CHAPITRE XL
Qu'ils sont doux , mais qu'ils sont rapides les moments'que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années, réunis sous l'aile de leurs vieux parents! La famille de l'homme n'est que d'un jour; le souffle de Dieu la disperse comme une fumée.
Chateaubriam), Bené,
Marie venait enfin de reprendre ses sens ; un torrent de larmes coulaient de ses yeux et soulageaient son cœur. Germaine, assise près du lit sur lequel elle l'avait fait poser, s'efforçait de surmonter sa propre douleur pour songer aux moyens d'instruire la pauvre enfant des nouveaux dangers qui les menaçaient toutes deux. Prenant grand soin de
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l'effrayer le moins possible , elle lui apprit le départ de leur père, la fuite de sire Georges, et la pressentit sur l'arrivée des gens de Compiègne , qui sans doute aurait lieu avant le jour. « Eh ! pourquoi les attendre ? s'écria Marie saisie d'épouvante ; je me sens maintenant assez de force pour te suivre, pour gagner la forêt.
— Hélas! dit Germaine, comment fuir, seules, à pied ? comment traverser la forêt qu'ils vont certainement visiter pour y chercher notre père?
— Il est vrai, dit la pauvre enfant toute en pleurs, nous sommes seules, seules !
— Et pourtant, dit Germaine en promenant un triste regard sur la chambre où elles se trouvaient, et qu'avait longtemps habitée la dame de Flavy, ces murs ont vu naître une bien nombreuse famille, pour nous voir, si jeunes, appeler en vain un protecteur.
— Ah ! pourquoi Regnault n'est-il plus ici?» s'écria Marie les yeux levés vers le ciel.
A ce nom si cher, prononcé inopinément, Germaine sentit son cœur se briser. « Ne parlons pas de Regnault maintenant, dit-elle, ne parlons pas aujourd'hui d'un allié des Anglais! » Et elle cacha son visage dans ses deux mains.
xMarie prit ce mouvement de sa sœur pour l'effet de la haine que celle-ci avait toujours portc'e aux partisans du duc de Bourgogne, haine que devait tant accroître l'affreux événement de ce jour. Aussi , lorsqu'elle vit Germaine relever lentement la tête, les yeux pleins de larmes , elle la supplia de lui pardonner d'avoir ajouté involontairement à ses peines.
0 Te pardonner ! s'écria Germaine , ah ! c'est à moi qu'il faut que tu pardonnes de pouvoir un instant détourner ma pensée de toi, quand je suis devenue ton seul appui, quand le danger te menace ! » En disant ces mots la noble fille essuyait ses pleurs , embrassait Marie et s'apprêtait à sortir.
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« Espères-tu donc quelque secours? demanda la pauvre enfant.
— Le secours du ciel, répondit-elle ; sois sûre qu'il te protégera, chère Marie. »
Germaine alors, la confiant aux soins de Marthe, courut s'assurer que l'on avait exécuté ses ordres. Bien loin de songer à une résistance inutile, elle s'était contentée de placer le vieux sommelier dans le logis de Marthe, afin qu'il vînt avertir dès qu'il verrait paraître les gens de Compiègne au bout de l'avenue. Alors maître Gauvain, qui s'était offert pour cette mission de paix, devait aller à leur rencontre, les informer du départ de sire Guillaume, et leur offrir de visiter tout le manoir, s'ils n'en croyaient pas sa parole. Sire Georges lui-même, témoin de la mort de son capitaine, ne pouvait la venger sur un prêtre et sur deux jeunes filles innocentes sans une atrocité, qui, même dans ces temps horribles, n'avait point d'exemple.
Après s'être assurée que Michel était à son
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poste, Germaine se rendit dans la chambre où l'on avair déposé le corps de la dame de Flavy, près duquel maître Joseph était en prières. Elle engagea le bon prêtre à aller trouver sa sœur. Restée seule alors, elle s'agenouilla devant le cadavre de sa pauvre mère, etlà,enprésence du ciel, elle renouvela le vœu sacré de sacriGer ses jours, s'il le fallait, au repos et au bonheur de Marie. « Ma mère, dit-elle en imprimant ses lèvres sur la main glacée de son aïeule, du séjour des bienheureux tu verras si je remplirai dignement la place que tu m'as laissée près de ton enfant chérie!
L'âme exaltée par cette abnégation de soimême qui plaît tant aux cœurs élevés, Germaine se releva, ayant oublié ses propres dangers, ayant oublié jusqu'à son amour; car toutes ses pensées alors étaient pour la pauvre enfant qui n'avait plus qu'elle ici-bas.
