LAVOISIER
Si nous considérons dans Lavoisier l'opulent fermier général, nous aurons de ce côté peu de chose à dire, car son luxe n'avait rien d'extraordinaire et son hôtel de la rue d'Anjou, rien de remarquable : mais, à considérer l'homme et le citoyen, on doit admirer en lui un des plus beaux caractères que l'on puisse citer. Passionné pour la chimie dès sa première jeunesse, Lavoisier s'était signalé par des travaux qui lui avaient ouvert les portes de l'Académie des sciences, lorsqu'il avait à peine vingt-cinq ans. Non content de ses efforts personnels, il aidait de ses deniers les jeunes gens qui, à son exemple, se vouaient aux recherches scientifiques. On rapporte de lui maints traits de générosité. Il fit la fortune d'un pauvre lampiste nommé Quinqaet, en lui faisant don d'une lampe qu'il venait d'inventer et qui porta alors et depuis le nom du donataire. Ce fut pour augmenter ses moyens d'action que Lavoisier devint fermier général. 11 fit depuis lors dans le champ de la science de nouvelles et nombreuses conquêtes qui avaient toujours pour but et pour effet l'utilité publique.
Il appliquait aux affaires de finance la méthode et la clarté qu'on admirait dans ses travaux scientifiques. Il avait acquis par là une grande influence dans la compagnie des fermiers généraux et on le consultait toujours dans les questions difficiles. Ses vues étaient éclairées et libérales. Ainsi il faisait exonérer les jaifs de Metz de taxes humiliantes. Ayant remarqué qu'une fiscalité trop dure peut nuire aux recettes, il faisait réduire ou supprimer certains
droits plus onéreux pour le peuple que lucratifs pour l'État. En 1788, il sauvait la ville de Blois de la disette par ses avances personnelles. Son génie s'appliquait également à toutes les branches des connaissances humaines et savait y porter une vive lumière. En 1791, il présentait à l'Assemblée constituante un Traité de la richesse territoriale de la France, dont cette Assemblée ordonna l'impression. La science et l'industrie se servent encore aujourd'hui des méthodes ingénieuses et des instruments inventés par Lavoisier et modifiés seulement pour de nouveaux usages ; c'est ainsi que le gazomètre qu'il avait imaginé pour mesurer l'air a été appliqué au gaz d'éclairage. Mais les services, les talents, les vertus même de Lavoisier, ne purent le préserver du sort de ses collègues.
Llllustre savant était depuis longtemps le point de mire du journal de Marat, Y Ami du Peuple. Marat, savant douteux, ancien médecin des écuries du comte d'Artois, voulait se venger sur Lavoisier du dédain avec lequel les véritables savants avaient accueilli ses essais scientifiques. « Il prétendait, dit Michelet, « détruire l'optique de Newton, qu'il ne comprenait (1 même pas, » et Lalande disait qu'il n'en savait pas le premier mot. Cela le rendait furieux. L'Académie des sciences, coupable d'avoir dédaigné ce qu'il nomme « ses découvertes, est poursuivie, « désignée dans sa feuille, et, dans un pamphlet « réimprimé exprès, comme aristocrate. Des hommes « paisibles comme Laplace et Lalande, un véritable
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« patriote d'un grand caractère, Monge, sont signalés « à la haine. Il ne les accuse pas seulement d'inci- « visme, mais de vol... L'objet principal de cette « rage envieuse, c'est naturellement le premier du « temps, celui qui venait d'opérer dans la science « une révolution rivale de la révolution politique, « celui devant qui s'inclinaient Laplace et La- « grange... »
Le choix des accusations n'était pas difficile, tant est grande la crédulité populaire : l'un des crimes reprochés à Lavoisier était d'avoir suggéré à la compagnie des fermiers généraux de construire une muraille d'octroi afin d'ôterl'air àla ville et de l'étouffer ! <( Ses accusations persévérantes, dit encore Michelet, <( réitérées sous plusieurs formes, préparent l'écha « faud de Lavoisier. Celui-ci, qui sent si bien qu'ayant (t tant fait et tant à faire, sa vie est d'un prix ines- « timable pour le monde, ne songe nullement à fuir. « Il ne devinera jamais la stupidité funeste qui peut (• voler une telle vie à la science, au genre humain. « Et la haine cependant grandit, cultivée par Marat ; « il n'a pu tuer Newton, il tuera pour se consoler le « Newton de la chimie (1). »
Signaler chaque jour les fermiers généraux et le premier de tous comme des ennemis du peuple et
(I) Michelet avant d'examiner les actes de Marat s'est demandé s'il avait comme politique ou comme socialiste des idées personnelles et un corps de doctrines dont il poursuivit l'application? Or il n'aperçoit dans ses écrits qu'incohérences et contradictions : « L'examen fait, je dois dire : Non, il n'existe nulle théorie de Marat : » Michelet, Histoire de la Révolution française, Paris, 1847.
possesseurs supposés de fortunes immenses, c'était diriger contre eux une arme à longue portée dont l'effet se produisit longtemps après la mort de Marat. La disparition de ce monstre n'avait pas arrêté les supplices. Les démagogues lui avaient voué une sorte de culte ; il était pour eux comme un Tentâtes, dieu du feu, de la mort et de la destruction, et devant son autel ils immolèrent un nombre immense de victimes. Dans ces temps malheureux, dénoncer n'importe qui pour n'importe quoi, c'était montrer du zèle et sauver sa tôte pour un jour, quand ce n'était pas assouvir une basse vengeance. Le dénonciateur des fermiers généraux, le député Dupin, ancien employé des fermes, ancien protégé de Paulze, beau-père de Lavoisier, se confessa publiquement d'avoir été poussé par la peur, mais alors le mal était fait.
Lavoisier, averti de l'imminence du danger, accepta d'abord un asile qui lui fut offert par un huissier de l'Académie ; mais il le quitta bientôt, aimant mieux exposer sa vie que de compromettre son hôte. Il vint se constituer prisonnier, conservant quelque espoir de faire reconnaître sa parfaite innocence; apprenant que sous peu de jours il allait être jugé, c'est-à-dire condamné, il demanda un sursis de quinze jours. « J'ai besoin de ce temps, disait-il, pour terminer « des expériences nécessaires à un travail important « dont je m'occupe depuis quelques années; je ne « regretterai point alors la vie ; j'en ferai le sacrifice « à ma patrie. » Cofïînhal, qui présidait le tribunal révolutionnaire, répondit : a La République n'a pas