LAVOISIER
(( besoin de chimistes. »> Lavoisier marclia d'un pas ferme à l'échafaud. Il n'avait que cinquante ans. C'est le 8 mai 1794 que ce forfait s'accomplit. Le supplice de cet homme illustre est un de ces actes de férocité bestiale sans motif et sans but qui font douter de la raison humaine. Les animaux eux-mêmes ne tuent guère que pour manger ; il en est peu qui tuent sans nécessité et ceux-là font horreur. L'illustre mathématicien Lagrange, épouvanté d'un si grand crime, s'écria douloureusement : « Il ne leur a fallu « qu'un moment pour faire tomber cette tête et cent « années peut-être ne suffiront pas pour en produire " une semblable. » — « Ainsi, dit M. de Ségur, « périt l'illustre Lavoisier, citoyen vertueux, époux « tendre et fidèle, savant célèbre, administrateur « éclairé, cet homme rare, qui enrichit vingt ans sa « patrie de nombreuses découvertes et fit une révo- « lution dans les sciences. »
Nous avons sous les yeux un portrait de Lavoisier, gravé par Henriquel Dupont : c'est une belle figure où rayonnent la flamme du génie et la noblesse des sentiments. Il avait épousé la fille d'un de ses collègues, M"^ Paulze, qui s'était associée à ses travaux en dessinant et gravant les planches de ses traités scientifiques. Ils n'eurent pas d'enfants.
Le comte de Rumford (Benjamin-Thompson) épousa, en 1804, la veuve de Lavoisier. Il était digne de succéder à cet homme illustre. Il était lui-même savant physicien, appliqué particulièrement à la recherche des meilleurs moyens pour produire et mesurer la
lumière et la chaleur. Né dans l'Amérique du Nord, Rumford combattit pour la Métropole dans la guerre de l'Indépendance, devint secrétaire d'État en Angleterre, puis général et ministre en Bavière, et vint se fixer à Paris sous le Consulat, Dans les diverses situations qu'il avait occupées, il n'avait jamais interrompu ses travaux scientifiques, qui seuls lui ont • fait un nom dans l'histoire. De tout ce qu'il a fait qu'est- il resté ?... La cheminée à la Rumford. N'oublions pas pourtant que Rumford fut l'inventeur des soupes économiques qu'il fit faire d'abord pour les pauvres de Munich, pendant son ministère. Le nom de ce savant avait été donné à une rue de Paris touchant à la rue Lavoisier. Mais la rue Rumford a disparu, absorbée par le boulevard Malesherbes.
Il ne sera pas sans intérêt de connaître le texte du prétendu jugement qui a frappé Lavoisier et avec lui vingt-sept de ses anciens collègues des fermes. Nous lisons dans la liste des condamnés : Antoine-Laurent Lavoisier, âgé de cinquante ans, né à Paris, cidevant fermier général et membre de la ci-devant Académie des Sciences, demeurant à Paris, boule - ( vard de la Magdelaine. » Puis le dispositif: « Convaincus d'être tous auteurs ou complices d'un grand complot qui a existé contre le peuple Fran- ( cois, tendant à favoriser le succès des ennemis de la France, et notamment, en mettant au tabac de l'eau, des ingrédiens nuisibles à la santé des citoyens qui en faisoient usage, en prenant six ou dix pour cent, tant pour l'intérêt de leurs caution-
LAVOISIEIl 245
(( nemens que la mise des fonds nécessaires à leur
« exploitation, tandis que la loi ne leur en accordoit
« que quatre, en retenant dans leurs mains des fonds
« qui dévoient être versés au Trésor national, en
(( pillant et A^olant par tous les moyens possibles le
« peuple François et le Trésor national pour enlever
« à la nation des sommes immenses et les fournir
« aux tyrans ligués contre la République, ont été
« condamués à la peine de mort et exécutés le 19 flo-
« réal, 8 mai 1794 vieux style. »
ES deux Grimod de la Reynière, père et fils, étaient très différents de caractère. Le père, second fermier général de ce nom, affectait une solennité de langage et d"allure qui lui paraissait commandée par sa noblesse récente ou contestée (1). Il était très fier d'avoir épousé M'" de Jarente, nièce de l'évêque d'Orléans, très belle à part une extrême maigreur, d'une distinction un peu hautaine, et qui ne voulait recevoir que l'élite de la haute société. Elle était belle-sœur de M. de Malesherbes. Le fils Grimod s'égayait sans se gêner sur les prétentions nobiliaires de son père et ne lui ménageait pas sur ce chapitre les saillies de
(1) Quelques biographes disent que le grand-père du fermier général était charcutier. Un autre biographe, d'après des traditions de famille, croit pouvoir rattacher les Grimod à la maison des Grimaud comtes d'Orsay. La première version s'accorderait avec certains propos que l'on prête à Grimod fils quand il voulait humilier ses parents; mais la brutalité de ces propos les rend invraisemblables.
son esprit caustique. Ils n'étaient d'accord que sur la gourmandise et ils avaient là-dessus de qui tenir, car le grand-père était mort au champ d'honneur, la serviette au cou, suffoqué par un pâté de foie gras.
Les Grimod II et III se rencontrèrent un jour dans une auberge de village, où le fils, arrivé le premier, avait fait mettre à la broche toutes les dindes du pays, au nombre de sept. « Et pour qui ces sept « dindes ? demanda le père. — Monsieur, répondit « le fils, je vous avais ouï dire assez souvent qu'il « n'y a presque rien de bon dans une grosse dinde « et je ne voulais manger que les sot-l'y -laisse (1). « — Fort bien, dit alors le père ; c'est un peu dispen- « dieux, mais je ne saurais dire que cela soit dérai- « sonnable. ») Ce financier solennel, devenu fort riche par ses spéculations, avait d'ailleurs peu d'esprit, mais il tenait table ouverte, table excellente, que l'on disait être « la meilleure auberge des gens de quart lité, » et on ajoutait : « Quant à l'Amphitryon, on « ie mange y mais on ne le digère pas. »
Le peintre La Tour faisait le portrait de M. de la Reynière père, et rendez -vous avait été pris pour le terminer. Le financier envoie un laquais pour s'excuser. La Tour, furieux, s'écrie qu'il n'achèvera pas le portrait de cet imbécile ; puis il dit au laquais : « Ta figure me plaît, mets -toi là, je vais faire ton « portrait... Tu dis que ton maître t'attend? Eh
(1] Les sot ~V y -laisse soxïi deux petits morceaux très délicats logés dans deux cavités jumelles de la carcasse d'une volaille.
« bien, si tu perds ta place, je t'en trouverai une « autre...» On était habitué aux incartades de La Tour. Mariette raconte dans son abecedario quelques traits de son avidité et de son mauvais caractère qui ne savait se contraindre devant personne. Un jour qu'il faisait le portrait de M"'^ de Pompadour en présence du roi, ce prince vint à parler avec une sorte de complaisance des bâtiments qu'il faisait alors construire. « Cela est beau, dit La Tour, comme se parlant « à lui-même, mais des vaisseaux vaudraient mieux . » Le roi fronça le sourcil, mais ce fut tout. On a arrangé cette anecdote en calembour ; sur ce mot de La Tour : Sire, nous n'avons pas de marine, le roi aurait dit : « Et celles de Vernet ! » comme pour rappeler au peintre qu'il sortait de son domaine, mais Louis XV avait trop de hauteur pour dire une telle facétie.
Marmontel, en parlant de La Tour, nous le montre « le cerveau déjà brouillé de politique et de morale « dont il croj^ait raisonner savamment ; il se trouvait « humilié lorsqu'on lui parlait de peinture. Mon por- « trait, qu'il a fait en esquisse, fut le prix de la « complaisance avec laquelle je l'écoutais, réglant les t( destins de l'Europe. » La Tour était un grand artiste en son genre, mais dans ses relations c'était un caractère difficile et très âpre au gain, soit par cupidité, soit par orgueil. Quand il fit le portrait de la marquise de Pompadour, qui du reste est un chef-d'œuvre, il ne craignit pas de demander 48,000 livres, somme énorme à cette époque. On lui en envoya 24,000. Il jetait les hauts cris comme d'une insulte faite à l'art
dans sa personne. Chardin lui fit observer tranquillement que les travaux de Notre-Dame, presque tous par de grands maîtres (1), n'avaient pas été payés tous ensemble plus de 12,000 livres. La Tour ne répliqua rien. Sa brouille avec M. de la Reynière avait au fond pour cause une question d'argent. Il garda plusieurs années dans son atelier le portrait inachevé du financier. Enfin, son avarice triompha de sa rancune ; il ofî'rit de terminer le portrait et une transaction mit fin à la querelle. M. de la Reynière avait dans son hôtel de la rue Grange-Batelière d'excellents tableaux italiens et français et des marbres rares. L'almanach des arts de 1777 décrit un salon de cet hôtel, décoré par Glérisseau (2) ; « Le genre « agréable et nouveau que cet artiste a employé dans « l'ordonnance de ce salon le rend un des plus beaux (( et des plus distingués. Le style noble dans lequel « il est traité répond très bien à la grandeur de cette « pièce qui a trente-huit pieds de long sur vingt-huit « de large et de haut : aussi le spectateur éprouve- t-il (( en y entrant une satisfaction qui augmente à me- « sure qu'il en examine les différentes parties. Leur '( liaison et leur accord entre elles produisent un tout
(1) Parmi les tableaux de Notre-Dame, dons successifs de la confrérie des orfèvres, on admirait la mort de la Vierge par le Poussin, le Saint- Paul de le Sueur, le paralytique de Jouvenet, le Vœu de Louis XIII de Philippe de Champagne, un saint Etienne et un saint André de Ch.Lebrun et d'autres belles œuvres par Testetin, Bourdon, La Hyre, Coypel, Vanloo, etc.
