ET NE POUVAIT S'ENDORMIR QU"UN LIVRE A LA MAIN
Vous vous plaignez, belle Uranie, Et ne vous plaignez pas pour rien :
C'est un grand mal que l'insomnie, Car le sommeil est un grand bien.
Or sans vous en apercevoir, Vous prolongez ce mal vous-même, Par la démangeaison extrême Que vous avez de tout savoir.
De tout savoir 1 et pourquoi faire ?
Qu'auriez-vous plus qu'auparavant? Quoi que sache leplus savant, Vous savez mieux : vous savez plaire.
Plus d'une qui, sur ce point, N'aura jamais, n'eut et n'a point L'honneur d'être votre pareille, Fière de ses simples attraits, Vit satisfaite à moins de frais, N'a d'autre souci qui l'éveille Que celui d'avoir le teint frais,
L'œil brillant, la bouche vermeille ; Et pour cela ne lit jamais, Dîne, soupe, se couche en paix.
Et dort sur l'une et l'autre oreille.
M. de Boullongne avait ramené de la Guadeloupe un fils qu'il avait eu d'une négresse et qui est devenu fameux sous le nom du chevalier de Saint-Georges. Il avait donné beaucoup de soins à son éducation ; mais la nature avait fait encore plus pour ce jeune mulâtre. D'une grande et belle taille, d'une force, d'une adresse et d'une agilité prodigieuses dans tous les exercices du corps, il avait acquis une supériorité incomparable à l'escrime, où on le surnommait Yini- 'ïnitahle ; de même à la course, à la danse, à dresser un cheval ou à patiner sur la glace, personne ne pouvait rivaliser avec lui de grâce et d'habileté. Excellent musicien, violoniste de premier ordre, il joignait à tous ces dons et talents un esprit vif et orné, un excellent ton et beaucoup d'amabilité. Aussi eut-il des succès dans le monde, plus même que la couleur de son visage n'en pouvait faire supposer. M. de Boullongne l'avait fait entrer dans les mousquetaires. Il devint écuyer de M°^® de Montesson, puis capitaine des gardes du duc de Chartres. Pour son malheur, ce prince le prit en amitié, ce qui l'entraîna dans des luttes politiques pour lesquelles il n'était pas fait. Emprisonné comme suspect, il fut sauvé par le 9 thermidor. Bachaumont a raconté, en 1779, un fait singulier au sujet du chevalier de Saint-Georges. En revenant d'une soirée de plaisir avec un de ses
amis, ils furent attaqués par six hommes armés de bâtons et quelque peu assommés. Le duc d'Orléans voulut d'abord faire suivre cette affaire, mais il apprit que les assaillants étaient des gens de la police, instruments d'une vengeance féminine, et il fit cesser les poursuites.
RANDON DE BOISSET occupe un rang élevé dans l'histoire de la curiosité. Il était fermier général; mais, après plusieurs années d'exercice, il échangea cette place contre celle de receveur général des finances. Diderot, qui en parle avec éloge, prétend que ce fut un scrupule d'honnêteté qui lui fit quitter les fermes dont les énormes profits lui paraissaient disproportionnés avec son travail, en sorte qu' « il « regarda celte richesse si subitement acquise comme « un vol. » Diderot force ici la note et prêle à Randon de Boisset des sentiments qu'il n'avait certainement pas ; mais ce philosophe ne pouvait manquer une aussi belle occasion de flétrir par le détour d'un éloge tous les fermiers généraux. Il importe d'ailleurs de rappeler, au sujet de Diderot, ce qu'écrivait Naigeon,son panégyriste : « Diderot était incapable de s'assujétir « à ne voir dans un livre que ce qui s'y trouve, il <i raisonne quelquefois sur des faits qui n'ont de réalité « que dans son imagination : il brouille et confond « tout... Il est rat^e qu'il s'autorise d'un fait sans « l'altérer. » Ce qui est vrai pour Randon de Boisset, c'est que la place de receveur général lui donna plus
de loisirs et lui permit de se livrer plus complètement à sa vocation de collectionneur.
Il avait auparavant commencé par les livres et avait formé une bibliothèque bien conçue dans son ensemble. Les livres qui en proviennent, très bien conditionnés, marqués en dedans de son estampille et reliés presque tous par Padeloup, sont recherchés des bibliophiles. Il en avait le plus grand soin ; Diderot nous fait connaître à ce sujet un fait curieux : « Sa bibliothèque, dit-il, est double : l'une, des plus « belles éditions qu'il respecte au point de ne les « jamais ouvrir; il lui suffit de les avoir et de « les montrer ; l'autre, d'éditions communes qu'il « lit, qu'il prête, et qu'on fatigue tant qu'on veut... « Je l'ai connu jeune et il n'a pas tenu à lui que je « ne devinsse opulent. » Randon de Boisset étendit peu à peu ses recherches à toutes les branches de la curiosité, sans pourtant négliger sa première passion, car, comme le dit élégamment VAlmanacli des A r//5 ^65, « il tenait la balance égale entre les deux déesses qu'il courtisait. »
Quand son changement d'emploi l'eut rendu plus libre, il voyagea en Italie et en Flandres, et y trouva pour ses collections des occasions dont il profita d'autant mieux qu'il s'y était préparé par l'étude et par les conseils qu'il avait toujours la modestie de demander. On lit dans VAlmanach des Artistes, en 1777 : « M. de Boisset imita M. le duc de Saintce Aignan ; il chercha les grands artistes de notre « École et se lia d'une amitié particulière avec
« M, Boucher. Ce peintre des grâces étoit sans mor- « gue, sans dédain et sans orgueil ; il étoit bien fait « pour être l'ami d'un amateur dont le commerce « étoit le plus doux et le plus aimable. M. Boucher « fouloit aux pieds cette jalousie basse qui ne cesse « de faire au mérite une guerre de chicane : on sent « combien il mit d'intérêt, d'affection et de plaisir à « former dans M. de Boisset les connaissances rela- « tives à la peinture... 11 fit le voyage des Flandres « avec M. Boucher ; c'est alors qu'il se livra entière- « ment à son goût pour l'École Flamande : il en « acheta les tableaux les plus renommés. 11 dépensa « des sommes immenses pour les acquérir... Il avait « rapporté d'Italie les marbres les plus rares.. Il pos- « sède une grande collection des dessins de tous les « maîtres, des gouaches, des figures, bustes, vases « de marbre, de bronze, des effets (sic) très précieux « du célèbre Boule, des porcelaines anciennes et mo- « dernes du plus beau choix. M. de Boisset se prépa- « roitàfaire de nouvelles acquisitions, mais la mort « qui l'a frappé à la fin de septembre, dans la « soixante-septième année de son âge, nous l'a ravi « trop tôt, etc.. »
Le catalogue de Randon de Boisset, rédigé par Rémy, est regardé comme l'un des documents les plus importants en ce genre pour le xviii^ siècle. Il s'annonçait ainsi : Catalogue de tableaux et dessins 'précieux, figures de marljre et de bronze, porcelaines de premier choix. Ouvrages du célèbre Boule et autres effets de conséquence qui composent le cabinet
de feu M. Rando?i de Boisset, par P. Rèmy et C.-F. Julliot, Paris 1777. — Catalogue des livres de M. Randon de Boisset, Paris, De Bure, 1777. La vente, qui dura deux mois, se fit dans le bel hôtel qu'il avait fait bâtir par Gabriel, rue Neuve-des- Capucines, et où se trouve aujourd'hui le Crédit foncier. Indépendamment de la bibliothèque, qui comprenait 1,4S0 numéros, les objets d'art et de curiosité produisirent 1,250,000 livres, ce qui représenterait aujourd'hui 3,500,000 francs comme valeur d'argent et bien davantage comme valeur artistique.
