I.Eiï FERMIERS f.KNÉRAUX
« se rappelle, écrivait Joseph de Maisfre, celte foule « innomlDrable d'emplois (en faisant abstraction de u toutes les places abusives) que l'ancien gouverne- « ment de France présentoit à l'ambition universelle. « Le clergé séculier et régulier, l'épée, la robe, les « finances, l'administration, etc. Que de portes ou- « vertes à tous les talens et à tous les genres d'ambi- « tiens ! Quelles gradations incalculables de distinc- « lions personnelles ! De ce nombre infini de places, « aucune n'étoit mise, par le droit, au-dessus des « prétentions du simple citoyen... » Ce que dit de Maistre est prouvé par les plaintes amères qu'exhalait Saint-Simon sur le système constamment suivi par Louis XIV de confier le soin des affaires publiques à des hommes nouveaux et d'en écarter ceux qui étaient « de grande noblesse » ou seulement « de naissance distinguée. » Or, l'importance acquise par ces hommes nouveaux irritait ce seigneur jaloux de ses prérogatives. De là vient cette malveillance évidente qui gâte le portrait que ce grand peintre a tracé de Louis XIV « ...Il ne vouloit de grandeur que par (( émanation de la sienne ; toute autre lui étoit deve- « nue odieuse... Ilsentoit bien qu"il pouvoit accabler « un seigneur sous le poids de sa disgrâce, mais non « pas l'anéantir, ni les siens, au lieu qu'en précipice tant un secrétaire d'État de sa place, ou un autre '( ministre de la même espèce, il le replongeoit lui et " tous les siens dans la profondeur du néant d'où « cette place l'avoit tiré, sans que les richesses qui « lui pourroient rester le pussent relever de ce non-
« être. C'est là ce qui le faisoit se complaire à faire « régner ses ministres sur les plus élevés de ses (( sujets, sur les princes de son sang en autorité 0 comme sur les autres, et sur tout ce qui n'avoit ni « rang ni office de la couronne, en grandeur comme « en autorité au-dessus d'eux. »
Ce qui choquait Saint-Simon à son point de vue personnel, nos rois l'aA^aient toujours fait, choisissant avec plus ou moins de honheur les hommes qui leur paraissaient capables de rendre des services (1). Il en était de même à tous les degrés de l'échelle sociale. On ne saurait compter les hommes qui, de la condition la plus humble, s'élevèrent jusqu'aux plus hautes situations et furent les seuls artisans de leur fortune. Beaucoup de fermiers généraux eurent de semblables commencements ; mais presque tous, une fois arrivés, semblaient se pénétrer du même esprit, et ne considérer leur fortune que comme une sorte de fidei-comrais au profit des arts, des lettres et de la bienfaisance. C'est leur prodigalité intelligente qui nous les rend sympathiques et qui nous a suggéré la pensée de rappeler quelques traits de leur histoire.
(I) En 1600, Henri IV, dans un édit relatif au règlement des tailles, déclara « que ceux qui ont servi le public en charges honorables peuvent donner un commencement de noblesse à leur postérité. » En 1669, un édit de Louis XIV déclara que le commerce de mer ne dérogerait pas à la noblesse. En 1750, Louis XV, par un édit du l" novembre, reconnaissait pour nobles tous ceux qui seraient parvenus au grade d'officiers généraux dans ses troupes, et aussi ceux qui étant au moins capitaines avaient eu leur père et leur aïeul au service avec le même grade.
LES FERMIERS GÉNÉRAUX .'Il
Pour terminer ces considérations générales, nous (lirons comment la mémoire des fermiers généraux immolés par le comité de Salut public fut réhabilitée. Vr an après leur exécution, le 16 floréal an III (8 mai 179o), le conventionnel Dupin, celui-là même qui les avait fait condamner, monta à la tribune de la Convention et d'une voix qui semblait altérée par le remords, il s'écria : a Un an s'est tout juste écoulé « depuis qu'une grande iniquité a été commise; « vingt-huit tètes alors tombèrent sur l'échafaud, « sans débats, sans jugement et dans le but cupide « de s'emparer de leur bourse... » Il avoua la part qu'il avait prise à cette afl'aire, mais il s'excusa par « la peur qu'il avait eue de Robespierre, de Vadier « d'Amar, qui le menaçaient de le comprendre dans « l'acte d'accusation comme un des valets corrompus « par la ferme... Dupin conclut à la nécessité de « réviser le procès, et comme conséquence à la res- « titution des biens aux familles des condamnés. » Était-ce le remords seul qui agitait Dupin? n'était-ce pas surtout cette crainte du châtiment qui faisait trembler alors les complices de Robespierre ; ils ne furent rassurés que par le décret d'amnistie de brumaire an IV, et ceux d'entre eux qui vivaient encore échappèrent ainsi à la vindicte publique.
Le discours de Dupin, l'aveu de sa lâcheté, avaient indigné l'Assemblée : on lui cria qu'il était le plus coupable ; que non seulement il avait conduit à la mort ses anciens maîtres, mais qu'il les avait volés ! Néanmoins sa confession avait atteint son but : la
Convention, qui était dans son jour de justice, ordonna que les biens non vendus seraient restitués aux familles des fermiers généraux. Cependant ce décret rencontra quelques difficultés dans son exécution, car, en 1800, un arrêté des Consuls porte que « les « imputations d'abus et de malversations faites aux (( fermiers généraux étant dénuées de fondement, il <( sera donné main-levée des séquestres et oppositions (' mis sur les biens des héritiers et co-intéressés des- « dits fermiers généraux. » Quant aux biens qui avaient été vendus, ils restèrent perdus pour eux.
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os rois, obligés de subir souvent la loi des financiers, prenaient quelquefois leur revanche. Sous la Régence, on institua une chambre de justice qui rendit un arrêt (10 novembre 1716) portant que tous les gens d'affaire ayant eu part aux affaires du roi seraient obligés de payer les quatre cinquièmes de leurs biens nouvellement acquis et devraient justifier de leur état de fortune antérieur. Jean Duvat, dans son Journal de la Régence, donne la liste des taxes ainsi prélevées; elles s'élevèrent à la somme énorme de 137,000,000, sans compter 9,000,000 que Samuel Bernard rapporta spontanément (1). Ces sortes d'exécutions ne manquent jamais, justes ou injustes, d'être
(I) Antoiae Crozat fut taxé à 6,600,000 livres, du Rey de Viancourt, à 5,200,000, Romanet, à 4,i33.000, Pierre iMarengue, à 1,500,000, Hurault, à 1,123,000, Ferlet, à 900,000, Darally, à 887,000, Ambert, à 7IO,l2o, La Vieuville, à 600,000, Duhamel, Desages et Desmarets à des sommes aussi considérables.
applaudies du public. Cette saignée de 106,000,000 n'avait pas suffi à remettre les finances du royaume en équilibre. On avait eu recours sans succès à d'autres expédients, tels que la réduction des rentes, Tallération des monnaies... Le trésor royal était aux abois ; le crédit public et le crédit privé étaient anéantis, quand parut à la cour duRégentun gentilhomme écossais déjà célèbre par ses aventures, Jean Law de Lauriston, né à Edimbourg en 1671, fils d'un riche orfèvre et banquier, appartenait par sa mère Jeanne Campbell à la maison d'Argyle. Doué dans sa personne de tous les agréments de la beauté et de l'esprit, il avait en outre une aptitude singulière pour le calcul et pour les sciences exactes. Forcé de s'enfuir de son pays après un duel où il tua le chevalier Wilson, il avait voyagé dans diverses contrées, étudiant leur organisation commerciale, et sentant se développer en lui de plus en plus sa vocation pour les combinaisons financières. Il avait proposé successivement à plusieurs gouvernements un système qui consistait à créer une banque générale pouvant émettre un nombre de billets-monnaie triple (1) du numéraire existant, et de confier à cette banque la perception des impôts, le paiement des dépenses de l'État avec son papier, la négociation de tous les emprunts, la fabrication des monnaies, et certains négoces privilégiés. Les vastes proportions et la nouveauté d'un tel plan pouvaient effrayer un gou-
(1) Cette proportion modeste et sage devait être bientôt décuplée.
