CHAPITRE X
A ces mots prononcés la fureur contenue , De degrés en degrés au comble parvenue, Éclate, et tous ensemble en s'écriant soudain Les yeux étincelants de pleurs et de colère, Sur leur ceinture armée ils ont porté la main . Lebrun , Voyage en Grèce.
Lord Hackson et son ami, portant tous deux un faucon sur le poing, se prtîsentèrent avec l'air tranquille et souriant de gens qui pensent entrer chez des amis. Arrivés en France avec le dernier renfort, ils ne connaissaient, de la nombreuse famille des Flavy, que Regnault, qui, comme on peut s'en souvenir , avait recommandé son aïeule au gouverneur, mais sans instruire celui-ci des motils
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qui confinaient ses parentes dans Yertbois et sans nommer messire Guillaume. Lord Hackon croyait donc se trouver au milieu de nobles picards tout dévoués à la cause bourguignonne, et comme il était rare alors qu'un manoir ne renfermât pas des hommes d'armes , la vue du sire de Flavy et de son frère, qui se tenaient debout causant ensemble à quelque distance, ne lui causa pas plus de surprise que d'ombrage.
La rare beauté de Germaine et de Marie, dèsle premier abord, engagea lesMeux Anglais à se montrer polis, chose qu'ils négligeaient d'ordinaire avec les habitants d'un malheureux royaume qu'ils traitaient en pays conquis. ils s'excusèrent même de s'être introduits chez des dames avec aussi peu de cérémonies. « Depuis deux heures, dit lordHackson, sire Georges et moi nous nous égarions de plus en plus dans cette maudite forêt, où nous avons été mouillés jusqu'aux os. Enfin il a cru voir briller de la lumière ici ; nous soiùmes
entrés à tout hasard, et j'appt-ends avec plaisir, de ce vieux bonhomme, qui du reste né se souciait guère de nous ouvrir, que je suis chez la noble dame que mon aiiii Regnault de Flavy m'a prié de protéger. »
Au mot protéger, si messire Guillaume n'eût pas été placé dans l'ombre, on aurait vu la colère et l'indignation se peindre sur tous ses traits.
« En temps de guerre comme en temps de paix , répondit froidement Germaine, les droits de l'hospitalité oui été respectés à Vertbois. » Et, en prononçant ces paroles, elle jela un regard furtif sur son père qui détourna les siens d'un air sombre.
« Puisqu'il en est ainsi , ma belle et noble dame, reprit gaîment lord Hackson, permettez qiië nous demandions quelques rafraîchissemetils; ne (ût-ce qu'un flacon d'eau claire, nous en boirions volontiers; Georges et moi nous mourohs de soif.
— Montei du vin, Michel, dit Germaine ;
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car le vieux sommelier ne s'était point pressé de sortir, pensant peut-être qu'un homme de plus n'était pas de trop dans un moment pareil; toutefois, il n'osa point exécuter l'ordre de sa jeune maîtresse avant d'avoir jeté les yeux sur le sire de Flavy, qui fit un mouvement de tête approbatif.
Lord Hackson et sire Georges posèrent alors leurs faucons sur un bâton placé dans la salle pour servir à cet usage. « Voici deux superbes bêtes, dit Louis de Flavy, que son frère venait de décider à s'approcher des Anglais afin de les faire jaser.
— Et parfaitement dressées, répondit lord Hackson, quoiqu'elles n'aient pas fait aujourd'hui bonne chasse ; à peine avons-nous trouvé l'occasion de les lâcher deux fois.
— Vous les avez apportés d'Angleterre , mylord ?
— C'est un présent que vient de me faire le régent de France à mon arrivée ; mais je suppose qu'ils sont de notre île. »
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Pendant ce court entretien, sire Guillaume s'était aussi rapproché de ses hôtes.
« Vous n'êtes donc en France que depuis peu, mylord ? demanda-t-il.
