AYANT-PROPOS
de l'un d'eux, et c'est à ce cas particulier, plutôt qu'au préjugé populaire contre la corporation, que se rattachait sa mordante épigramme.
Nous allons consacrer à chaque personnalité financière un chapitre séparé. Néanmoins, on trouvera dans nos récits de nombreuses digressions, comme le permet le ton général de ce livre qui n'est en quelque sorte qu'une Idngue causerie. On rencontrera, dans quelques-unes de ces biographies, des détails techniques qu'on ne pouvait éviter ; nous les avons réduits au strict nécessaire.
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E plus magnifique des financiers fut le surintendant Nicolas Feuquet (1). Il avait tous les luxes, et surtout celui des arts. Les commissaires chargés d'inventorier ses richesses signalèrent une incroyable quantité de vaisselle d'or et d'argen't (2), de*±»eàux tableaux, de superbes tapisseries (3), des ineubles .précieux, des statues, des antiques, des objets orientaux, jusqu'à deux momies d'Egypte parfaitement conservées, ce qui fit dire aux commissaires que « le maître de la maison était omnium curiositatum explorator. » Les merveilles du château de Vî^ux sont restées
(1) Il signait Foucquet, mais on a l'habitude d'écrire Fouquet. Il était breton etfils d'un conseiller d'État, François Foucquet, grand amateur de médailles. t.
(2) Il avait cinq cents douzaines d'assiettes d'argent, trente-six douzaines de plats de même, et un service d'or massif.
(3) Elles provenaient en partie de Maincy, f)rès .Melun,où Fouquet avait installé une fabrique, sous la directiorf de Ch. le T3run ; cet établissement fut transféré aux Gobelins, en 1662.
légendaires. On connaît également l'iiistoire dramatique de la disgrâce du surintendant. Ce qui est peut-être moins connu, c'est le rôle politique qu'il a eu pendant la Fronde, et qui a été le fondement de sa fortune, rôle secondaire, mais important, ainsi que l'a montré M. Ghéruel. Nicolas Fouquet, qui était alors procureur général, s'était appliqué à calmer les esprits dans le Parlement, et, par des efforts constants, des paroles habiles, mesurées ou énergiques, était parvenu peu à peu à raffermir les magistrats fidèles, à convertir une partie des factieux, et à réduire les autres à l'impuissance. Pendant ce temps son frère, Pabbé Fouquet, correspondait avec Mazarin expulsé, et le tenait au courant des menées des Princes frondeurs, des oscillations de l'opinion publique, et des circonstances qui pouvaient favoriser son retour.
Mazarin ne fut pas ingrat. Après l'extinction de la Fronde, Nicolas Fouquet fut nommé surintendant des finances, et l'abbé Fouquet reçut la survivance du procureur général et, en même temps, l'agrément du roi pour l'achat de la charge de chancelier de l'ordre du Saint-Esprit, ce qui lui donnait le droit de porter le cordon bleu, réservé à la plus haute noblesse. La place de surintendant donnait à Nicolas Fouquet des facilités et des tentations auxquelles il n'était que trop prédisposé. Il vendait chaque année, à son profit, les fermes des impôts indirects, ou mieux encore il exploitait lui-même ces fermes sous des noms supposés ; puis il se servait des sommes énormes qu'il en tirait pour faire des avances à l'État à des
taux excessifs. Fouquet avait inauguré le système des emprunts contractés à l'étranger, système qui était bon en soi, mais qui lui donnait l'occasion de prélever des pots-de-vin illimités. L'abbé Fouquet (1) était associé à ces dilapidations «qui servaient à payer (( les galanteries des deux frères, leurs palais somp- « tueux et les fortifications qu'ils élevaient (à Belle- (( Isle) pour se mettre à l'abri de la vengeance royale. » A la mort du cardinal, Fouquet se trouva naturellement appelé, comme surintendant des finances, à faire partie du Conseil privé avec Le Tellier et de Lyonne. Il se flattait de devenir premier ministre, car son ambition sans bornes lui avait dicté cette devise : « Quo non ascendam ? Où ne monterai-je pas ? »
Mais le roi était instruit de ses agissements ; Mazarin les lui avait signalés et lui en avait offert le remède : « Sire, je vous dois tout, avait-il dit à son lit « de mort, mais je crois m'acquitter en quelque sorte « avec Votre Majesté en lui donnant Colbert. » Louis XIV, en effet, chargea Colbert de surveiller de très près le surintendant. En même temps, il déclara « qu'il connaissait les abus qui avaient eu lieu ; mais « que désormais il voulait s'occuper lui-même des « finances de son royaume, et qu'il attendait de ses « ministres, et particulièrement du surintendant, des « rapports réguliers et sincères. »
(1) L'abbé Basile Fouquet n'était pas prêtre, mais seulement abbé commandataire de Barbeau. C'est là qu'il fut exilé après la chute du surintendant. Deux autres des six frères Fouquet, François et Louis, ont été, le premier archevêque de Narbonne, le second évoque d'Agde.