(2) Cet hôtel bâti pour Bouret avait appartenu ensuite à Laborde. Après Grimod il passa au duc de Choiseul.
harmonieux qu'on est forcé d'admirer, et l'étonnement redouble lorsqu'on s'aperçoit que l'artiste a été assujetti à un ordre déjà exécuté et à plusieurs autres parties défectueuses qu'il a été obligé de conserver (1). Il a su tellement les changer, en ôtant les ornements de mauvais goût qui les couvroient et en en substituant d'autres de meilleur choix, qu'il est impossible de s'apercevoir, sans être pré- ( venu, que cet ouvrage est une restauration. La t cheminée qu'on y voit est d'un marbre précieux,
< revêtu de bronze, dont l'application est très bien
< entendue. Elle se lie parfaitement avec les quatre
< candélabres dorés qui ornent les angles du salon ( où ils sont placés sur des piédestaux du même i marbre. Ces candélabres, dont le travail est très i soigné, ont été exécutés par M. Duplessis, fameux I ciseleur de Paris. Le plafond a huit pieds de hauteur 1 du dessus de la corniche et quarante-deux pieds de ' développement par sa longueur. Il est entièrement ' de la composition de cet architecte et a une parfaite 1 analogie avec le reste de la décoration. Les quatre 1 portes sont traitées d'une manière fort intéressante ;
i la peinture qui en orne les panneaux et le couron- : nement s'accorde avec celle du plafond, et les ornemens qui entourent cette pièce sont d'une composition très agréable et d'une exécution précieuse.
(t) D'après une courte description donnée par Thiéry, Clérisseau avait é assujetti aux arcades et aux pilastres (d'ordre corinthien) antérieurement faits. Les bas-reliefs et le plafond étaient peints par Perron, peintre du roi.
« L'ensemble de cette superbe pièce nous prouve « qu'en puisant dans les maximes des anciens, il est « très facile d'y trouver un genre qui nous convienne (( parfaitement, quoique très différent de celui que « nous avons adopté. On est encore convaincu, en « voyant cette production nouvelle, qu'on pourrait « être plus économe de la dorure, puisque l'artiste c( n'en a fait aucun usage pour ramener la peinture, a N'étoit-il pas ridicule de l'avoir chassée de nos « décorations intérieures, pour y substituer des bas- M reliefs en stuc ou plus souvent encore leur imita- « tion, qui devient toujours pauvre par son ton de « couleur et d'une exécution fort difficile, eu égard (( aux difFérens jours qui les éclairent. Les glaces, « dont les effets sont très séduisans lorsqu'elles ont « à réfléchir et à multiplier des objets intéressans, « comme dans le salon de M™® de la Reynière, les « glaces, disons-nous, deviennent dans nos apparte- « mens une cause de stérilité et n'y produisent que « des vides où rien ne vient se peindre que la figure « de ceux qui s'y mirent, ne trouvant dans la pièce a aucun sujet qui attire leur attention. Enfin, ce « beau salon, que nous citons comme un modèle à « suivre, fait également honneur au bon goût du « propriétaire et au talent de l'architecte. Il nous « prouve encore que si l'architecture se joint avec la « sculpture pour décorer l'extérieur de nos édifices, « c'est particulièrement avec la peinture qu'elle veut « embellir l'intérieur de nos habitations. » Malgré la richesse de cette demeure, Grimod de la
Reynière n'y resta pas très longtemps, car nous le voyons, quelques années après, construisant un nouvel hôtel à l'entrée et à l'angle des Champs-Elysées. L'architecte Barré en était l'auteur. On y remarque, dit Thiéry dans son guide de Paris, « un salon de « forme quarrée, décoré sur les dessins de M. Glé- « risseau, peintre du roi et premier architecte de <i rimpératrice de Russie. Ce salon, dans le style « arabesque, est orné de beaucoup de sculptures et « de dorures. Les peintures d'histoire ont été'cxécu- « tées par M. de La Vallée, surnommé le chevalier « Poussin. Vous trouverez aussi chez ce particulier « une galerie contenant une belle collection de ta- « bleaux de l'École française et nommément de « Lemoine... » Dans cet hôtel qui subsiste encore et qui, de nos jours, a été longtemps occupé par l'ambassade de Russie, puis par l'ambassade Ottomane, et en dernier lieu par le cercle impérial, on remarque du côté de la rue une ouverture donnant accès dans une salle souterraine voûtée se prolongeant sous la terrasse. C'était un lieu de refuge que le financier s'était réservé à cause de la frayeur extraordinaire que lui causait le tonnerre. 11 s'y enfermait dès qu'il voyait le temps à l'orage, et toutes les précautions étaient prises pour amortir dans cette retraite le bruit de la foudre.
Balthasar-Laurent Grimod de la Reynière fils, Balthasar le bien nommé, est doublement célèbre comme gourmand et comme écrivain. C'est l'auteur du Calendrier gastronomique, Almanach desgour-
mands qui figure dans les Classiques de la table. Malgré l'esprit qu'il met dans tous les plats, il faut être un vrai gourmand pour en goûter la lecture. Ses parents avaient voulu le mettre dans la magistrature où l'appui de son oncle, M. de Malesherbes, lui promettait un avancement rapide, mais son esprit d'indépendance lui fit préférer la profession d'avocat, qu'il exerça par intermittences, avant de s'adonner à la littérature. Grimod avait, comme son père, une excellente table, mais il était plus capricieux dans ses invitations. On les sollicitait, tout en affectant, suivant un travers qui n'est pas rare, d'avoir cédé à ses instances.
Il avait l'esprit tourné à la bouffonnerie et au sarcasme. A l'un de ses dîners, il avait placé aux quatre coins de la salle des enfants de chœur avec des encensoirs, et il dit à ses invités : « Quand mes « parents donnent à manger, il y a toujours trois ou « quatre personnes à table chargées de les encenser : « j'ai voulu, messieurs, vous épargner cette peine. « Ces enfants s'en acquitteront à merveille ! »
Il s'avisa un jour de répandre le bruit de sa mort et de faire inviter à son enterrement supposé ses convives habituels. Pour mieux éprouver ses amis de table, il avait choisi pour la cérémonie funèbre l'heure du diner. Beaucoup d'entre eux se dispensèrent d'y assister. Les personnes qui se présentèrent pour lui rendre les derniers devoirs furent accueillies avec le triste cérémonial d'usage. Tout à coup, une double porte s'ouvrit avec fracas ; un flot de lumière
éclairait une table splendidement servie où le mortvivant offrit aux assistants le repas le plus recherché. Les absents, à quelques jours de là, furent à leur tour invités à dîner. Ils trouvèrent la salle tendue de noir et éclairée par des cierges, comme une chapelle ardente ; la table servie se dressait comme un catafalque et chaque convive avait derrière lui un cercueil qui semblait l'attendre.
Grimod de la Reynière attachait une extrême importance à tout ce qui regardait Vart de la gourmandise. Outre le Calendrier des gourmands, qui donne des indications pratiques sur les aliments qui conviennent à chaque saison de l'année, il publia le Manuel des amphitryons (1) où il trace des règles de conduite sur les devoirs réciproques de l'amphitryon et de ses convives. Beaucoup de ces règles rentrent dans la civilité puérile et honnête. Mais il en est d'autres qui sont spéciales à ce qu'il appelle la politesse gourmande et qu'il expose du ton le plus sérieux. Ainsi, les invitations doivent être faites trois jours au moins avant le repas. La réponse doit parvenir à l'amphitryon dans les vingt-quatre heures. Un refus « doit être motivé sur des motifs plausibles « ou tout au moins spécieux et qui puissent adoucir (( ce qu'il y a toujours de plus ou moins désobligeant f< dans une réponse négative. » Si l'invité, après
(I) Manuel des Amphitryons coniemni un traité de la dissection des viandes à table, la nomenclature des menus les plus nouveaux pour chaque saison, et des Eléments de politesse gourmande. Paris, Capelle et Renaud, 1808, in-8.