HATTE, fermier général, mériterait d'être tiré de l'oubli pour avoir créé ou transformé Ermenonville. Mais le mérite de cette création a été attribué — sic vos non vohis — à son gendre, le marquis de Girardin, célèbre par l'hospitalité qu'il donna à J.-J. Rousseau pendant les derniers mois de sa vie. Quel prodige de patience ne lui fallut-il pas pour supporter cet homme soupçonneux, irascible et insociable, autant par système que par nature. Et comme tout dans ce qui concerne Rousseau devait être inexplicable, la cause de sa mort est restée discutée. Il fut enterré (en 1778) à Ermenonville, dans Vile des Peupliers. On sait que les restes de Rousseau ont été depuis portés au Panthéon ; Ermenonville n'en fut pas moins pendant longtemps un lieu de pèlerinage pour ceux qui admiraient confusément ses principes et son éloquence. Le fermier général Hatte avait son hôtel à
Paris, rae Neuve-Luxembourg (ii° 43), et un autre à côté pour son gendre, le marquis de Girardin.
FONTAINE DE CRAMAYEL. Une des sœurs de Jean-Benjamin de La Borde avait épousé François Fontaine, fermier général, fils de fermier général et fort riche. Il avait acheté, en 17b3,la terre et le château de Cramayel en Brie, ancienne résidence du président de Mesmes qui avait eu l'honneur d'y recevoir Louis XIV, en 1688. Le château de Cramayel, dont les vues d'ensemble et les détails ont été gravés par Claude Chastillon et la Mercade, avait autrefois un air féodal avec ses quatre tours, ses pavillons irréguliers, et ses fossés ; mais l'architecte Boffrand l'avait modifié au goût du XVII® siècle. Le parc, superbe, dessiné par Le Nôtre, avait des allées si larges que quatre carrosses à six chevaux pouvaient s'y promener de front. Sans être très remarquable à l'extérieur, le château était digne de la royale visite par la richesse de son ornementation intérieure. « On y trouvait, réuni (1) « au confortable, un luxe peu commun dans les châ- « teaux de campagne, même au temps de Louis XV. « L'état dressé à l'occasion de la vente nous montre « plus de vingt appartements difî'érents garnis de « meubles en palissandre, de commodes et de coina- « des à la régence, en bois de violette, en bois
(I) Notice sur le Château de Cramayel en 5rîc, par M. Th. Lhuiller. Paris, 1882. Les détails sont tirés de l'ouvrage de d'Argenville sur les Environs de Paris.
a d'Amarante, en bois satiné, avec dessus de marbre {< vert antique, de marbres de Rance, de Languedoc, (( agate d'Orient, griotte de Flandre ; on y trouve une a bibliothèque, clavecin à pied d'écaillé, tentures et (( tapisseries d'Aubusson, de Flandre et de Bruxelles, « trumeaux peints, dorures, glaces, tableaux, etc. » Le fermier général Fontaine avait acheté le château tout meublé et ce mobilier avait été estimé S9,3o0 livres, mais il y ajouta beaucoup de belles choses : ainsi de 17S0 à 17S6 on le trouve inscrit huit fois pour achats de meubles, bronzes et objets précieux, sur le livre-journal du fameux Lazare Duvaux, marchandbijoutier ordinaire du roi (1). C'est vers 17S6 qu'il commença à s'appeler M. de Gramayel. Puis il obtint de Louis XV l'érection de sa terre en marquisat. Fontaine de Gramayel ajouta à son château une orangerie et une salle de spectacle. Les théâtres de société étaient alors très à la mode. Mais tandis qu'ailleurs on jouait le plus souvent des pièces improvisées et sans valeur littéraire, le théâtre de Gramayel était consacré au répertoire de la Gomédie Française. Les comédiens ordinaires du roi, Fleury, d'Azincourt, Préville, y venaient diriger les comédiens amateurs, et, se joignant à eux, assuraient des représentations parfaites. Jean-Benjamin de Laborde apportait aussi à son beaufrère le concours de son expérience en fait de théâtre, et lui montait des opéras, pendant que son autre sœur, la baronne de Marchais — remariée plus tard au
{]) Publié en 1873 par la Société des bibliophiles français, 2 vol. in-S".
comte d'Angiviller — se distinguait par son talent de comédienne.
Pendant six ans surtout, de 1767 à 1773, les fêtes de Gramayel eurent beaucoup d'éclat. Il y venait tant de monde que l'on couchait dans les voitures. Les habitués de ces fêtes appartenaient à la finance, à la magistrature et aux lettres ; c'était un ensemble moyen comme rang, et assez homogène pour durer. Il arriva malheureusement que les troupes de comédiens de profession se plaignirent au roi du tort énorme que leur faisaient les théâtres de société. La plainte parut juste, et l'on fit défense aux comédiens français et italiens de jouer sans permission hors de leurs théâtres. Cette mesure frappait au cœur les théâtres de société en les privant de leurs guides ; celui de Gramayel paraît en avoir reçu une atteinte mortelle; il n'en est plus question après 1773. Le marquis de Gramayel mourut en 1779, et sa terre devint plus tard la proie d'une bande nob^e qui la divisa et démolit le château. Un seul vestige reste aujourd'hui debout : c'est un obélisque en pierre, de vingt-cinq mètres de hauteur, surmonté d'une boule dorée, que le fermier général avait érigé en 1767 pour célébrer la vingtième année de son mariage. Fontaine de Gramayel possédait aussi une belle maison à Paris, rue du Sentier, près la rue du Rempart.
Au moment où le théâtre de Gramayel cessait ses représentations (en 1773), une autre scène s'ouvrait à deux lieues de là, à Sainte-Assise, chez M"'' de Montes-
son. Acteurs et spectateurs étaient d'un rang élevé, et se montraient très satisfaits les uns des autres.
