‹ Les Flavy (volume 2)Chapitre 14 sur 22 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

... Le glaive se promène ; Plus de respect pour l'âge ; une foule inhumaine Égorge le vieillard qui se traîne au tombeau Et l'enfant malheureux couché dans son berceau* Legouté, trad. de ta Pharsate,

A. peine onze heures étaient-elles sonnées que dame Marguerite vint elle-même chercher les deux sœurs pour les conduire dans la grande salle où se prenaient les repas. Une grande table y était dressée, couverte de mets en telle abondance qu'ils auraient pu suffire largement à satisfaire l'appétit de vingt convives. A la surprise comme à la satisfaction de Germaine, cependant, il ne se présenta pour

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consommer ce surcroît de nourriture que deux grosses servantes , dont l'une avait sans doute confectionné cette œuvre culinaire, vu qu'elle ne prit place au bas bout de la table, près de sa compagne, qu'après avoir apporté et posé le dernier plat.

a Richard ne vient point dîner aujourd'hui, dit dame Marguerite dès qu'elle eut fait asseoir les deux sœurs entre lesquelles elle se plaça. Le pauvre garçon a tant d'occupations qu'il trouve â peine le tempà de manger et de dormir.

— Votre neveu loge chez vous, à ce qu'il me semble? lui demanda Germaine.

— On plutôt nous logeons chez lui, répoadit-elle en servant à ses voisines une énorme quantité de potage, dont Germaine et Marie mangèrent quelques cuillerées. Le teuipsn'est plus où MargueritePhellipot avait un chez soi, quoiqu'à vrai dire, ajouta-t-elle gaîraent, autant que la maison d'autrui peut être la nôtre, celle d&£.icliard est la mienne, j'ordonne ici;

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je coupe , je tranche sans qu'il se soit jamais avisé d'y trouver un mol à dire ; et c'est tout simple ; vous sentez bien qu'un jeune homme s'enlend à tenir un ménage comme moi à tirer les canons qu'on vient de placer sur nos remparts; il est donc bien heureux qu'une femme de tête s'en charge pour lui. Une petite goutte de ce vin, mes belles demoiselles? je vous réponds qu'il remet le cœur. Il est presque aussi vieux que vous ; aussi je n'en donne pas à tout le monde. Allons, passez-moi vos tasses, vous autres, » continua-t-elle , en s'adressant aux deux servantes. Dès que, par complaisance, Germaine et Marie eurent mouillé leurs lèvres de cette boisson dont elles n'avaient point l'habitude: «Je régale tout le monde aujourd'hui pour fêter l'arrivée des arrièrepetites-filles d'Eustache de Flavy chez Richard Paulet. Atoi, d'abord, Georgette!

— Vous savez bien, ma tante, dit celle-ci > que je ne bois jamais de vin.

■—Aussi vouiais-je te faire faire un extraor*

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dinaire , mais libre à toi de me refuser. Je ne suis pas embarrassée de placer ma marchandise. >

A ces mots, les deux servantes, en dépit du respect que leur imposait la présence de nobles dames, poussèrent un gros rire dont toute la salle retentit, et chacune d'elles avala d'un seul trait la portion qui lui fut versée.

< Ce vin était dans la cave, reprit dame Marguerite, du vivant de mon pauvre frère ; depuis, je crois qu'il n'en est guère entré de pareil en France, car il n'est plus question de commercer avec ses voisins ; le Bourguignon consomme ses récoltes comme nous consommons les nôtres quand les hommes d'armes nous les laissent sur pied. Rien ne sort sans les plus grands risques d'une province, d'une ville, d'un enclos. On prétend que nos pères on vu les routes couvertes de chariots qui transportaient les denrées à de longues distances ; aujourd'hui , c'est en tremblant qu'un malheureux paysan charge quelques

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choux sur un âne pour les porter à un quart de lieue de son champ. Que de mal, mes chères demoiselles, que de mal se font les hommes!

— Grâce au ciel, du moins, dit Germaine, vous ne me paraissez point souffrir de la misère générale! cette maison...