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vemeinent. Louis XIV, à qui il fut d'abord présenté, non seulement ne goûta pas ces combinaisons, mais il marqua son mécontentement du luxe déployé par cet étranger si entreprenant et du jeu effréné où il entraînait les seigneurs de la Cour, auxquels, grâce à son génie calculateur, il gagnait des sommes considérables (1). Le lieutenant de police d'Argenson l'obligea de quitter Paris. Il y revint après la mort du vieux roi, et trouva auprès du Régent le plus favorable accueil.
L'esprit vif et un peu aventureux de ce prince le disposait, surtout en matière de finances, aux entreprises les plus hardies. Il avait fait personnellement des recherches d'Alchimie et La^^• lui apparaissait comme un maître ès-pierre philosophale : n'était-ce pas faire de l'or que de le multiplier au moyen de biUets de banque? Le duc d'Orléans eût été un grand prince sans l'homme qui fut son mauvais génie, le trop fameux Dubois qui, de valet devenu précepteur, s'étudia à corrompre dans son élève les dons naturels les plus rares (2) et le pervertit par calcul jusqu'à une immoralité presque égale à la sienne. Arrivé à ce
(1) Il taillait \e pharaon chez la Duclos, célèbre courtisane et n'entrait jaoïais au jeu avec moins de 100,000 livres en or. Son bonheur au jeu ne fut janiais suspecté. Sa supériorité venait de son impassible sang- Iroid qui lui permettait de calculer encore dans des moments où presque tous les joueurs perdent la tète.
(2) Quant à ses talents, voici ce qu'en dit l'avocat Barbier a ... Sachant tout : peindre assez joliment, la musique parfaitement, la mécanique, la chimie, l'histoire, le cérémonial, le droit public, les intérêts des princes étrangers, parlant comme un ange... pour la politique jamais personne ne l'a possédée comme lui.
point, le bien, le mal, tout, hors ses plaisirs, lui fut indilférent. Son esprit juste et pénétrant l'avertissait qu'on le trompait, et il laissait faire; sa bravoure reconnue s'effaçait sous la crainte d'être troublé dans sa quiétude, et quand il eût fallu réagir, il laissait faire ; sa bonté naturelle allait jusqu'à la faiblesse et n'était peut-être que cela, car parfois il laissait faire des choses violentes, cruelles et injustes (1). Aussi, comme l'observe Duclos, « jamais gouvernement (( plus capricieux, jamais despotisme plus frénétique « ne se virent sous un régent moins ferme. » Quant aux finances, Michelet reconnaît que « le défaut du « Régent était bien moins de dépenser que de ne « point savoir refuser. » Sans faste dans ses habitudes, il donnait peu, dit Saint-Simon, à ses maitresses, mais il donnait beaucoup par amitié, par faiblesse ou par crainte. Avec ce caractère, Tentreprise de Law eut cela de fcicheux qu'elle ouvrit aux prodigalités directes ou indirectes du Prince un champ presque sans limites.
Au début du système (2) et ne considérant que la création des billets de banque, le Régent y vit pour
(1) Témoin le supplice des quatre gentilshommes bretons, complices inconscients de l'affaire Cellamare, qui eurent la tête tranchée, tandis que les organisateurs du complot et la duchesse du Maine, la principale coupable, en étaient quittes pour une courte détention. C'est que ces malheureux bretons n'étaient pas à portée de séduire ou de se faire craindre. C'était le marquis de Pontcalec, MM. de Talhouët, de Montlouis et du Couïdic. Seize autres furent exécutés en effigie, dont M.M. de F^ohan frères.
(2) C'était le nom qu'on donnait à l'entreprise de Law. Quant à lui-même, son nom se prononçait ici Lasa.
l'État la possibilité d'amortir sa dette, et pour les particuliers la circulation ranimée par igje plus grande facilité donnée aux transactions (1), double résultat qui pouvait relever à la fois le crédit ])ublic et le crédit privé. Après quelques mois de débats au Conseil des finances, nn édit du 2 mai 17 IG autorisa Law à former une banque d'escompte au capital de 6,000,000 divisé en 1,200 actions de 5,000 livres, ^vec faculté d'émettre des billets de banque au porteur payables en numéraire. Law y apportait personnellement une somme de 2,000,000 comme première mise de fonds. Le succès de cette banque fut extraordinaire ; elle put émettre rapidement jusqu'à SO et 60,000,000 de billets, c'est-à-dire dix fois son capital (2). Le public ne cessait d'en demander et d'apporter de l'or et de l'argent pour recevoir en écbange ces précieux papiers. C'était aller trop vite et trop loin.
Law n'avait renoncé à aucune partie de son programme. En attendant qu'il pût le réaliser, son génie entreprenant lui suggéra un projet d'une grande hardiesse. A cette époque, l'intérieur de l'Amérique était peu connu ;les nations européennes, qui avaient formé des établissements dans le Nouveau-Monde, n'occupaient encore qulune zone peu étendue le long des côtes. Un voyageur français, Cavelier de Lasalie,
(1) C'était la première idée de la banque de France qui date du commencement de ce siècle.
(2) C'était même quarante fois l'argent encaissé, les actionnaires n'ayant versé que leur premier quart.
parti du Canada et descendant le cours de rillinois, avait découvert un grand fleuve, le Mississipi, et de vastes territoires aboutissant à la mer ; il en prit possession au nom du roi et leur donna le nom de Louisiane. Depuis lors, plusieurs essais de colonisation avaient peu réussi (1). Law proposa au Régent de s'en charger. Il forma une compagnie qui, aux termes d'un éclit du mois d'août 1717, recevait, avec le titre de Compagnie des Indes occidentales, la souveraineté de la Louisiane, moyennant un faible tribut à payer au roi de France. Il ne s'agissait, pensait Law, que de réunir un gros capital, la vogue de sa banque ne lui laissait aucun doute à cet égard.
Cependant de fortes oppositions se dressaient contre lui. Et d'abord le Parlement, ennemi par habitude de toute nouveauté, et pour qui l'enregistrement des édits était presque toujours une occasion de lutte contre l'autorité royale. Un arrêt du 12 août 1718, particulièrement dirigé contre Law, avait mis sa banque en interdit. Les parlementaires se proposaient même de s'emparer de lui, de le juger sommairement et de le faire pendre dans la cour du Palais de Justice (2). Law en fut averti et il se mit en sûreté au Palais-Royal, qui lui servit plus d'une
(1) L'entreprise de La Salle eut lieu en 1682. Après lui Lemoyne d'Iberville, venu par mer jusqu'aux bouches du Mississipi, essaya sans plus de succès (de 1694 à '1703) de fonder des établissements sur le golfe du Mexique. Crozat vint ensuite qui ne réussit pas mieux.
(2) Ils se fondaient sur un arrêt de l'ancienne Fronde dirigé contre Mazarin et qui défendait, sous peine de mort, à tout étranger de s'immiscer au maniement des deniers royaux.
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fois de refuge. Cette affaire fut Tun des motifs du lit de justice tenu aux Tuileries où les arrêts du Parlement furent cassés et les édits enregistrés d'autorité. Revenu de sa stupeur, le Parlement protesta sourdement contre cet enregistrement forcé, ce que voyant, Law proposa au Régent de rembourser en pcqner, de gré ou de force, toutes les charges de judicature, afin d'anéantir le Parlement en lui enlevant son indépendance. Mais Saint-Simon représenta au Prince que le Parlement, malgré ses tentatives d'empiétement, était un rouage utile, un frein qui aidait le roi à résister à ses favoris. Le Régent renonça à ce projet, qui lui souriait beaucoup. Mais on peut juger de la fureur du Parlement contre l'auteur de la proposition ; on en verra les suites.
Law avait encore d'autres adversaires à combattre. D'Argenson, qui de la lieutenance de police avait passé aux sceaux avec la présidence du conseil des finances, n'avait jamais partagé l'engouement général pour la banque de La^^^ Voulant lui susciter une concurrence, il avait engagé les quatre frères Paris à prendre le bail des fermes générales, quand il prit fin en 1718, et à mettre cette affaire en actions au porteur circulant comme des billets. Law comprit que le meilleur moyen de combattre cette rivalité serait de l'absorber ; cela rentrait d'ailleurs dans son programme. Le Régent, absolument séduit, faisait tout ce qu'il voulait. « Cet Écossais, dit Saint-Simon, « avec une énonciation de langue peu facile, avait « une netteté de raisonnement et un lumineux sédui-
« sant, avec beaucoup d'esprit naturel, qui, sous une « surface de simplicité, mettait souvent hors de « garde. » A sa demande et moyennant quelques avantages offerts à l'État (1), le bail des frères Paris fut résilié après un an d'exercice, et transféré à la Compagnie, qui reçut successivement le monopole des tabacs, la fabrication et refonte des monnaies et un privilège pour le commerce en Orient, d'où elle prit le titre plus étendu de Compagnie des Indes.