FRIBOIS, fermier général, beau-père de Berryer, garde des sceaux, parlait un jour avec dédain des charges de cour dont se composait la maison du duc d'Orléans ; et, comme Collé, qui rapporte cette anecdote, lui citait les charges de gentilhomme de la chambre, de premier écuyer, de chambellan, occupées par des gens de qualité, — « oui, oui, répliqua Fribois, « par de pauvre noblesse. Ma foi, je ne connais de « place honnête chez ce Prince que celle de Fermier. » Ce propos que Collé trouve ridicule — il était luimême attaché comme lecteur au Duc d'Orléans — ce propos devait s'entendre en ce sens que le fermier avait pour lui l'avantage de l'indépendance. Mais il importe de remarquer que, suivant les idées de l'ancien régime, les fonctions de haute domesticité dans la maison royale étaient regardées comme un honneur et non comme une déchéance.
D'ARLINCOURT, fermier général très dévoué à Monsieur, comte de Provence, réalisa à la hâte tout ce qu'il put de sa fortune pour l'offrir à ce Prince quand il émigra. Il savait qu'il exposait ainsi sa tête, car il n'en fallait pas tant pour les bourreaux révolutionnaires. Mais on ne prit même pas la peine de l'incriminer à ce sujet. D'Arlincourt fut simplement compris dans les vingt-huit fermiers généraux exécu-
tés le même jour, 19 floréal an III, sous l'inculpatioii collective et banale de complot contre le peuple (1). Il laissait deux fils à qui Louis XVIII rendit, à son retour en France, ce qu'il avait reçu du père. L'un de ces deux fils devint général et l'autre se consacra aux lettres.
Les œuvres du vicomte d'Arlincourt sont restées à titre de curiosités littéraires, et on en cite quelquefois des fragments comme des exemples de mauvais goût. Il cherchait à imiter Chateaubriand dont il exagérait les inversions jusqu'à la bouffonnerie. Ainsi, il écrivait : (( Bleu était le ruban qui d'Elodie ceignait la « taille. » C'est ainsi que Molière changeait plaisamment l'ordre des mots dans la fameuse phrase du Bourgeois-gentilhomme « belle marquise, vos heauoG yeux me font mourir d'amour. » On n'appelait plus d'Arlincourt que V inver si f vicomte. On citait encore de lui quelques vers malheureux, comme dans le siège de Paris « .* Thahite à la montagne et J'aime « à la vallée, » puis, cet autre : « Mon vieuoc père « en ce lieu seul à manger m apporte. )> On saisissait au passage Téquivoque involontaire, on riait, on se moquait, mais on parlait de l'œuvre et c'était
(I) On voit sur la liste des condamnés de ce jour : Louis-Adrien Prévôt d'Arlincourt, âgé de cinquante ans, né à Evreux, ex-fermier général demeurant à Migny-le-Haineau, département de Seine-et-Oise (et 27 autres, parmi lesquels Lavoisier). — Quelques jours après, le 25 floréal, on voit figurer dans une autre fournée de victimes : Charles- Adrien d'Arlincourt, âgé de 76 ans, né à Doulens, département de la Somme, ci-devant fermier-général, demeurant au Mont-Valérien. C'était probablement le père du précédent.
surtout ce que voulait d'Arlincourt. Il courait après la renommée sans négliger aucun moyen, jusqu'à s'introduire dans le bureau d'un journal et à glisser des superlatifs dans un article de complaisance qu'il avait obtenu pour un de ses livres. Il parlait luimême de ses productions avec une satisfaction et une candeur apparente que démentait tout ce qu'il imaginait pour faire croire à ses succès. Ainsi Quérard affirme, dans la France littéraire, que d'Arlincourt avait toujours soin de faire traduire, à ses frais en sept ou huit langues, chacune de ses œuvres. Il ne craignait pas de se comparer à Chateaubriand et de dire : « Paris ne s'occupe que des deux vicomtes, les a deux grands écrivains du XIX® siècle. » Ces énormes ridicules étaient rachetés par une extrême amabilité. On se moquait de d'Arlincourt, mais on l'aimait : n'est-ce pas là le grand point !
MADAME DE SAINTE -AMARANTHE. On se
représente généralement les hommes de 93 comme des exaltés, des furieux, en proie à une rage homicide ; la vérité est que la plupart d'entre eux obéissaient à cette logique inflexible qui, d'un crime, conduit à d'autres crimes. Ils avaient peur les uns des autres, se connaissant capables de tout, et quand ils égorgeaient une foule de gens inoffensifs, ils voulaient surtout intimider leurs véritables antagonistes en attendant qu'ils pussent les détruire. La Terreur était un système froidement mis en œuvre.
On est saisi d'horreur devant ces cruautés calculées qui n'avaient même pas la passion pour excuse.
Le fermier général Damier de Sainte-Amaranthe était mort, lieureusement pour lui, un peu avant la Révolution. Sa veuve était encore si belle à quarante ans qu'elle .paraissait être la sœur aînée de sa fille qui n'avait que dix-neuf ans ; celle-ci, d'une beauté éblouissante, venait d'épouser M. de Sartine, fils de l'ancien ministre de la marine. Les deux femmes demeuraient ensemble dans l'ancien hôtel d'Helvétius, rue Sainte-Anne; elles avaient cru prudent de tenir leur salon ouvert dans les jours les plus sombres, et d'y recevoir, d'y attirer même les notabilités du parti Jacobin. C'était un singulier phénomène qu'un tel salon où ces terribles tribuns, faisant trêve pour un soir à leur œuvre sanguinaire, s'abandonnaient au charme d'une société polie et lettrée. Robespierre en était l'habitué le plus intime ; il s'y plaisait, et venait y passer toutes ses soirées. M"' de Sainte-Amaranthe recueillait le fruit de son extrême condescendance ; elle vivait tranquille, ayant soin d'ailleurs de faire fréquemment des dons patriotiques à sa section. Ses soupers étaient exquis. Un soir, Robespierre échauffé par des vins généreux bien qu'il fût généralement sobre, se laissa entraîner à dévoiler ses projets ambitieux tendant à établir une dictature de fer qui mettrait un terme à l'anarchie... Saint-Just, son complice, l'écoutait avec anxiété ; le lendemain matin, il lui rappela ses paroles imprudentes de la veille. Robespierre répondit
aussitôt : « Il n'y a pas à hésiter : tous ceux qui m'ont entendu doivent disparaître. » Le jour même, M.^^ de Sainte-Amarantlie, sa fille M'""" de Sartine, son autre fille âgée de 17 ans, et tous les convives de ce souper furent traduits devant le tribunal révolutionnaire et envoyés à la mort. On les avait réunis à soixante autres victimes, sous l'accusation de complot contre la vie de Robespierre. Ce crime imaginaire fut traité comme un parricide, et tous les condamnés de cette journée marchèrent au supplice revêtus d'une chemise rouge.