— J'ai amené le dernier renfort du YorkshirCj répondit sire Thomas. Nous ne sommes ici que depuis trois mois; mais j'avais déjà séjourné sur le continent pendant près d'une année.
— Année drf)nl les partisans de Charles doivent se souvenir, dit sire Georges d'un air avantageux.
— Vraiment! répliqua messire Guillaume en toisant l'Anglais qu'il aurait étranglé volontiers.
— Il est vrai, reprit lord Hackson; Georges et moi nous nous trouvions à la bataille de Verneuil, et , quelques jours après, au siège de Guise. On n'avait, ma foi! pas alors le temps de chasser au faucon.
— Mais maintenant, dit sire Guillaume s'efforçant de dissimuler la rage qu'excitait en
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lui le souvenir de la bataille de Verneuil, où la plupart de la noblesse française avait péri et lui -môme avait été blessé, maintenant que votre monarque règne paisiblement en France
— Paisiblement si vous voulez, interrompit l'Anglais. Ce roi de Bourges compte encore pour lui plus de gens que je ne voudrais.
— Bah ! reprit le sire de Flavy d'un air moqueur, quelques misérables gentilshommes qui s'entêtent à lever des compagnies, et que la seule vue de vos archers met en fuite.
— Il est vrai que nos archers sont habiles et qu'ils viennent prompteraent à bout des Armagnacs, répondit lord Hackson; mais, ajouta-t-il , voulant rendre le compliment adressé à sa nation, nous ne nous en trouvons pas moins très bien de votre aide, et je me rappelle qu'à Verneuil vous nous avez donné un fier coup de main; car je vous crois Picards j messires?
-^ ^Jôus le sominefs en effet j» répondit Louis.
Dans ce ttiometit Michel rentra , apportant des verres et deux Qacons de vin qu'il s'apprêtait à servir, lorsqu'un geste impérieux du sire de Flavy le cotitraignit à quitter la salle.
Germaine, qu'inquiétait prodigieusement la conversation établie entre son père et les Anglais, invita ces derniers à se rafraîchir. « Oui, oui, continuait lord Hackson en se rapprochant de la table, il est dans nos intérêts tout comme dans les vôtres^ qu'aucune discorde ne survienne entre le duc de Bedford et le duc de Bourgogne; si nous restons toujours unis, avant qu'il soit six mois je ne veux pas voir en France un seul partisan du Dauphin sur pied. A la mort du dernier! s'éeria-t-il, en élevant son verre.
— Ne boit-on pas aux dames avant tout, dit maître Joseph qui vit le feu sortir des yeux des deux frères, et une pâleur mortelle se répandre sur les visages de Germaine et de Marie.
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— Oh! pardon, répliqua lord Hackson ; il faut que ce soit un prêtre français , Georges, qui nous donne une leçon de galanterie. » Tout quatre alors s'étant inclinés devant la dame de Flavy et devant ses filles, la vieille châtelaine, par une réminiscence des heureux temps de sa vie, leur rendit le salut d'un air digne et gracieux à la fois ; puis elle demanda tout bas à Marie qui étaient ces chevaliers.
Mais le coup que venait de parer si heureusement maître Joseph n'était pas le seul que l'on dût craindre. Depuis neuf ans que les étrangers imposaient leur joug au royaume , tous ceux qui tenaient le parti de Charles leur pardonnaient plus volontiers le ravage et la désolation de la France que le dédain qu'ils montraient pour cette France et pour son roi. Or, les Anglais qui se versaient souvent à boire , s'échauffaient peu à peu, et, comme ils maintenaient la conversation sur un sujet qu'ils pensaient être aussi intéressant pour leurs alliés que pour eux, chaque
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mot qu'ils prononçaient , chaque souvenir qu'ils rappelaient excitaient une haine implacable dans l'âme de leurs auditeurs. Il leur échappait à tout propos , contre Charles et contre les siens, des expressions ironiques ou méprisantes , qui faisaient tressaillir de rage le sire de Flavy et son frère. Quant à Germaine, qui était elle-même au supplice, elle ne sentait que trop combien son père devait avoir de peine à se contenir.