Fouquet ne tint pas compte de cet avertissement, croyant peu à la fermeté du caractère et à l'application au travail de ce jeune roi de vingt-trois ans. Il n'eut pas le courage de renoncer à son luxe effréné, à son jeu scandaleux, à ses intrigues galantes, à ses largesses mises au service de ses amours ou de sa vanité et qui allaient jusqu'à donner plus de quatre millions de pensions à des personnes de tous les rangs afin de s'en faire des créatures. Il continua donc à produire de faux états de situation que Colbert contrôlait et réfutait en secret. Le jeune roi, indigné d'être aussi longtemps et aussi impudemment pris pour dupe, résolut la perte de ce ministre insolent. Il mit dans l'exécution une prudence et une dissimulation qui lui étaient peut-être conseillées par le souvenir encore vivace de la Fronde. Quant à Fouquet, sa présomption l'aveuglait. Toutefois, averti des propos qui circulaient sur les énormes dépenses qu'il faisait à Vaux et qui, avait-on dit à la reine, occupaient 900 hommes, il recommanda à ses agents d'user de prudence... « de « mettre des portiers et de tenir les portes fermées... (( et qu'il y ayt en veue le moins de gens qu'il se « pourra ensemble. » Fouquet possédait déjà, du temps même de Mazarin, une somptueuse habitation à Saint- Mandé, près de Vincennes, mais ce n'était qu'un prélude aux magnificences qu'il rêvait.
Le château de Vaux, commencé en 1653, fut achevé en moins de sept ans. Le célèbre architecte Le Veau s'y était surpassé. Transportons-nous à cette époque pour en faire l'esquisse. Des grilles monumentales
s'ouvrent sur deux cours successives, la première bordée par des communs d'un bel aspect formant comme deux ailes détachées, la seconde bornée par des fossés d'eau vive que couronne une balustrade ornée de figures de Naïades et d'enfants posées sur des socles. Au fond se dresse le superbe édifice dont la façade, du côté de l'arrivée, présente une série de doubles pavillons carrés reliés par des galeries d'angle au pavillon central où conduit un grand perron à plusieurs repos régnant dans toute la largeur du corps du milieu.
L'autre façade du côté des jardins est encore plus belle. A droite et à gauche, un pavillon d'angle orné de pilastres ioniques surmontés par des vases ; au milieu un dôme majestueux terminé par%n campanile et ayant un avant-corps à fronton triangulaire, cet avant-corps décoré en bas de quatre colonnes doriques à bossages, et au-dessus de quatre pilastres ioniques auxquels sont adossées quatre figures de pierre. Cette façade forme une masse imposante dont l'effet est d'autant plus saisissant que les terrasses et les jardins creusés par la nature et par l'art semblent de ce côté s'abaisser pour mieux faire ressortir ce monument d'un délire ambitieux. Le dôme central abrite ime magnifique salle ovale, appelée la salle des gardes, décorée d'arcades et de pilastres corinthiens encadrant de grandes statues de marbre d'après l'antique et surmontés de cariatides reliées entre elles par des guirlandes. A droite et à gauche, des salons décorés de plafonds et panneaux peints par Charles
Lebrun et de tapisseries de la nouvelle fabrique des Gobelins. La salle à manger est précédée d'un buffet dont la voûte est peinte en berceau avec des feuillages ; la grande salle a neuf petits plafonds, tant carrés qu'octogones, peints en camaïeu : dans celui du milieu se voit Mercure avec l'Abondance ; sur la cheminée est placé un grand portrait de Louis XIII, les dessus de porte offrent six sujets tirés de la fable, et les lambris sont décorés de grotesques et d'arabesques. f]st-il vrai, suivant la légende, que les tables descendent du plafond toutes servies et que, pendant ce temps, un nuage s'élève pour masquer le mécanisme à la vue des convives ? Remarquons dans le grand cabinet une frise ornée d'arabesques où l'on voit une couleuvre poursuivant un écureuil : or, ces animaux appartiennent aux armes de Colbert et de Fouquet ; n'était-ce pas un présage de la lutte qui devait consommer la perte de Fouquet ?
