CHAPITRE XII
De ceux qu'on reconnaît voir les yeux se baisseï*, b'aiitres se détourner de peur dé vous blesser. D'autres nouveau-venus, en secouant leurs têtes. D'un air indifférent demander qui vous êtes. Lajiartiise, Jocelyn.
Dans Fe chemin Marie ne cessa point de verser des larmes. «Bienheureuse notre pauvre mère , disait-elle , qui ne nous voit pas traînées sur la voie publique ainsi que l'on conduit les criminels ! » Germaine s'efforçait de rassurer sa timide compagne, et pourtant
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elle-même n'envisageait qu'en fréraissatit leur affreuse situation. Quelle confiance pouvait-on prendre dans cet homme qu'il leur fallait suivre, et qui désormais, sans doute, allait disposer de leur sort? Quel appui, quel secours pouvaient-elles espérer des habitants de Compiègne qui, tremblant sous le joug de fer des Anglais, craindraient même de manifester l'attachement qu'ils portaient aux Flavy? De tous les anciens amis de la famille, plusieurs avaient fui peut-être , et peut-être aussi quelques-uns, semblables à cet indigne bourgeois qui prêtait son secours aux oppresseurs de la France , persécuteraient les filles de l'Armagnac? Elles n'avaient donc d'espoir que dans la pitié de ces odieux étrangers, dont l'aspect seul était un supplice. Il fallait vivre au milieu d'eux, n'entendre que des discours auxquels tout Français était tenté de répondre avec le glaive ! Ces pensées auraient accablé Germaine , si sa première pensée alors n'avait point été d'adoucir le désespoir de si.
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sœur. Aussi , bien loin de confier ses craintes à la pauvre enfant , elle cachait sous un front calme l'angoisse qui déchirait son ârae. « J'ai bon espoir, Marie, disait-elle, puisqu'ils ne nous mènent pas en prison et qu'ils ne nous séparent point. » Mais Marie , efifrayée surtout de marcher au milieu d'hommes armés, ne répondait que par des soupirs et des sanglots. A peine était-on entré dans la ville par la porte de Pierrefond que l'on fit halte. Sire Georges et le chef des miliciens s'étant dit quelques mots , le premier s'approcha des deux sœurs. « Mon devoir m'oblige à retourner au château sans retard, dit-il, s'adressant principalement à Germaine. Jusqu'au moment où j'irai vous ofifrir tous mes services , je vous remets aux soins de maître Paulet, à qui je recommande nos belles prisonnières. » Le bourgeois gardant le silence , cette galante allocution n'obtint aucune réponse; car Germaine était encore plus efi'rayée du ton mielleux et des tendres regai-ds de l'An-
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glaîs que de l'air indifférent et brutal du milicien.
Sir Georges , suivi des Anglais , prit donc le chemin du château royal qu'on apercevait sur la droite. « Sommes-nous encore fort loin du lieu où vous nous conduisez?» dit Germaine à maître Paulet. Car Marie ^ très fatiguée de la route, après une nuit passée sans sommeil, s'appuyait sur elle comme ayant peine à se soutenir.
« Dans quelques instants vous serez chez ma tante , répondit le bourgeois ; nous logeons près des bords de l'Oise, »
Quoique le chef des miliciens eût fait cette réponse sans daigner regarder celle qui 'interrogeait , l'accent de sa voix semblait moins dur qu'il ne l'avait été jusqu'alors. Marie ellemême en fit aussitôt la remarque, et le dit tout bas à sa sœur, en l'engageant à continuer la conversation ; mais , outie que Germaine avait été obligée de se faire effort pour adresser la parole ù un être qu'elle méprisait profondé- I. 14
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ment, maître Paulet reprenait sa place en tête et se remettait en marche.