Law touchait ou croyait toucher à la réalisation de ses théories. L'État allait, pensait-il, se libérer et satisfaire ses créanciers en leur remettant en paiement des actions qui devaient avoir part aux bénéfices de la Compagnie et particulièrement dans l'exploitation des mines d'or et des terres vierges de la vallée du Mississipi. Cette perspective, quelque lointaine qu'elle fût en réalité, éblouit le public. Une émission de 100,000 actions eut un succès prodigieux. Quatre autres suivirent avec un succès croissant. Toutes les classes de la société s'y précipitèrent comme à la conquête de la Toison-d'Or. « C'était, « écrit Saint-Simon, à qui auroit du Mississipi, il s'y « faisoit presque tout à coup des fortunes immenses. « Law, assiégé chez lui de suppliants et de soupi- « rants, voyoit forcer sa porte, entrer du jardin par « ses fenêtres, tomber dans son cabinet par la che- « minée. On ne parloit que par millions. » L'hôtel
(I) Le bail des frères Paris avait été fait au prix de 48,500,000 livres. Law en donna 52,000,000
de Nevers, que Law avait acheté, était rempli de solliciteurs, et ses abords encombrés d'équipages. Law, et ses employés même, étaient courtisés comme les dispensateurs des faveurs de la fortune. Ceux qui n'avaient pu souscrire couraient rue Quincampoix, quartier des plus riches banquiers et où se tenait depuis longtemps letraiic des valeurs (1) ; les actions souscrites à 5,000 livres s'y revendaient 7 à 8,000 livres (2).
Il y avait dans cette rue étroite (3) une telle cohue de gens de tous les rangs, qu'on avait dû en interdire l'entrée aux chevaux et aux voitures; des gardes avaient été placés aux deux bouts pour maintenir l'ordre, et des tambours et des cloches avertissaient de l'ouverture et de la clôture du marché, qui durait de sept heures du matin jusqu'à la nuit. « Jamais, « dit Saint-Simon, on n'avoit ouï parler de folie ni de « fureur qui approchât de celle-là. » D'autres contemporains donnent des détails singuliers. Toutes les maisons de la rue Quincampoix avaient été transformées en bureaux... et telle maison de 7 ou 800 livres de revenu, divisée en une trentaine de bureaux, pouvait rapporter ainsi oO ou 60,000 livres. Un savetier, qui avait converti son échoppe en bureau, en y plaçant des tabourets, une table et une écritoire, gagnait
(1) Ce n'est qu'en 1724 qu'un édit de Fontainebleau institua la Bourse de Paris avec soixante agents de change chargés de négocier les effets publics et les transactions commerciales.
(2) Elles montèrent un moment jusqu'à 20,000 livres.
(3) On l'appelait alors le Mississipi. Elle a disparu dans le tracé du boulevard de Sébastopol.
200 livres par jour. — Un bossu avait fait mieux encore ; il avait converti son dos en pupitre el il gagna 50,000 livres du loyer de sa bosse. Le marquis d'Argenson, le fils, raconte dans ses mémoires que Law se montra un jour à une fenêtre de la rue Quincampoix ; et pendant que, les coudes appuyés sur un tapis de velours, il considérait cette foule en délire, de petits savoyards lui criaient : « Monseigneur, « monseigneur, donnez-nous pour boire et nous « ferons monter vos actions! » A vrai dire, il n'avait pas besoin de ce secours ; l'agiotage marcliait très bien tout seul, trop bien même, et Law n'en voyait pas encore le danger (1). Pour compléter son apothéose, il fut déclaré contrôleur général. Il avait dû auparavant abj urer le calvinisme et être naturalisé français (2).
A ce point culminant de son histoire, Law était l'objet d'une sorte d'idolâtrie ; les plus grands seigneurs remplissaient ses antichambres et l'attendaient patiemment. Un prince du sang (3), disait-on, défi ] A vrai dire il ne pouvait guère enrayer ce mouvement. Il est difficile qu'un chef d'entreprise financière vienne dire au public : « Prenez garde! ce n'est pas aussi bon que vous le croyez! » Et c'est là l'écueil où viennent se briser les spéculateurs qui acceptent ou subissent le concours de l'agiotage. De nos jours la banque VUnion générale en est un nouvel exemple.
(2) A cette occasion il donna 100,000 écus pour aider à bâtir Saint- Roch. Et en même temps, pour contenter tout le monde et mêler le sérieux avec le profane, il faisait éclairer les bals de l'Opéra avec des bougies à la place des chandelles, ce qui eut un succès fou.
(3) Le grand prieur de Vendôme. Ce commérage est noté par l'avocat Barbier dans son Journal^ avec cette légèreté qui ôte tout crédit à ses historiettes au jour le jour. Il dit en outre que Law donna trois millions
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mandait à être fiancé à sa fille, qui navait que huit ans. Cette petite fille, par une fantaisie d'enfant, voulut donner un bal chez elle ; les personnes les plus qualifiées briguèrent l'honneur d'y être invitées ; le nonce du Pape voulut y aller ; il prit l'enfant dans ses bras et Taccabla de caresses. A quelque temps de là, le maréchal de Villeroy, qui vivait toujours par la pensée à la cour de Louis XIV, voulut, pour divertir le jeune roi, lui faire danser un ballet. Or, la difficulté était de trouver de jeunes seigneurs sachant des danses tombées en désuétude. La^^' proposa son fils, que le Régent agréa malgré les exclamations du Maréchal. Cette fois, les courtisans murmurèrent. « On ne peut exprimer, dit Saint-Simon, la révolte « que cette bagatelle excita... » Mais la petite vérole prit au fils de Law et il n'en fut plus question.
Law n'était pas glorieux, et malgré tout le brillant de sa situation, il jouissait, surtout comme théoricien, du triomphe de son système. Mais ce rêve touchait à sa fin. Sa banque (1) avait émis des billets en quantité, sans règle ni mesure. On s'en aperçut à une certaine gêne dans les remboursements (2). Le
au neveu du Pape pour faire relever de ses vœux le futur époux de sa fille ! Et pour comble d'étourderie, Barbier écrit ce potin à la date de févriei" 1722, alors que Law retiré à Venise y vivait obscurément sans aucun million.
(1) Elle avait obtenu dès 1718 le titre de Banque royale.
(2) Law ou Lass, comme l'appelle Voltaire, « séduit lui-même par son « système, et ivre de l'ivresse publique et de la sienne, avait fabriqué « tant de billets que la valeur chimérique des actions valait en 1719 « quatre-vingt fois tout l'argent qui pouvait circuler dans le royaume. Le « gouvernement remboursa en papiers tous les rentiers de l'Etat...
public s'inquiéta et bientôt ces billets qui, à leur début, faisaient prime sur l'argent, ne furent plus acceptés qu'avec 30, 40 ou GO pour cent de perte. Vainement Law eut recours aux mesures les plus arbitraires, soit en obligeant à faire tous les paiements avec ses billets, ce qui équivalait au cours forcé, soit en défendant tout usage d'or, d'argent, de pierreries, sous peine de confiscation, jusqu'à faire des visites domiciliaires pour rechercber le numéraire métallique qu'on refusait de porter à la banque : ces expédients ne firent qu'augmenter la défiance du public. 11 en fut de même pour les actions de la Compagnie. Parmi les porteurs d'actions, les mieux avisés s'étaient pressés de réaliser leurs bénéfices et de les convertir en terres, maisons ou objets précieux. Il s'était fait là des fortunes parties de rien jusqu'à quarante ou cinquante millions. Les serviteurs de Lavi- s'étaient tous enrichis. Son cocher vint lui dire qu'il se retirait dans ses terres, et, lui présentant deux candidats pour sa place : « Je garderai pour moi, dit-il, celui « que vous ne prendrez pas. » Un de ses laquais, également favorisé par le jeu, se fit faire un carrosse ; il voulait l'avoir le plus beau du monde. Fort bien, dit le carrossier ; dites votre goût : « Quelle peinture « voulez -vous? — La plus belle. — Le velours? — « Le plus beau. — Les armoiries ? — Les plus belles. « — Comment cela ? — Les plus belles ! vous dis-je,
« chacun chercha à convertir ses billets en espèces. Mais la dispropor- « lion était énorme. Le crédit tomba tout d'un coup... »> {Siècle de Louis XV.)