La nuit était fort avancée. Sur l'avis de maître Gauvain , les deux sœurs, après s'être
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revêtues d'habits de deuil , se rendirent avec Marthe dans la salle où se prenaient habituellement les repas, et le bon prêtre ne tarda pas à les y rejoindre. Réunis ainsi dans le triste asile qu'on ne devait pas larder à envahir, tous s'étonnaient que tant d'heures se fassent écoulées sans amener l'événement qu'ils redoutaient , et peut-être commençaient-ils à espérer qu'un motif quelconque avait empêché sire Georges d'arriver jusqu'à Compiègne ; mais à peine les premiers rayons du jour commençaient-ils à s'introduire à travers les vitraux que Michel accourut, disant qu'une troupe assez nombreuse d'hommes à cheval et à pied se montraient au bout de l'avenue et se dirigeait vers le château.
« Ah! nous sommes tous perdus! s'écria Marie.
— Du calme, du calme, dit maître Joseph ; cène sont pas des femmes, des vieillards qu'ils viennent chercher ici, et si je ne puis les em pêcher d'entrer, n'ayons surtout pas l'air de
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craindre pour nous-mêmes. » En achevant ces mots le prêlre sortit.
Souvent, pendant cette cruelle guerre, maître Joseph avait eu occasion de s'adresser à des hommes d'armes de tous les partis. La sainteté de son caractère l'avait toujours mis à l'abri de leurs insultes, et il espérait encore s'en faire écouter, surtout si les Anglais étaient accompagnés de quelques habitants de Compiègne, qui tous connaissaient le prêtre de Saint-Antoine et le respectaient beaucoup. Tandis qu'il traversait les cours d'un pas aussi rapide que le lui permettait son âge, il songeait, non sans quelque satisfaction, que, vraisemblablement, sire Georges conduisait la troupe ; et ce qui le portait à s'en féliciter tient à une circonstance de la veille qu'il est temps de faire connaître au lecteur , mais qui, fort heureusement, était ignorée et devait toujours l'être du sire de Flavy. Au moment où le compagnon de lord Hackson avait réussi à s'évader, maître Gauvain se trouvait
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placé près de la porte, de manière qu'il lui eût été possible d'empêcher la fuite de l'Anglais, ou pour le moins de donner l'alarme. Toutefois, l'horreur du sang et ce sentiment de charité chrétienne si naturel à un homme d'église avaient porté le prêtre, non-seulement à souffrir qu'un de ses mortels ennemis s'échappât, mais à se ranger pour le laisser passer. Sire Georges ne pouvait avoir perdu le souvenir de ce fait, que maître Joseph d'ailleurs se promettait bien de lui rappeler en intercédant pour celles qu'on laisserait en reposj s'il n'eût eu pitié de son semblable.
Il ne fit point vingt pas hors des murs sans se trouver en face de sire Georges, d'une vingtaine d'archers anglais et de nombreux miliciens de Compiègrie, à la tête desquels marchait le commandant de la milice.
«Halte-là, dit ce dernier ; personne ne peut sortir du château de Vertbois.
— Aussi, messires, répondit maître Joseph, n'ai-je pas l'intention de m'en éloigner; mais
j'ai cru devoir vous instruire que les sires de Flavy ont profité de la nuit pour s'éloigner, et que Vertbois ne renferme plus mainlenanl que deux infortunées jeunes dames qui n'aat point d'autre asile et desquelles j'espère que vous aurez pitié, ne pouvant leur imputer aucun crime.
— Sont-ce les filles de ce Guillaume? demanda sire Georges. fi- ^- 1
— Pour leur malheur, répondît le prêtre. Déjà les pauvres enfants n'ont plus leur mère...
— Allez, allez, interrompit l'Anglais, le sang de cette vieille femme n'a que trop été vengé ; il s'agît de venger maintenant celui du plus brave capitaine qui ait porté cuirasse.
— Et sur qui? sur qui? insista maître Joseph ; je vous alBrme, par le nom de Dieu, que sire Guillaume et son frère sont depuis longtemps loin d'ici.
— Mais d'autres! s'écria sire Georges avec colère. Ce manoir ne peut renfermer que
des Ârmagaacs dont il faut que justice soit faite.
— Un vieux sommelier, son fils et deux servantes, c'est tout ce que vous y trouverez.
— Eh bien! allons, reprit l'Anglais; et prenez toujours vos précautions, vous autres.» En prononçant ces mots, qu'il adressait à la troupe, il s'avança vers la porte.
« Sire Georges , dit Josepli Gauvain en se plaçant entre la porte et |a tête du cheval de l'Anglais, ne me reconnaissez-vous pas?