A peine entrait-on dans la première rue (ju'il fallait traverser que l'aspect d'une troupe de milice, conduisant deux femmes, excita la curiosité générale. De toutes parts on ouvrit les fenêtres, ou sortit des boutiques et des portes pour voir de plus près celles qu'on jugeait bien être des prisonnières. Marie se bâta de croiser son voile sur sa Ggure , aiin d'échapper aux regards de la foule ; Germaine au contraire rejeta le sien en arrière. « Pourquoi te cacher ? dit-elle à sa sœur avec amertume ; je me réjouis au contraire que tous ces bourgeois, dont les pères ont peut-être mangé le pain de nos pères, voient où nous a réduites leur lâcheté; car nul n'oserait élever la voix en faveur des biles d'un Flavy. »
INul ne l'osait en eilèt; mais dès qu'on eut reconnu les deux sœurs, une respectueuse pitié se peignit sur toutes les figures. Chacun s'approchait avec intérêt, demandant timi-
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dément ce qu'ayaient fiait ces nobles dem'OTseHes pour être arrachées de leur manoffr. « En arrière ! en arrière ! dit maître PauleE dnne voix haute ;• je réponds d'elles à nos maîtres. » Et deux Anglais passant dan» ce moment, hommes et femmes se hâtèrent é& rentrer chez eux.
« Nos maîtres ! pensa Germaine ; ils ne le seraient pas sans ce vil Français et ses pareils. » Cette idée redoui)lait encore son aversion pour le chef des miliciens , lorsqu'elle le vit s'arrêter devant une maison de fort jolie apparence , dont une servante aussitôt ouvrit la porte. « Vous pouvez maintenant aller vous reposer, dit maître Paulet en congédiant sa troupe. Ceux qui sont de garde pour la nuit se rendront ce soir à la maison de ville comme à l'ordinaire. »
Les bons bourgeois ne se le firent pas dire deux fois , et tandis que chacun d'eux reprenait isolément le chemin de son logis, leur chef, après avoir fait entrer les deux sœurs ,
referma lui-même la porte avec soin et passa devant elles, non sans faire, à leur grande surprise , une légère inclination. Il monta quelques marches et les introduisit dans un appartement où tout annonçait l'aisance et même la richesse. De belles tapisseries de Beauvais ornaient les murs , des vitrages blancs relevés de lacs et de chiffres en couleurs remplaçaient aux fenêtres les châssis de toile cirée ; le plancher était recouvert de carreaux peints , et ces différents ornements, qui pour l'époque tenaient de la magnificence, répondaient à l'élégance de l'ameublement ; car au lieu des bancs et des escabelles alors en usage chez les bourgeois, et même chez beaucoup de nobles, la chambre était garnie de fauteuils et de chaises artistement sculptés et recouverts de cuirs^ou de serge verte.
En entrant dans un lieu qui ressemblait si peu au cachot qu'elle avait craint d'habiter, Marie sentit toutes ses terreurs se dissiper, et la vue de deux femmes, dont l'aspect n'avait
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rien que de rassurant, rendit aussi quelque confiance à Germaine. L'une de ces femmes pouvait avoir cinquante ans; l'iiabit de veuve qu'elle portait faisait contraste avec l'expression de sa figure ronde et réjouie sur laquelle il ne restait d'autre trace que celle du rire. L'autre , âgée de dix-sept ans au plus , était aussi jolie qu'on peut l'être lorsqn'avec une taille bien prise, des traits charmants, une fraîcheur éblouissante , l'ensemble de la personne n'ofire rien de très distingué. Elle était vêtue d'une robe verte assez courte , ouverte et rejetée en châle sur ses épaules , de manière à laisser voir un élégant corset rose, lacé jusqu'à sa gorge , que recouvrait modestement une chemise de fine batiste plissée. Ses cheveux cendrés , séparés sur le milieu de la tête, formaient plusieurs nattes retroussées avec art à la hauteur des oreilles. Enfin, si cette toilette n'était point un indice certain de coquetterie , elle annonçait au moins dans la jeune fille un grand soin de faire res-
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siortir les avantages qu'elle avait reças de 4a aatirre.
A l'entrée de Richard Pa«let. conduisant Germaine et Marie , les deux femmes se levèrent. « Tante Marguerite, dit-il à la plus âgée, je vous amène les filles du seigneur Guillaume de Flavy, qui doivent habiter celte maisoa et n'en point sortir, mais qu'il nous est permis de traiter avec tous les égards que l'on doit à l'infortune.