Nous allons maintenant nous transporter dans les jardins pour y admirer les merveilles créées par Le Nôtre. Doué d'un génie fécond et d'une imagination riante, cet artiste, unique en son genre, avait quitté l'atelier de Simon Vouët pour se consacrer à l'art des jardins. Il y apporta des idées nouvelles : le sentiment de la beauté des lignes, de l'harmonie des proportions, et l'association de l'architecture avec la verdure et les eaux. On vit, pour la première fois, des portiques, des berceaux, des grottes, des treillages, des labyrinthes orner et varier le spectacle des jardins. C'est à Vaux-le- Vicomte que le génie de Le Nôtre se montra,
pour la première fois, dans tout son éclat. On admirait la belle ordonnance des parterres avec la perspective de la grotte de Vaux au milieu du canal, monument en grès formant sept arcades séparées par des Termes rustiques et garnies de rochers sur lesquels retombaient en cascades les eaux d'un étang supérieur. On comptait dans le parc et dans les parterres cent cinquante jets d'eau qui jaillissaient en gerbe pour retomber en nappes dans des centaines de vasques ou pour être rejetés par une foule de mascarons et se perdre en grandes et petites cascades.
Mais ni le génie de Le Nôtre ni l'or de Fouquet n'avaient pu improviser de beaux ombrages, la nature se refusant à accélérer sa marche ordinaire. C'est ce qu'observe La Fontaine en tête du Songe de Vaux, qu'il commença en lGo9: « Gomme les jardins de « Vaux étoient tout nouveau plantés, je ne les pou- « vois décrire en cet état... Il falloit donc prévenir le « temps : cela ne se pouvoit faire que par trois « moyens : l'enchantement, la prophétie et le songe. » La Fontaine écrivit donc le Songe de Vaux, songe qu'il suppose lui offrir vingt ans plus tard la vue do cette magnifique résidence arrivée à son entier développement.
Avant même la croissance des arbres, qui n'avaient d'ailleurs qu'un rôle secondaire dans le plan général, le château de Vaux, quand il fut achevé, réalisait toutes les magnificences que l'on peut rêver et dépassait de beaucoup le luxe des résidences royales. Les terrasses, les statues et les eauxjaillissantes servirent
plus tard de modèle pour Versailles. « Fouquet y pro- « . digua, dit Voltaire, dix-huit millions de son temps, « qui en feraient près de trente-six du nôtre. » On peut juger ce que les trente-six millions de Voltaire (en 17 ol) représenteraient aujourd'hui. Un détail peut donner une idée de ces dépenses : cent ans après, le duc de Villars, devenu propriétaire de Vaux, chercha à utiliser les tuyaux de plomh des pièces d'eau qui ne marchaient plus, et il en tira 490,000 livres !
La fameuse fête offerte par Fouquet à Louis XIV avait effacé en splendeur toutes celles dont on avait gardé le souvenir, six mille personnes y assistaient. Le dîner coûta 120,000 livres. Une loterie fut tirée entre les invités, dont les lots nombreux étaient des bijoux, des armes et des chevaux de prix. Puis on passa au théâtre improvisé dans le parc où la troupe de Molière joua Les Fciclieux, comédie composée pour la circonstance. La fête, dans son ensemble, coûta plus de S00,000 livres, équivalant aujourd'hui au triple de cette somme. Fouquet avait mis dans la chambre de chaque courtisan de la suite du roi une bourse remplie d'or pour le jeu. Aucun ne s'en trouva offensé: les uns admirèrent la magnificence de ce procédé, les autres affectèrent de croire que c'était au nom du roi et de son argent ; sur ce dernier point ils ne se trompaient guère.
Il est à remarquer que ces manières fastueuses n'excitaient ni envie ni murmure dans les hautes classes ; soit que chacun, abdiquant toute fierté, espérât avoir sa part dans les largesses du surinten-
dant, soit que celui-ci possédât, comme on l'a dit, une grâce, une séduction de la voix ou du regard qui le ifaisait aimer. Son 'portrait, gravé plusieurs fois d'après Kanteuil, n'exprime ni beauté ni noblesse; et cependant B'eaucoup de feSimes des mieux qualifiées ont été compromises par les pièces saisies chez lui, et notamment par une cassette remplie de lettres dont le secret a été en partie divulgué, en risquant beaucoup d'erreurs. Les lettres originales furent conservées par Baluze, secrétaire de Colbert, et se trouvent aujourd'hui dans le fonds qui porte son nom. Mais beaucoup de copies, et un plus grand nombre de lettres supposées, circulèrent alors dans le public, avide comme toujours de scandale. C'était, naturellement, sur les femmes que la malignité s'exerçait, et l'on mettait des noms quand il ne s'y en trouvait pas. Toute faiblesse féminine paraissait vraisemblable, et Fouquet était considéré comme irrésistible. Boileau écrivait, dans sa 8^ satire :
Quiconque est riche est tout. Sans sagesse, il est sage.