— Je vous reconnais, répondit sire Georges avec une sorte d'embarras.
— Souvenez-vous qu'hier votre vie dépendait d'un cri que je n'ai pas poussé. Protégez aujourd'hui de pauvres enfants qui n'ont plus que moi/ pour appui. Maintenant, entrez, ajouta-t-il en ouvrant la porte et se disposant à le précéder ; que vos gens visitent partout; mais je vais, si vous le voulez, vous conduire à la salle où sont maintenant rassemblés tous les habitants de Vertbois. »
Sire Georges, sans répondre à cet offre, descendit de cheval dès qu'il fut dans la cour, et les archers l'imitèrent. La partie du château qui restait sur pied était si peu considérable, tout annonçait si bien l'impossibilité de s'y défendre, que l'inspection d'un premier coup d'oeil suffit pour convaincre les Anglais et les miliciens que le prêtre ne les trompait point, et que , fussent-ils en beaucoup plus petit nombre, ils n'avaient rien à redouter.
«Qu'est devenu le corps de mon pauvre ami? dit sire Georges que l'aspect de ces cours, qu'il avait traversées si rapidement il y avait peu d'heures, sera])lait émouvoir extrêmement.
— Je l'ai fait placer dans une salle dont j'ai la clef, répondit maître Joseph. Personne ici ne pouvait manquer au respect que l'on doit aux morts.
— Toutes ces masures sont désertes, dit un archer qui venait de faire le tour de la cour avec ses camarades et quelques miliciens.
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— J'étais bien sûr, dît le chef bourgeois avec humeur, j'étais bien sûr que nous arriverions trop tard et que les oiseaux seraient dénichés. Si vous n'aviez pas perdu deux heures à retrouver Compiègne, messire Georges.
— Et si vous n'aviez pas perdu deux autres heures à mettre vos tortues sous les armes, maître Richard , répondit sire Georges en montrant les miliciens.
— Enfin il était écrit là-haut que nous n'aurions pas le plaisir de faire pendre Guillaume de Flavy sur la place de Compiègne, reprit Paulet.
— On ne pend point un gentilhomme, dit sire Georges, trop fier de sa naissance pour q(ie sa haine ne cédât pas à sa vanité.
— On fait tout ce qu'on vent quand on est les plus forts, répondit brusquement le bourg<^ois; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit maintenant ; quoique je ne pense pas que les Armagnacs soient assez fous pour nous nvoir attendus dans cette mauvaise tour qui reste
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sur pied, je n'en dois pas moins remplir la mission dont le conseil de la tille m'a chargé ; car il faut que je fasse mon rapport sur l'état où nous avons trouvé le château et sur celui où je compte le laisser pour la sûreté de Compiègne. Nous allons interroger les femmes dont ce prêtre nous a parlé.
— Soit, répondit l'Anglais. » Et maître Gauvain, ravi de voir les choses prendre une tournure légale, se pressa d'ouvrir la porte.
« Visitez tous les coins de ce bâtiment, dit Paulet à la troupe ; il suffit que six d'entre vous nous accompagnent. »
Tout en montant l'escalier, maître Joseph examinait le chef des miliciens qu'il avait reconnu aussitôt, quoiqu'il ne l'eût rencontré que deux ou trois fois dans les rues de Compiègne , pour un des plus riches marchands de bois de la ville et pour le bourgeois qui gouvernait tout le conseil des notables. 11 ne doutait pas que le sort de Yertbois et de ses habitants ne dépendît en
grande partie de la volonté de cet homme , dont le crédit auprès des Anglais acquérait encore plus d'importance par la mort du chef d'une aussi faible garnison. Maître Richard Paulet pouvait avoir trente ans; son visage était pâle, tirant même un peu sur le jaune , et l'expression d'une mélancolie profonde se peignait sur tous ses traits, les plus beaux et les plus réguliers que l'on puisse voir ; sa taille élevée dominait de beaucoup celle de ses compagnons. Il portait un costume moitié militaire, moitié civil; car bien qu'il eût sur la tête le léger casque alors en usage pour toutes les milices de la France, qu'il tînt à la main une forte hache, et qu'un large couteau de chasse fût attaché à son côté, il était vctu d'un pourpoint noir de magnifique drap de Flandre, sur lequel était noué négligemment une écharpe aux couleurs de la ville, ce qui n'empêchait point que toute sa contenance n'eût quelque chose de martial qui semblait peu d'accord avec des fonctions bourgeoises.