— Cette maison sera peut-être démolie ou hrûlée demain, interrompit dame Marguerite en se versant à boire d'un air tranquille. Ce ne serait pas la première fois que je coucherais dans la rue ayant couché la veille dans un bon lit; aussi n'avons-nous rien de mieux à faire que de profiter des bons jours que Dieu veut bien nous accorder et de prendre courage quand arrivent les mauvais. Un petit morceau de cette oie farcie , mes belles demoiselles , je la crois bonne. Si le petit Daniel était venu dîner, il n'en aurait pas laissé sa part aux chiens, car c'est son plat favori.

— Ce Daniel ne s'occupe-t-il pas de magie blanche? demanda Germaine.

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— S'il s'en occupe, sainte Vierge! je croîs qu'il en remontrerait à celui qui a inventé la science. Il lit dans les étoiles aussi facilement que j'enfile une aiguille.

— Et cela le conduit?... dit Germaine.

' — Gela le conduit à savoir tout ce qui se passe sur la terre^ comme nous savons maintenant ce qui se passe dans cette chambre; à deviner, s'il lui plaît, votre pensée la plus secrète ; et pour peu qu'il consente à regarder dans un certain gros livre , il va vous prédire au plus juste ce qui doit vous arriver dans l'année. Georgette en sait quelques nouvelles, » ajouta-t-elle d'un air malin.

La jeune fille devint rouge comme du feu, en jetant sur sa tante un regard suppliant.

a Non , non, reprit dame Marguerite , sois tranquille, je ne dirai pas ce qu'il t'a prédit ; il suffit que tout jusqu'ici justifie sa prédiction.

— Un pareil homme doit être bien souvent consulté , » dit Germaine, ne pouvant malgré

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ses chagrins retenir un' léger sourire; car son bon sens naturel, joint à divers discours de maître Joseph , lui laissait peu de crédulité.

t S'il consentait à faire usage de son grimoire pour tout le monde , répondit dame Marguerite, il gagnerait plus d'argent qu'il n'est gros ; mais la crainte que l'on ne confonde sa science avec la sorcellerie fait qu'il n'aime pas à s'expliquer sur l'avenir. Je l'ai tourmenté plus d'un an avant d'obtenir l'horoscope de Georgette. Il a beau faire cependant, il ne peut empêcher que beaucoup de gens de Compiègue ne l'appellent toujours le petit sorcier, et vous soutiennent bêtement qu'il est aidé par le diable, tandis que le pauvre homme est aussi bon chrétien que vous et mpi. Ceux qui n'ont pas appris la magie blanche, il est vrai, ne peuvent pas comprendre les prodiges qu'il fait tous les jours ; mais depuis dix ans que notre horloge est posée sur la maison de ville, je ne comprends

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pas non plus comment elle sonne les heures; irai-je dire pour cela que c'est le diable qui la fait marcher ? »

En parlant ainsi , dame Marguerite dirigeait principalement ses regards sur les deux servantes , qu'elle savait sans doute être au nombre de ceux qui croyaient le petit Daniel en rapports habituels avec l'enfer. Néanmoins, quelle que fût la justesse du raisonnement qu'elle venait d'employer pour convaincre les esprits moins forts que le sien, il est probable que l'opinion des deux grosses filles resta précisément la même.

Dès que dame Marguerite s'aperçut que Germaine et Marie, en dépit de ses instances, ne mangeaient plus rien, elle se leva de table, et les deux sœurs, dans la crainte de la désobliger, la suivirent, ainsi que sa nièce, dans la salle où elles avaient été reçues le matin, quoique toutes deux eussent préféré se retirer tant elles se sentaient hors d'état de soutenir la conversation. Heureusement, leur

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secours à cet égard était presque inutile à la bonne daine, que le ciel avait douée plus que personne au monde de la faculté de parler vite et longtemps.