Il a, sans rien savoir, la science en partage.
Il a l'esprit, le cœur, le mérite, le rang,
La vertu, la valeur, la dignité, le sang.
Il est aimé des grands, il est chéri des belles.
Jamais surintendant ne trouva de cruelles.
Lor même à la laideur donne un air de beauté;
Mais tout devient affreux avec la pauvreté.
Conrart le silencieux, premier fondateur de l'Académie, avait collectionné un très grand nombre de papiers, vrais ou faux, ayant eu quelque notoriété, et parmi ces papiers, qui sont maintenant à la Biblio-
tlièque de l'Arsenal, se trouvaient de prétendues copies des lettres renfermées dans la cassette du surintendant. Un érudit y découvrit et publia une lettre de madame Scarron à Fouquet, aussi courte que significative : « Je Iiay le péché, mais je hay encorres « davantage la pauvreté ; j'ay reçu vos dix mil « escus, si vous voulez encorres en apporter dix mille « dans deux jours, je verray ce que j'auray à faire, « je ne vous deffens pas d'esperrer, » Quelque opinion que l'on ait de la vertu de M"'^ de Maintenon, on connaît trop l'intelligence et l'esprit de cette femme liaMle, dont toutes les actions étaient calculées, mesurées, pour admettre un seul instant qu'elle ait pu écrire un pareil billet. D'ailleurs son mariage avec Scarron lui avait donné une certaine aisance, et quand il mourut, on obtint pour elle une pension de 3,000 livres de la Reine-Mère. Elle n'était donc pas alors dans une si grande détresse (1).
Les écrivains et les artistes que Fouquet protégeait et pensionnait lui restèrent fidèles dans sa disgrâce, bien que les pensions eussent cessé. Les deux Corneille, Pellisson, La" Fontaine, M"'^ de Sévigné, M'" de Scudéry et d'autres encore chantèrent en vers et en prose les louanges de l'infortuné Mécène, et Charles Le Brun, qu'il avait employé à décorer le château de Vaux, ne craignit pas de lui témoigner sa reconnaissance au moment même où il venait d'être
(1) Il faut remarquer aussi le peu de temps qui s'écoula entre la mort de Scarron (I660j et la disgrâce de Fouquet (1661 ).
nommé premier peintre du roi. Émeric David rapporte que Fouquet avait chargé Pierre Puget, qui commençait à être connu, de toutes les sculptures projetées pour embellir Vaux-le-Vicomte ; qu'il Tavait même envoyé à Carrare pour choisir les marbres nécessaires ; qu'à ce moment Mazarin fit faire au grand artiste les offres les plus brillantes s'il voulait quitter Fouquet et s'attacher à lui. Puget refusa ; la disgrâce arriva, et les sculptures furent abandonnées.
Fouquet, arrêté à Nantes en 1G61, ne fut jugé qu'en 16G^ par une commission de vingt-deux membres que présidait le chancelier Pierre Séguier. Pendant qu'on instruisait son procès, ses amis n'épargnaient ni suppliques ni démarches. La Fontaine avait reçu de Fouquetune pension dont chaque quartier s'échangeait contre une ballade de trente-cinq vers. Il fut l'un des premiers à élever la voix en sa faveur et il écrivit, en 1661, sa touchante élégie : Aux Nymphes de Vaux y qu'on relira toujours avec plaisir :
Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes, Pleurez, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes ,
La cabale est contente ; Oronte est malheureux ; Vous l'avez vu naguère au bord de vos fontames, Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines, Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevoit des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels. Hélas! qu'il est déchu de ce bonheur suprême ! Que vous le trouveriez différent de lui-même!
Voilà le précipice où l'ont enfin jeté Les attraits enchanteurs de la prospérité!
Lorsque, sur cette mer, on vogue à pleines voiles,
Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles, 11 est bien malaisé de régler ses désirs ; Le plus sage s'endort sur la foi des zéphirs.
Vous dont il a rendu la demeure si belle, ' Nymphes qui lui devez vos plus charmants appas, Si le long de vos bords Louis porte ses pas, Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage ; Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ; Du titre de Clément rendez-le ambitieux ; C'est par là que les rois sont semblables aux Dieux. Du magnanime Henri qu'il contemple la vie : Dès qu'il put se venger il en perdit l'envie. Inspirez à Louis cette même douceur :
La plus belle victoire est de vaincre son cœur. Oronte est à présent un objet de clémence ; S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance^ Il est assez puni par son sort rigoureux ; Et c'est être innocent que d'être malheureux.