— Soyez les bienvenues chez nous, dît la vieille dame en s'empressant d'approcher des sièges , soyez les bienvenues dans la maison des Paulet ; notre bisaïeul a été affranchi par un Flavy, et cela sans qu'il eût besoin de débourser un sou. Grâce à Dieu , ses descen* dantâ sont là pour payer sa dette autant qu'ils le peuvent! »
C'est surtout lorsqu'il est tombé dans un état de dénuement et de dépendance qu'un être fier est sensible aux témoignages de respect. La réception de dame Marguerite ton-
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cha Germaine au point qu'elle prit la màin de la bonne femme et la serra dans les siennes avec autant d'affection que de reconnaissance, tout en jetant un regard rapide sur le chef des miliciens, qui dans ce moment attachait ses yeux sur elle, non plus avec cet air dur et menaçant qu'il avait montré jusqu'alors, mais avec l'expression d'un intérêt qui semblait aller jusqu'à l'émotion.
« Que Dieu vous récompense , dit Germaine employant involontairement et sans se faire effort les termes les plus humbles, que Dieu vous récompense, ma chère dame, d'accueillir ainsi deux pauvres orphelines qui n'ont plus d'espoir que dans votre pitié !
— Ne parlez pas de cette manière, ma belle demoiselle, répondit Marguerite qui s'assit près des deux sœurs. Chacun de nous fera ses efforts pour que vous ne regrettiez pas Verlbois. Ce cher Verlbois ! que je l'ai vu brillant dans mon enfance ! Combien de fois ai- je été danser dans ses cours ou bien admi-
rer toutes les belles choses que le château renfermait!
— Il ne renferme plus maintenant que des tombes, dit Germaine. Aujourd'hui, à cette heure peut-être , on y place notre mère dans la sienne. » Et Germaine, qui depuis la veille se refusait les larmes, cessa de les retenir et les laissa couler sur ses joues.
«La dame de Flavy est-elle morte! » s'écria la bonne femme en joignant les mains.
L'angoisse des deux sœurs ne leur permit pas de répondre à cette question ; mais dame Marguerite , poussée par un sentiment curieux habituel aux personnes vulgaires, allait sans doute insister pour obtenir quelques détails, lorsque son neveu, lui frappant doucement sur l'épaule , l'attira dans une embrasure de fenêtre et lui parla d'une voix basse assez longtemps. Tandis qu'il semblait lui donner difl'érentes instructions, la jeune fille, restée debout, attachait en silence sur les deux sœurs des regards où se lisaient une vive
curiosité et une nuance de mécontentement. Parfois aussi elle regardait le milicien, qui jusqu'alors n'avait pas semblé la remarquer; mais dès qu'il eut quitté dame Marguerite il s'approcha d'elle et lui demanda si Daniel n'était point venu.
Au nom de Daniel Germaine étonnée releva la tête, espérant apprendre quelle sorte de rapports pouvait exister entre l'ami des Anglais et le petit sorcier, qu'elle avait lieu de croire ami de son père. Son attente fut trompée ; car, sur la réponse négative de la jeune fille, Pauiet sortit de la chambre, et peu d'instants après de la maison, à en juger par le bruit que fit la porte de la rue qu'on entendit s'ouvrir et se refermer.
«Allons, allons, Georgette, dit dame Marguerite à la jeune fille dès que son neveu fut dehors, il faut préparer la chambre verte et ta chambre pour ces nobles demoiselles. Tant que nous aurons le plaisir de les garder ici , tu coucheras près de moi. »
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Sur IWdre de céder sa chambre , ordre qu'elle jugeait bien avoir élé donné par le maître de la maison, la jeune fille fronça le «sourcil, puis poussa un léger soupir; mais, avec une douceur qui semblait former le fond de son caractère, elle n'en i^pondit pas moins aussitôt que la chambre verte était toute prête et qu'elle allait retirer ses effets de la sienne.
Elle sortait, lorsque Germaine l'arrêta, et s'adressant à dame Marguerite : « Je vous Supplie, dit-elle, de ne déranger personne; une seule chambre nous suffit parfaitement, car tout notre désir est de n'être pas séparées.
— Eh bien ! dit dame Marguerite en donnant un petit soufflet, par manière de badinage , sur la joue vermeille de la jeune fille, la petite gardera son lit. Je conçois, mes chères demoiselles, que vous désiriez rester ensemble , quoique à vrai dire nous ne souffrirons pas que vous passiez toute la journée vis-àvis l'une de l'autre , ce qui ne servirait qu'à
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vous affliger «davantage. Chagrin contre chagrin ne vautrieo, comme disait mon pauvre Phellipot , et l'homme qui pleure doit aller chercher l'homme qui rit. »
En prononçant ces adages dictés par une heureuse philosophie, s'ils ne Tétaient point par une sensibilité bien profonde , l'air presque jovial de dame Marguerite témoignait a&sez qu'elle les avait toujours mis en pratique pour son compte.