« les plu? belles !.. . » Notre homme arrive bientôt rue Quincampoix en brillant équipage ; après avoir négocié des actions, il regagne son carrosse ; par distraction et par habitude, il monte derrière. « Eh ! dit « le cocher, qu,e faites- vous, monsieur? — Tais-toi, K répond l'autre revenant à lui ; je voulais voir com- « bien il peut tenir de laquais, car il m'en faut deux, « peut-être davantage. »
Le spectacle de ces coups de fortune était vraiment démoralisateur. On vit un jeune seigneur de haute naissance, le comte Antoine-Joseph de Horn, descendant du patriote flamand, terminer à 22 ans une vie déjà remplie de désordres par un assassinat avec guetapens à l'aide de deux complices, pour dépouiller un riche agioteur de la rue Quincampoix. Un tel crime ne pouvait rester impuni, et ce fut vainement que de puissantes influences essayèrent de s'entremettre en faveur du criminel. On trouve à ce sujet, dans les Souceairs de la marquise de Crèquy et dans les Mémoires de Sanson, des faits que nous mentionnerons sous toute réserve, ces deux ouvrages étant en grande partie apocryphes (1). Ainsi M""^ deParabère se serait vivement intéressée au jeune comte de Horn, trop vivement même pour oser intervenir directement. D'un autre côté, les parents de ce seigneur, n'ayant pu
(I) On sait que M. Cousin de Courchamp est l'auteur des Souvenin de Jf"" de Créqtiy, et que les Mémoires de Sanson, exécuteur des hautes œuvres, ont été écrits par l'Héritier (de l'Ain). Le succèî relatif de ces deux livres fit qu'on en donna plusieurs éditions considérablement augmentées, ce qui ne fait que confirmer la défiance qu'ils inspirent.
le soustraire à l'arrêt qui le condamnait au dernier supplice, auraient adressé au Régent une requête dans laquelle ils attestaient que le comte de Horn était atteint d'aliénation mentale qui lui venait à la fois de son père et de sa mère. Au bas de ce factum on donne la signature de cinquante-sept personnages tous parents du comte de Horn; on y remarque les noms de : Ligne, Groy, Lorraine, Montmorency, la Trémoïlle, Bouillon, Rohan, Beauflfremont, Harcourt, Gouffier,Mailly,Choiseul,Créquy, Noailles, et d'autres non moins illustres.
Quoi qu'il en soit, le Régent excité par Dubois fut inflexible ; il répondit aux nobles solliciteurs par ce vers de Thomas-Corneille :
Le crime fait la honte et non pas l'échafaud ;
Horn expia son crime sur la roue avec un de ses complices : l'autre était parvenu à s'échapper. On sut alors que cet assassinat avait été précédé peu de temps auparavant d'une pareille tentative sur un principal commis de banquier que Horn avait, seul cette fois, attiré dans un cabaret sous prétexte de négocier une affaire afin de le tuer et de le voler ; le commis s'était défendu et s'était sauvé. Une affaire l'ayant appelé au Palais de Justice, le jour même où l'on conduisait au Ghâtelet les assassins de la rue Quicampoix, il fut surpris de reconnaître son agresseur qu'il avait cru être un faux comte de Horn. Il fit sa déposition et ce fut peut-être ce qui empêcha le Régent de commuer la peine. La veille de l'exécution, deux des parents de Horn, ayant pé-
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nétré jusqu'à lui, voulurent lui faire prendre du poison ; il s'y refusa, on ne sait pourquoi, et il supporta courageusement son affreux supplice.
On racontait que le comte de Horn étant à Venise, une diseuse de bonne ou de mauvaise aventure lui avait prédit qu'il ferait un assassinat dans une rue de Venise et qu'il 'mourrait sur la grève. Il quitta aussitôt Venise pour échapper à cette prédiction. Or il commit son crime à Paris, au coin de la yme de Venise et fut roué en Grève. Ce tragique événement servit à mettre fin aux réunions tumultueuses de la rue Quincampoix. Les agioteurs chassés de cette rue légendaire se transportèrent sur la Place Vendôme ; mais le chancelier s'étant plaint du bruit qu'ils faisaient sous ses fenêtres, le prince de Garignan leur offrit un asile à l'hôtel de Soissons (1) qui lui appartenait. Il fit construire dans le jardin de petites baraques, qu'il leur louait oOO livres par mois, ce qui devait lui rapporter environ oOÛ,000 livres par an. Il est triste de constater que l'amour du lucre ou tout au moins la passion du jeu avait envahi les plus hautes classes. On ne comptait guère que cinq personnes de la Cour qui fussent restées en dehors de ces spéculations : c'était le chancelier ^'oysin, les maréchaux de Villeroy et de Villars, les ducs de Saint-Simon et de Rochefoucauld. Les gens les mieux qualifiés ne craignaient pas de se livrer à des spéculations qui autrefois les auraient disqualifiés. Le duc
(1) C'est sur l'emplacement de cet hôtel qu'a iHé construite la Halle au blé.
de la Force, d'ailleurs très mêlé aux affaires de Law et qu'on appelait son premier commis, spéculait sur les épiceries ; il avait accaparé toutes les chandelles pour les revendre ; on chantait sous ses fenêtres :
Aller répandre la lumière.
Puisse un heureux destin Vous conduire à la fin De votre brillante carrière.
Allez répandre la lumière.
Le duc de Bourbon avait un très grand nombre d'actions ; sur quoi l'un de ses familiers osa lui dire : « Monseigneur, deux actions de votre aïeul valent « mieux que toutes celles-là.G'était vrai dans les deux sens, car le système touchait à son déclin. Le prince de Gonti, qui avait tiré de Law plus que personne, ayant à la fin essuyé un refus, envoya pour se venger retirer de la banque quatre fourgons chargés d'argent, ce qui diminua considérablement l'encaisse métallique, embarrassa la banque et accéléra le discrédit. Law voulut, pour ranimer la confiance du public, fonder des établissements effectifs dans cette vaste contrée du Mississipi dont on n'avait encore tiré aucun parti. Pour la peupler on fit, à Paris et dans tout le royaume, des enlèvements de gens sans aveu ou dans une situation équivoque. On donnait, dit l'avocat Barbier, 40 livres d'un homme, autant d'une femme, autant d'un enfant. « Quatre cents familles comprenant « au moins mille personnes furent ainsi enlevées.» Gela donna lieu à des violences abominables, jusqu'à faire enlever, en soudoyant les agents.
.IFAN I.AW W
des personnes dont on voulait se défaire. Tous ces enrôlés de gré ou de force étaient maltraités, à peine nourris, et beaucoup moururent pendant la traversée. Le cri public s'éleva si haut qu'on fut obligé d'y renoncer.
Malgré toutes ces mesures, les actions continuaient à baisser, quoique plus lentement, et d'un autre côté on se demandait comment on paierait les rentes et pensions que les profusions du Régent avaient portées à un chiffre énorme, quand parut tout à coup (21 mai 1720) un arrêt du conseil, rendu à l'instigation de d'Argenson et qui réduisait tous les effets royaux à la moitié de leur valeur.
C'était une sorte de banqueroute. Le vacarme fut épouvantable ; les cris, les imprécations, les pierres jetées aux fenêtres de Law et sur son carrosse, toutes les formes de la colère publique (1), obligèrent presque aussitôt de révoquer cet arrêt. Mais il avait porté au système un coup mortel en dévoilant le vide caché sous des valeurs fictives. Le public commença à comprendre que la monnaie de papier et même la monnaie d'or ou d'argent ne sont que des moyens
(I) Quand on songe que la contagion de la cupidité avait gagné la province et attiré à Paris une population mobile de quatorze cent mille âmes, et que cette multitude était plus ou moins atteinte par la déconfiture du système et par les mesures arbitraires prises pour le soutenir, on s'étonne qu'il n'y ait pas eu de soulèvement sérieux. Mais le temps n'était plus aux séditions de la Fronde, et, comme le remarque Duclos : « un règne absolu de soixante-douze ans avait plié deux ou trois géné- K rations à l'obéissance et à la crainte ; les édits les plus ruineux ne pro- « duisaient que des murmures et des chansons. » Les perdants euxmêmes ne pensaient qu'à agioter pour se rattraper.