Après La Fontaine, Pellisson, qui était premier commis de Fouquet, refusa de trahir son maître, et adressa au roi des mémoires justificatifs remplis d'éloquence et de chaleur d'âme. Il faut lire enfin les lettres de M"'" de Sévigné, non pour y trouver la justification du surintendant, mais pour admirer le vif intérêt qu'il inspirait. M"'' de Sévigné avait pour Fouquet la plus tendre amitié, cependant sa réputation sortit intacte de l'épreuve de la fameuse cassette dont nous avons parlé : les seules lettres d'elle qu'on y trouva étaient des recommandations pour un de ses cousins, M. de la Trousse. Dans une série de lettres adressées à M. de Pomponne, M'""' de Sévigné rend compte, jour par jour, des interrogatoires suhis par Fouquet au mois de décembre 1664. « Aujour- « d'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette.
a L'abbé d'Effîal Ta salué en passant ; il lui a dit en ■ « lui rendant le salut : « Monsieur, je suis votre très « humble serviteur, » avec cette mine riante et fixe « que nous lui connaissons. L'abbé d'Effîat a été si « saisi de tendresse, qu'il n'en pouvait plus. » Elle donne ensuite sur tous les points les questions et les réponses et, au milieu de ses expressions d'admiration pour l'accusé, elle laisse entrevoir la vérité. Ainsi, au sujet des octrois : « Il a été très mal attaqué, « et s'est très bien défendu. Ce n'est pas entre nous, « que ce ne soit un endroit des plus glissants de son « affaire... il s'est allé embrouiller sur certaines « dates, sur lesquelles on l'aurait bien embarrassé, (( si on avait été bien habile et bien éveillé ; mais au « lieu d'être alerte, M. le chancelier sommeillait « doucement ; on se regardait, et je pense que notre « ami en aurait ri s'il avait osé. » Dans un autre interrogatoire « sur un certain article du marc d'or, « Pussort (conseiller) a dit : Voilà qui est contre « l'accusé. — Il est vrai, a dit M. d'Ormesson, mais « il n'y a pas de preuves. »
On ^oit bien que ces lettres étaient des épanchements intimes. ^P^^ de Se vigne ne croyait pas alors écrire pour le public ni pour la postérité. Le 20 décembre, Tarrèt est enfin rendu et AP"** de Sévigné s'écrie: a Louez Dieu, monsieur, et le remerciez, « notre pauvre ami est sauvé : il a passé de treize à « l'avis de M. d'Ormesson et de neuf à celui de Saint- « Hélène. Je suis si aise que je suis hors de moi... Je « mourais de peur qu'un autre que moi vous eût
K donné le plaisir d'apprendre la bonne nouvelle. .. de « longtemps je ne serai remise de la joie que j'eus « hier; tout de bon elle est trop complète, j'avais trop « de peine à la contenir... on dit que demain on le « fait conduire à Pignerol ; car le roi change l'exil « en une prison. On lui refuse sa femme, contre « toutes les règles. Mais gardez-vous bien de rabattre « de votre joie pour tout ce procédé : la mienne est « augmentée, s'il se peut, et me fait bien mieux voir a la grandeur de notre victoire. » D'autres passages de ces lettres constatent, d'une part, l'acharnement des accusateurs et d'autre part les sollicitations de ses amis qui gagnèrent quelques voix. La question s'était débattue entre la mort et le bannissement perpétuel avec confiscation de ses biens au roi ; la seconde peine avait prévalu à treize voix contre neuf qui avaient voté la mort. La grande joie de ses amis en lui voyant la vie sauve montre que c'était tout ce qu'ils pouvaient espérer. Fouquet lui-même exprima sa reconnaissance à M. d'Ormesson, s'estimant heureux d'échapper à la potence. Il la méritait peut-être, mais ces mesures rigoureuses cessent d'être justes quand elles se font attendre.