« Sainte Vierge 1 continua-t-elle sans reprendre haleine, où donc ai-je la tête pour ne point vous offrir quelques refraîchissements? Yous devez certainement avoir faim ou soif. Il y a loin de Vertbois ici , et si vous êtes venues à pied
— Nous vous rendons grâce, répondit Germaine; quelques instants de repos seulemeat nous seraient nécessaires , car je crois ma sœur très faliguée. »
Marie en effet était fort pâle ç cependant elle ne pkurait plus^ tant l'aspect de gea« et
d'objets nouveaux parvient à distraire la jeunesse des peines les plus vives. « A merveille ! dit dame Marguerite; point de gêne, point de gêne ; je vais vous conduire à votre chambre, dont j'espère que vous serez contentes. »
Faisant signe alors à Georgette de la suivre, elle précéda les deux sœurs le long d'un grand corridor, au bout duquel elle les introduisit dans une vaste pièce tendue d'une tapisserie à feuillage et plus richement meublée qu'aucune autre partie de la maison.
« Cette chambre , dit-elle en entrant , était celle de mon pauvre frère et de sa femme. Depuis la mort de tous deux , mon neveu n'a jamais permis que personne y mît les pieds, si ce n'est pour l'entretenir avec soin; et je ne croyais guère la voir habitée par d'autres que par Richard lui-même, s'il venait à se marier.
— Appelez-vous votre neveu Richard ? dit Germaine intérieurement surprise d'un tel
respect filial dans un homme qui lui semblait aussi grossier que méchant.
— Je me permets cela, répondit dame Marguerite en souriant d'un air d'orgueil et de satisfaction , parce qu'il est le fils de mon propre frère ; car personne dans Compiègne ne le nomme autrement que maître Paulet; beaucoup même le traitent de messire, depuis qu'il est commandant de la milice et l'un des douze notables chargés d'administrer la ville .»
Germaine gardant le silence à l'énuméralion de ces litres : «J'espère, reprit la digne femme, que rien ici ne vous manquera.» Et tout en disant cela elle soulevait avec un peu d'affectation une riche aiguière et une timbale en argent posées sur une petite toilette, objets qu'on pouvait en effet s'étonner de trouver à cette époque dans la jiiaison d'un bourgeois.
« Il ne nous manque que les moyens de répondre à votre bonté , dame Marguerite , dit Germaine en lui prenantlamain, à moins
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qu'une bien vive reconnaissance ne nôws acquitte avec vous.
— Et de reste, et de reste, mesdemoiselles. Regardez-vous ici comme chez vous; la prison n'est pas dure après tout, car, moi qui vous parle, je ne mets jamais le pied' dehors que pour aller entendre la messe à Saint- Jacques ou à Saint-Antoine, les dimanches et fêtes ; ainsi vous pouvez compter sur moi pour vous tenir compagnie. Maintenant je vous laisse^ je vais m'occuper du dîner ; je veux que vous le trouviez bon. Nous dînons à onze heures précises.
— Depuis deux jours, répondit Germaine, j'ai cessé de compter mes tristes heures; j'ignore à laquelle nous sommes maintenant.
— Mais je n'en sais trop rien non plus , dit dame Marguerite en se retournant vers la jeune fille qui restait immobile à quelque distance , les yeux constamment fixés sur les deux sœurs, et principalement sur Germaine. Eh bien! Georgette, poursuivit-
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elle, qu'as-tu donc fait de la langue aujourd'hui? Toi qui babilles souvent plus qu'il ne faudrait, ne peux-tu dire quelle heure il est quand on le demande ?
— Neuf heures viennent de sonner à la maison de ville, répondit Georgette.
— Ainsi, mes belles demoiselles, il vous reste deux bonnes heures pour vous reposer. Si vous m'en croyez, vous vous jetterez sur votre lit et vous ferez un petit somme ; rien ne remet le corps et l'esprit comme le sommeil 'y moi qui vous parle, dès que j'ai du chagrin, je dors. Au reste, si vous désirez quelque chose, il suffit que vous appeliez sur la porte ; vous êtes sûres d'être entendues de Georgette ou de moi. »
En achevant ces mots, elle salua d'un air aussi respectueux que bienveillant, et sortit de la chambre suivie de la jeune fille.