Les détails de ce drame, en ce qui concerne les dames de Sainte-Amaranthe, ont été rapportés de diverses manières. L'histoire ressemble à un tableau dont le sujet serait traité à la fois par plusieurs artistes : chacun y apporte son tempérament, ses procédés d'exécution ; les détails diffèrent plus ou moins, mais l'unité du tableau se retrouve dans l'ensemble. Ce qui contribue le plus à altérer les documents contemporains d'un événement, c'est la tendance du narrateur à s'y donner un rôle avantageux. Telle était certainement la préoccupation du comte de Tilly quand il raconta dans ses mémoires la fin tragique des dames de Sainte-Amaranthe. A l'en croire, il aurait voulu sauver M™^ de Sartine qu'il aimait, et celleci aurait refusé d'abandonner sa mère. Malheureusement, en racontant ce double dévouement, il parle de la mère et de la fille de manière à les rendre fort peu intéressantes. Le comte de Tilly avait émigré après le 10 août 1792. Il avait alors quarante ans, ce qui ne
s'ajuste guère à son langage sentimental. Son récit parait être une sorte de roman composé après coup. On connaissait de lui plusieurs écrits empreints du plus ardent royalisme. Dans une lettre adressée au roi, en 1792, il avait osé prédire les malheurs de la famille royale et conseiller la résistance la plus énergique aux attaques de la révolution. Louis XVI ne suivit pas ces conseils, et, quand arriva la catastrophe, Tilly écrivit ces deux vers au-dessous du portrait du roi :
Il ne sut que mourir, aimer et pardonner ; S'il avait su punir, il aurait su régner.
j^mes ç[q Sainte-x\maranthe subirent leur sort avec une grande fermeté. C'était le 29 prairial ou 12 juin 1794. Elles étaient si belles, malgré leur hideux costume rouge, que la foule, qui commençait à se lasser de sa propre férocité, les salua d'un murmure sympathique. Fouquier-Tinville les voyant passer pour aller au supplice s'écria : « Voyez comme elles sont effron- « tées! il faut que j'aille les voir monter sur l'écha- (( faud pour savoir si elles conserveront ce caractère, (( quand je devrais manquer mon dîner. »
M. DE CHALUT. — Après cette horrible scène, nous allons remonter en arrière pour reposer l'esprit du lecteur sur une touchante histoire. M. de Chalut, ancien fermier général très riche, regrettant de n'avoir pas d'enfants, était allé avec sa femme à l'hospice
des Enfants trouvés, où ils avaient pris une petite fille qu'ils élevèrent etmarièrentàM. de Ville. M"' de Chalut mourul, laissant à son mari tout ce qu'elle possédait. La vente des diamants, bijoux, dentelles et argenterie produisit une somme importante que M. de Chalut plaça à intérêts composés. Il réalisa ainsi après quelques années 100,000 écus qu'il alla porter à sa fille adoptive, La jeune femme demanda si cette somme lui était donnée pour elle-même? Sur la réponse de M. de Chalut qu'elle pouvait en disposer comme elle voudrait, j\P® de Ville courut aux Enfants trouvés et fonda en faveur de cet hospice une rente de lS,00i) livres pour doter chaque année deux jeunes orphelines. Exemple doublement admirable d'une modestie qui n'oublie pas son humble origine et d'une générosité qui, en secourant des orphelins, croit acquitter une dette envers la Providence. M. de Chalut possédait l'ancien hôtel Crozat, place Vendôme, 17.
§?@îâ Ç,*?!:!) g/S Çro (TrS G)'ï) G-fS GYO GO) ®. GTO G^rî) f?rî) Gya G)'9 G~t^ G/D GYÏ) ? ,^^5^
d^&^'i.'-'Qlfs èXS e)(s eXs eXS âfe a^'s a^ ^è)S èXs e;6 eXs atS e)s e)Sè;-S 'à'^^
A somptueuse hospitalité des fermiers généraux et grands financiers du xyiii^ siècle avait eu pour effet de rapprocher la noblesse des classes lettrées. C'était là, comme un terrain neutre, où se rencontraient volontiers des personnes de tout rang, distinguées soit par leur naissance soit par leurs talents. Les grands seigneurs vivaient avec ces fastueux financiers sur un pied de cordialité, avec des nuances que l'usage rendait naturelles et faciles. D'un autre côté, les artistes et les hommes de lettres étaient heureux de trouver dans ces maisons largement hospitalières un accueil empressé, une grande liberté, et les adulations dont ils ne sauraient se passer. Les philosophes, qui dînaient ou soupaient chez les fermiers généraux, ne les ménageaient pas toujours dans leurs écrits ; mais, comme l'observe Duclos, « les plaisanteries sur les financiers, « en leur absence, marquent plus d'envie contre leur
308 LES FINANCIERS d'aL'TREFOIS
« Opulence, que de mépris pour leur personne, puisce qu'on leur prodigue en face les égards, les préve- « nances et les éloges. »
Si quelque chose peut faire pardonner et même honorer la richesse, c'est l'usage qu'on en fait. Nous avons vu comment agissaient à cet égard les anciens financiers et particulièrement les fermiers généraux; à la vérité ils se ruinaient quelquefois, et les financiers modernes ne manqueront pas de se moquer d'eux et de se féliciter de leur propre sagesse. Sans doute l'ordre et l'économie sont des vertus estimables, et d'autant plus méritoires que personne ne vous en sait jamais gré. Mais écoutons ce que dit Voltaire sur un passage de La Bruyère où ce moraliste atrabilaire condamnait le luxe jusqu'à reprocher à ses contemporains l'usage des bougies, des carrosses, des litières: (( Que prétendait l'amer, le satirique La Bruyère, que « voulait dire ce misanthrope forcé en s'écriant : Nos « ancêtres ne savaient point préférer Je faste aux tf choses utiles... Vètain brillait sur les tables et sur « les buffets, V argent était dans les coffres, etc. — « Ne voilà-t-il pas un plaisant éloge à donner à nos « pères, de ce qu'ils n'avaient ni abondance, ni in- « dustrie, ni goût, ni propreté ? L'argent était dans « les coffres. Si cela était, c'était une très grande « sottise. L'argent est fait poar circuler, pour faire u éclore tous les arts, pour acheter l'industrie des (f hommes. Qui le garde est mauvais citoyen et même « mauvais ménager. C'est en ne le gardant pas qu'on a se rend utile à la patrie et à soi-même. » Et Voltaire
dit encore : « La dépense doit être le thermomètre de « la fortune d'un particulier, et le luxe général est « la marque infaillible d'un empire puissant et res- (( pectable. C'est sous Gharlemagne, sous François P% « sous le ministère du grand Colbert, et sous celui- « ci (1), que les dépenses ont été les plus grandes, « c'est-à-dire que les arts ont été le plus cultivés. ^
Les anciens financiers faisaient donc leur devoir en dépensant beaucoup ; quand ils dépassaient la mesure et se ruinaient, ils ne faisaient tort qu'à eux-mêmes. Achevons leur justification par ces paroles de Montesquieu: « Les bonnes républiques grecques K avoient, à cet égard, des institutions admirables. « Les riches employoient leur argent en fêtes, en « chœurs de musique, en chariots, en chevaux pour « la course, en magistrature onéreuse. Les richesses « y étoient aussi à charge que la pauvreté (2). »
Voltaire, dans la satire Le Mondain, avait dépeint, sous une forme légèrement ironique, la molle existence d'un sybarite trop adonné aux jouissances de la vie matérielle. Mais pour qu'on ne se méprit pas sur sa pensée, il écrivit l'année suivante (1737) la Défense du mondain ou Vapologie du luxe. Nous en citerons quelques vers :
Sachez surtout que le luxe enrichit Un grand Etat, s'il en perd un petit.