Au début du procès du surintendant et en dehors des régions où rayonnaient ses générosités, on était très animé contre lui : ses folles prodigalités coïncidant avec les exactions commises à son profit avaient amassé des haines terribles. On était convaincu de ses dilapidations avant même qu'elles ne fussent prouvées. Et quand il fut arrêté, l'exaspération était
si vive contre lui, que d'Artagnan, chargé de le transférer de Nantes à Paris, eut quelque peine à le ])rotéger contre la fureur populaire. Mais, ô mobilité de ce sable mouvant qu'on nomme l'opinion publique ! à peine la sentence fut-elle prononcée, que le peuple lui-même lui devint pitoyable. Par une étrange contradiction, quand l'adversaire deFouquet, quand Colbert mourut, après vingt-trois ans d'un ministère glorieux, étant presque disgracié, haï des grands et du peuple à cause de la dureté de ses mesures pour le bien de l'État, on fut obligé de l'enterrer de nuit pour éviter les insultes à son cercueil. La haine s'épancha en chansons et en grossières injures. Observons que la même ingratitude du peuple a salué successivement la mort de Sully, celle de Richelieu, l'exil de Mazarin et la chute de Turgot. Ces illustres exemples ne semblent-ils pas dire avec Bossue t : « Entendez, ô grands de la terre ; instruisez-vous, (' arbitres du monde ! »
Tout le bruit qui s'était fait autour du procès de Fouquet se calma promptement ; amis et ennemis ne tardèrent pas à oublier le prisonnier de Pignerol ; c'est au point qu'on ignora longtemps le lieu de sa mort qui arriva au donjon de Pignerol, en 1680, après dix-neuf ans de captivité. M'''^ de Se vigne, si constante en amitié, lui garda presque seule un souvenir. Elle écrivit à sa fille, le 3 avril 1680 : « Ma chère « enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis « touchée... » et après avoir parlé des incommodités de sa fille et de vingt autres choses: « ...M"" de
'20 LES FTXAXC.IEP.i^ d'ATTREFOIS
« Scudéry est très aiïligéede la mort de M. Foiiquet; (( enfin voilà cette vie qui a tant donné de peine à « conserver ! Il y aurait beaucoup à dire là-dessus ; « sa maladie a été des convulsions et des maux de a cœur sans pouvoir vomir (1). »
La confiscation prononcée contre Fouquet se fit avec quelques ménagements, car M™^ Fouquet put racheter, au prix de 1,250,000 livres, la terre de Vaux qui avait été abandonnée aux créanciers ; elle la revendit en 17 OS, au maréchal de Villars. M™® Fouquet était née de Caslille ; c'était une personne sage et pieuse, qui avait été belle dans sa jeunesse. Après la mort de son mari, elle se retira dans une dépendance du Val-de-Grâce, où elle mourut en 1716.
Les trois fils de Fouquet, tenus éloignés de la Cour, vivaient assez obscurément quand la mort des deux aines permit au troisième, le marquis de Belle-Isle, de réunir les débris de fortune qui leur avaient été laissés. Les deux fils de celui-ci, par leur application, leurs talents et leurs brillants services militaires, parvinrent à rentrer en grâce et même en haute faveur, l'ainé surtout, qui devint maréchal de France, chevalier de l'ordre, ambassadeur à la diète électorale. Un tel retour de fortune montre ce que peuvent la persévérance et le mérite. En 1764, le duc de Villars, fils du maréchal de Villars, revendit la terre de Vaux à César- Gabriel de Choiseul, duc de Praslin,
(1) On était porté alors à tout expliquer par le poison. M'"' de Sévigné se rappelait ici un propos de la Brinvilliers déclarant que M. Fouquet avait envoyé chercher du poison en Italie.
qui la paya 1,600,000 livres. Pendant cent ans, le château fut appelé Vaux-Praslin. Depuis 1875, c'est M. Sommier qui le possède. Les vastes proportions de ce palais et de ses jardins exigeraient pour leur entretien seul une fortune royale. Vaux ne re verra jamais son ancienne splendeur. Les eaux jaillissantes ont, depuis deux siècles, cessé de jaillir ; les terrasses, privées de leurs marbres, sont déprimées et rongées par le temps... Néanmoins le cadre reste; c'est à l'imagination de le remplir. Fouquet n'a pas été témoin de cette lente destruction ; mais il a du méditer souvent, dans sa longue prison, sur le texte de l'Ecclésiaste: « Vanité des vanités et tout est vanité... (( J'ai élevé des ouvrages magnifiques, j'ai Mti des « maisons et j'ai planté des vignes. — J'ai possédé a des serviteurs et une nombreuse famille, et de (f grands troupeaux de bœufs et de brebis. — J'ai « entassé l'argent et l'or, le revenu des rois et des K provinces, j 'ai eu des musiciens et des musiciennes. . . (( En tout cela je n'ai vu que vanité, affliction d'es- « prit; rien de stable sous le soleil. »