« Allons, allons, mes chères demoiselles, leur dit-elle quand on se fut assis autour d'une table sur laquelle se trouvaient différents ouvrages à l'aiguille, du courage, de la force d'âme. Qui de nous n'en a pas besoin dans le temps où nous vivons? Si vous me citiez un seul être en France qui, depuis trente ans, ^ ait passé six mois sans perdre un parent, un ami, sa fortune ou sa vie, je vous permettrais de vous abandonner à votre douleur; mais quand notre sort est le sort de tous , que voulez-vous?

— Avez-vous donc aussi éprouvé de grands malheurs? dit Germaine dont les regards surpris s'attachaient sur la figure joviale de son hôtesse.

— Demaudez-moi plutôt quel malheur je n'ai pas éprouvé , répondit dame Marguerite

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en levant les yeux au ciel, sans que pourtant aucun de ses traits pût se soumettre à prendre l'expression de la tristesse. De sept enfants que nous étions, je reste seule aujourd'hui ; tous les autres ont péri ou par le fer ou par le feu, à l'exception d'une de mes sœurs, la mère de celte pauvre enfant, continua-t-elle en montrant Georgette , qui est morte naturellement ainsi que son mari, ne laissant pour toute fortune qu'un Christ que je n'ai jamais pu parvenir à vendre.

— Un Christ ! dit Germaine que ce babil commençait à distraire, en dépit de tout,

— Un Christ superbe, à la vérité , un des plus magnifiques tableaux qu'on puisse voir. Mon beau-fière était le premier peintre de Noyon, et, selon lui, qui devait s'y connaître, le premier peintre de la France ; aussi n'a-t-îi jamais voulu s'abaisser à gagner son pain et celui de sa famille en peignant des petites figures d'un pouce, de deux pouces, ou des enluminures sur vélin. Il n'a fait dans sa vie

que trois tableaux , dont le moins grand ne tiendrait pas dans celte chambre.

— Ainsi vous avez servi de mère à cette jolie personne? dit Germaine en regardant Georgette qui travaillait à quelque distance de la table sans paraître écouter la conversation.

— Cettej'olie personne, puisqu'il vous plaît de l'appeler ainsi, ma belle demoiselle, n'avait pas trois ans quand je l'ai été ciiercher à Noyon, dans l'hospice, ajouta dame Marguerite en baissant la voix, pour l'amener à Paris. Qui a {)arent a logement, comme disait toujours mon père ; et, grâce à t)ieu, j'avais encore alors un chez moi, où l'entant de ma sœur n'était pas de trop. Aussitôt après mon mariage avec Jérôme Phellipot, nous avions été nous établir dans une des plus belles boutiques de la halle au linge, et mon cher Jérôme était si actif, si entendu, que notre commercé prospérait en dépit du malheur des temps. Outre que nous fournissions les

plus riches maisons de Paris, les affaires avec le passant allaient encore tant bien que mai dans les moments où nous pouvions ouvrir notre boutique.

— Et qui vous forçait à la fermer? demanda Germaine.

— Qui? la peurde voir emporter nos belles toiles de Cambrai sans avoir la peine de les auner. Ne fallait-il pas se barricader chez soi pour sauver sa marchandise chaque fois que Paris changeait de maître et que les soldats entraient en criant : Tuez tout! tuez tout! ou chaque fois que l'on s'égorgeait dans les rues, que le menu peuple se soulevait, qu'il enfonçait les prisons pour massacrer les prisonniers, qu'il pillait les boutiques, et mille autres choses de ce genre?

— Comment pouviez-vous vivre ainsi? dit Germaine en joignant les mains.

— Eh ! dans quel endroit de la France vivait-on autrement? répondit dame Marguerite. Depuis que cette horrible guerre est com-

mencée, n'a-t-on pas vu les hommes se conduire comme des loups qui se dévorent entre eux?

— Il n'est que trop vrai, reprit Germaine. Cependant je pensais que dans Paris, et à l'époque dont vous parlez, le roi Charles VI, que l'on disait être si bon, avait des gens d'armes pour protéger les habitants.