.)() LES FINANCIERS Ii ArTREFOIS
d'échange qui n'ont de valeur que par les produits naturels ou fabriqués qu'ils représentent. Pour obtenir Tapaisement des esprits, le Régent vit qu'il fallait sacrifier Law ; il lui ôta sa place de contrôleur général, mais en le remerciant de ses bons services ; il affecta de ne pas le recevoir publiquement, mais il le logeait au Palais-Royal, où Law s'était réfugié pendant la bourrasque : puis quelques jours après il se montrait avec lui à l'Opéra, dans la loge royale... C'est que le duc d'Orléans restait persuadé de l'excellence du système et en particulier de la Banque, qui ne fléchissait, pensait-il, que par l'abus qu'on en avait fait, et dont il se sentait le principal auteur. En même temps le régent retira les sceaux à d'Argenson, qui fut ainsi puni, suivant le mot de Saint- Simon, de « son insigne malice. »
Le discrédit des billets avait fait monter à un prix excessif les denrées les plus communes. La banque se vit obligée d'entr'ouvrir ses guichets pour distribuer un peu d'argent aux porteurs de billets. On y courut en foule, au point qu'il y eut dix ou douze personnes étouffées et par suite un commencement d'émeute. Le même jour, 17 juillet, un édit portant attribution de tout commerce à la Compagnie des Indes était porté au Parlement, qui refusait de l'enregistrer. Le Régent, depuis le lit de justice de 1718, avait pris l'habitude de se passer d'enregistrement ou de considérer comme enregistré tout édit présenté. Cette fois, impatienté de cette opposition, qui lui semblait un parli pris, il résolut de transférer le
Parlement à Blois; mais comme il faiblissait toujours dans l'exécution, il lui assigna Pontoise au lieu de Blois et remit aux magistrats de grosses sommes avec lesquelles ils menèrent joyeuse vie dans cet exil pour rire.
La paix se fit cinq mois après, à l'occasion d'une déclaration dont l'enregistrement effectif intéressait Dubois ; on transigea pour l'obtenir et le Parlement fut rappelé à Paris. Pendant qu'il rentrait par une porte, Law sortait par une autre. Il se voyait vaincu dans son duel avec ce corps puissant, il était à bout de ressources et d'expédients (1), maudit par des millions de gens, ou absolument ruinés, ou mourant de faim, les mains pleines de papiers sans valeur, victimes de leur confiance irréfléchie dans ses entreprises. N'osant plus sortir de son asile du Palais- Royal, car il craignait les efTets de la haine populaire, il partit subitement, caché dans un carrosse aux armes de M. le duc, n'emportant qu'une somme de 800 louis et abandonnant à l'État une fortune territoriale d'environ dix millions qu'il avait payée en papiers. Il aurait pu gagner bien davantage et faire passer ses gains à l'étranger comme quelquesuns de ceux qu'on appelait les Mississipiens enrichis. Mais Law n'était pas un spéculateur avide. Génie malheureux, comme l'appelle Thiers, et sincèrement
(I) Un arrêt du '26 janvier 1721 déclara la compagnie débitrice de 660.000,000. La compagnie forma appel. Elle déclara qu'elle possédait 105 vaisseaux dont 43 étaient pour les Indes orientales et occidentales et pour le Sénégal.
.V2 LES FINANCIERS d'aUTREFOIS
convaincu, il avait apporté en France des idées nouvelles en matière de crédit, qui ne manquèrent pour réussir que de modération et de prudence. Tel est le sort ordinaire des inventions, parce qu'elles ne sont jamais complètes de premier jet et que l'honneur en revient à ceux qui les perfectionnent et les rendent pratiques. Après sa sortie de France, Law erra dans différents pays; en 1723, il était en Angleterre et comparaissait à la Cour du banc du roi pour recevoir ses lettres de grâce au sujet de son duel avec le chevalier Wilson. Il se retira ensuite à Venise et il eut recours, comme autrefois, à la ressource du jeu. Il y est mort en 1729, laissant à sa famille, pour tout bien, outre quelques tableaux de grands maîtres italiens, un diamant d'une valeur de 40,000 livres, qu'il avait l'habitude de mettre en gage chaque fois qu'il se trouvait dans l'embarras (1). Après le départ de Law, il y eut à son sujet, au conseil de régence, une curieuse scène que Saint-Simon a racontée. Le Régent et M. le Duc se reprochaient mutuellement d'avoir laissé sortir du royaume un homme qui, disaient-ils, eût mérité d'être pendu. La vérité est que ces deux princes ne se souciaient guère de livrer Law à la férocité du Parlement et de divulguer leur part de responsabilité dans ce désastre (2). Nous terminerons
(1) Voltaire vit sa veuve à Bruxelles, quelque temps après, « aussi humiliée qu'elle avait été fière et triomphante à Paris. »
(2) Pour satisfaire aux profusions du Régent et à l'avidité des princes et des personnages importants, Law^ avait créé près de sept à huit milliards de valeurs en papier, alors que la réserve métallique du pays ne montait guère qu'à douze cents millions.
JEAN LAW TyS
par quelques appréciations de Voltaire. Il avait vingtcinq ans au moment de la grande folie du système et montrait déjà cette netteté d'esprit qui est le trait caractéristique de son génie. Il écrivait, en 1719, à ^I. de Génonville, conseiller au Parlement : « Êtes- « vous réellement devenus tous fous à Paris? Je « n'entends parler que de millions , on dit que tout M ce qui était à son aise est dans la misère et que tout « ce qui était dans la mendicité nage dans l'opulence. « Est-ce une réalité? est-ce une chimère ? La moitié « de la nation a-t-elle trouvé la pierre philosophale « dans les moulins à papier ? Law est-il un dieu, un *( fripon, ou un charlatan qui s'empoisonne de la « drogue qu'il distribue à tout le monde? Se contente- « t-on de richesses imaginaires ? C'est un chaos que « je ne puis débrouiller et auquel je m'imagine que « vous n'entendez rien. Pour moi, je ne me livre à « d'autres chimères qu'à celle de la poésie. » Voltaire parle de Law dans vingt endroits de ses ouvrages, tant en vers qu'en prose. Nous lisons dans un de ses petits poèmes :
Je crois voir des jetons
Donnés, reçus, rendus, troqués par des fripons, Ou bien ces faux billets, vains enfants du système De ce fou d'Écossais qui se dupa lui-même.
Ailleurs (1), il compare le système de Descartes à celui de La^^', « tous deux, dit-il, fondés sur la syn- « thèse. Descartes vint dans un temps où la raison
(I) Note sur sa pièce de vers les Systèmes (.1772).
« humaine était égarée. Law se mit à philosopher en « France lorsque l'argent du royaume était plus éga- « ré encore. Tous deux élevèrent leur édifice sur des « vessies. Les tourhillons de Descartes durèrent une « quarantaine d'années ; ceux de Law ne subsistèrent (( que 18 mois. On est plutôt détrompé en arithmé- (( tique qu'en philosophie. » Cependant Voltaire pensait qu'il y avait du bon dans le système de Law, car nous lisons dans ses Mélanges (1) : « Un « Écossais, homme utile et dangereux, établit en « France le papier de crédit ; c'était un médecin qui (( donnait une dose d'émétique trop forte à des ma- « lades. Ils en eurent des convulsions ; mais, parce (( qu'on a trop pris d'un bon remède, doit-on y re- « noncer à jamais ? Il est resté des débris de son « système une Compagnie des Indes qui donne de la « jalousie aux étrangers, et qui peut faire la gran- « deur de la Nation : donc, ce système, contenu dans f( de justes bornes, aurait fait plus de bien qu'il n'a « fait de mal. » Et en effet, la Compagnie des Indes, que Colbert avait créée et que Law avait relevée, a subsisté longtemps après lui. L'administration de cette Compagnie passa à Crozat, Samuel Bernard, les frères Paris et quelques autres riches financiers ou négociants; ils obtinrent en 172o deux édits du roi, l'un portant confirmation des privilèges accordés à la Compagnie des Indes, l'autre pour la décharge et libération de ladite Compagnie. Elle eut son siège à
(1) Eu 1751.