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Plus maître Joseph observait le nuage sombre qui obscurcissait cette belle tête d'homme, plus le boa prêtre pensait voir, dans ce mauvais Français, un être mécontent de lui-même et par suite mécontent des autres , et plus il tremblait pour celles dont maître Paulet avait parlé si légèrement de faire pendre le père.
Germaine et Marie, en proie aux plus vives anxiétés, parcouraient la salle, s'arrêtaient, prêtant l'oreille au raoindrebruit, elcroyaient qu'une heure s'écoulait entre chaque minute, lorsqii 'enfin elles entendirent marcher dans le corridor et virentbientôt paraître sire Georges et maître Paulet, suivis des archers et de maître Joseph. A la vue de sire Georges Marie tomba sur un siège, pâle, tremblante, comme si déjà le glaive eût été levé sur elle et sur sa sœur; mais Germaine, loin de pâlir, rougit d'horreur et de ressentiment à l'aspect d'un ami du meurtrier de sa mère, et regarda d'un œil fier, non-seulement les Anglais,
mais l'indigne Français qui les accompagnait et leur prêtait son secours.
Soit que le bourgeois eût ou non remarqué le regard de mépris qu'elle venait de lancer sur lui, il s'approcha d'un air sévère et demanda s'il parlait aux filles de Guillaume de Flavy? Germaine ayant fait un signe affirmatif: « Asseyez-vous toutes deux, continua-t-il, et répondez avec vérité à nos questions. »
Sans plus de cérémonie, il s'assit lui-même ainsi que sire Georges, les archers et maître Joseph restant seuls debout.
« Est-il vrai que votre père soit parti? reprit-il en attachant sur les deux sœurs des yeux perçants.
— Grâce au ciel! répondit Germaine, les regards élevés vers le ciel.
— A quelle heure vous a-t-il quittées?
— Peu de minutes après la mort de notre malheureuse mère, qui venait de tomber sous les coups de lord Hackson.
— Et ce pauvre Hackson, s'écria sire Geor-
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ges, ému de colère, sous quels coups est-il tombé lui-même? Osez dire qui l'a tué?
— Mon père , répondit Germaine d'une voix ferme.
— Vous avouez donc que votre père et son compagnon l'ont assassiné? dit le bourgeois.
— Mon père et son compagnon sont deux Flavy, répliqua Germaine , ils n'assassinent point; ce malheureux combat avait lieu à forces égales.
— Votre père était donc venu seul à Vertbois ? reprit Paulet.
— Seul avec mon oncle.
— Et depuis quand s'y trouvait-il ?
— Depuis une heure à peu près.
— Quel motif l'y avait amené?
— Le désir d'embrasser sa mère et nous, sans doute; il ne nous avait point vues depuis un an.
— En quel lieu réside-t-il donc habituellement?
— Ainsi que tous les capitaines royalistes,
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dit Germaine , il habite tour à tour les provinces où les Français sont en force.
■ — Ces provinces ne sont pas nombreuses, » répliqua sire Georges d'un air moqueur.
Germaine venait de regarder Marie , qui, les lèvres pâles comme la mort, se tenait près d'elle en silence ; elle ne répondit pas.
« Mais du moins, reprit le milicien , nous pourrons savoir de vous ou de vos gens quel chemin il a pris ?
— Nous l'ignorons tous, dit Germaine d'un ton simple et en retenant un sourire de dédain.
— Savez-vous qu'en refusant de répondre sur ce point, vous vous exposez tous à ce qu'à l'instant même je vous f;i.«se conduire dans les prisons de Compiègne ? »
Au mot de prison, Marie se jeta sur sa sœur en sanglotant. « Calme-toi, calme-loi, Marie, reprit Germaine; quels hommes pourraient être assez injustes pour emprisonner de malheureuses orphelines qui ne leur ont fait au-
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CHU mal? Quelqu'un ici, poursuivit-elle e regardant sire Georges et le bourgeois, quelqu'un ici saurait quel chemin a pris mon père que nul de nous ne serait assez lâche pour vous l'apprendre; mais, devant Dieu qui m'entend, j'affirme que nous l'ignorons. »
En prononçant ces derniers mots, Germaine leva ses yeux et l'un de ses bras vers le ciel, tandis que de l'autre bras elle entourait la taille de Marie. Sa figure prit alors une expression si noble et si touchante qu'elle avait quelque chose de céleste.
« Que je sois damné si j'ai jamais vu une plus belle créature, » dit tout bas sire Georges au chef des miliciens. Celui-ci se leva, et, conduisantl'Anglais près d'une fenêtre : « ÎN'allez-vous pas vous attendrir parce qu'une femme a de grands yeux noirs? dit-il d'un ton dur. Il est absolument nécessaire que ces deux filles soient surveillées, et que la garde de Vertbois soit laissée à nos gens.