— Il avait des gens d'armes, il n'en avait que trop, répliqua dame Marguerite ; car c'étaient eux qui nous faisaient payer les taxes, et Dieu sait combien de taxes! Mais ces gens d'armes obéissaient tantôt au duc de Bourgogne, tantôt au connétable, à qui le pauvre roi était bien obligé d'obéir lui-même. On s'est disputé ce malheureux prince et son royaume pendant vingt ans, ma chère demoiselle, jusqu'au jour où l'Anglais a tout pris pour nous mettre d'accord.

— Jour d'infortune et de honte ! dit Germaine en levant les yeux au ciel.

— Pour mon compte, continua dame Mar-

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guérite, je n'avais plus rien à perdre quand les Anglais sont arrivés. Précisément dans la première année de mon veuvage, les Armagnacs avaient pillé les toiles chez tous les marchands de Paris, sous prétexte de faire des tentes et des pavillons au roi*^. Ce fut une triste matinée que celle où je vis dégarnir de fond en comhle une boutique si bien achalandée, où je vis emporter par ces brigands tout ce que je possédais daps le monde ! Et pourtant je remerciai Dieu d'avoir permis que mon pauvre mari, puisqu'il devait mourir, fût mort à temps pour n'être pas témoin de notre ruine. Ce cher Jérôme tenait à son avoir; il s'était donné tant de peine pour acquérir notre petite fortune! et puis il était fier, voyez -vous; quand il se serait vu sans argent, sans pain, sans asile...

(f) Le Bourgeois de Paris, dans son journal, parle de ce pillage, qui eut lieu en 1418, el prélend qu'au fondées toiles étaient destinées à faire des sacs pour noyer les femmes du parti bourguignon.

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— Mais vous-même , que devîntes-vous ?

inleiTompil Germaine avec un vif intérêt.

— OIj ! pour moi, je ne perdis pas le temps à me désespérer, ma belle demoiselle. A quoi bon? Il ne me restait qu'un frère; mais c'était justement celui qui avait fait de si bonnes affaires dans le commerce de bois qu'on l'appelait à Compiègne le riche Paulet. Il mangeait, comme on dit, à deux râleliers; car il chargeait peut-être chaque mois dix bateaux surl'Oise pour fournir sa bûcherie de la porte Saint-Antoine, une des mieux achalandées de Paris, comme elle l'est encore aujourd'hui qti'elle appartient à Richard. Je pris Georgette d'une main, un paquet de hardes de l'autre, et je me rendis à la bûcherie dont je vous parle. Le bonheur voulut que Paulet fût à la ville. «Me voilà, lui dis-je en entrant. On vient de piller les marchands de toiles; il faut maintenant que tu nourrisses la petite et moi jusqu'au jour oii l'on pillera les marchands de bois.— Soiit, répondit mon frère ; il y a encore

ici du pain pour tous.» Il me laissa le choix de vivre à Paris ou à Compiègne. Je choisis Paris, parce que là je pouvais lui être utile pendant ses absences, et je puis dire, sans nie vanter, qu'il ne s'est pas mal trouvé pour son commerce de mon séjour chez lui. Ses servantes, ses garçons étaient autrement surveillés, vous sentez bien. Je m'étais mise à la tête de tout; j'aurais bien défié qu'on eût pu lui faire tort d'un coterêt. Aussi c'était une grande joie pour moi de l'entendre me dire, quand nous faisions nos comptes : « Garde donc de l'argent pour toi, sœur Marguerite; ne le gagnes-tu pas comme moi ? Il est juste que nous partagions. » Hélas! le pauvre cher frère me l'a dit encore huit jours avant de mourir , au dernier voyage qu'il a fait à Paris.

— Il est donc mort à Compiègne? dît Germaine.

— Plût à Dieu qu'il fût resté à Compiègne, répondit dame Marguerite, il vivrait encore ! n

Après avoir dit ces mots qu'elle accompagna d'un profond soupir, la bonne dame garda le silence en affectant je ne sais quel air mystérieux.