La situation de messire Guillaume, en effet, lui était devenue insupportable, lorsque lord Hackson,luifrappant sur l'épaule, l'invita avenir à Compiègne ; car l'Anglais ne remarquait pas que depuis quelques instants il parlait sans que personne lui répondît.
« N'est-il pas vrai que vous y viendrez ? répéta-t-il.
— C'est mon projet, répliqua le sire de Flavy, portant involontairement la main sur la poignée de son glaive.
— Beau château, par saint Georges! ma-
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gnifique château que le roi de Bourges, j'espère , ne reverra pas.
— La pluie a tout-à-fait cessé, dit Germaine en s'approchant d'une fenêtre. Si vous le désirez , mylord, nous allons vous donner un guide jusqu'à...
— El pourquoi, interrompit vivement sire Guillaume, qui ne pouvait plus supporter l'idée de laisser partir deux hommes aussi odieux sans avoir obtenu raison de leurs outrages, pourquoi ne pas offrir un lit à lord Hackson et à ce chevalier?
— Aucune chambre n'est habitable, répondit Germaine.
— D'ailleurs, répliqua l'Anglais, je ne puis passer une nuit hors de Compiègne. La garnison n'est pas nouibreuse, et la ville renferme encore quelques bons Français , comme ils s'appellent entre eux, qu'il est bon de surveiller sans cesse.
— A leur santé ! » s'écria messire Guillaume en saisissant un verre plein.
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Les deux Anglais reculèrent quelques pas, croyant toutefois avoir mal entendu.
« Ou si vous ne voulez pas porter celle-là, à la santé de Charles VII, roi de France, qui vient d'être sacré malgré vous dans la cathédrale de Reims !
— Qui êtes-vous? crièrent lord Hackson et son compagnon en tirant leurs épées.
— Guillaume de Flavy, dit-il d'une voix de tonnerre, qui vous a tué plus d'hommes que '«îous n'avez de secondes à vivre. Défendezvous. »
Au nom de Guillaume de Flavy la douairière venait de lever les yeux ; elle voit le fer menacerceux qu'elle a portés dans ses flancs. Une lueur de raison ranime en elle cet instinct de mère qui survit à tout; elle se précipite en criant : « Mes fils! » et tombe frappée du coup que lord Hackson portait à son premier-né.
Une armée entière alors eût en vain essayé de soustraire lord Hackson à la rage des deux
frères. Ils le renversent bientôt, baigné dans son sang, et se ruent sur son cadavre. Sire Georges, dont Louis de Flavy a brisé le glaive, ne peut défendre son malheureux capitaine; il attend lui-raême la mort. Mais aux cris qu'a fait pousser à tous cette horrible scène , Michel accourt. Sire Georges saisit l'instant où la porte se trouve ouverte, renverse le vieux sommelier d'un coup de poing, et s'élance sur l'escalier trop rapidement pour que, dans le trouble général, on s'aperçût d'abord de sa fuite.
Tout ceci, comme on le pense bien, s'était passé en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter. Eien assuré que le gouverneur n'est plus, sir Guillaume cherche sa seconde victime.
«Qu'est devenu l'autre?» s'écria-t-il encore altéré de sang et de vengeance. Mais il n'entend pour réponse que des sanglots et des gémissements. La dame de Flavy était expirante ; Germaine, Marie, s'eflforçaient en vaia
d'arrêter les flots de sang qui coulaient de son sein. Aidées du secours de Louis et de maître Joseph , les malheureuses filles venaient de la relever et de la placer sur un siège. « Ma mère , ma mère , ouvrez les yeux , parlez-nous, » disaient-elles en sanglotant. La fureur du sire de Flavy céda à ce triste spectacle. Immobile , l'œil fixe , il contempla celle qui lui avait donné le jour, celle qui perdait la vie pour lui. « Ma mère, dit-il aussi d'une voix^sombre , mais altérée, parlez à vos enfants; parlez-moi. »
L'infortunée ouvrit ses yeux éteints, sourit tristement, "et, sentant la mort approcher, elle regarda ses petites-filles en faisant de vains eflbrts pour parler. « Ordonnez ', ordonnez ! » s'écria Germaine qui se penchait sur elle pour saisir un son. La dame de Fiavy prit la main de la noble fille, la posa sur la tête tie Marie et rendit le dernier soupir.