—C'était bien mou idée, répondit sire Geor-
ges; mais je ne suis pas d'avis de la prison.
— li suffira que nous les conduisions près de matante, répondit Paulet; elle est bonne Bourguignonne et saura bien les empêcher de correspondre avec ce Guillaume ou tout autre Armagnac.
— Votre tante habite-t-elle Compiègne?
demanda l'Anglais, qui désirait beaucoup ne point voir disparaître les deux sœurs.
— Sans doute, répondit Richard Paulet; nous logeons ensemble.
— J'approuve le plan, dit sire Georges, mais chargez-vous de les décider à nous suivre.
— Il faudra bien, ma foi ! qu'elles s'y décident , » répliqua le bourgeois. Et se rapprochant de Germaine et de Marie. «Vous allez veniravec nous, leur dit-il'd'un ton impérieux.
— Avec vous! répondit Germaine ; et dans quel lieu?
— A Compiègne; je me charge de vous trouver un asile chez une de mes parentes.
— Et qui se chargera déporter notre mère
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dans sa dernière demeure? s'écria Germaine; si vous avez quelque pitié, laissez-nous lui rendre les derniers devoirs, laissez-nous à Vertbois.
— N avez-vous pas été le chapelain de la dame de Flavy? » dit Paulet en s'adressant à maître Joseph.
Celui-ci ayant répondu par un si^ne de tête alfirmatif :
« Restez donc ici et faites rendre à la terre ce qui appartient à la terre ; dix de nos hommes vont se loger dans ce château jusqu'au moment où, si Ton m'en croit, on fermera ses portes pour ne plus les ouvrir.
— Il y a longtemps, dit sire Georges, que toute habitation située dans la forêt et voisine delavilie devrait être démolis ou du moins
occupée par les nôtres. »
Pendant ce colloque , les deux malheureuses sœurs se tenaient immobiles sur leurs sièges, aussi effrayées maintenant de rester à Vertbois, au milieu des gens d'armes qu'on
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allait y laisser, que de se rendre à Compiègne, lorsque maître Joseph, saisissant le moment où sire Georges donnait l'ordre de rapporter à la ville le corps de lord Hackson, s'approcha d'elles et leur dit à voix basse :
« Suivez-les ; Compiègne est plus sûr pour vous. «Puis, se tournant vers le milicien, il le pria de permettre que Marthe et le sommelier pussent rester avec lui pour l'aider dans les soins dont il se trouvait chargé.
a Je n'y vois point d'inconvénient, répondit le bourgeois après avoir jeté un regard sur les deux vieilles gens.
— Oh! maître Paulet, dit Marthe d'une voix entrecoupée par les sanglots , qui m'aurait dit, quand je vous ai connu tout enfant, qu'un jour vous viendriez arracher mes jeunes maîtresses de leur maison? Quel respect, quel amour votre brave homme de père n'avait-il pas pour les Flavy ! »
Le prêtre et Marie frémirent en entendant la bonne femme parler sur ce ton à celui
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que les Anglais eux-mêmes traitaient avec une si grande considération ; mais le chef des miliciens fixa pendant quelques instants sur Marthe des yeux qui n'exprimaient aucun ressentiment, et, sans lui répondre un seul mot, il invita brusquement les deux sœurs à le suivre. Germaine se leva, et s'adressant à lui d'un ton solennel : «Au nom de ce père dont Marthe vous rappelle le souvenir, dit-elle, me jurezvous que vous nous conduisez chez votre parente ?
— Je vous le jure, » répondit le bourgeois en détournant la tête , comme s'il eût voulu fuir le regard de celle qui lui parlait.
0 ]Nous sommes prêtes, » reprit Germaine. Elle couvrit alors sa figure de son voile et passa le bras de Mariedanslesien. o Faites ici, mon père , continua-t-elle en serrant la main du bon prêtre d'une manière très significative , faites ici tout ce que je ferais s'il ^m'était possible de restera votre place. Michel peut vous seconder. »
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En parlant ainsi, Germaine pensait surtout au moyen d'empêcher que son père, revenant ainsi qu'il l'avait annoncé, ne tombât à l'improviste au milieu des soldats qui restaient. Maître Joseph la comprit si bien qu'il répondit en regardant le sommelier : « Je compte sur lui, ma fille; tout sera fait pour le mieux. Vous pouvez partir en paix. » Alors , sire Georges et maître Paulet ayant choisi les dix hommes à qui l'on confiait la garde de Vertbois, le reste de la troupe se mit en roule pour Compiègne, les deux sœurs marchant entourées par les miliciens.