‹ Les financiers d'autrefoisChapitre 5 sur 30 · SAMUEL BERNARD · texte numérisé non relu

SAMUEL BERNARD

[.ENDANT le long règne de Louis XIV, le faste était pour ainsi dire concentré à la Cour ; l'ambition des seigneurs était de s'approcher du soleil ; les privilégiés s'estimaient heureux d'obtenir un logement étroit et incommode dans la royale demeure ; d'autres se logeaient comme ils pouvaient à proximité. Presque tous négligèrent les hôtels qu'ils possédaient à Paris, et l'on peut dire qu'en général ils avaient peu de luxe chez eux. Le roi, qui absorbait tout dans sa majestueuse personnalité, s'était réservé en quelque sorte le privilège des grandes dépenses. Quant aux financiers, après l'aventure de Fouquet, ils n'osèrent pas, tout d'abord, faire étalage de leurs richesses. Samuel Bernard, banquier de la Cour, fut l'un des premiers qui se signalèrent par leur magnificence. Il était d'origine juive, fils d'un peintre graveur. S'étant converti, il put exercer sans entrave le génie financier de sa race. De grandes spéculations, habilement conçues

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et secondées par un bonheur inouï, lui firent gagner dans les finances publiques une fortune qui, à son apogée, pouvait être de 60,000,000. Sa vanité était extrême; et bien qu'en affaires il n'engageât ses fonds qu'avec prudence, on obtenait tout de lui en le flattant. Dans les années d'épreuve de la monarchie, il avait refusé à Ghamillard et à Desmarets les avances qu'on lui demandait pour le Trésor royal aux abois. Il ne fallut rien moins qu'une demande directe du Roi, enguirlandée d'égards exceptionnels, pour délier les cordons de sa bourse. Saint-Simon a raconté cette scène de haute comédie, qui se passe à Marly en 1708. Desmarets y avait ménagé une rencontre en apparence fortuite entre le roi et le banquier. Après quelques paroles flatteuses pour Bernard, le roi dit à ce dernier : « — Vous êtes bien homme à n'avoir « jamais vu Marly ; venez le voir à ma promenade, « je vous rendrai après à Desmarets. — Bernard (( suivit, et pendant qu'elle dura, le roi ne parla qu'à « Bergheyck et à lui, et autant à l'un qu'à l'autre, « les menant partout et leur montrant tout également « avec les grâces qu'il sa voit si bien employer quand « il avoit dessein de combler. . . Bernard revint de la « promenade du roi chez Desmarets tellement en- « chanté, que d'abordée il lui dit qu'il aimoit mieux « risquer sa ruine que de laisser dans l'embarras un « prince qui venoit de le combler et dont il se mit à « faire des éloges avec enthousiasme. Desmarets en « profita sur-le-champ et en tira beaucoup plus qu'il « ne s'était proposé. » Le Roi eut occasion de recon-

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naître ce service quand, plus tard, Samuel Bernard éprouva des embarras momentanés ; l'intervention de Desmarets lui fut alors très utile.

La scène de Marly eut son pendant en 1712. Le roi de Suède, Charles XII, se trouvait dans une situation critique. Prisonnier des Turcs, il apprenait que ses troupes, restées en Poméranie sous les ordres du comte de Steinbeck, allaient se débander faute de paie. Le ministre de Suède, comte de Sparre, alla trouver Samuel Bernard, lui demanda à dîner et le flatta si bien qu'au sortir de table « le banquier fit délivrer « au comte de Sparre 600,000 livres ; après quoi il « alla chez le ministre, marquis de Torcy, et lui dit : « j'ai donné en votre nom 200,000 écus à la Suède, « vous me les ferez rendre quand vous pourrez. » Voltaire, à qui nous empruntons cette anecdote, remarque que Bernard « était un homme enivré d'une « espèce de gloire rarement attachée à sa profession, « qui aimait passionnément toutes les choses d'éclat « et qui savait que, tôt ou tard, le ministère de France « rendait avec avantage ce qu'on hasardait pour lui. » Le fait est que, malgré les risques qu'il courut avec l'Etat et malgré les fluctuations de valeurs qui le mirent en banqueroute partielle et ruinèrent les banques qu'il avait à Lyon et à Genève, il avait encore à sa mort une fortune de 35,000,000.

Pour connaître et juger les personnages de cette époque, on consulte souvent deux documents contemporains de même genre, c'est-à-dire les mémoires écrits en forme de journal par deux avocats, Marais

et Barbier. Or, il arrive presque toujours que, sous l'empire de mesquines passions ou d'influences favorables ou contraires, ces deux nouvellistes sont aussi peu d'accord qu'Hippocrate et Galien. Nous avons un témoignage plus sûr dans les mémoires du président Hénault. Il dépeint l'orgueil extravagant de Samuel Bernard, qui allait jusqu'à s'attribuer le premier rôle dans le gouvernement, parce qu'il lui avait fourni de l'argent ; « mais, observe le président, il (( tenait un grand état ; il jouait, et l'on trouvoit chez « lui la plus grande compagnie. Je dois ajouter qu'il » étoit généreux, quel qu'en fût le motif ; qu'il a « rendu de grands services, et que, dans le militaire f( surtout, il a aidé à de grandes fortunes et empêché « de grandes chutes. » L'inventaire fait à la mort de Samuel Bernard fit connaître beaucoup de traits de générosité, beaucoup d'actes d'obligeance de sa part. On sut alors qu'il y avait dans ses comptes plus de 5,000,000 d'argent prêté sans intérêts à des particuliers dont il avait biffé les signatures.

Samuel Bernard recevait royalement, donnait des fêtes qui réunissaient tous les genres d'éclat : comédies et ballets, repas fastueux, feux d'artifice... Il accueillait et logeait chez lui les étrangers démarque, ce qui lui paraissait d'obligation en raison du grand commerce qu'il entretenait avec tous les pays. Sa table, pour le dîner seulement, lui coûtait ISO, 000 livres par an. Il avait des manies d'homme riche, comme d'avoir, à toute heure du jour et de la nuit, une voiture attelée prête à sortir et toute sa maison

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