Saint-Malo jusqu'en 1770 où son monopole fut supprimé. Un privilège commercial fut de nouveau conféré en 178o à une nouvelle Compagnie des Indes qui s'établit à Lorient. La Révolution la fit disparaître.
Avant la Régence, le faste n'était pour ainsi dire permis qu'à la Cour; les magistrats riches et les financiers se donnaient des habitations larges et commodes ; mais, à l'égard des habits, de la table, des meubles, et des équipages, les habitudes étaient fort simples et sans aucun éclat. Les étonnantes et rapides fortunes produites par l'agiotage amenèrent un changement complet dans les mœurs. Les gens subitement enrichis se livrèrent à toutes les jouissances que donne la richesse, le luxe gagna toutes les classes. C'est alors que commence la série des financiers fastueux, dont nous allons esquisser l'histoire.
LES CPtOZAT
E nom de Crozat est connu à la fois dans l'histoire des finances et dans les annales de la curiosité. Deux frères, associés à l'origine, se partagèrent ces deux genres de célébrité. Ils étaient originaires de Toulouse. Leurs commencements furent petits, et leur élévation surprenante, jusqu'à parvenir, alliances aidantes, aux premiers rangs de la société.
Antoine Crozat, qu'on appelait Crozat aîné, était né en 165o ; c'était un très habile financier, sorti des bureaux d'un intendant de province et qui devint receveur général du clergé et trésorier des États du Languedoc. Il était venu de bonne heure se fixer à Paris, et mêlé comme banquier à toutes les grandes opérations financières, était devenu, dit Saint-Simon, « le plus riche homme de Paris, » Louis XIV lui fit demander par Pontchartrain de se charger d'arranger les afifaires du duc de Vendôme dont le désordre faisait scandale. Les deux princes de Vendôme avaient
pris comme intendant et trésorier leur compagnon de plaisir, le poète Chaulieu, qui paraissait mieux fait pour leur tenir tête à table que pour gérer leurs finances. On le soupçonnait d'ailleurs de thésauriser pour lui-même, de complicité avec le grand prieur. Le roi fît comprendre au duc de Vendôme que la première réforme serait de sacrifier son trésorier. Il s'y résigna et accepta l'intervention de Crozat. Il fut d'ailleurs si content de son liquidateur qu'il alla demeurer chez lui, dans une maison que Crozat avait à Clichy, quand la fâcheuse santé de ce prince l'obligea de chercher une solitude à la campagne.
Crozat peu d'années après entreprit de coloniser la Louisiane ou Nouvelle-France , pays récemment découvert. Pour lui en faciliter les moyens, Louis XIV, en 1712, lui conféra le privilège exclusif du commerce des Deux-Mondes, dans des conditions qui équivalaient à une vice-royauté. Au bout de cinq ans d'efforts infructreux, Crozat renonça à son entreprise, et résigna son privilège. Ce fut Law qui lui succéda. Le hardi Écossais engloba le Mississipi dans ses plans gigantesques et fit briller aux yeux de ses actionnaires la perspective de mines d'or et d'argent, bien que Crozat dans ses mémoires — conservés à la Marine — eût contesté l'existence de ces gisements précieux (1). Quand l'édifice de La^^- s'écroula, la
11 courait une chanson
Les mines on fouillera
Car sans doute on en trouvera
Si la nature y en a mis.
LES GROZAT 59
Compagnie des Indes qu'il avait créée ne périt point ; mais sa direction fut confiée aux plus grands financiers de ce temps : Crozat, Samuel Bernardet, les frères Paris (1). Pour ce qui le concernait, Crozat avait liquidé heureusement sa première entreprise, et il était resté si riche, que lors de la taxation qui fut faite sur les gens de finance pour payer les dettes de Louis XIV, il fut imposé à 6,600,000 livres qu'il paya en peu de jours ; et Samuel Bernard, qui s'était taxé lui-même spontanément à 9,000,000, se plaignait que Crozat n'eût pas été taxé au même chiffre, car il n'avait pas moins de richesses que lui. Il faut dire que Crozat avait déjà prêté 3,000,000 au duc d'Orléans dans un moment où ce Prince avait un pressant besoin d'argent, notamment pour la carte à payer de son avènement à la régence. En retour de ce service, Crozat avait reçu l'agrément royal pour la charge de trésorier de l'ordre qu'il remboursa aux héritiers du précédent titulaire, l'avocat général Chauvelin.
Cette nomination fit beaucoup crier à la Cour ; mais Crozat montait toujours sans y prendre garde. En 1717, ce fut bien autre chose : il maria sa fille au comte d'Évreux, troisième fils de la duchesse de Bouillon, colonel général de la cavalerie légère. Sa charge n'était pas payée et c'est ce qui fit fléchir pour
(I) Ils furent aussi chargés du visa en 1721. On racontait que l'abbé Crozat, l'un des commissaires, avant de commencer ses travaux de recherche, faisait mettre ses employés à genoux et chantait à haute voix le Veni Creator spiritus.
ce mariage l'orgueil des Bouillon. Crozal fit chez lui une superbe noce, logea et nourrit les mariés (1). Pendant ce temps, les railleries des courtisans n'en finissaient pas sur « la parentelle grotesque, » suivant le mot de Saint-Simon. La duchesse de Bouillon aj^pelait sa belle-fille : « Mon petit lingot d'or. » Quant au comte d'Évreux, déjà épris de M'^'^ de Lesdiguières, il crut ne s'être obligé envers les Grozat qu'à donner son nom. Et encore voulut-il le reprendre, en 1720. S'étant enrichi au jeu des actions, il voulut rendre à Grozat les 2,000,000 reçus en dot, et j^rétendit faire casser son mariage à cause de l'inégalité de la naissance. W^^ Grozat ne méritait ces dédains sous aucun rapport. Buvat, en mentionnant dans son journal « le bruit qui courait » du mauvais procédé du comte d'Évreux, ajoute : « Sans avoir égard à la « beauté, à la jeunesse et à la sage conduite de son « épouse. » Un joli portrait, gravé par Langlois, se trouve en tète d'un Traité de géographie dédié à M'" Grozat par l'abbé Le Français et connu sous le nom de Géographie de Crozat. Ge portrait et cette dédicace prouvent à la fois dans cette jeune fille une charmante figure et un esprit cultivé. Ge dernier point était dans les habitudes de la famille Grozat. Saint-Simon, qui était parmi les railleurs au moment du mariage, plaignit plus tard le vieux Grozat,
(1) Antoine Crozat avait le premier bâti, en 1702, un hôtel place Vendôme ou Louis-le-Grand, — c'est le n° 17, appartenant aujourd'hui à la famille de Schickler. — Peu après, Crozat en bâtissait un autre destiné à son eendre...
LES C.nO/.AT <)1
« mais, ajoulc-t-il, il eut aussi de quoi se consoler « par le mérite de ses trois fils, qui a fait oublier « tout le reste en leurs personnes. » Grozat était marquis du Châtel, d'une seigneurie de ce nom qu'il avait achetée en Bretagne. Après lui, en 1738, son fils aîné fut appelé le marquis du Ghàtei, le second le président de Tugny et le troisième le baron de Thiers. Nous en reparlerons.
Mais nous avons hâte de mettre en scène le frère d'Antoine, Pierre Grozat, celui qu'on appelait Crozat le Cadet, quelquefois aussi en plaisantant Crozat le pauvre, et qui s'est fait un nom hors pair dans la curiosité artistique. Pierre Grozat, né à Toulouse en I660, avait suivi d'abord les traces de son frère, qui l'associa à ses emplois de finances, puis quand il vint à Paris, à ses heureuses spéculations, si bien qu'en 1703 les deux frères se trouvaient riches de beaucoup de millions et se faisaient construire de superbes hôtels, l'aîné place Louis-le-Grand ou Vendôme, le cadet près de la porte Richelieu, sur un terrain de neuf arpents qui s'étendait de la rue Saint- Marc au boulevard.