256 I,ES FINANCIERS d'aUTREFOIS
avoir accepté soit expressément soit tacitement, ne se rend pas à l'invitation, « il encourt les peines qui (( dérivent d'un manque de parole. . . Ces peines, dans « les maisons bien réglées, consistent en SOO francs « d'amende et à la privation de toute espèce d'invi- « tation gourmande pendant trois ans... Une maladie « grave, l'incarcération ou la mort, sont les seules (( excuses recevables, encore faut-il que le certificat c( du médecin, l'écrou ou l'acte mortuaire soient « signifiés à l'amphitryon dans les formes légales, « autrement l'amende est encourue de plein droit a et sera due même par les héritiers en cas de rt décès. »
La contre-partie de ces règles bizarres s'applique à l'amphytrion. Quand ses invitations ont été acceptées, il ne peut désinviter ses convives sous aucun prétexte: « affaires urgentes, absence, maladie, décès même, (( rien ne peut le dispenser de donner son diner. » Il peut seulement se faire remplacer par un mandataire désigné soit de vive voix « soit par testament; il « suffit dans ce cas qu'il pourvoie à tous les frais. « Les vrais adeptes en gourmandise trouveront que (( nous ne disons rien ici de trop, et c'est à eux seuls (( que ce chapitre s'adresse. »
On trouve ensuite dans ce Manuel des recommandations judicieuses sur le choix des convives, sur le soin de réunir ceux qui peuvent se convenir, sur l'ordre d'entrée dans la salle du festin, l'amphitryon en tête, sur l'empressement que doit mettre chaque convive à s'asseoir à la place où son nom est inscrit.
« après avoir, par un benedicite mental, attiré la bé- « nédiction du ciel sur son assiette. » Puis, sur l'art de découper les viandes pour suppléer l'ancien office d'écuyer tranchant tombé malheureusement en désuétude, enfin sur la manière de servir les différentes sortes de vins. A cet égard on sera peut-être étonné de voir ce gourmand émérite faire peu de cas du vin de Champagne. <> Il n'est aucun vin, dit-il, (( qui convienne moins à l'estomac, et qui trouble (' plus désagréablement la digestion. » Nous mentionnerons encore une remarque très vraie. « Une « conversation animée pendant le repas n'est pas « moins salutaire qu'agréable ; elle favorise et accé- « 1ère la^ digestion, comme elle entretient la joie du « cœur et la sérénité de l'àme.... le meilleur repas « pris en silence ne saurait faire du bien au corps ni « à l'esprit. » Citons enfin ce passage : « L'ordre et << l'économie sont les deux principales sources de la « magnificence, elle ne saurait exister sans eux... « Avec ces deux vertus, une fortune modique peut « défrayer une table splendide, sans elles un million- « naire ne sera dans tous les instans de sa vie qu'un « riche malaisé. » En réponse à ces sages préceptes, un chansonnier mit ce couplet dans une chanson sur le refrain populaire : change z-'iuoi cette tête.
Diogène moderne, Un fou que chacun berne, Croit tenir la lanterne Et tranche du Caton.
Contre la raillerie, Sa cervelle aguerrie
Affiche la folie
Et prêche la raison.
Changez-moi cette tôte, Cette grimaude tête ; Changez-moi cette tête, Tête de hérisson.
Avant son luxe de table, Grimodde La Reynière en avait eu un autre qui paraissait excessif, d'autant plus qu'il était nouveau en France. Ses écuries ornées comme de riches salons, avec tentures, marbres et dorures, offraient à ses visiteurs la vue de magnifiques chevaux de race mangeant dans des mangeoires d'argent.
Grimod de La Reynière eût été agréable de sa personne sans une difformité singulière qu'il cherchait vainement à dissimuler. 11 était né avec des mains sans doigts, n'ayant que des appendices dans la forme des palmipèdes. On y avait remédié par un ingénieux mécanisme en acier recouvert de gants et dont il était parvenu à se servir avec tant d'adresse qu'il tua dans un duel au pistolet un militaire qui lui avait cherché querelle dans une foule.
Ce duel rappelle une anecdote concernant l'un des Grimod et qu'on a attribuée tantôt au père, tantôt au fils — car on les confond quelquefois — mais qui appartient certainement à Grimod le fils et qui s'explique par son caractère original. Dans un moment où la mode pour les hommes était de porter les cheveux, vrais ou faux, relevés en hauteur au-dessus de la tête, Grimod se fit faire un toupet d'une élévation extraordinaire.
Or il arriva qu'un soir, à l'Opéra, un homme de petite taille placé derrière lui murmurait contre cet édifice capillaire qui lui cachait le spectacle. Grimod le laissait dire et ne bougeait pas. Le petit homme, enhardi par ce mutisme, introduit un doigt dans le toupet, puis deux doigts, puis trois, et finit par y pratiquer une fenêtre qui lui permit de voir la scène. Pendant tout ce temps, Grimod n'avait pas bougé; mais à la fin du spectacle, il se lève, arrête le monsieur qui s'apprêtait à sortir, et lui présentant un petit peigne de poche, il lui dit : « Monsieur, je me suis « prêté à ce que vous avez voulu pour ne pas nuire « à votre plaisir ; vous aurez sans doute égard au « mien, et comme je vais souper en ville, vous vou- « drez bien réparer le désordre que vous avez fait « dans ma coiffure, autrement je serais obligé de « vous en demander raison. — A Dieu ne plaise, ré- « pondit l'autre, que je me batte avec un homme « aussi complaisant! » Prenant donc le peigne, il arrangea les cheveux de Grimod le mieux qu'il put, et l'affaire en resta là.
Malgré sa passion dominante pour la table et malgré sa difformité, Grimod fut amoureux. A cet égard, sa gourmandise n'était peut-être pas son moindre obstacle. Il n'est pas impossible qu'un gourmand ait le cœur sensible, mais une femme ne saurait accepter un partage qui blesse sa fierté. Il avait été dans sa première jeunesse fort épris d'une de ses cousines qu'il voulait épouser. Ses parents s'y étaient opposés, ce qui l'avait entraîné à chercher ailleurs des consola-
tions. Il aimait le théâtre ; il aima les comédiennes, les courtisa longtemps et finit par épouser une actrice de province. Cela mit le comble au mécontentement de ses parents, déjà mortifiés de l'avoir vu successivement avocat plaidant, puis journaliste, puis épicier à Lyon et déclarant publiquement qu'il y était contraint par leur avarice à son égard. Du reste, Grimod montra du talent et de l'intelligence dans ces trois professions. Il eut le talent plus rare d'échapper à la faux révolutionnaire et même d'y soustraire les auteurs de ses jours. Mais, après la tourmente, leur fortune se trouva très réduite. C'est alors que Grimod écrivait ces sages préceptes d'ordre et d'économie que nous avons vus plus haut.
Sous la Restauration il transporta le théâtre de ses agapes gastronomiques au château de Villers-sur- Orge. On y menait joyeuse vie. L'amphitryon disait tout d'abord : « La consigne est de rire, » et il fallait être préparé à subir de bonne grâce les mille folies et les mystifications que son esprit bouffon lui suggérait (1). Ses plaisanteries n'étaient pas toujours de très bon goût, mais la gaîté et la belle humeur faisaient tout passer. Un curieux possède une lettre d'invitation imprimée sous forme d'affiche et où on lit ceci : « Vous êtes prié d'assister au souper-collation « de M. Alexandre-Balthasar-Laurent Grimod de la (( Reynière, écuyer, avocat au Parlement, membre de
{\) On lui a emprunté les farces du Nouveau Pourcenugnac, du Suurd ou l'auberge pleine et de M. Deschalumeaux.
« l'Académie des Arcades de Rome, associé libre du « Musée de Paris et rédacteur de la partie dramatique « du Journal de Neufchatel ; qui se fera à son do- « micile, rue des Champs-Elysées... On fera son pos- « sible pour vous recevoir selon vos mérites, et, « sans se flatter encore que vous soyez pleinement « satisfait, on ose vous assurer dès aujourd'hui que « du côté de l'huile et du cochon, vous n'aurez rien « à désirer. On s'assemblera à neuf heures et demie « pour souper à dix. Vous êtes instamment supplié « de n'amener ni chiens ni valets, le service devant ({ être fait par des servantes ad hoc. »
Très despote dans la conduite de sa table et des autres divertissements auxquels il présidait, Grimod était cependant, au dire de ses contemporains, d'une extrême politesse, très dévoué à ses amis, et l'on cite de lui des traits de générosité. Son portrait a été gravé au physionotrace avec ces vers en bas :
Gai, vif, original et même un peu bizarre, Il censura nos mœurs dans ses piquants écrits, Et de ses soins jamais son cœur ne fut avare Pour sauver l'innocence et servir ses amis.