Le premier mouvement des deux sœurs, aussitôt qu'où les eut laissées seules, fut de se jeter dans les bras l'une de l'autre. « Ger-
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maine, dit Marie, le ciel semble avoir pitié de nous; je le promets maintenant de montrer autant de courage que toi. »
Germaine la serra sur son cœur sans répondre ; car elle ne voulait lui faire partager ni ses craintes ni sa douleur. Une vive imasination, une raison plus mûre et de cruels souvenirs ne lui permettaient pas de s'abandonner, comme Marie, à l'heureuse confiance du jeune âge dans l'avenir. Les jours qui allaient suivre un aussi triste jour lui semblaient devoir ajouter encore à son malheur. Au souvenir de son infortunée mère, aux alarmes qu'elle éprouvait sur le sort du sire de Flavy, se joignait l'horreur de se trouver à la merci des Anglais ou de i'iiomme qui leur était tout dévoué . et cela sans entrevoir aucun terme à cette situation, plus odieuse pour elle peut-être que la mort. Cependant elle parvint à se contraindre, ^à éloigner tant de réflexions funestes, et, s'asseyant d'un air calme, elle sourit à Marie en l'attirant près d'elle.
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«J'espère comme toi, dit -elle, que la bonté de dame Marguerite nous sera d'un grand secours. Faisons tout pour conserver la bienveillance de cette digne femme; car nous avons besoin de protection , grand besoin, ajoula-t-elle en retenant une larme prête à couler.
— Puisqu'ils ne nous ont pas séparées, répliqua Marie, je n'ai plus peur; tu sais si bien tout ce qu'il faut dire à ces mauvais hommes pour les toucher ! »
Jamais, en effet, ce charme qui prend sa source dans l'âme, et qui s'attachait au moindre geste, au moindre mot de Germaine, n'avait autant frappé l'aimable enfant que dans celle journée, où, suspendue au bras de sa sœur, elle n'aurait point échangé ce secours contre celui du bras le plus vaillant. « Notre pauvre mère avait bien raison, poursuivit-elle, de nous répétersans cesse : Laissez parler Germaine, laissez faire Germaine ; car aujourd'hui, sans toi, qu'allions-uous devenir?
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Mais tu les as tous désarioés j sire Georges luimême, malgré su colère, ne te regardait plus q^'^vec admiration. »
Au ûoui de sire Georges Germaine tressaillit. Bien loin que les regards de l'Anglais lui eussent échappé , peut-être étaient-ils l'objet de ses plus vives inquiétudes. Cet homme , jeune et léger, au pouvoir duquel elle se trouvait, était passé trop vite du ressentiment à la bienveillance pour qu'elle n'en fût point effrayée, et pour qu'elle ne préférât pas cent fois sa colère aux. intentions galantes qu'il venait de témoigner. Ne pouvant toutefois faire part de ses craintes à sa jeune sœur : «Nous devons peu compter sur l'appui d^ sire Georges, répondit-elle simplement ; je n'ai d'espoir ici que dans les deux femmes que nous venons de voir, et, si tu m'en crois, tu feras tes efforts pour obtenir l'amitié de la fille de la maison ; je la crois à peu près de ton âge...
— J'ai cru m'apercevoir, interrompit Marie
que cette jeune fille ne nous voit pas arriver avec plaisir.
— Je le pense aussi, reprit Germaine, mais c'est à nous de faire les avances. Peutêtre est-elle repoussée par l'idée que nous sommes de grandes dames. Hélas! toutes grandeurs sont aujourd'hui bien loin des Flavy ! »
GerQiaine ne put prononcer ce nom sans qu'il éveillât dans son âme le souvenir de celui qui le portait aussi, de celui dont l'image trop chère se mêlait à toutes ses peines, et qu'embellissait encore à ses yeux l'aversion que lui inspiraient sire Georges et le commandant de la milice. Elle se plaisait à comparer Regnault au chevalier anglais, au jeune bourgeois; mais bientôt, comme si Marie eût pu lire dans sa pensée, sentant une vive rougeur colorer ses joues, elle se leva et se mit à marcher dans la chambre.