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LES FEPiMIEPtS GENERAUX
I l'on considère dans l'ancienne France, au point de vue de leurs conditions d'existence, trois classes de citoyens, la noble sse, la magistrature, la bourgeoisie, on voit que cbacune de ces classes avait un rôle et un caractère très différents. La noblesse était destinée à la carrière des armes et à la défense du royaume ; la magistrature exerçait comme un sacerdoce en quelque sorte héréditaire, et la bourgeoisie était vouée aux professions libérales ou mercantiles. Préparé dès l'enfance au chemin qu'il avait à parcourir et pénétré de l'esprit de sa classe, chacun employait son intelligence et son activité dans le cercle limité par son horizon. Il fallait, pour l'en faire sortir, une vocation et des aptitudes bien caractérisées. L'homme d'épée, toujours prêt à prendre les armes, à payer de sa personne dans les combats, avait, comme compensation à ce service de guerre, l'immunité dos taxes. Mais ce privilège no suffisait pas toujours à l'indemniser des
grandes dépenses qu'il faisait pour tenir son rang, aussi bien en campagne qu'à la Cour quand il devait y paraître ; il se trouvait donc souvent dans une situation difficile que sauvait un riche mariage. La magistrature, obligée par son rôle et par tradition à une gravité extérieure nécessaire pour inspirer le respect, se dédommageait de cette contrainte par une vie large mais bien réglée, bâtissant des hôtels et des châteaux où ils recherchaient moins les apparences que les réalités de la richesse. Le bourgeois, lui, n'avait qu'une pensée : s'enrichir, amasser et dépenser le moins possible ; sa fortune était comme une boule de neige qui s'arrondissait sans cesse et l'on devait prévoir que, dans un temps donné, il absorberait tout, puissance et richesses (1).
Les fermiers généraux s'étaient placés en quelque sorte en dehors de cette troisième classe à laquelle ils appartenaient par leur origine, mais dont ils différaient par leurs tendances. Chez eux, la fortune acquise était expansive ; l'habitude de remuer de grosses affaires les rendait moins circonspects et les éloignait de toute avarice ; leur esprit, moins absorbé par les petits calculs, se livrait avec passion au culte des beaux-arls et de la littérature. Ils exerçaient ainsi la plus heureuse influence, soit en encourageant les hommes de lettres par des pensions et les artistes par de généreuses acquisitions, soit en recueillant et
(I) Et l'on entendra un jour cette parole de Sieyês : Qu'est-ce que le ticrs-etat? Rien. Que doit-il être? Tout.
conservanL des œuvres antérieures, fécondes en enseignement. Cependant, quand vint la tourmente révolutionnaire, on ne leur tint aucun compte de ces services rendus aux arts et aux lettres. Tous les anciens fermiers généraux, trésoriers généraux et autres financiers importants que la Révolution trouva sous sa main, furent guillotinés et leurs biens furent confisqués. Gela s'appelait, dans le langage cynique du temps: Jjattre raoanaie sur la place de la Rèi'olution{\). On les accusait d'avoir édifié leurs grandes fortunes sur la ruine publique. S'ils n'étaient pas directement responsables de l'exagération des dépenses de l'État, ils les avaient facilitées, disait-on, par leurs avances intéressées. Les fermiers généraux étaient particulièrement en butte à ce genre de reproche, si souvent adressé aux entrepreneurs, de trop gagner sur leurs marchés. C'était, en effet, un marché à forfait sous forme de bail que l'État passait avec la Compagnie des Fermiers Généraux pour le recouvrement des quatre ou cinq séries d'impôts qu'on a appelés depuis droits réunis ou contributions indirectes.
Cette organisation était fort ancienne en France (2) ;
(1) On vit le 19 floréal (8 mai 1794) ving-huit ct-deiia«f fermiers généraux condamnés et exécutés ensemble; d'autres furent compris dans différentes fournées. Sur la dénonciation de Gaudot, ancien receveur des fermes, chassé pour malversation, et du conventionnel Antoine Dupm, ancien domestique, puis employé des fermes, la Convention chargea une commission spéciale d'anciens employés mécontents de réviser les comptes des fermiers généraux ; c'était les condamner d'avance.