Grimod de La Reynière était de cette race d'hommes privilégiés qui supportent vaillamment les jouissances multipliées de la table. Il attribuait à la médecine Leroy, dont il faisait usage, son parfait état de santé et son excellent appétit qu'il conserva jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans où il mourut, en 1838.
Grimod appelé un jour chez le ministre de la Police
Fouché, à raison de quelques propos qu'on lui attribuait, dit au ministre : « Monseigneur, personne plus « que moi n'admire notre grand Empereur ; mais « peut-être me sera-t-il permis de déplorer l'emploi « que Sa Majesté fait de son génie. — Gomment! que voulez-vous dire? — Oui, monseigneur, s'il l'avait appliqué aux progrès de la cuisine, qui sait à quel degré de perfection on serait arrivé !
Deux oncles de Grimod de La Reynière, frères de son père et intéressés comme lui dans les Fermes et dans les Postes, portaient les noms de Grimod du Fort, seigneur d'Orsay, et Grimod de Beauregard, seigneur de Glichy. Ce dernier, qui était fort riche, laissa, en 17oo, tout son bien, suivant d'Argenson, 100,000 livres seulement, suivant le duc de Luynes, aux prêtres de Saint-Eustacbe pour bâtir le portail de leur paroisse. Malheureusement, on ne comprenait pas alors la beauté des édifices gothiques ou de transition ; un portail aux lourdes colonnes fut plaqué au devant de la magnifique Église ainsi défigurée par le plus choquant anachronisme.
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JOSEPH DE LABOPiDE
EUX financiers du même nom — sans être parents — attiraient l'attention en même temps par leur opulence : Jean-Benjamin de La Borde, 1^^ valet de chambre du roi Louis XV, gouverneur du Louvre et fermier général après son père ; et Jean- Joseph de Laborde, banquier de la Cour, et qui fut aussi fermier général. Un sort commun les réunit en quelque sorte dans la mort, car ils périrent l'un et l'autre sur l'échafaud en 1794. Jean-Joseph de Laborde, né à laca, en 1724, d'une famille établie en Espagne mais originaire du Béarn, revint très jeune dans sa première patrie, et se voua à la carrière commerciale où son intelligence et son activité lui acquirent en peu de temps une grande fortune. Les relations qu'il avait conservées avec l'Espagne et sa réputation d'habileté le désignèrent pour négocier un emprunt considérable que Louis XV engagé dans la guerre de sept ans demandait au roi
d'Espagne. Le succès de cette négociation lui valut le titre de banquier de la Cour après Paris de Montmartel. Il parvint non sans peine, dans ce temps de pénurie financière, à assurer les services de la guerre et des affaires étrangères, c'est-à-dire un roulement de 75 millions. Le duc de Ghoiseul, appréciant ses talents, se déclara son protecteur et son ami. On le força d'accepter en 17S9 une place de fermier général, ainsi qu'il le rapporte dans ses mémoires dont quelques fragments seulement ont été publiés.
On y trouve le motif de son peu d'empressement à accepter une place qui pouvait rapporter 100,000 écus par an. Laborde regardait la profession de commerçant comme très supérieure à celle de financier, a J'ai « toujours conservé, écrivait-il dans ses mémoires, « l'attachement le plus décidé pour le commerce ; « c'est l'état d'un vrai citoyen. Un négociant, qui « opère en grand, fait mouvoir tous les différents (c ordres de l'Etat en leur faisant recueillir le fruit de « son travail : l'agriculture, les manufactures, les « artistes, les ouvriers en tous genres, tout se ressent « des opérations d'un négociant. J'ai eu jusqu'à vingt « navires à la pêche en x\mérique, aux Indes orien- « taies, aux Indes occidentales et en Guinée. Combien « de personnes occupées, combien d'argent répandu, « qui soulage le peuple et le gentilhomme en leur « procurant un débouché avantageux de leurs pro- « duits ! » Il est clair que Laborde ne parlait ici que du grand commerce, et du négociant que l'abbé Coyer dans sa Noblesse commerçante, caractérise ainsi:
« Un négociant qui a bien saisi et pratiqué toute la « science du commerce connaît la disposition des « mers, des côtes et des provinces, la longueur et la « brièveté des trajets, les dangers des routes, les be- « soins et les intérêts nationaux, les mœurs et les « coutumes des peuples, les productions locales... la « valeur des monnaies respectives, les variations du « change, les ressorts du crédit public et la juste « mesure de la circulation de l'or dans les veines de « l'Etat. Cet homme ne respire que pour s'appliquer, c( méditer, combiner. » Le commerce ainsi entendu étant, au point de vue de l'intérêt public, une des sources de l'abondance et de la prospérité, on comprend que certaines nations l'aient tenu en grandi honneur. Les familles patriciennes de Florence et de Venise avaient eu le commerce pour point de départ, et l'aristocratie d'Angleterre n'a jamais dédaigné de s'occuper d'affaires commerciales. Quant aux affaires de banque, voici ce qu'en disait Duclos dans ses Considérations sur les mœurs : « La fortune de finance « n'est que le résultat d'un jeu mêlé d'adresse et de « hasard... mais, chose singulière! les hommes ti- « rent plus de vanité de leur bonheur que de leurs « travaux. » En fait, à tort ou à raison, les banquiers ont pris une importance que les plus grands commerçants ne peuvent atteindre (1).
(I) Mercier écrivait en 1783 : « Les banquiers sont les dominateurs de
« la France ; ils font venir et disparaître l'argent Magiciens dan-
€ gereux, cosmopolites hardis, quelle sera la suite de ce jeu souple et « effrayant qui rend l'or semblable au vif argent, et peut dissoudre la
Joseph, de Laborde était donc, chose rare, fermier^ général malgré lui. Nous remarquons dans ses mémoires les paroles suivantes adressées à ses fils : « Vous n'avez de reconnaissance à conserver sur « cette malheureuse époque que pour M. le Duc de « Choiseul. Vous lui en devez également pour la « place de lieutenant de police qu'il demanda au roi « pour M. de Sartine à ma sollicitation. Il ne l'avait « jamais vu et ne le connaissait point; il mit à cette « affaire toutes les grâces de l'amitié. » Le sentiment de la reconnaissance est une rare vertu qui en comporte d'autres, car elle n'appartient qu'aux nobles cœurs. Marmontel, en parlant de Laborde dans ses mémoires, nous le montre « sans orgueil, sans jac- « tance, avec une égalité d'âme d'autant plus estima- « ble qu'il est bien difficile d'être aussi fortuné sans u un peu d'étourdissement. De combien de faveurs « le ciel l'avait comblé ! Une grande opulence, une « réputation universelle de droiture et de loyauté, la (( confiance de l'Europe, un crédit sans bornes... »
Pour donner une idée de l'étendue de ses relations, nous citerons un fait que nous tenons de M. Marmier, de l'Académie Française, qui le tenait lui-même du Chancelier Pasquier. Laborde avait fait embrasser à ses quatre fils la carrière de la Marine. L'ainé étant venu s'embarquer au Havre fut, delà part des jeunes
« fortune des Etats en un tour de main ? » Louis XV estimait beaucoup le commerce. Il avait décidé que des épées de noblesse seraient données chaque année à deux commerçants qui se signaleraient par de belles entreprises ou de grands actes de bienfaisance.
officiers du même bord, en butte à ces vexations qui, sous le nom de brimades, ont été longtemps, comme à l'Ecole de Saint-Gyr, le baptême militaire des nouveaux venus. Il en résulta un duel, puis un second duel ; et un troisième allait suivre, quand le commandant du navire, le capitaine Durantin, intervint et déclara que si l'on recommençait, ce serait à lui qu'on aurait affaire. Tout rentra dans l'ordre, et le navire partit pour un voyage de long cours. Dans le premier port où on relâcha, le capitaine Durantin vit venir à lui le plus riche négociant de la ville qui lui dit : « J'ai l'honneur d'être le correspondant de M. de « Laborde ; il m'a recommandé de vous recevoir « comme je le recevrais lui-même. Veuillez donc, (( capitaine, me faire la grâce de me suivre dans ma « demeure, et de considérer tout ce que je possède « comme vous appartenant ; disposez-en à votre gré, « ainsi que de votre serviteur. » Pendant tout le cours de son voyage, dans toutes les parties du monde, dans chaque port où il s'arrêta, le capitaine Durantin Irouva le même accueil préparé par les soins d'un père reconnaissant.
