‹ Les financiers d'autrefoisChapitre 6 sur 30 · SAMUEL BERNARD · texte numérisé non relu

SAMUEL BERNARD

organisée pour être servi à la minute. A l'occasion du mariage de sa fille du second lit (1) avec M. Mole, président à mortier en 1733, il donna une fête sur laquelle l'avocat Barbier donne les détails suivants. « ...Bernard lui a donné en dot 1,200,000 livres. Il « y a eu une fête superbe dans la maison de Bernard. « On a fait élever en bois un grand salon dans le « jardin, qui était orné de peintures, de glaces, de « lustres. On dit que cette décoration a cotité 35,000 « livres. Il y a eu concert, l'après-midi, de tout ce (' qu'il y a de plus habile à Paris. Il y avait une (« table en fer à cheval pour soixante couverts, qui a « été servie magnifiquement, avec beaucoup d'ordre. « Il y a eu des danses. Après minuit on s'est rendu à « Saint-Eus tache pour la cérémonie. L'église était « ornée de même. Il y avait six cents bougies, tant « en lustres que girandoles et bras. Cent hommes du « guet au portail et des suisses. On dit qu'on a retenu « le modèle de la salle pour servir un jour au mariage « de monseigneur le Dauphin. »

Outre la présidente Mole, Samuel Bernard avait deux fils d'un premier lit (2), qu'il avait richement dotés, et il avait marié ses petites filles au duc d'Uzès, au duc de Roquelaure, au marquis de Clermont-Tonnerre, au marquis de Faudoas, au marquis de Mirent) Bonne-Félicité Bernard, fille de Samuel Bernard et de M"" do Saint-Chamans.

(2) « Sa première femme, nommée Marie Clergeau, était, dit Mathieu Marais, fille de la bonne faiseuse de mouches de la rue Saint-Denis. » Il en avait eu. outre ses deux fils, une fille, la comtesse de Sagonne morte très jeune.

poix. Aussi trouvait-on chez lui la meilleure compagnie. On y jouait gros jeu. Samuel Bernard aimait le jeu de Brelan, et il faisait continuellement son va-tout que l'on n'osait guère tenir. Certaine nuit pourtant, il perdit une grosse somme. Dans son dépit il envoya aussitôt déposer à la porte de son heureux vainqueur tous les sacs d'or qu'il lui devait, au risque de le faire égorger et voler par les rôdeurs de nuit. Il était affecté d'une singulière superstition : il croyait son existence attachée à celle d'une poule noire qu'il avait chez lui et dont il faisait prendre le plus grand soin. Et, de fait, quand cette poule mourut, il Ja suivit dans la tombe ! Il est vrai qu'il avait alors quatre-vingt-huit ans (en 1739). Ses obsèques furent magnifiques et suivies par un grand cortège de personnes de qualité. Le marquis de Mirepoix, ambassadeur à Vienne, conduisait le deuil. Le cardinal de Fleury écrivit au fils aîné du célèbre financier une lettre des plus flatteuses.

Bien que Samuel Bernard eût été anobli pour services rendus à l'État, et gratifié du comté de Coubert en Brie, il n'osa se faire appeler que « le chevalier Bernard, » tant il paraissait difficile à cette époque d'admettre dans les rangs de la noblesse un homme qui n'avait pas porté l'épée. Pour consacrer sa célébrité, Rigault fit son portrait (1) et Cous ton son buste. Samuel Bernard avait une si haute idée de son importance qu'il donnait son portrait même à des gens fort

(1) Il a été gravé par Drevet.

SAMIEL F:ERNAHI) 79

au-dessus de lui (1). Malgré ce petit ridicule, il jouissait d'une considération méritée par son esprit de conduite et par sa générosité. Voltaire écrivait :

« Et ce Bernard qu'on vante est heureux en effet. « Non par le bien qu'il a, mais par le bien qu'il fait. »

Quant aux fils de Bernard, ils ne recueillirent ni ne méritèrent les mêmes éloges. Leur père avait payé pour eux o ou 6,000,000 de dettes. Ils prirent les noms de leurs terres titrées, et voulurent renchérir sur le faste paternel. L'ainé, Samuel- Jacques Bernard, comte de Coubert, après avoir été longtemps surintendant de la maison de la reine finit par faire banqueroute en 17o3. Voltaire y perdit 50,000 livres. 11 s'en plaint vivement dans sa correspondance, le traite de fat, et parle d'un procès que ce Bernard de Coubert avait avec l'architecte Servandoni « pour le « paiement de ses impertinentes magnificences. »

Samuel Bernard le père, pour finir ce qui le concerne, possédait à Paris plusieurs maisons remarquables : l'hôtel de la place des Victoires, n° 9, où était son comptoir ; un autre bel hôtel, rue Notre- Dame-des-Victoires qui était sa demeure (2) et dont le jardin est occupé aujourd'hui par les dépendances des Messageries, un troisième hôtel, rue du Bac, n° 46,

(i) J.-J. Rousseau, ayant à se défendre de s'être fait prier pour donner son portrait, raconte [Correspondance 1763) que Samuel Bernard entrant un jour dans la garde-robe d'un seigneur, à qui il avait fait un tel présent, trouva ce même portrait au-dessus de la chaise percée,

(2) La rampe de l'escalier de cet hôtel a été transportée dans la maison de M. Double, rue Louis-ie-Grand.