Celte splendeur, cette pompe mondaine, D'un règne heureux est la marque certaine.
(1) Ecrit en 1738, c'est-à-dire dans le meilleur temps du ministère du cardinal de Fleury.
(2) Esprit des Lois, livre Vil, cliap. m : Des Lois soinptuaires.
Le riche est né pour beaucoup dépenser ; Le pauvre est fait pour beaucoup amasser. Le goût du luxe entre dans tous les rangs : Le pauvre y vit des vanités des grands;
Et le travail, gagé par la molesse, S'ouvre à pas lents la route à la richesse. J'entends d'ici des pédants à rabats, Tristes censeurs des plaisirs qu'ils n'ont pas, Qui, me citant Denys d'Halicarnasse, Dion, Plutarque, et même un peu d'Horace, Vont criaillant qu'un certain Curius, Cincinnatus, et des consuls en ws, Bêchaient la terre au milieu des alarmes; Qu'ils maniaient la charrue et les armes ; Et que les blés tenaient à grand honneur D'être semés par la main d'un vainqueur. C'est fort bien dit, mes maîtres ; je veux croire Des vieux Romains la chimérique histoire.
Mais n'allez pas, avec simplicité.
Nommer vertu ce qui fut pauvreté.
Oh 1 que Colbert était un esprit sage I
De tous nos arts il agrandit la source ; Et du Midi, du Levant, et de l'Ourse, Nos fiers voisins, de nos progrès jaloux, Payaient l'esprit qu'ils admiraient en nous.
On ne peut méconnaître les heureux effets du luxe dans tout ce qui tient aux arts. Il ne suffit pas d'applaudir les artistes, il faut encore les faire vivre et donner à leur génie la possibilité de se produire. La richesse est donc pour l'ami des arts un agent nécessaire sans lequel les meilleures intentions seraient stériles.
De temps à autre certains rhéteurs, en criant: « guerre aux riches, » cherchent à soulever les masses
au profit de leur ambition. Si cette guerre segéuéralisait, il faudrait dire adieu aux arts et à la civilisation. Le christianisme, plu? juste et plus éclairé, ne proscrit pas la richesse ; mais il lui impose des devoirs sévères, devoirs de charité et de véritable fraternité. Un orateur éloquent, que la hardiesse de sa pensée a entraîné plus tard jusqu'au schisme, celui qui fut le père Hyacinthe, étonna un jour son auditoire à Saint-Roch en louant et recommandant la recherche de la fortune. « Oui, mes frères, il faut tâcher d'être riche, il faut « aller à la conquête de l'or, car c'est le moyen de « pouvoir être utile à ses semblables. Les grandes (( choses de ce monde ne peuvent se faire que par la « richesse ou avec son appui. Qui pourrait nier les « bienfaits de l'or pour soutenir la vertu chancelante, « pour protéger le talent méconnu, pour aider une « vocation arrêtée dans son essor par les difficultés « de la vie matérielle, pour toutes les œuvres enfin « où la charité chrétienne peut exercer son action « tutélaire. Ainsi donc : honheur aux riches ! mais « en même temps : malheur au riche avare ou « égoïste qui passe à côté d'une infortune sans la « soulager. »
Nous avons vu que les anciens financiers dont nous avons parlé ont toujours observé cette loi chrétienne, et qu'ils se sont signalés à la fois par leur bienfaisance et par la protection prodiguée aux arts et aux lettres. Cependant, la plupart ont passé comme des météores, et leur célébrité ne leur a guère survécu. « Chose digne de remarque, dit M. Pierre Clément,
« aucun des traitants des xvii^ et xviii^ siècles n'a fait « souche! Presque tous, au contraire, ont assisté à « leur propre ruine... Ce que l'on dit des ouvrages « de l'esprit peut se dire également des biens de ce « monde ; il n'y a que ceux qui sont le produit d'un « travail assidu, persévérant, qui aient chance de « durer. Les fortunes colossales qui datent du jour (( n'ont pas de lendemain. » La pensée est juste, mais le fait observé n'est pas entièrement exact ; si l'on consulte les Almanaclis royaux antérieurs à la Révolution, on remarquera, sur les listes des fermiersgénéraux, beaucoup de noms qui se sont continués jusqu'à nos jours avec d'assez belles fortunes, malgré les brèches qu'a dû y faire la période révolutionnaire.
"st ■■■■■■■■■?■■■ ■■■■■■■■■■■■^■■•■■■■■^■■■■■■^■■■■■■■■■■VaiaBiaa^ ■■■■■■■ ■■■■■■■■■ if>
lOUS avons vu le luxe des fermiers généraux se signaler dans les recherches de la table ; nous avons vu les artistes, les écrivains, les philosophes, les grands seigneurs se rendre avec empressement à ces diners où la gourmandise et l'esprit trouvaient également leur compte. Cette physionomie de la table appartient surtout au xviir siècle. Il y avait eu de tout temps de belles fêtes et de grands diners. On avait pu à différentes époques admirer la splendeur de certaines Cours et particulièrement de la Cour de France ; on avait pu s'émerveiller ou se scandaliser du luxe déployé par quelques personnages qui, dans la tenue de leur maison et de leur table, rivalisaient imprudemment avec le souverain. Mais partout alors c'était le décor que Ton recherchait plutôt que la satisfaction du sensualisme épicurien, et, quant aux jouissances de l'esprit, le théâtre était trop vaste pour les délicatesses de la conversation.