Dès ce moment, Pierre Grozat renonça aux opérations financières pour se consacrer entièrement et avec passion au culte de l'art. Ses collections en tout genre, qu'il avait commencées à Toulouse dès sa première jeunesse et qu'il augmenta sans cesse par des recherches persévérantes pendant quarante ans, avaient fini par former le cabinet le plus riche et le plus varié que jamais particulier ait possédé. Quand
le célèbre amateur et écrivain d'art, Mariette, se chargea, en 1743, de préparer la vente de ce cabinet et d'en faire le catalogue, il s'exprimait ainsi : « On « ne doit pas attendre de moi que je donne ici une « description complète du cabinet de M. Crozat : une « telle entreprise me conduirait trop loin et elle est (( au-dessus de mes forces. Ce célèbre curieux s'était « borné, il est vrai, à ne placer dans son cabinet que (( des morceaux qui étoient dit ressort du dessin, et « cependant le recueil qu'il avoit formé étoit devenu « si immense, qu'une simple énumération de chaque a chose composerait seule un très gros volume. Les « tableaux des grands maîtres dont il avoit fait « choix, et ce sont presque tous des tableaux du pre- « mier ordre, passent le nombre de quatre cents, et « les ouvrages de sculpture ne sont ni moins nomci breux ni moins considérables. Outre de précieuses « statues de marbre et des bustes aussi rares, on (( admirait dans ce cabinet des bronzes de toute espèce, « et, ce qui mérite une attention encore plus particu- « lière, de merveilleux modèles en terre cuite de « Michel -Ange, de Paul Véronèse, de François « Flamand, de l'Algarde, du Bernin, de Melchior « Cassa, d'Anguier et de l'illustre Legros, de tous « ceux, en un mot, qui se sont acquis un grand nom « dans la sculpture. M. Crozat s'était faite encore un « très grand recueil d'estampes de tous les maîtres, « tant anciennes que modernes. Il ne lui manquoit c( aucun des livres qui traitent des arts dépendant du « dessin. Peu à peu il avoit formé la plus belle col-
« leclion de pierres gravées qui fut jamais entre les (( mains d'aucun particulier ; et quand on pense qu'il « avoit rassemblé dix-neuf mille dessins, on se sent « autant saisi de surprise que d'admiration. »
Mariette retrace les travaux de Crozat, ce qui n'est pas trop dire, pour enrichir ses collections ; il nous le montre explorant lui-même la France et l'Italie, se faisant suppléer ailleurs par des mandataires, ne laissant rien échapper, car tout allait à lui. Il acquiert ainsi des lots considérables de beaux dessins des héritiers Jabach, des héritiers de La Noue, de l'illustre M"' Stella, le cabinet entier du comte Malvasia, du cardinal Santa-Croce, etc., et les dessins de D. Livio Odescalchi, qui lui furent donnés par le Régent quand ce prince acheta les tableaux de ce neveu du pape Innocent XI. Ainsi, comme le remarque Mariette, « ce ne sont pas des dessins achetés un à « un, ce sont des cabinets entiers, et des cabinets de « la première réputation, qui se sont réunis chez « M. Crozat et qui ont fait du sien le plus grand « cabinet de dessins qui, on ose le dire, ait jamais « été. »
Notons en passant une parole de Mariette, empreinte d'une rare modestie : (( Il ne me reste qu'à (( demander quelque indulgence pour les réflexions « que j'ai insérées dans ce catalogue. Je ne suis pas « assez présomptueux pour les donner comme des « décisions... et d'ailleurs je les soumets volontiers « au jugement des personnes éclairées que je me ferai « toujours un devoir de suivre... » On aime cet hon-
<)i LES FINANCIEl'.S D'AUTREFOIS
nête langage d'un grand connaisseur (1), d'un homme qui était alors regardé comme un juge infaillible et qui fait encore autorité ; on ne peut s'empêcher de l'opposer au Ion d'assurance et parfois si cassant avec lequel aujourd'hui tant d'amateurs plus ou moins patentés, dès le premier coup d'œil, prononcent leurs jugements.
Pierre Crozat avait disposé son hôtel de la Porte Richelieu le mieux possible pour recevoir ses collections. Cet hôtel a disparu, et nous dirons comment. Nous en trouvons une description détaillée dans la Description de Paris, par Germain Brice ; nous en transcrirons quelques passages qui nous paraissent intéressants, à cause de la destination spéciale de cette habitation : « ... Un gros pavillon carré et (( isolé forme le corps de cette maison, qui n'a qu'un « étage, avec un attique au-dessus. Une des faces (( occupe le fond de la cour, laquelle est précédée « d'une avant-cour, où sont logées les écuries et les « remises. Les trois autres faces donnent sur un jar-
(1) Fils et petit-fils de graveurs, Mariette avait lui-même étudié le dessin. Mais il préféra diriger ses études de manière à approfondir la connaissance de toutes les branches de l'art. Une notice faite par son fils lui donne les titres suivants : Contrôleur général de la grande chancellerie, amateur honoraire de l'Académie royale de peinture et sculpture et associé libre de l'Académie de Florence. A la demande de Crozat et à ses frais, Mariette avait entrepris un recueil d'estampes d'après les tableaux et dessins du cabinet du roi et d'autres cabinets Dans le l'^'vol., paru en 1729, sur 137 planches il y en avait 65 tirées de chez Crozat. Après la mort de celui-ci. Mariette donna une 2* édition augmentée de 1 10 planches. Basan en fit un 3' tirage en 1772.
Ce fut Mariette qui fut chargé d'organiser le cabinet de l'Empereur Charles VI. à Vienne. Il est mort en 1771, âgé de 80 ans.
« din d'une belle étendue, et dont les vues qui s'é- « tendent sur la campagne sont extrêmement variées. « La terrasse, au-dessus de l'orangerie, qui borde le (( nouveau cours planté sur les remparts de la ville, K fournit à elle seule une promenade des plus agréa- « blés. Le jardin fruitier, qui est grand et régulier, « est au delà du cours, et l'on y arrive par un passage « souterrain, percé avec beaucoup de dépenses dans « le terre-plein du rempart. Les décorations exté- « rieures de la maison sont fort simples, mais de (( bon goût... La prodigieuse quantité de curiosités « de toute espèce que renferme l'intérieur est surce tout ce qui rend cette maison considérable, et l'une « de celles qui méritent le plus d'être visitées. Deux « grands appartements au rez-de-chaussée, l'un à (( droite, et l'autre à gauche, ornés d'excellents tact bleaux, et dans l'un desquels on verra une très (( belle statue antique d'un Bacchus, restaurée par « François Flamand, conduisent à une grande gale- « rie qui occupe une des faces entières de l'édifice sur « le jardin. Disposition qui a été mise ici en pratique « pour la première fois, et qui a été trouvée si heuc( reuse qu'elle a été imitée souvent, depuis, dans « divers autres bâtiments. Cette galerie, qui a dix « toises de long, sur vingt-deux pieds de large, est « d'une très belle proportion. » Le plafond, qui est un des plus beaux ouvrages de Charles de la Fosse, représente la -naissance de Miverve. « Son ciel est « peint avec tant de vérité et d'harmonie, que la « voûte semble effectivement percée en cet endroit-là.