OÙ il logeait sa fille et où demeurait encore, jusqu'à sa mort récente, M. le marquis de La Ferté, gendre du comte Mole. Bien que cet hôtel ait perdu de son ancienne splendeur, avec un jardin diminué des deux tiers, et des aménagements nécessités par des locations partielles, on y remarque encore un grand et bel escalier, et dans toutes les pièces de superbes boiseries en partie dorées dont le goût élégant et fin correspond à l'époque de la régence et tient le milieu entre la majesté du style Louis XIV et la fantaisie désordonnée du style Louis XV. Le grand salon octogone est une merveille ; ses belles proportions, son plafond en voûte surbaissée et s'appuyant sur des consoles dorées entrecoupées de compartiments sculptés, ses quatre dessus de portes signés Restent, ses panneaux à trophées, ses frises, plinthes et encadrements sculptés et magnifiquement dorés, sans oublier deux superbes tableaux d'Oudry, le tout ensemble est digne de Versailles... ou de Samuel Bernard. Il avait encore près de Paris la seigneurie de Passy où il avait fait construire une maison de 300,000 livres pour une dame Fontaine et pour les trois filles de cette dame dont il avait assuré le sort.

"'^.t.tt.ti^.t.tl^.f.tf.tf.^^^^

^-è-^4-^^^-è-è^-ê-lr-ê-M-^-lrM-lr'ér^-è-è-^^-^^-?r^^^^-ê-^^^--êr^yo

LES FRÈEES PARIS

ANS les premières années du xyiii^ siècle, les quatre frères Paris, sortis d'une condition inférieure, s'élevèrent par leur intelligence, leur intégrité et leur union constante, jusqu'à devenir une puissance financière, et même à occuper à plusieurs reprises dans l'État une situation prépondérante. L'aîné se nommait Antoine Paris, le second Paris de la Montagne en souvenir des Alpes Dauphinoises leur pays d'origine, le troisième Pâris-Duverney et le quatrième Paris de Montmartel. Très unis ensemble, ils s'entr'aidaient et se fortifiaient mutuellement, comme le fait aujourd'hui une famille qui tient entre ses mains les plus grandes banques de l'Europe. Antoine Paris obtint une dispense pour épouser sa nièce, fille de Paris la Montagne; à celte occasion il offrit au Saint-Siège 200,000 livres que le Pape distribua à des jeunes filles pauvres pour les marierou payer leur entrée en religion. Les Paris étaient banquiers de la Cour et ils

«S'i LES FINANCIERS d' AUTREFOIS

se succédèrent dans la charge de garde du trésor royal. Les deux plus jeunes furent les plus célèbres. Pâris-Duverney eut surtout un rôle politique. Chargé à deux reprises, après la mort de Louis XIV, et après le désastre de Law, du visa des titres des créanciers du trésor, ses vérifications, la première surtout, procurèrent à l'État une réduction de plus de 400,000,000 de sa dette. Il fut activement secondé par ses frères dans cette opération difficile, et cela fit faire une caricature où les mécontents avaient représenté les quatre fils Aymon sous les traits des frères Paris montés sur un âne borgne que conduisait le contrôleur général Lepeletier de La Houssaye ; le cardinal Dubois, son chapeau rouge sur la tête, fouettait le pacifique animal. Nous voyons ensuite Pâris-Duverney prenant avec ses frères les fermes générales, et les reprenant de nouveau après Lav^ qui les leur avait enlevées; nous le retrouvons confident de la marquise de Prie, de 1723 à 1726, et gouvernant par elle le duc de Bourbon et la France ; mis à la Bastille par le cardinal de Fleury, acquitté en Parlement, mais exilé, puis rappelé avec distinction par ce même ministre, et regagnant surtout la faveur de la Cour par l'amitié de M""'® de Chateauroux et de ■^ime ^Q Pompadour. Dans les diverses phases de sa carrière, ses grandes connaissances en finances lui donnèrent une influence et une autorité supérieures à ses emplois. Ce fut lui qui imagina en 1725 de marier le jeune roi avec la fille de Stanislas Leczinski, comme s'il avait prévu que ce prince dépouillé de la

Page 1