« Que Dieu reçoive son âme! » dit solennellement maître Joseph.
Ces mots, qui annonçaient aux malheureuses sœurs qu'elles n'avaient plus de mère, excitèrent un tel désespoir que Marie tomba sur le corps de la dame de Flavy, entièrement privée de connaissance. Le courage de Germaine alors surmonta sa douleur ; elle ne pensa plus qu'à secourir celle qu'une main mourante venait de placer sous son appui. Il fallait d'abord arracher la pauvre enfant au triste spectacle qu'elle n'avait pu supporter. Germaine la prenait dans ses bras pour la transporter dans une autre chambre, avec le secours de son oncle, lorsque Marthe arriva hors d'haleine , annonçant qu'un homme, un Anglais, venait de se présenter tout à coup devant elle comme elle allait se mettre au lit , et l'avait forcée , le poignard sur la gorge, à lui ouvrir la porte pour qu'il pût sortir du château.
« Fuyez! messeigneurs, fuyez ! dit maître Joseph; sir Georges, arrivé à Compiègne, ne tardera pas à revenir avec des forces aux-
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queUes il vous est impossible de résister. — Je ne pars point sans ma fille, répondit le sire de Flavy ; je ne laisserai pas Germaine exposée à de s» grands dangers. »
Mais dans l'état où se trouvait Marie, qui ne revenait point de son évanouissement, on ne pouvait songer à l'emmener, et Germaine aurait bravé mille morts avant de la quitter Elle la serrait contre son sein et repoussait son père qui la suppliait de monter à cheval et de fuir avec lui. « Partez, s'écriait-elle , le danger n'est rien pour nous; les Anglais ne nous frapperont pas sur le corps de notre mère. Mais, au nom du ciel , partez l »
Louis de Flavy assistait en silence à ce terrible débat, résolu comme il était à partager le sort de son frère.
Marthe , Michel , croyant voir de minute en minute arriver les vengeurs de lord Hackson, conjuraient leurs seigneurs de se rendre aux prières de ses filles. Maître Joseph s'efforçait de lui prouver que sa présence exposait
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ses filles, bien loin de les protéger. Enfin, Germaine, le voyant résistera toutes les instances, se précipite à ses pieds hors d'ellemême. « C'est trop de douleur ! s'écrie-t-elle avec J'accent d'un désespoir que les mots ne peuvent rendre ; par pitié pour moi , mon père, fuyez ! qu'un même jour ne nous rende pas orphelines. Fuyez, ou je vais mourir !
— Je pars, dit aussitôt le sire de Flavy, effrayé de l'état d'égarement dans lequel il la voit; je pars, Germaine, mais pour revenir avec des braves qui sauront périr ou te sauver. » En prononçant ces mots avec une émotion plus vive qu'à lui n'appartenait, il relevait sa fille et la serrait dans ses bras à plusieurs reprises. Puis , s'adressant à ses gens : «Enlevez ce misérable, dit-il en poussant du pied le cadavre de lord Hackson. Dès que nous serons dehors refermez toutes les portes avec soin. Quoi qu'il arrive, tâchez de gagner du temps , quelques heures ; je ne demande que quelques heures. »
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Alors il embrassa de nouveau sa fille, jeta un dernier regard sur le corps glacé de sa mère. «A revoir, tueurs de femmes! » s'écria-t-il d'une voix terrible, et il sortit précipitamment avec Louis.