Telle était la table de Louis XIV. Ce prince aimait le faste, mais il attachait peu d'importance aux raffinements gastronomiques ; il lui suffisait que ses repas fussent réglés suivant la royale et grandiose étiquette de sa Cour. Quand le maréchal de Boufflers, en 1698, reçut au camp de Gompiègne qu'il commandait Louis XIV, le roi Jacques, les princes et les princesses, '< il étonna, dit Saint-Simon, par sa « dépense et par l'ordre surprenant d'une abondance « et d'une recherche de goût, de magnificence et de « politesse, qui dans l'ordinaire de la durée de tout le « camp, et à toutes les heures de la nuit et du jour, « put apprendre au Roi même ce que c'étoit que <( donner une fête vraiment magnifique et superbe, c( et à M. Le Prince, dont l'art et le goût y surpassoit « tout le monde, ce que c'étoit que l'élégance, le « nouveau et l'exquis. Jamais spectacle si éclatant, si « éblouissant, il le faut dire, si effrayant, et en même « temps si tranquille dans l'exécution... Les tables « sans nombre, et toujours neuves, et à tous les « moments servies à mesure qu'il se présentoit ou « officiers, ou courtisans, ou spectateurs, jusqu'aux « bayeurs (1) les plus inconnus... Des maisons de « bois meublées comme les maisons de Paris les plus « superbes, et tout en neuf et fait exprès, avec un « goût et une galanterie singulière, et des tentes « immenses, magnifiques, et dont le nombre pouvoit « seul former un camp. » Louis XIV, surpris de ce
(Il Badauds.
qu'il voyait, déclara que le duc de Bourgogne, ne pouvant faire mieux ni aussi bien, ne tiendrait pas de table lorsqu'il irait au camp, et qu'il dînerait chez le maréchal (1). M""" de Se vigne a rendu célèbre un maitre d'hôtel du prince de Condé, Vatel, qui se sacrifia à un bizarre point d'honneur. La fin tragique de ce personnage semblerait attester l'importance qu'on attachait alors à la science du bien vivre. Cependant l'un des maîtres en cette science, l'auteur de y art culinaire en juge autrement; suivant le marquis de Gussy, Vatel a été Thomme du devoir, de l'étiquette, mais nullement un héros de la gourmandise. « Quoi! dit-il, laisser manquer le rôti!!! Ne « devait-il pas avoir des réserves imposantes ; un « jour de gala, si c'est à la Cour, cinquante gigots « ou cinquante dindes, ou deux cents poulets, cin- « quante pâtés, des jambons rôtis pleins de saveur... « Vatel n'était pas à la hauteur de son art! » Ce n'était pas l'avis de M""" de Sévigné : l'intérêt avec lequel elle raconte la mort de Vatel montre qu'elle conservait un bon souvenir de ce fameux maitre d'hôtel qu'elle avait connu chez le surintendant Fouquet avant qu'il ne passât au service de Monsieur le Prince. Mais on trouvera que la spirituelle marquise force un peu la mesure quand elle dit de Vatel : (^ Cet homme d'une capacité distinguée de toutes
(1) Le roi, dit Saint-Simon, pressa fort le maréchal de se mettre à table, il ne voulut jamais, il servit le roi et le roi d'Angleterre, et le duc de Grammont son beau-père servit Monseigneur.
« les autres, dont la tonne tête était capable de con- (( tenir tout le soin d'un Etat. »
Quoi qu'il en soit, le suffrage de M"^® de Sévigné a sa valeur en cette matière spéciale, car elle était très gourmande. Ses lettres nous la montrent, dans vingt endroits, dissertant sur les mérites respectifs des différentes sortes de gibier, de poissons et de fruits ; puis débattant la grande querelle du beurre et de l'buile et donnant la palme à cette dernière, comme au reste à toute la cuisine provençale. — Tout lui plaisait du pays où demeurait sa fille ; — enfin, mettant elle-même la main à la poêle, cette main qui écrivait des pages si brillantes. Et elle a conscience de son savoir : « Vous croyez, écrit-elle à M™® de Grignan, « que votre frère se connaît en sauces... il n'y entend « rien du tout... le cuisinier encore moins... moi, je « suis l'aigle : on ne juge de rien sans avoir regardé « la mine que je fais (1). » Et quand elle est au château de Grignan, c'est un enchantement qui déborde : « Nos perdreaux, dit-elle, sont tous nourris de thym, « de marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de « nos sachets. Il n'y a point à choisir. J'en dis autant « de nos cailles grasses dont il faut que la cuisse se n sépare du corps à la première semonce (elle n'y « manque jamais), et des tourterelles toutes parfaites « aussi. Pour les melons, les figues et les muscats, a c'est une chose étrange : si nous voulions par fan- « taisie un mauvais melon, nous serions obligés de
(I) Lettre du 23 février 1685.
(' le faire venir de Paris ; il ne s'en trouve jDoint ici. « Les figues blanches et sucrées, les muscats comme « des grains d'ambre que l'on peut croquer et qui (( vous feraient fort bien tourner la tète si vous en « mangiez sans mesure, parce que c'est comme si « l'on buvait à petits traits du plus exquis vin de « Saint-Laurent... mon cher cousin, quelle vie (1) ! » Ne voilà-t-il pas un cri du cœur, et n'est-ce pas assez pour inscrire le nom de M°" de Sévigné sur la liste des gourmands de marque?
Il y avait de son temps beaucoup de gens cités comme aimant la table ; mais c'étaient en général de gros mangeurs plutôt que des gourmets délicats. L'abbé de Chaulieu a donné à cet égard de singuliers détails. Il arrivait de Pologne où il avait accompagné le marquis de Béthune, beau-frère de la reine Sobieska (2). Il avait été frappé des repas énormes dans lesquels les Polonais, naturellement grands mangeurs, exercent la plus large hospitalité : « Nous « avons été régalés sur le chemin en vingt endroits. « Jamais je n'ai vu fêtes pareilles ; toutes les bêtes (( de l'air, de la terre et de la mer ont paru sur les « tables : il est vrai qu'elles paraissent en ce pays de (' si bonne compagnie que l'on y demeure six heures « avec elles, ce qui me tue, car il n'est moment de « ces six heures qui ne soit stimulé par des rasades « de vin de Hongrie et d'Italie. Je m'en meurs ; et
(1) Lettre à M. de Coulanges du 9 septembre 169i. M""' de Sévigné avait alors près de soixante- dix ans.
(2) Il avait épou?é Louise d'Arquin, sœur de cette reine.