Quel que fût l'intérêt avec lequel les deux sœurs écoutaient des récits tout nouveaux pour elles, Germaine était trop discrète pour faire une seconde question à dame Marguerite; mais dame Marguerite elle-même ne put se résoudre à laisser échapper la jouissance d'adresser la parole à un auditoire attentif, jouissance dont, grâce à sa loquacité habituelle, la bonne femme était souvent privée. Elle reprit donc d'une voix plus basse : «Pourvu que vous me promettiez, mes nobles demoiselles , de ne jamais parler ni de mon frère ni de sa mort devant mon neveu Richard, je vous dirai comment les Anglais l'ont tué.

— Les Anglais l'ont tué ! s'écria Germaine en frappant ses mains l'une contre l'autre, et vous le cachez à votre neveu ?

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— Il ne le sait que trop, répondit dame Marguerite.

— Il le sait ! B dit Germaine. Et l'expression du plus profond méprisse peignit sur son beau visage, tandis que dame Marguerite, sans remarquer l'effet qu'avaient produit ses dernières paroles, se pressait d'entamer le récit de l'événement.

«Vous saurez donc, mes belles demoiselles, dit-elle, que les Anglais, sans être encore les maîtres de la France comme ils le sont devenus depuis, du consentement de notre pauvre roi Charles VI, avaient déjà fait bien des conquêtes; ils étaient solidement établis dans la Normandie et s'avançaient grand train vers Paris. Au mois de juillet i4f9 (car je n'ai jamais oublié celte date-là), comme les Armagnacs et les Bourguignons venaient de signer la paix entre eux pour la dixième fois, je crois, mon frère voulut profiter de ce petit moment 4e rénit, qui permettait de voyager un peu plus sûrement, pour aller réclamer d'un mar-

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cliand de Pontoise une forte somme qui lui çtait due. Son fils Richard, qui avait à peine dix-neuf ans alors, voulait l'accompagner. Combien de fois, mon Dieu! ai-je songé qu'en refusant d'y consentir il avait sauvé la vie du pauvre jeune homme. I! partit seul. Le matin du jour qu'il nous avait fixé pour son retour, nous revenions de l'église, mon neveu et moi ; car on chômait ce jour-là la fête de saint Germain. Voilà que nous trouvons tout notre quartier en émoi. Le peuple, les bourgeois couraient dans les rues comme des fous, en criant : « Ils viennent par la porte Saint -Denis ! quel malheur ! quel malheur ! » et mille autres cris que je ne pouvais distinguer. « Dieu nous soit en aide ! dis-je, la paix est encore une fois rompue. » Mais je n'avais pas achevé ces paroles que Richard quitte mon bras. «Ils parlent de Pontoise ! des Anglais ! » s'écrie-l-il,et il s'élance si vite que je le perds de vue en un instant. Je vous demande si, sur ce noni de Pontoise, je me ipis à courir aussi du côté

OÙ se portait la foule? J'arrivai toute hors d'haleine près des remparts. Sainte Vierge ! quel spectacle ! quel triste spectacle ! Figurez-vous plus de six mille malheureux, les uns blessés, les autres dépouillés de leurs vêtements, si bien que plusieurs femmes n'avaient plus sur elles qu'une misérable chemise, et tous poussant des cris et des gémissements à fendre le cœur. On en voyait qui gisaient sur la terre sans avoir la force de se relever ; d'autres qui se traînaient encore, portant des enfants sur leurs bras ou dans des hottes ; d'autres qui se pâmaient de désespoir, qui tombaient de fatigue, de chaleur, de faim, si faibles, si pales , si déconfortés qu'ils semblaient plutôt des morts que des vivants. Je m'approchai d'une pauvre mère qui, toute en larmes, demandait un morceau de pain pour le petit garçon qu'elle tenait sur ses genoux. Je l'interrogeai en tremblant. Hélas! mes chères demoiselles, tous ces malheureux venaient de Pontoise ; la ville avait été surprise

le matin même par les Anglais. Le pillage, le massacre duraient depuis le lever du soleil, et mon frère, mon malheureux frère était là!