Au milieu de la considération méritée que Laborde avait acquise, une voix discordante se fit entendre. Dans un article de V Espion Anglais, on le représenta comme un vieil avare incapable d'une bonne action. Mais nous voyons ailleurs que le médecin Bordeu avait placé chez lui 80,000 livres en viager, qu'il était mort quelques semaines après, et que Laborde renvoya aux héritiers les 80,000 livres. Ce trait n'est
pas d'un avare ! Très généreux au contraire, il faisait beaucoup de bien autour de lui, dans ses terres, et donnait régulièrement 24,000 livres chaque année aux pauvres de Paris. Sa bourse était ouverte pour ainsi dire à tout le monde. Un seigneur de la Cour fort désordonné vint un jour le trouver et lui dit : « Monsieur de Laborde, vous serez peut-être étonné « que, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, je « vienne vous prier de me prêter 100 louis ? — Mon- « sieur, répond Laborde en riant, vous serez encore « plus étonné que, vous connaissant, je vous les « prête ! »
Après la disgrâce du duc de Ghoiseul, il résolut de se retirer des affaires. Il garda cependant six vaisseaux pour transporter les produits des immenses habitations qu'il possédait à Saint-Domingue et qui représentaient un revenu de 600,000 livres ; ces mêmes vaisseaux emportaient ensuite comme fret de retour des pierres de taille numérotées qui servirent à construire les premières maisons en pierres qu'on eût encore vues dans cette colonie. Laborde savait dépenser magnifiquement son immense fortune ; il protégeait généreusement les artistes et les faisait profiter de la passion qu'il avait de bâtir, car, suivant le mot trivial mais juste d'un maçon législateur (1), « quand le bâtiment va, tout va. » Le nombre des belles habitations qu'il fit construire en tout ou en partie, sur différents points de la France, est à peine croyable. • Nous citerons
(1) M. Nadaud, en 1848.
notamment les châteaux de Saint-Ouen et de Saint- Leu, celui de La Ferté-Vidame, où il reçut, en 1781, l'Empereur Joseph. II, puis Méréville en Beauce, célèbre par ses jardins.
Le château de Méréville, autrefois Mérinville, était au XF siècle le siège d'une vicomte qui s'étendait sur une vingtaine de paroisses. Ce château, flanqué de quatre grosses tours, avait soutenu des sièges, et avait été pris d'assaut par Louis le Gros (1). Laborde le transforma, en ajoutant à l'extérieur de ce manoir féodal une ornementation empruntée à l'époque moins sévère de la renaissance ; et en disposant l'intérieur pour une vie large, libérale et conforme à ses goûts artistiques dont témoignaient les marbres, les bronzes, les bois précieux, les statues, les tableaux qu'il y avait réunis avec une véritable prodigalité. Le parc de Méréville ne le cédait en beauté et en variété à aucun parc de l'Angleterre ; il avait été dessiné par le peintre Hubert-Robert qui avait su y ménager ces oppositions de rochers énormes, de ruines, de masses de verdure et de riantes perspectives que l'on retrouve dans ses tableaux. Laborde s'était proposé de convertir en petite Suisse une plaine monotone delà Beauce.
(1) Le château et la terre de Méréville furent possédés successivement au xn* siècle par la maison de Ligneris du pays Chartram ; par celle de Reilhac du xm® au xvie ; enfin depuis 1364 par celle de Des Montiers' alliée aux Reilhac et qui ajouta à son nom l'ancien nom de Mérinville. On remarque, dans la suite des possesseurs de Méréville, Pierre de Reilhac, marié à Marguerite de Chabot, fille du comte de Jarnac. Cette terre devint sous la Restauration la propriété du comte de Saint-Roman, pair d<! France; depuis 1866 elle appartient à M. Mackenzie.
Il fallut donc au prix d'énormes dépenses creuser des vallées, construire des montagnes ; toute la population des environs fut employée à ces prodigieux terrassements. Une jolie rivière, La Suine, habilement dirigée, formait ici un lac limpide, plus loin des cascades, des eaux jaillissantes, et répandait partout la fraîclieur. Sur un monticule se trouvait un temple qui subsiste encore et dont les colonnes de marbre sont admirées des architectes pour l'élégance des proportions et le fini du travail. Sur un autre sommet s'élevait une colonne de 40 mètres en marbre bleu turquin, munie d'un escalier intérieur comme un phare, et du haut de laquelle la vue s'étendait sur une immense étendue de pays. Sur la base de cette colonne une inscription rappelait comment deux fils de Laborde étaient morts tragiquement en se dévouant l'un pour l'autre, pendant l'expédition de La Pey rouse. M^^ de Genlis entendit alors quelqu'un dire méchamment, ou étourdiment, au malheureux père : « cette (( colonne fait là un très bon effet. » C'est au sujet de Méréville qu'un poète écrivait :
Ici, Laborde au fruit de ses utiles veilles
Donnait un emploi généreux :
Ainsi, par bienfaisance il créait des merveilles, Et par amour des arts il faisait des heureux.
La Ferté-Vidame, reconstruit par Laborde, avait aussi ses splendeurs. Mais le roi ayant désiré l'avoir pour le duc de Penthièvre, Laborde le lui céda et acheta Méréville. C'est pour la Ferté-Vidame qu'il avait commandé à Joseph Vernet huit panneaux de
neuf pieds de haut sur six de large. Il les lui payait 50,000 écus, mais sous la condition qu'on ne les exposerait pas ; cela lui attira les foudres de Diderot, grand ami de Vernet, et, entre autres aménités, la qualification d'apprenti amateur et de moderne Miclas. Laborde consentit enfin à laisser exposer les panneaux de Vernet au Salon de 1770, et l'artiste n'eut pas lieu de s'en applaudir, car il essuya des critiques qui ne manquaient pas de justesse. Un critique d'art, Daudé de Jossan, qui écrivait dans la manière de Diderot, prenait ainsi Vernet à partie : « Tout célèbre que vous êtes, je vous dirai par où « vous péchez. Vos figures sont presque toujours les « mêmes dans vos grands tableaux. C'est une mono- « tonie très fréquente d'attitudes et de situations. « Vous vous perdez quand vous traitez de petits « sujets ; vos paysages sont sans âme et sans vérité, « vos arbres n'ont ni tons ni nuances ; avec cela, il « faut finir par vous admirer. »
Une lettre d'Horace Walpole donnera un aperçu du luxe de Laborde à Paris. Il écrivait, en 1765, à la comtesse de Suflfolk : « Hier, j'ai dîné chez Laborde, « le grand banquier de la Cour. Mon Dieu ! madame, « combien toutes nos maisons de Londres paraissent « petites et misérables auprès de celle-là ! D'abord, « il vous faut avoir un jardin, aussi grand que la « moitié du Mail, puis quatorze croisées, dont cha- « cune soit aussi grande que l'autre moitié et qui ait « vue sur ce jardin ; chaque croisée ne doit former « que huit panneaux de glace. Ensuite doivent se
« trouver une première et une seconde antichambre, « dans lesquelles il n'y ait rien que des laquais fort « mal tenus : à côté doit être le grand cabinet tendu « en damas rouge encadré d'or, et couvert de huit « grands tableaux fort mauvais, qui auront coûté « 4,000 louis, je ne puis pas vous les passer à un « sou meilleur marché : sous ces peintures, pour « donner à toat cela des apparences de légèreté, il c( faudra placer des bas-reliefs en marbre ; on devra « y mettre aussi de grandes armofr^^ en écaille et or « moulu incrustées de médailles. Alors, il vous faudra « passer dans le petit cabinet, puis dans la grande « salle, puis dans la salle de billard et dans la salle « à manger; dans toutes les pièces devront être « suspendus des lustres en cristal avec des glaces « depuis le haut jusqu'en bas : ensuite on les rem- « plira, plus qu'elles n'en peuvent contenir, de tables « en granit, d'urnes en porphyre, de bronzes, de « statues, de vases, et Dieu et le Diable savent de « quoi encore (1). De peur que toutes ces magnifi- « cences ne vous mènent à votre ruine, M"'" de « Gramont vous aura donné ceci, et M°^^ de Marsan « cela. Pour peu que vous rencontriez une personne « de goût pour vous diriger, votre salle à manger « sera ornée de grands sujets de chasse dans des « cadres d"or de toutes les couleurs, et, comme couce ronnement de l'un d'eux, vous mettrez un chien
(i) On voit, dans le livre journal de Lazare Duvaiix, le nom de M. de Laborde de Rayonne inscrit pour un service de porcelaine comprenant notamment six douzaines d'assiettes à rubans à 60 livres l'assiette.