<( pour M. le marquis (de Béthune), il en a la goutte « depuis trois semaines à mourir. >) Nous retrouvons Ghaulieu dans ce rôle d'historiographe de la table, suivant en France les gueuletons du duc de Vendôme et de son frère le grand prieur. Quand le duc de Vendôme reçut le Dauphin à Anet, le 6 septembre 1686, voici quel fut le menu du premier repas : trente potages, soixante moyennes entrées, cent trente-deux hors-d'œuvre, cent trente-deux mets chauds, soixante plats d'entremets froids, soixante-douze plats ronds de rôts composés de faisans, de perdreaux, gris et rouges, d'oiseaux de rivière, de bécasses, de rosbeefs, d'agneaux piqués, de cannetonsde Rouen, de pigeons cauchois et ortolans, de marcassins, de poulardes fines et de pluviers, au nombre de trois cent trentequatre pièces, de gibier la plupart. Maintenant, pour le dessert, trente-deux jattes d'oranges, cinquante salades diverses, cent corbeilles de fruits crus, quatre-vingt-quatorze de fruits secs, cent six compotes et cinq cents soucoupes de fruits glacés. Ghaulieu accompagne ensuite le duc de Vendôme à Martigues et il écrit : u On se bourre ici d'importance, nous (( avons trouvé encore quelques figues; les truffes, les « ortolans et les sardines sont nos mets ordinaires... « M. de Vendôme et moi mangeâmes hier douze « cents sardines... » Il nous semble que Ghaulieu se vante et qu'il y a beaucoup à rabattre de ce chiffre. Quant au duc de Vendôme il tenait de sa race un formidable appétit qui tourna même en dépravation de goût. Ge fut au point qu'en Espagne, dans ses
dernières années, il se gorgeait de poisson, qu'au dire de Saint-Simon il ne trouvait jamais assez avancé. Il se donna ainsi une maladie d'estomac dont il mourut.
Du reste l'habitude d'une forte et copieuse nourriture dont Louis XIV donnait le premier l'exemple était la note dominante à cette époque. Le duc de Nevers, gourmand éméri te, se lamentait d'être obligé, dans les repas qu'il donnait, de sacrifier la qualité à la quantité; tour à tour fastueux et avare,ce neveu de Mazarin était toujours à la recherche des bons morceaux, et il donnait quelquefois ce singulier spectacle d'un seigneur orné du cordon bleu faisant lui-même son marché. Quelques exceptions semblables ne font que confirmer ce que nous avons dit en général du gros luxe de table et des gros appétits du grand siècle.
Les petits soupers du régent Philippe d'Orléans inaugurèrent la cuisine raffinée du xviii'' siècle. On prit peu à peu l'habitude des réunions moins tendues par l'étiquette, et de tournois d'esprit et d'amabilité où la table stimulait la verve des convives. Les repas depuis lors ont joué en France un grand rôle dans les relations sociales. Mais il faut noter en passant les raangeailles de la reine Marie Leczinska. Sous le rapport de l'appétit elle était bien de sa race (1). Le
(I) Elle en était aussi par le goût du jeu, et par l'indulgence en matière d'infidélité. Pour ce qui est du jeu, on lit dans les mémoires do Villars : « Le jeu était très gros à Marly. Le roi et la reine perdirent 200,000 livres en deux mois « La reine y mit ensuite plus de modération.
duc de Luynes écrivait en 1736: « Hier la reine « soupa à Meudon. Sa Majesté y dine à une grande « table. Elle est au milieu de ladite table dans un « fauteuil; la table est servie à vingt-neuf plats, sur « quoi huit potages que l'on relève. » Cette reine de France s'occupait elle-même des détails de la cuisine comme on aime à le faire en Pologne dans tous les rangs (1). Elle avait communiqué ce goût ou cette manie au roi Louis XV qui s'amusait parfois, lui aussi, à accommoder des ragoûts de sa royale main. De là sont venues les ridicules légendes que l'on trouve dans les anecdotes sur M""^ du Barry. Louis XV ne s'abandonnait pas autant qu'on le croit au laisser aller de la familiarité. Un très beau et très intéressant dessin de Moreau, conservé au Louvre, nous montre un souper au Pavillon de Lucienne. Le roi et ^|me ^^ Barry sont très reconnaissables. La table est richement garnie ; un petit temple à colonnes enguirlandées de fleurs en occupe le milieu ; le service est fait par les gardes-françaises ; les convives sont nombreux, mais leur attitude montre que l'étiquette n'était pas entièrement bannie de ces fêtes intimes. D'ailleurs Louis XV reprenait quand il le voulait son air imposant et son prestige souverain ; si parfois les propos de ses intimes devenaient trop gais, il les arrêtait par ces simples paroles : « Prenez garde, Messieurs, voilà le roi qui revient. »
(I) Nous avons connu des seigneurs polonais et russes qui se plaisaient souvent à devancer les cuisiniers au marché et remplissaient leurs élégants équipages des plus belles pièces en poissons, gibier et fruits.
Les recherches culinaires ont été presque toujours accompagnées d'un luxe artistique où l'orfèvrerie tenait le premier rang. Rien n'égaie un repas comme un élégant surtout garni de pièces d'argenterie, corbeilles, vases, aiguières, figurines, salières etc., où des artistes tels que Balin, Besnier, Roettiers, Meyssonier, Germain, Auguste, et d'autres encore ont donné à l'orfèvrerie française un cachet de distinction et une supériorité qui n'a jamais été contestée. Une des historiettes du journal de Bachaumont nous dit que lors des fêtes données à Chantilly par le Prince de Condé en l'honneur du grand duc Paul de Russie voyageant sous le nom de comte du Nord, la table était couverte d'une magnifique argenterie et de vaisselle plate d'or et d'argent qu'on jetait par la fenêtre chaque fois qu'on la changeait, ce dont le prince russe était aussi ébahi que flatté. Mais toute cette argenterie tombait dans les fossés remplis d'eau, où étaient disposés de grands filets pour la recueillir. Cette comédie d'ostentation est peu croyable. C'eût été une pasquinade indigne d'un Condé.
Mercier a dépeint un curieux décor qu'il avait vu probablement chez quelque riche financier, c II y a « sur nos tables, pour le dessert, décoration d'été et . « décoration d'hiver ; au mois de janvier on voit les « décorations givrées, mais ce givre est artificiel, et « il se fond à la chaleur,ainsi que celui de la nature. « J'ai vu, sur une table de douze pieds, une rivière « dégeler, les arbres verdir, les fleurs éclore, et le (« printemps naître avec sa robe verte. » Malgré la
comédie de Turcaret et celle de la Confiance trahie plus mordante encore contre les financiers, leur luxe et leur ostentation étaient restés en 1764, comme au temps où d'Argenson écrivait ceci : « Les fermiers, « sous fermiers, receveurs généraux ont tous la tète '( bien haute. Leurs grands airs, leurs belles maisons, « les palais que construisent ces messieurs font l'ad- « miration du public. L'on a observé que les fer- « miers généraux ne rendaient plus de visites, à « l'exemple de M. le chancelier et des ministres. »
Ces opulents financiers ne le cédaient à aucun grand seigneur dans la tenue de leur maison et de leur table. Ils y observaient même des règles d'étiquette et de hiérarchie. Voici ce qu'en dit M"* Roland, et remarquons que le fait personnel dont elle va parler fut probablement l'un de ceux qui exaltèrent sa passion égalitaire. Du reste, ce passage de ses mémoires est un curieux tableau de mœurs. Pour l'intelligence de son récit il faut savoir que M'"' Phlipon, sa mère, l'avait envoyée à la campagne auprès de M"' Besnard sa grand'tante; que cette M"'^ Besnard avait été autrefois, ainsi que son mari, au service de M. Haudry, fermier général, et qu'ils demeuraient encore chez leur ancien maître au château de Soucy.