— Et pourquoi, mon Dieu! ne pas s'enfuir avec les autres? s écria Germaine toujours prompte à s'émouvoir de pitié pour une victime des Anglais.

— Il s'en faut bien que tout le monde ait pu s'enfuir, reprit dame Marguerite. Aussi le seigneur de l'Isle-Adam répondra-t-il devant Dieu de tant de gens qui ont péri dans cette journée, puisqu'il commandait dans la ville et qu'elle a été prise faute de guet. Il fut réveillé au point du jour en entendant crier : « Saint Georges! saint Georges! ville gagnée! » Il monta aussitôt à cheval avec son monde ; mais il trouva les Anglais déjà entrés en si grand nombre qu'il n'eut que le temps de se faire ouvrir la porte devers Paris et de s'échapper avec ses gens d'armes et ceux des bourgeois que l'on put avertir en toute hâte. Mon neveu et moi, après avoir parcouru cette foule

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de malheureux sans y trouver celui que nous cherchions , après avoir demandé vainement si personne n'avait nouvelle de Paulet de Corapiègiie, nous fûmes trop sûrs que mon pauvre frère n'était pas sorti avec la troupe. «Tante, me dit Richard, nous n'apprendrons plus rien ici, retournons au logis; je veux aller moi-même à Pontoise.» Si vous connaissiez Richard, mes nobles demoiselles, vous sauriez qu'il serait plus facile d'arrêter le cours de l'Oise que de le faire changer de résolution, et dès sa plus grande jeunesse il était ainsi. Il était donc bien inutile de le tourmenter par mes prières, surtout dans l'état où je le voyais. Le pauvre garçon était pâle comme un mort; ses lèvres tremblaient, ses yeux avaient quelque chose d'égaré, et pourtant il ne versait pas une larme; mais depuis ce moment je crois qu'on ne l'a plus vu rire, quoiqu'il y ait de cela dix ans. »

A cet endroit du récit de dame Marguerite, un profond soupir s'étant fait entendre, Ger-

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maine tourna la tête et vit la jeune fille, aussi pâle que celui dont on parlait , tellement absorbée par l'attention qu'elle prêtait aux discours de sa tante que son ouvrage venait de tomber à terre sans qu'elle s'en aperçût.

Tout entière à sa narration néanmoins, dame Marguerite ne remarqua rien de Teflet qu'elle produisait et ne la suspendit pas un seul instant. « Nous emmenâmes chez nous, conlinua-t-elle, deux de ces pauvres gens. Pendant la route ils nous racontèrent toutes les cruautés queles Anglais avaient déjà commises dans Pontoise avant leur départ. Vous jugez de ce que devait souffrir Richard ! Il pressait le pas sans prononcer une parole , et, dès que nous fûmes arrivés à la maison, il ne se donna que le temps de seller un cheval, de ra'embrasser, d'embrasser Georgette, qui pleurait bien fort, toute petite qu'elle était; puis , après m'avoir recommandé d'avoir grand soin de nos malheureux hôtes, je le vis partir pour ce lieu de désolation, comme cinq

jours avant j'avais vu partir son pauvre père.

— Mais du moins vous avez revu votre neveu ! dit Marie.

— Grâce au ciel ! répondit la bonne femme, mais longtemps, bien longtemps après. Pendant plus d'une semaine d'abord je n'en eus aucune nouvelle. Enfin je vis arriver un des garçons de Compiègne qui m'apportait une lettre ; car il faut vous dire que Richard écrit comme un clerc; mon frère n'avait regardé à rien pour son éducation. Je l'ai encore cette lettre , mes chères demoiselles. Quoique je n'aie pu l'entendre lire qu'une fois par un prêtre habitué de Saint-Gervais, qui a eu la complaisance de me la <iéchiffrer, je ne l'en ai pas moins conservée précieusement.

— Germaine sait lire, » dit Marie.