« d'arrêt faisant lever une perdrix de bois qui « s'envolera un peu plus loin sur le lambris. Pour h chauffer et éclairer ce palais, vous ne dépenserez « pas moins de 28,000 livres par an, en bois et en « chandelles, La maîtresse de cette fête des Mille et « une Nuits est fort jolie, et Laborde en est tellement « épris qu'il s'assied à table à côté d'elle, et qu'il « l'appelle sa guenon, sa houle, ou je ne sais quoi « encore. » M"^*^ de Laborde était fille d"un riche banquier hollandais nommmé Nettine (1). Greuze, dans son tableau Yheureuse mère, a reproduit les traits de M°^^ de Laborde, et s'est inspiré des scènes de tendresse dont il avait été témoin dans cet intérieur si uni.
L'activité de Laborde, toujours en mouvement, lui avait fait concevoir et même commencer à Paris des travaux gigantesques. C'est ainsi qu'en 1770, il construisit trois grands hôtels (2) et créa tout un quartier sur une partie d'un grand jardin dépendant de son hôtel de la rue Grange-Batelière qu'il avait acheté de Bouret, lors du dérangement des affaires de ce financier ; c'est à cet hôtel que s'appliquait la tirade sarcastique de Walpole. Mais les vastes projets de Laborde furent brusquement interrompus par la
(1) Une des sœurs de M"^' de Laborde devint la seconde femme de La Live de Jully, introducteur des ambassadeurs, collectionneur distingué dobjets d'art, fils de La Live de Bellegarde et frère de La Live d'Epinay dont nous avons parlé.
(2) fJans la rue û' Artois, aujourd'hui rue Lafitte; elle s'est aussi appelée rue Cérutti. Les terrains de Laborde s'étendaient jusqu'à la rue du Montblanc, aujourd'hui rue de la Chaussée d'Antin.
Révolution, et l'échafaud termina cette brillante existence le 18 avril 1794. Quand on vint pour arrêter Laborde à Méré ville où il s'était retiré, les paysans accoururent en foule pour le défendre, mais il les calma et leur dit qu'il n'avait rien à craindre, n'ayant rien à se reprocher. Cette démonstration populaire en sa faveur ne fit que hâter sa perte ; on se dépêcha de l'exécuter, et il fut le premier qui paya de sa tête le crime d'avoir été fermier général.
Laborde avait deux filles : Tune fut duchesse des Gars ; l'autre avait épousé M. Charles de Noailles et fut la mère de la vicomtesse de Noailles (mariée à son cousin), femme remarquable par sa grâce et sa distinction. Nous avons parlé des deux fils que Laborde avait perdus sur mer ; son fils aîné, qu'on appelait Laborde de Méré ville, avait quitté la marine après la guerre d'Amérique où il s'était distingué. Nommé député à l'Assemblée constituante, il s'y fit remarquer dans les questions de finances ; on lui attribue la première idée de la Banque de France. 11 s'était rangé dans l'opinion dite libérale ; il n'en fut pas moins obligé de se réfugier à Londres quand les Jacobins devinrent les maîtres. Il emportait avec lui une précieuse collection de tableaux qu'il n'avait pu payer qu'en vendant ses propriétés à son père pour * une somme de 1,200,000 francs. Ce fait fut incriminé dans le procès de Joseph de Laborde qu'on accusa d'avoir ainsi favorisé l'émigration de son fils. Laborde de Méréville mourut à Londres en 1801.
Un quatrième fils de Joseph de Laborde, Alexandre,
quelque temps avant la Révolution, avait pris du service en Autriche, sur l'invitation de l'Empereur qui se souvenait de la royale hospitalité de La Ferté- Vidame. Mais, dès qu'il le put honorablement, il quitta l'Autriche devenue notre ennemie et se consacra à la littérature et à la politique. On distingue, parmi ses ouvrages : la Description des nouveaux Jardins de la France et de ses anciens châteaux (1), et le Voyage pittoresque en Espagne. Il fut le père du marquis Léon de Laborde (2), érudit aimable, écrivain laborieux, mort il y a quelques années, directeur général des archives.
(1) Publié de 1808 à 1815 avec 130 vues et dessins de jardins, par Ch. Bourgeois. La majeure partie de cet ouvrage est consacrée à Méréville.
(2) Le titre héréditaire de marquis avait été conféré à Joseph de Laborde à la demande de l'Empereur après sa visite à La Ferté-Vidame.
JEAN-BEi\JAMIN DE LA BORDE
^^iEAN Benjamin de La Borde, que l'on distingue de son homonyme en ajoutant:
l'auteur des chansons, était né à Paris en 1734 d'une famille originaire de Bordeaux. Son père, Jean-François de La Borde avait été député de cette ville au Conseil du Commerce, et était devenu ensuite fermier général ; il avait eu quinze enfants successivement réduits à cinq, et il laissa à chacun des survivants une fortune considérable. Jean-Benjamin de La Borde ayant obtenu l'emploi de premier valet de chambre du roi Louis XV, ins pira à ce Prince une grande amitié, parles agréments de son esprit et la franchise de son caractère. Le roi le nomma gouverneur du Louvre. La Borde était passionné pour l'étude ; il n"y avait aucune science qui lui fût étrangère, et les arts étaient pour lui l'objet d'un véritable culte ; il avait même acquis en musique des connaissances distinguées pour le temps où il vivait. Cependant ces diverses occupations ne l'empêchèrent pas de se livrer aux écarts d'une fougueuse
278 LES FINANCIERS d'AUTREEOIS
jeunesse ; une affaire d'honneur l'ayant forcé de s'éloigner pour quelque temps, il en profita pour visiter la Suisse et l'Italie où il recueillit des matériaux historiques dont il fit usage plus tard. Quand il revint il retrouva la faveur royale qa'il conserva jusqu'à la mort de Louis XV. Disgracié momentanément par le nouveau roi, il vit qu'il était temps de changer de conduite. Il obtint une place de fermier général, et se maria.
Il ambitionna alors la double réputation d'écrivain et de compositeur. Sa fortune lui permit de donner à ses nombreux écrits un luxe d'ornements gravés qui en rehausse beaucoup le mérite. Tel est son Essai sur la musique ancienne et moderne (1) ouvrage dont les musiciens actuels n'estiment que les gravures, bien qu'on lui ait fait beaucoup d'emprunts tout en le dénigrant. Tel est encore son recueil de chansons qui est toujours très recherché à cause des gravures de Moreau et d'après Le Bouteux, Le Barbier et Saint-Quentin dont il est orné. Il parut sous ce titre : Choix de chansons mises en musique par M. de La Borde et dédiées à Madame la Dauphine. Paris, 1773, en 4 vol. gr. in-8°. Au-dessous des armes de la Dauphine, La Borde avait écrit ces vers :
Digne appui des beaux arts que vous unisses tous, A vous plaire un moment mes chants n'osent prétendre; S'ils peuvent me sembler moins indignes de vous, C'est lorsque votre voix daigne les faire entendre.
(1) Paris, 1780, 4 vol. in-4.
Un portrait en médaillon de la Dauphine se trouve au frontispice du IP vol. des chansons.
La Borde composa un grand nombre d'opéras tant pour r Opéra Comique que pou r la Comédie Italienne(i ) ; le premier en date est de 1747; La Borde n'avait alors que quatorze ans. Parmi ses productions d'un autre genre, nous citerons des tableaux historiques sur la Suisse, l'Italie et la France, ouvrages considérables pour lesquels il eut divers collaborateurs et qui comprenaient seize ou dix-huit vol. gr. in-folio accompagnés de cartes très bien exécutées (2). La Borde devait être persuadé du mérite de. ses ouvrages car les complaisants no lui marchandaient pas les louanges. Voltaire, écrivant à Bouret (Août 1768), termine ainsi sa letlre : «Je vous supplie « dédire à M. de Laborde combien je lui suis attaché, « et combien mon cœur est plein de ses bontés. Si
(1) Il fit jouer successivement : La Chercheuse d'oiseau, en I7i8; Le Rossignol^ en 1731 ; Gilles, garçon peintre, en 1738; .4 madis (parodie), en 1739 ; Les Bons Amis, en 1761 ; Annette et Liibin, de Marmontel, en 1762; Les trois Déesses rivales, en 1763 ; Le Dormeur ('veillé et V Amant perdu et retrouvé, en 1764; Faany, Tkétis et Pelée, les Amours de Gonesse et Zénis et Amalazie ^ballet donné à Fontainebleau devant la Cour le 2 novembre 1763); Le Revenant, La Mandragore., et LeCoup de fusil, en 1766 ; Alix et Alexis, Amphion, et Colette et Mathurin.en 1767; La Meunière de Gcntillij, et Candide en 1768 : Isméne et Isménias, de Laujon, Le Billet de mariage et Jeannot et Colin, en 1770 ; La Cinquantaine et le Chat perdu et retrouvé, en 1771 ; Adèle de Ponthieu et Le Projet en !772 ; quelques-unes de ces pièces ont servi depuis à d'autres compositeurs, tels que Lebrun et Nicolo.