« L'étage en attique est i^areillement distribué en a deux appartements séparés. L'un était occupé par « Charles de la Fosse, qui y est mort, en 1716, âgé de « quatre-vingts ans, et il l'est encore par sa veuve ; « l'autre, qui est exposé au nord, consiste en une ((■ suite de pièces, accompagnées d'une* galerie éclai- (( rée par les deux extrémités ; et c'est ici que ceux « qui sont amateurs d'ouvrages de peinture et de <( sculpture trouveront amplement de quoi satisfaire « leur curiosité. Le maître de la maison se pique « depuis longtemps d'aimer les belles choses, et il a « eu le bonheur de voir passer successivement dans « son cabinet une infinité d'autres cabinets fameux : « c'est ce qui compose aujourd'hui l'ample collection « de tableaux, de bustes, de bronzes, de modèles des (( plus excellents sculpteurs, de pierres gravées en ((. creux et en relief, d'estampes, et surtout de dessins « des grands maîtres, dont il est possesseur, et qu'il c( se fait un plaisir de faire voir aux amateurs de l'art « qui viennent le visiter. Le lieu où il conserve ce « qu'il a de plus rare est un cabinet octogone, éclairé « à l'italienne, dans la même disposition que ce fa- « meux salon de la galerie du grand Duc à Florence, .( nommé la Tribune, qui renferme de même un si (( grand nombre de morceaux précieux. Ce cabinet « est encore décoré, dans tout son pourtour, d'excel- « lentes sculptures en stuc,qui représentent les génies « des arts, exécutés par Pierre le Gros, de Paris, dont « la France a le malheur de ne posséder presque « aucun ouvrage, tandis que Rome, où il est mort.
en 1719, âgé seulement de cinquante-trois ans, en peut montrer un si grand nombre qui égalent cet artiste à tout ce qu'il y a eu de grand. Il était venu à Paris, en 171b, pour se faire tailler, et ce fut dans cette conjoncture qu'il fit ces sculptures et quelques autres qui ne sont pas d'une moindre beauté, dans la chapelle de la maison de campagne de Pierre Grozat, située à Montmorenci. » « Cette maison de campagne, dit d'Argenville, s'appelle aujourd'hui Enguyen, elle doit être mise au nombre des plus gracieuses maisons qui soient aux environs de Paris. M. Cartauda donné le dessin du bâtiment qui est à deux étages et ne forme qu'un corps de logis. De grands pilastres corinthiens en règlent l'architecture, et une balustrade en fait le couronnement. Du côté de l'entrée se présente un vestibule qui précède un salon à l'Italienne, percé dans la hauteur des deux étages, et couvert en dehors par une calotte. La décoration intérieure consiste en pilastres corinthiens surmon- :< tés de cariatides. La Fosse a peint, dans la coupe, Phaéton qui demande à son père la conduite de son char. Au-dessus du vestibule est placée la chapelle
< très bien décorée, sur le dessin de Le Gros qui a sculpté à l'autel une gloire céleste. Les jardins doivent leurs beautés à Le Brun, leur ancien maître,
« et à M. Cartaud... — on y remarque un très joli t bâtiment entouré de portiques, et bâti par Le
< Brim qui y a peint quelques morceaux. »
Il arriva un affreux malheur pendant la construc-
lion de l'hôtel de la rue de Richelieu, un pan de muraille s'écroula et écrasa quatorze ouvriers. Crozat fit à chaque veuve une pension de mille livres. Il était généreux sans bruit. Il paya les bulles pour la nomination de Massillon à l'évêché de Clermont : c'est Duclos qui nous l'apprend dans ses Mémoires secrets. Ce parfait Mécène aimait les artistes et cherchait toujours les occasions de leur être utile. Beaucoup demeurèrent chez lui : Charles de la Fosse jusqu'à son extrême vieillesse et, après lui, sa veuve, le sculpteur Le Gros pendant son séjour à Paris, Watteau, Rosalba Carriera. Watteau s'était d'abord félicité de pouvoir étudier à son aise chez Crozat tant de beaux dessins, tant de beaux tableaux... cependant il y resta à peine un an, soit que son inconstance naturelle l'entraînât à changer de demeure, soit qu'il sentît que le style des grands maîtres italiens, qui faisaient la richesse de ce cabinet, était trop en désaccord avec la nature de son talent.
Crozat recevait chez lui, le dimanche, la plupart des artistes de mérite qui se trouvaient à Paris. Leurs entretiens étaient féconds en enseignement, pour quiconque s'occupait d'art. Bachaumont et Mariette lui-même reconnaissaient qu'ils y avaient beaucoup appris. Nous ne voyons plus aujourd'hui de ces maisons opulentes et hospitalières ouvertes régulièrement, sans esprit de coterie, aux personnes de tout rang que rapprochait un goût commun : l'amour des lettres, l'amour des arts et de la curiosité. Il ne manque pas cependant d'amateurs riches qui pour-
LE:i CKOZAT GU
raient facilement faire revivre ces réunions si agréables et si utiles. On faisait souvent de la musique chez Grozat ; la Rosalba était habile violoniste ; on lui organisait des quatuors où le Nonce du Pape faisait sa partie sur l'archiluth.
Pierre Crozat fut certainement un homme heureux. Sa douce passion le conduisit sans orage connu jusqu'en 1740, où il mourut, âgé de soixante-quinze ans. Comme il n'avait pas d'enfants, il légua ses trésors artistiques à l'aîné de ses neveux, le marquis du Ghàtel (Louis-François) et lui laissa aussi son hôtel de la rue Richelieu et sa maison de Montmorency, pour que ses tableaux et objets d'art « ne soient pas « changés de place. » Grozat avait cependant retiré deux séries de ses collections : les dessins et les pierres gravées, et il en avait prescrit la vente pour paj^er ses libéralités posthumes. Pour juger de l'importance de ces dispositions bienfaisantes, il suffit de savoir que les dessins produisirent en vente, en 1743, plus de 400,000 livres. Les pierres gravées, au nombre de treize cent quatre-vingt-trois, furent achetées en bloc et vinrent grossir la riche collection du duc d'Orléans. Quand le marquis du Ghàtel mourut, il transmit, suivant le vœu de son oncle et bien qu'il eût deux filles, les collections qui lui avaient été léguées à son plus jeune frère, le baron de Thiers. Mais on a beau faire, toute collection, par la force des choses, est vouée à la dispersion. Par des ventes successives, en 17d0 et 17ol, après la mort du marquis de Ghàtel et du président marquis de Tugny, qui
avait aussi des tableaux ; en 1772, après la mort du baron de Thiers, qui en avait trois cent soixantedouze, tout fut dispersé (1). Tout, hors les tableaux et objets d'art que le marquis du Châtel avait acquis personnellement et qu'il avait réservés pour ses filles. Le marquis du Châtel avait suivi la carrière des armes, était devenu lieutenant général et avait épousé M"^ de Goutfier : il en avait eu deux filles qui furent la duchesse de Gontaut et la comtesse de Stainville, depuis duchesse de Ghoiseul, cette épouse admirable du célèbre ministre. M"'® du Defîand disait d'elle : « C'est un ange... elle n'a que des vertus, pas une « faiblesse, pas un défaut ! » M. de Ghoiseul avait été heureux toute sa vie. « Un bonheur qu'il ne mé- « ritait peut-être pas, a dit Mérimée, et qu'il n'appré- « ciait pas assez, je le crains, fut d'avoir pour femme « une des personnes les plus aimables et les plus « dislinguées de son temps. » Le duc de Ghoiseul laissa en mourant trois millions de dettes ; la duchesse réalisa pour les payer toute sa fortune personnelle et se retira dans un couvent de la rue du Bac. Quand les couvents furent fermés, elle alla demeurer dans un petit logement, rue de Bourgogne, avec une seule servante et dans un état voisin de la pauvreté. Elle y mourut en 1801, âgée de soixante-trois ans. Après la mort de la duchesse de Gontaut, M™® de Ghoiseul avait hérité de sa part des tableaux et ce fut le noyau
(I) Tous ces tableaux émigrèrent en Russie, achetés par l'Impératrice Catherine. Ils sont au musée de l'Ermitage.
du cabinet si connu du duc de Choiseul (1). Le baron de Thiers, qui était aussi officier général, avait épousé, en 1726, Marie-Louise-Augusline de Momtmorenc}^- Laval ; il en avait eu trois filles qu'il maria au comto de Béthune, au duc de Broglie (2) et au marquis de Béthune. Toutes ces alliances, comme on voit, étaient une belle revanche de l'aventure du comte d'Evreux. La comtesse d'Evreux était morte sans enfants, en 1729.
(1) Elle hérita aussi de l'hôtel de Pierre Crozat qui fut démoli en 1780, pour édifier l'Opéra Comique et le quartier alentour. Une des rues nouvelles reçut le nom d'Amboise de la seigneurie de ce nom appartenant au duc de Choiseul.
(2) Le baron de Thiers ayant hérité de son frère, le Président de Tugny, mort sans enfants, joignit l'hôtel construit par Antoine Crozat, place Vendôme (l'hôtel Schickler, n° 17), à un hôtel contigu (n'^ 19) qui avait une autre entrée rue des Capucines et qui fut destiné à la duchesse de Broglie. Parmi les possesseurs successifs de ce dernier hôtel, on remarque le banquier Bouret, MM. Hocquart, Baring, de Baulny, et enfin le Crédit P'oncier pour ses dépendances.
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