« Lorsque je fus arrivée chez M"'^ Besnard, elle '( désira que nous allassions faire une visite au « château, où la belle-mère et la belle-sœur d'Haudry (( se tenaient avec lui et faisaient les honneurs de sa « maison. Cette visite se rendait modestement avant (( diner; j'entrais sans nul plaisir dans le salon où
« M"^^ Pénault et sa tille nous recevaient avec une « grande politesse, il est vrai, mais qui sentait un « peu la supériorité. Je recevais des compliments qui « me flattaient peu, et que je relevais avec finesse « lorsque certains parasites à croix de Saint-Louis, c( toujours errants chez l'opulence comme les ombres « au bord de l'Acbéron, se mêlaient de les renforcer. « Il arriva une fois à M™^ Pénault de nous inviter à « dîner ; je ne fus jamais plus étonnée que d'apprendre « que c'était non pas avec elle, mais à l'office. Jesenrt tais bien que M. Besnard y ayant fait autrefois son « rôle, je ne devais pas, par égard pour lui, paraître « mécontente de m'y trouver, mais je jugeais aussi a que M™" Pénault devait arranger les clioses (( différemment, et nous épargner cette politesse « malhonnête. Nous nous rendîmes à l'invitation. Ce « fut un spectacle nouveau pour moi que celui des « déités du second ordre; je ne me doutais pas de ce « que c'était que des femmes de chambre jouant la « grandeur. Elles s'étaient préparées pour nous « recevoir et faisaient véritablement bien doublure. « Toilette, maintien, petits airs, rien n'était oublié. « Les dépouilles encore fraîches de leurs maîtresses « prêtaient à leur parure une richesse que l'honnête « bourgeoisie s'interdisait; la caricature du bon ton « y joignait un genre d'élégance aussi étrangère à la « modestie bourgeoise qu'au gotit des artistes ; cepen- « dant le caquet et la tournure en auraient encore « imposé à des provinciales. C'était pis chez les « hommes : Tépée de M. le maître, les soins de M. le
« chef; les politesses et les vêtements brillants des « valets de chambre ne pouvaient racheter la « gaucherie des manières, l'embarras du langage « quand ils voulaient le faire paraître distingué, ou « la trivialité des expressions lorsqu'ils oubliaient de « s'observer. La conversation fut toute remplie de « marquis, de comtes, de financiers dont les titres, « la fortune, les alliances paraissent être la grandeur, « la richesse et l'affaire de ceux qui s'en entretenaient. « Le jeu suivit le repas, le taux en était élevé ; c'était « celui de la partie ordinaire de ces demoiselles, qui « ne manquaient pas de la faire chaque jour. »
Vingt ans plus tard, M'"' Roland, installée au ministère de l'intérieur, rencontre un matin dans ses salons « un grand homme à cheveux blancs qui « l'aborde avec respect » et qui demande à entretenir le ministre quand il sortira de table... Quel était cet humble solliciteur? C'était M. Haudry, ci-devant fermier général, devenu simple directeur de la manufacture de Sèvres. « Quel jeu de la fortune ! » s'écrie j^pne i^oland. Elle en fut elle-même un mémorable exemple. Après avoir demandé au Roi avec son mari des lettres d'anoblissement qui leur furent refusées, elle était devenue l'ennemie acharnée de toute supériorité sociale. Comme la plupart des démocrates, elle eût admis volontiers l'inégalité des conditions, pourvu qu'elle y occupât le premier rang. Elle soutint son rôle jusque sur l'échafaud, étonnée mais non convertie.
■^me j{oland nous a introduits par la petite porte dans la maison d'un fermier général ; profitons de
l'occasion, et, pénétrant plus avant, jetons un dernier coup d'œil sur la table des maîtres. Nous y remarquons, alors comme aujourd'hui, une classe de gens fort utiles, toujours prêts à combler les vides accidentels parmi les convives ou à conjurer le terrible chiffre treize. Ce sont les dîneurs en ville. Mercier en fait un tableau dont nous détacherons quelques traits. « ... Dans cette classe sont les agréables et « beaux parleurs, les musiciens, les peintres, les « abbés, les célibataires, etc. Ils sortent de chez eux, « poudrés, frisés, à deux heures précises, et vont « s'asseoir à des tables délicates ayant pour passeport « quelques historiettes, une pour chaque maison, et « la gazette de la veille... le soir ils vont faire colla- « tion et répètent les nouvelles qu'ils ont apprises le « matin... Une aptitude à retenir les noms des per- « sonnes, quelque usage du monde, beaucoup de sou- « plesse dans les manières, leur suffit pour entretenir « la conversation. » Ailleurs, Mercier se récrie contre Tépithète de 'parasite très improprement employée par les gens de petit esprit. «... Les bourgeois sont « les seuls qui appellent parasites ceux à qui ils ont « donné à manger. Dans le monde, les repas qu'on « a pris ne comptent point et n'obligent à rien. Il y « a plus de tables délicatement servies qu'il n'y a « d'hommes vraiment aimables, ainsi c'est la table « qui doit remercier le convive agréable. » Réflexion juste, mais imprudente : s'il suffit d'être aimable et spirituel pour être quitte envers son hôte, que de gens se croiront assez de mérite pour se dispenser d'être polis.
A bien prendre les choses, le parasite est sinon le meilleur, du moins le plus agréable des amis. Quand il a adopté votre maison, il s'y attache à la manière des chats, parce quil s'y trouve bien. Dès lors vous trouvez en lui les plus doux, les plus faciles rapports. Il vous amuse; il est gai parce qu'il est content; il vous servira même si l'occasion s'en présente. Il a en un mot toutes les apparences et les avantages matériels de Tamitié. Et, que faut-il de plus dans les tristesses de cette vie ! ne pouvant sonder les cœurs, contentons-nous des apparences.
Le parasite est certainement un bon instrument ; mais il faut savoir en jouer. N'a pas de parasite qui veut ! C'est là comme pour la tenue d'un salon que se révèle la science d'une maîtresse de maison, toujours attentive à réunir les gens qui se plaisent, à éviter les froissements, à ménager les susceptibilités, parlant à chacun le langage qui lui convient, et par l'esprit, la grâce et une amabilité soutenue arrivant à plaire à tous.
Si*