(2) Le plus important de ces ouvrages est le Voyage pittoresque de la France, en 12 vol. gr. in-folio avec figures. Les exemplaires bien complets sont encore recherchés. Dans son Histoire de la mer du Sud, La Borde proposait le percement de l'Isthme de Nicaragua.
(I j'avais son portrait, il aurait une statue dans mon « petit salon. »
Avec tous les talents le destin l'a fait naître ; Il fait tous les plaisirs de la société ;
Il est né pour la liberté ; Mais il aima bien mieux son maître.
Ces vers qui constatent rattachement de La Borde pour le roi ont été inscrits au bas de son portrait en tête du I" volume de ses chansons. Dans une autre lettre de Voltaire à M^^^ Fel de l'Opéra qu'il appelle « très aimable rossignol, » on lit à la fin :« Vraiment (( vous faites à merveille de me parler de M. de La « Borde. Je sais que c'est un homme d'un vrai mérite « et nécessaire à l'Etat. Sono pochissimi i signori de (( cette espèce. »
Ce qui plaisait surtout à Voltaire, c'est que La Borde
venait de mettre en musique son opéra de Pandore.
Avant de conclure cette association, Voltaire écrivait
à l'académicien Chabanon, le 19 septembre 1766 :
(( Je vous avoue, mon très aimable confrère, que je
« croyais que M. de La Borde faisait de la musique
« comme un homme de cour. Je suis heureusement
« détrompé; j'ai été enchanté des morceaux que j'ai
« entendus. En vérité, vous devriez faire un opéra
<( pour lui ; vous le feriez mieux que moi. Je n'ai pas
<( l'intelligence de ce spectacle ; je ne connais point
« le goût de la nation ; il faut être à Paris pour faire
« un opéra. Vous auriez d'ailleurs le plaisir de tra-
(' vailler avec an homme aussi aimable que vous. Je
« vous exhorte de tout mon cœur à embellir la scène
« lyrique. Pandore éihit un beau sujet; mais il me « semble que je ne l'ai pas traité comme il faut,.. » Chabanon n'était pas poète lyrique ; mais il était bon musicien, et Voltaire voulait savoir ce qu'il pensait de la musique de La Borde ; sa réponse le rassura sans doute, car il livra son poème, et La Borde en écrivit la musique. Voltaire parlait sans cesse de cet opéra, et disait, en s'appuyant de l'avis de sa nièce ]yj[me Denis, qu'il y avait là des morceaux dignes de Rameau. Il ne paraît pas que Pandore ait été gravé ni même joué ailleurs qu'à Fernay ; il ne figure même pas dans la liste des compositions de La Borde donnée par Fétis et les autres musicologues. Cependant Voltaire, toujours avide d'occuper la scène, avait fait beaucoup de démarches pour faire accepter cet opéra à la cour. Il avait espéré (lettre au comte d'Argental du 31 juillet 17G9) que l'on monterait Pandore pour les fêtes du mariage de la Dauphine... c On veut (( jouer du Lulli ; c'est se moquer d'une princesse ('■ autrichienne élevée dans l'amour de la musique « italienne et de l'allemande ; il ne faut pas la faire « ])âiller pour sa bienvenue. On me dira peut-être « que La Borde la ferait bailler bien davantage : non, « je ne le crois pas. Sa musique m'a paru charmante, « et le spectacle serait magnifique. » Voltaire redoubla d'efiPorts pour faire jouer cet opéra lors des fêtes du mariage du comte d'Artois en 1773. Il écrivit au Maréchal de Richelieu, le o mai: « ... Je crois qu'il « (La Borde) mourra de douleur si mon héros ne fait " pas exécuter son spectacle aux fêtes de M"" la com-
282 LES FINANCIERS d'aL'TREFOIS
« tesse d* Artois ; et moi, je reprendrais peut-être un « peu de cette vie, si cette aventure pouvait me four- « nir une occasion de vous faire ma cour pendant « quelques jours. » Après le maréchal, Voltaire attaqua le plus galamment du monde la comtesse DuBarry (20 juin 1773) : « Monsieur de La Borde « m'a dit que vous lui aviez ordonné de m'embras- « ser des deux côtés de votre part.
Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie ; Quel passeport vous daignez m'envoyer !
Deux ! C'est trop d'un, adorable Egérie ; Je serais mort de plaisir au premier !
« Il m'a montré votre portrait ; ne vous offensez « pas, madame, si j'ai pris la liberté de lui rendre les « deux baisers.
Vous ne pouvez empêcher cet hommage, Faible tribut de quiconque a des yeux : C'est aux mortels d'adorer votre image; L'original était fait pour les Dieux.
« J'ai entendu plusieurs morceaux de La Pandore « de M. de La Borde ; il m'ont paru bien dignes de « votre protection. La faveur donnée aux véritables « beaux-arts est la seule chose qui puisse augmenter « l'éclat dont vous brillez. . . Daignez agi^éer, Madame, « le profond respect d'un vieux solitaire dont lo cœur " n'a presque plus d'autre sentiment que celui de la « reconnaissance (1). » Cette jolie lettre resta sans
(1) Cette lettre avait été imprimée avec quelques variantes où l'adulation était encore plus accentuée. L'éditeur des œuvres de Voltaire a choisi naturellement le texte le moins fâcheux pour son philosophe. Il faut encore savoir gré à M. Beuchot de n'avoir pas supprimé ce curieux document.
effet ; et, de son côté, le premier valet de chambre, malgré l'amitié du roi, ne put rien obtenir. Décidément, la collaboration de Voltaire et de La Borde n'était pas heureuse. Et cependant ce dernier avait fait représenter à Paris beaucoup d'opéras dont nous avons donné la liste ; mais peut-être en avait-il fait les frais, ce qui n'était pas possible pour le théâtre de la Cour.
La Borde aimait beaucoup sa musique, et avouait naïvement qu'aucune autre ne lui faisait autant de plaisir, elle était cependant, suivant Félix, mal écrite et fort médiocre, à part quelques jolies chansons (1). Du reste, il ne négligeait rien pour soutenir sa réputation d'artiste, ce qui est toujours facile à un homme riche. Très large dans ses dépenses en général, il était particulièrement généreux pour les artistes dont il recherchait l'approbation. Dans sa belle maison de la rue de Richelieu (n° 10), il réunissait très souvent les virtuoses de son temps, et se livrait avec eux à sa passion pour la musique. D'après Bachaumont, La Borde partageait avec le prince de Soubise et sans doute avec d'autres l'amitié de la célèbre Guimard, première danseuse de l'Opéra, il dirigeait les brillants spectactes qu'elle donnait dans une belle maison qu'elle possédait à Pantin. Il avait mis en musique pour elle les proverbes dramatiques de Carmontelle.
(1) On cite : le Déclin du jour; l'Heureuse Plainte; V Amour frère quêteur.
La Borde menait de front ses entreprises artistiques ou littéraires, ses prodigalités en tout genre, et des spéculations hardies qui faillirent plusieurs fois le ruiner. « Plus j'ai d'affaires, disait-il, et plus je suis « à mon aise. Je me suis couché plusieurs fois, (( n'ayant rien pour payer le montant énorme des (( billets qui devaient m' être présentés le lendemain ; « il me venait, avant de m'endormir, ou même pen- « dant mon sommeil, une idée qui me frappait ; je « sortais le lendemain de grand matin, et mes billets « se trouvaient acquittés dans le jour. » L'heureux homme, qui payait ses billets avec une idée !l\ ne put cependant soutenir le choc de la Révolution, et il se trouva alors à peu près ruiné. Pour comble, dans les désordres qui accompagnèrent la journée du 10 août, sa maison fut pillée et incendiée. 11 regrettait surtout, dans ce désastre, la perte de ses manuscrits littéraires et de plusieurs partitions non gravées : La Pandore de Voltaire était sans doute de ce nombre.
