l'apparence d'une promenade publique. Un jour on apprit que le dispensateur de tous ces plaisirs venait d'être mis à la Bastille et

déclaré en banqueroute. On voit dans le Livre rouge que Sainte-James avait fait à l'Etat une avance de plus de 9 millions qui pendant deux ans ne lui fut pas remboursée. Ce retard peut avoir contribué à sa ruine. Mais Marmontel l'accuse surtout « d'avoir dis- « sipé follement une grande fortune laissée par son « père. »

Le principal artisan de sa ruine était M"^ Beauvoisin. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans les Mémoires secrets: « Ce magnitique seigneur, ayant plus d'ar- « gent que de goût, avait fait des dépenses énormes « pour elle. On estime qui faut qu'il lui ait donné en « bijoux seuls et autres efifets environ quinze à dixce huit cent mille francs outre 20,000 écus par an. « La vente (de la Beauvoisin) est aujourd'hui l'objet « de la curiosité non seulement des élégantes, mais « même des femmes de qualité. On y compte deux « cents bagues plus superbes l'une que l'autre ; on y « voit des diamants sur papier, comme chez les lapic( dallées, c'est-à-dire non montés ; ses belles robes « montent à quatre- vingt ; on parle de draps de « trente-deux aunes, tels que la reine n'en a point. « Enfin, depuis la vente de la fameuse Z)e5c?/«a>Hj;5 on Cl n'en connaît pas en ce genre qui ait fait autant ce de bruit. »

Du reste Sainte-James dépensait aussi beaucoup pour lui-même ; lorsqu'il trouvait des choses à son goût, le prix ne l'arrêtait pas ; témoin une pendule de Robin, prodige de science mécanique et marchant quarante jours sans être remontée, qu'il achetait à la

vente du duc d'Aumont, en 1782, au prix de 4223 livres, ce qui représenterait aujourd'hui quatre fois cette somme. Il est vrai que ce prix pouvait paraître modéré en regard d'une pendule du même artiste qui ligure pour 18,000 livres dans les comptes du Petit-Trianon.

Sainte-James s'épanouissait dans son luxe, sans se douter que sa ruine était imminente. Elle le surprit et l'accabla. Se voyant réduit tout d'un coup à une extrême pauvreté, il ne put supporter une cliute aussi profonde, et il mourut de chagrin à la Bastille, pendant que l'on instruisait son procès. Avant son désastre, il avait marié sa fille à M. de Puységur, colonel d'artillerie, l'un des premiers disciples de Mesmer. Baudard de Sainte-James figura comme témoin dans le procès du collier. Il y était partie intéressée comme ayant prêté aux joaillers Bœhmer et Bassenge 200,000 livres pour cette affaire.

LAYOISIER

A liste des fermiers généraux s'honore du grand nom de Lavoisier, père de la chimie moderne et que l'on regardait de son temps comme le premier chimiste de TEurope. La seule histoire de ses travaux scientifiques exigerait des développements qui sortent de notre cadre. Pour en citer quelques-uns, il découvrit la composition de l'eau, expliqua les fonctions de l'oxygène dans le feu et dans l'air, et affirma que rien dans la nature ne se crée, mais que tout se transforme. Du reste, nous ne pouvons mieux faire que de nous en rapporter au passage suivant de la Biogt^aphie médicale : « Il ne suffisait pas d'avoir en quelque « sorte recréé la chimie, il fallait encore la débar- « rasser des termes bizarres ou mystérieux qu'elle « avait empruntés à l'alchimie, et introduire une « nomenclature qui fût en harmonie avec la théorie (( nouvelle... Lavoisier se concerta sous ce point de « vue avec les chimistes les plus renommés de Paris

« qui décidèrent que les divers corps seraient dési- « gnés d'après la composition constatée par la nou- « velle théorie. Delà résulta une terminologie siuiple « et claire, qui, ayant fondu en quelque sorte les « définitions dans les noms, contribua puissamment « à répandre le goût de la chimie, mais qui aussi, « reposant sur l'hypothèse de l'oxygène comme prince cipe général et unique de combustion et d'acidifi- « cation, a beaucoup perdu de sa valeur et ne peut « plus être interprétée aujourd'hui comme elle le fut « dans le principe. »

Telle est, en effet, la fragilité de la science. Il surgit toujours à des époques plus ou moins rapprochées un nouveau savant qui démontre très bien la fausseté d'une théorie existante et qui expose une théorie nouvelle. On l'applaudit, on l'acclame, on l'élève sur le pavois ! Mais bientôt à son tour il en sera précipité. Quoi qu'il en soit, on continue, et c'est justice, à honorer ceux qui ont labouré le champ de la science ; si leur récolte est incomplète, il en reste toujours quelque chose. « J'ai toujours admiré avec respect, « écrit M°' Dupanloup, ces forts et généreux esprits « dont les profondes investigations, dont les puissants (i calculs s'élèvent jusqu'aux cieux et descendent « jusqu'au fond des abîmes ; dont les merveilleuses « découvertes s'étendent aux siècles les plus éloignés, « pénètrent toute la nature et lui dérobent ses secrets « les plus cachés ! . . . Volontiers je rends un hommage (( solennel aux Laplace, aux BerthoUet, aux Lavoi- « sier, aux Guvier et à tant d'autres... »

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