(2) On la fait remonter à Philippe le Bel. Mais c'est Colbert qui lui donna Torganisation qui subsista jusqu'en 1790. Necker, qui s'annonrait
elle déchargeait l'État des complications administratives et rejetait sur la Compagnie fermière l'impopularité qui s'attache aux collecteurs d'impôts. Mais on se mettait pour ainsi dire à la merci des gros financiers à cause des capitaux qui étaient nécessaires pour les frais de perception et pour assurer au Trésor des versements réguliers. Chaque fermier général apportait une mise de fonds de 1,S00,000 livres. Le nomhre des associés fermiers, limité d'abord à quarante, ne dépassa jamais soixante, ce qui assurait à chacun d'eux une large part dans le profit des perceptions. On évaluait alors 'une place de fermier général à 100,000 écus par an. Aussi les voit-on, pour la plupart, se signaler par la création de superbes habitations appropriées aux mœurs somptueuses que permettent de grandes richesses. Peut-être, d'ailleurs, pensaient-ils que leurs bénéfices sur les revenus publics leur seraient moins reprochés s'ils les rendaient à la circulation par leurs dépenses. Le faste royal de Fouquet, resté dans toutes les mémoires, s'ofirait aux fermiers généraux et aux autres riches financiers comme un type achevé de grande existence et ils cherchaient à en approcher autant que possible. Cela devint entre eux une vraie lutte de magnificence dans laquelle Samuel Bernard, les frères Paris, LaPopelinière, Bouret, Sainte- James, Beaujon, Boutin
comme un réformateur, n'osa pas pourtant supprimer les gabelles, parce qu'il eût fallu, vu la pénurie du ''"ésor. les remplacer par de nouveaux impôts. Les gabelles furent abolies par la Convention, en 1790,61 les fermes générales furent peu après supprimées.
et d'autres encore, ont acquis un renom historique. Des hôtels splendides remplis de beaux meubles, de tableaux et d'objets d'art, des châteaux de plaisance, dont quelques-uns subsistent encore, rendent témoignage de ces fortunes quasi-royales. Aussi avait-on donné à quelques-unes de ces demeures des surnoms qui en exprimaient l'excessive richesse, et l'on disait : la FoUe-Beav.jon, la FoUe-Boutin, la FoUe-Sainte- James... Si dans leurs fêtes, restées légendaires, la vanité était principalement en jeu, la bienfaisance ne perdait pas ses droits ; les anciens financiers étaient presque tous généreux et charitables ; les mémoires du temps en font foi, et l'hôpital Beaujon, fondé par ^1. de Beaujon, de son vivant, montre avec quelle largeur ces favoris de la fortune comprenaient leurs devoirs avec leurs semblables (1).
De nos jours, on ne fait plus de ces dépenses grandioses ; nous sommes à une époque de calcul : tout efifort doit être productif, tout argent dépensé doit rapporter un intérêt soit en argent, soit en honneurs, soit en services réciproques, et certaines libéralités, qui étonnent parfois de la part de certaines gens, ont des motifs secrets qu'il ne faut pas approfondir. Le luxe même est aujourd'hui banal et mesquin ; on ne voit plus de ces fantaisies originales où se complais
(I) Au xii" siècle, les rues de Paris n'étaient pas pavées; on voit dans Les Grandes. Chroniques de France que Philippe Auguste commanda qu'elles soient toutes pavées bien et soigneusement. Les premiers fonds de ce pavage furent fournis bénévolement par un righe financier, Gérard de Poissy, qui fit aussi construire un hôpital à ses frais.
saientles financiers d'autrefois. « Les Français du « XYiii® siècle, dit A. de Tocqueville, aimaient la « joie et adoraient le plaisir ; ils étaient peut-être « plus déréglés dans leurs habitudes et plus désor- « donnés dans leurs passions et dans leurs idées que « ceux d'aujourd'hui ; mais ils ignoraient ce sensua- (( lisme tempéré et décent que nous voyons. Dans les « hautes classes, on s'occupait bien plus à orner sa « vie qu'à la rendre commode, à s'illustrer qu'à ({ s'enrichir. Dans les moyennes même, on ne se « laissait jamais absorber tout entier dans la recherche « du bien-être ; souvent on en abandonnait la poura suite pour courir après des jouissances plus délicates « et plus hautes. » Rien n'est plus vrai, et c'est le contraire aujourd'hui. L'amour du bien-être et une fausse passion d'égalité sont des traits caractéristiques de la société moderne; ces deux préoccupations se retrouvent dans tout ce que l'on fait maintenant : si l'on construit une habitation, on voudra avant tout qu'elle soit commode et bien distribuée ; si l'on s'occupe d'objets d'art ou d'ameublement, n'ayant pour ces choses qu'un goût factice, on s'appliquera à imiter son voisin, ayant surtout à cœur d'égaler et même d'éclipser ceux qui se sont mis en relief par un talent, un goût, une élégance quelconque, car l'amour de l'égalité, ce fils de l'orgueil, n'est toujours à vrai dire que l'envie contre toute supériorité.
La vraie égalité, juste et féconde, celle qui ouvre le chemin de la fortune et des honneurs au talent et au travail, n'est pas chose nouvelle en France. « Qu'on