La Borde se retira en Normandie pour y vivre avec économie loin de la tourmente ; il échappa ainsi aux premières exécutions qui frappèrent ses anciens collègues ; mais sa retraite ayant été découverte, il futarrêté, ramené à Paris et jeté en prison. Fort deson innocence, il négligea deux fois de sauver sa vie : l'officier porteur de l'ordre d'arrestation offrit de le laisser évader, et il refusa ; il eut en outre l'imprudence de presser sonjugement, malgré les conseils de ses amis, et il périt sur l'échafaud le 23 juillet 1794, cinq jours avant la chute de Robespierre. Pendant que l'hydre
révolutionnaire dévorait sa proie, le fils de la victime était à la frontière, dans les rangs de l'armée, pour défendre ,1a patrie. On trouva, dans les papiers de La Borde, quantité de bons sur la cassette royale qui avaient été donnés par Louis XV à son affectionné valet de chambre. La Borde ne les avait jamais touchés avec ce désintéressement qui était le fond de sa nature large et généreuse. Peut-être aussi gardaitil quelque rancune au roi pour l'avoir vainement sollicité en faveur de l'infortuné Lally-Tollendal, accusé injustement de trahison.. La violence de caractère de ce général lui avait fait des ennemis implacables, et ce fut la vraie cause de la perte de Pondichéry où il fut mal obéi et mal secondé. Cependant, la clameur publique s'acharna contre lui, car notre nation est toujours disposée à voir dans ses défaites l'œuvre de la trahison. La raison d'Etat empêcha le roi de s'interposer et de détourner le cours de la justice. Voltaire dit à ce sujet : « Le duc de « Choiseul, ministre de la guerre et des affaires « étrangères, était généreux à l'excès, bienfaisant « et juste ; la hauteur de son âme était égale à la « grandeur de ses vues ; mais il eut le malheur « de céder aux clameurs de Paris... » La grand'chambre du Parlement condamna Lally-Tollendal à la peine capitale. Il était âgé de 68 ans. Les détails de son exécution montrèrent par des raffinements de cruauté que sa longue détention n'avait pas calmé la rage de ses ennemis ni la colère publique. Quelques jours avant son supplice, Lally-Tollendal se rappelant
les généreux efforts que La Borde avait faits pour le sauver, lui donna sa bague que celui-ci rendit plus tard au fils du général. On sait que ce jeune homme signala sa piété filiale par d'éloquentes suppliques et qu'il parvint à obtenir, sous Louis XVI, la révision du procès de son père et sa réhabilitation. L'un des premiers juges de Lally-Tollendal avait dit, au sujet de sa condamnation : « Il n'y a point de délit parti- « culier ; c'est sur l'ensemble de sa conduite qu'on a « assis le jugement. »
Pour ce qui concerne La Borde, si nous voulons connaître le simulacre de jugement qui le sacrifia, et avec lui, le même jour, son collègue Boutin et vingttrois autres victimes, la liste des condamnés du 4 thermidor nous répondra : « Convaincus de s'être « déclarés les ennemis du peuple, en participant aux a conspirations et complots formés dans la maison « d'arrêt du Luxembourg, en entretenant des intel- « ligences avec les ennemis de l'Etat, en participant « aux crimes du tyran et aux dilapidations des a fermiers géaéraux, en obtempérant aux ordres du « tyran de Prusse, en violant la souveraineté du « peuple, en employant de faux passeports ; (ils) « ont été exécutés le même jour. » Jean-Benjamin de Laborde est le dernier fermier général qui ait été guillotiné. Jean- Joseph de Laborde avait été le premier.
(deuxième série)
ous avons parcouru une galerie de portraits des financiers les plus en vue. Nous réunirons maintenant quelques fermiers généraux moins connus et sur lesquels nos
documents sont plus restreints.
CAMUZET, ancien notaire, fut nommé en 1748 à une place de fermier général devenue vacante. C'était la récompense d'une action généreuse. Lorsque M""" de Chateauroux fut renvoyée de Metz où le roi était tombé malade, elle revenait fort triste et très abandonnée. Camuzet alla spontanément lui porler une bourse de mille louis. M""' de Chateauroux en fut d'autant plus touchée et reconnaissante que l'état de sa fortune ne lui aurait pas permis de rendre cet argent, et qu'il y avait alors peu d'apparence que le
roi la reprît. Dès qu'elle fut rappelée, et dans le temps si court qui précéda sa mort, elle fit signer par le roi un bon en faveur de Camuzet pour la première place qui viendrait à vaquer dans les fermes.
SAINT-AMANT. Les fermiers généraux étaient
presque tous fort bien apparentés par leurs enfants ;
mais ce n'était pas sans essuyer parfois des déboires.
Nous en avons cité quelques exemples. En voici un
pour lequel nous laissons la parole à Saint-Simon. « Je
perdis (en 1704) un ami avec qui j'avois été élevé,
qui étoit un très galant homme, et qui promettoit
fort : c' étoit le fils unique du comte de Grignan, et
de cette M^^ de Grignan si adorée dans les lettres
de M""' de Sévigné, sa mère, dont cette éternelle
répétition est tout le défaut. Le comte de Grignan,
chevalier de l'ordre en 1688, s'étoit ruiné à com-
( mander en Provence, dont il étoit seul lieutenant
généra] . Ils marièrent donc leur fils à la fille d'un
fermier général fort riche. M"^ de Grignan, en la
présentant au monde, en faisoit ses excuses ; et
avec ses minauderies, en radoucissant ses petits
yeux, disoit qu'il falloit bien de temps en temps du
( fumier sur les meilleures terres. Elle se sa voit un
< gré infini de ce bon mot, qu'avec raison chacun
( trouva impertinent, quand on a fait un mariage, et
( le dire entre bas et haut devant sa belle-fille.
( Saint-Amant, son père, qui se prètoit à tout pour
payer leurs dettes, l'apprit enfin, et s'en trouva si
« offensé qu'il ferma le robinet. Sa pauvre fille n'en « fut pas mieux traitée ; mais cela ne dura pas long- « temps. Son mari, qui s'étoit fort distingué à la « bataille d'Hocbstedt, mourut au commencement (( d'octobre, à Thion ville ; on dit que ce fut de la « petite vérole. 11 avoit un régiment, étoit brigadier (i et sur le point d'avancer. Sa veuve, qui n'eut point « d'enfants, étoit une sainte, mais la plus triste et la a plus silencieuse que je vis jamais. Elle s'enferma « dans sa maison, où elle passa le reste de sa vie, « peut-être une vingtaine d'années, sans sortir que « pour aller à l'église et sans voir qui que ce fût. »
ROUSSEL. Fermier général, figurerait avec honneur dans les fastes de la curiosité, si le catalogue des estampes, tableaux, bronzes, porcelaines, etc., qui furent vendus après sa mort, en 1769, portait son nom entier au lieu d'une initiale. C'était un curieux sincère ; il avait été l'un des premiers actionnaires qui fondèrent la manufacture de porcelaine de Vincennes, dont les produits, sous le nom de Vieux Vincennes, sont si recherchés aujourd'hui. Sa vente se fit dans un hôtel qu'il possédait rue Neuve-des- Petits-Champs. 11 avait en outre la belle campagne de La Celle Saint-Cloud, dont, à vrai dire, il était devenu propriétaire un peu malgré lui. Cette propriété, qu'on appelait aussi le Petit-Château, était l'une des dix ou douze résidences de M""' de Pompadour. Elle avait dit plusieurs fois (en 17S0) qu'elle désirerait
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s'en défaire. Or le roi, chassant un jour du côté de Beauregard, maison de campagne que Roussel avait louée à trois cents pas de La Celle, demanda au jardinier si ses maîtres se plaisaient dans ce pays ? Le jardinier répondit qu'ils en étaient enchantés. « Eh « bien, dit le roi, Roussel devrait acheter le Petit- « C/m^^az^. » Pour un fermier général, cette parole valait un ordre, et M""" de Pompadour le fit presser tant et si bien qu'il se décida à acheter La Celle au prix de 174,000 livres. Roussel, en faisant cette acquisition, exprimait quelque appréhension des propos qu'on tiendrait dans le public en le voyant s'installer dans une maison qui avait eu l'honneur d'abriter le roi. W^^ de Pompadour lui répondit : « Faites comme « moi ; ne vous inquiétez pas de ce que l'on peut « dire. » En 1768, Roussel se trouva ruiné. Collé l'annonçait en termes assez modérés, bien que ses sœurs et un de ses cousins fussent au nombre des créanciers. « M. Roussel, dit Collé, était fermier gé- « néral depuis trente-deux ans... il faut qu'à bon « marché faire, il ait dilapidé douze millions dans ces « trente-deux années : voilà sûrement la plus forte « dissipation qui se soit encore vue. » On pensait que les créanciers seraient payés par une délégation sur la charge de Roussel qui venait de passer à M. Marchand, son beau- frère.
M. DE BOULLONGNE ou BOULOGNE, riche créole de la Guadeloupe, fermier général et liquidateur de la Compagnie des Indes, possédait un très important
cabinet de médailles auquel il avait consacré une maison entière, rue Saint-Honoré (n° 213), près de la place Vendôme. Son hôtel était rue du Bac (n^ 46), avec une dépendance sur la rue Saint-Dominique. Il protégeait les hommes de lettres, entre autres l'auteur dramatique Ravenot et le poète Piron, qui adressait de temps en temps des vers à M°^^ de Boullongne. Les vers de Piron n'étaient pas toujours assaisonnés de sel at tique. Voici néanmoins un fragment d'une épitre où on le voit quitter son ton habituel pour s'essayer au style du Madrigal.