Tandis qu'elle essayait ainsi d*éloi«ner une idée trop chère, ses yeux se portèrent par
hasard sur un tableau suspendu à la muraille. Il représentait un homme d'une cinquantaine d'années à peu près, dont les vêtements modestes annonçaient un bourgeois. La ressemblance de ce personnage avec Richard Paulet était si frappante que Germaine recula de quelques pas, et fit involontairement une exclamation qui attira Marie aussitôt. Celleci ayant à son tour regardé le tableau : a Si ce méchant milicien, dit-elle, n'était pas un jeune homme, je croirais voir son portrait; il faut que ce soit celui de son père. Mais qu'y a-t-ild'écritsurle cadre? as-tu lu, Germaine?» Car Marie, durant le peu de jours tranquilles qu'elle avait passés dans sa courte vie, avait préféré les amusements de son âge à l'étude, et, n'ayant point profité comme sa sœur de la bonne volonté de maître Joseph, elle ne savait pas lire.
Germaine, distinguant en effet quelques caractères très fins, tracés à l'encre rouge, s'approcha , et lut tout haut : N'oublie pas
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le vingt-huit juillet quatorze cent dix-neuf.
• Quatorze cent dix-neuf! répéta Marie; cela se rapporte à plus de dix ans , ajouta-telle.
— Quelque détail de famille sans doute , « répliqua Germaine. Tout en disant cela, elle s'éloigna lentement du tableau, sans pourtant en détacher ses regards ; car tout ce qui portait l'empreinte du mystère avait un grand empire sur son imagination. D'ailleurs, comme il lui fallait vivre, et vivre dans un état de dépendance, au milieu de personnes aveclesquelles,à cette époque, les femmes de sa classe n'avaient jamais de rapport, rien de ce qui pouvait l'éclairer sur la manière d'être et de penser des bourgeois ne lui semblait lout-à-fait indifférent. Elle avait déjà remarqué, quel que fût son ressentiment contre Paulet, que cet homme était au-dessus du vulgaire ; peut-être même lui aurait-elle su gré de traiter aussi bien des prisonnières sans l'idée qu'il ne faisait qu'exécuter les ordres
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de sire Georges, idée qui rendait son mépris pour lui égal à l'effroi que lui inspirait l'Anglais.
En dépit de ce sentiment néanmoins, séSregards se reportèrent plus d'une fois sur le portrait du vieux bourgeois pendant le cours de l'entretien qui suivit, mais qui se prolongea peu, attendu que Marie, accablée de fatigue, ayant posé sa tête sur les genotiî de sa sœur, s'endormit bientôt profondément.
Quant à Germaine, elle était loin de croire que le sommeil pût approcher de ses yeux , tant une foule de pensées déchirantes assiégeaient son esprit ! Tanlôt elle se représentait son père rentrant à Yertbois pour tomber entre les mains des Anglais; tantôt elle revoyait sa malheureuse aïeule, baignée dans son sang, attacher sur elle des yeux éteints par la mort. Puis elle repassait dans sa mémoire tous les malheurs, tous les dangers que le sort avait déjà accumulés sur sa jeune existence, et se demandait pourquoi Dieu
l'avaîl fftif naître? Lé sollTenî^ de Begnault venait-il traverser d'aussi doutouretises émotions, ce souvenir luJ-mêtné était encore titiè douleur. Séparée de son cOusîn pour longtemps safli doute, ne la révéi-rait-il pas avéô indifférence? hélas! la reVêrraît-il jamaîà? A cette idée, la plus cruelle peut-être, les yeux de Germaine se remplissaient de larmes. Elle les essuyait avec son voile pour les empêcher de tomber sur cetle figure d'ange qui reposait près d'elle, souriant par moment à quelque songe fortuné. «Dors, dors, chère petite, dit-elle en regardant Marie avec une tendresse inexprimable. Puisse le ciel répandre sur ta tête ce bonheur que l'on dit exister, mais que je n'ai jamais connu ! Que Dieu te donne ma part, Marie, et je ne me plaindrai plus! »
L'âme tout entière de l'aimable fille fut bientôt comme absorbée par ce doux et noble sentiment qui transporte notre existence dans l'existence d'un autre. Une jouissance, une
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impression consolante vint éloigner le désespoir, et comme les besoins de la nature reprennent aisément leurs droits sur la jeunesse, Germaine , les yeux fixés sur sa sœur, ne tarda pas à tomber dans un sommeil qui suspendit toutes ses peines.