A l'annonce d'un savoir aussi surprenant dans une femme, dame Marguerite regarda Germaine d'un air ébahi, et, se levant, elle alla prendre dans un petit coffre d'ébène un morceau de parchemin plié avec soin, quiren-

fermait la lettre que Germaine lut tout haut.

« Chère tante,

0 Priez pour lui! je n'ai revu que son cadavre à une demi-lieue de Pontoise , sur la route. Et sachez que les Anglais l'avaient reçu à rançon, lui dixième! qu'après avoir touché leur somme ils l'avaient laissé sortir de la ville avec ses malheureux compagnons ; mais ces mômes Anglais-., que la vengeance du Ciel les écrase ! Dieu avait reçu leur parole, Dieu les a vus poursuivre dix pauvres bourgeois sans armes qui cheminaient sur la foi d'un traité de guerre! il les a vus assassiner ces infortunés pour s'emparer du reste de leurs dépouilles!

« Chargez-vous des affaires de notre commerce, bonne tante; habitez à votre choix la maison de Paris ou celle de Compiègne. Si dans deux ans vous ne m'avez pas revu , allez trouver maître Oudol , le notaire de Compiègne ; il vous remettra un papier que j'ai I. 17

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signé hier, et qui tous fait héritière de tout le bien qu'avait gagné mon pauvre père. Adieu. »

« Il est clair que ce cher enfant voulait mourir, dit la bonne femme avec un gros soupir.

— Il est clair aussi , répondit Germaine en rendant froidement la lettre, que ses idées de mort et de vengeance se sont promptement évanouies, puisqu'il est devenu sitôt l'ami et l'agent des Anglais.

— Sitôt! répartit dame Marguerite; pendant plus de cinq ans nous n'avons point entendu parler de lui, et j'ai toujours eu là pensée , ajouta-t-elle à voix basse , qu'il avait passé tout ce temps sous la bannière d un des seigneurs qui se battaient contre l'étranger. Lorsque, dix mois aprèsla mort de mon pauvre frère , notre roi Charles VI a donné sa fille au roi d'Angleterre , en le reconnaissant pour héritier du royaume, je me flattais d'abord, comme bien d'autres , que la guerre allait finir

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et que nous reverrious Richard ; mais lès taois et les années se sont passés sans qu'il reparût. EnGn un jour que je travaillais dans cette môme chambre , car j'avais quitté Paris pour m'élablir ici , où ma présence élait bien plus nécessaire, je vois entrer un grand et beau jeune homme , qui me serre dans ses braS en «n'appelant sa tante. Il me fallut regarderce chej enfant à deux fois pour le reconnaître > taut il était changé à son avantage.

— Etait-il habillé en homme de guerre?

dit Marie.

— Non , et même, autant que je puis me le rappeler , il était sans artnes. Il avait l'air grave, triste, et, sur les premières questions que je voulus lui faire, il me conjura de ne jamais parler entre nous des cinq ans qui venaient de s'écouler. « Qu'il vous suffise de savoir, ma bonne tante, me dit-il, que je suis revenu bien décidéànem'occuperquede mon commerce et à vivre tranquille. » Je vous demandc) mes chères demoiselles, si je l'encou*-

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rageai clans cette sage résolution ; car , tout bien considéré, qu'avons-nous de mieux à faire , nous autres bourgeois , que de rester étrangers à tous les partis qui déchirent la France , de nous soumettre aux Anglais quand les Anglais sont les plus forts , et de vendre nos marchandises à celui qui les paie , sans demander s'il est Armagnac ou Bourguignon ?

— Grâce au ciel , répliqua Germaine avec une sorte d'indignation dont elle ne fut pas maîtresse, cet esprit de prudence ne guide pas tous les Français.

— Je conçois bien , reprit tranquillement dame Marguerite , aussi peu offensée de la remarque que du ton dont elle était faite, je conçois bien que les seigneurs de France se mêlent de la querelle. Leur affaire est de mettre tel ou tel prince sur le trône, vu que ciiacun d'eux espère y trouver son compte; mais pour nous peu importe qui nous gouvernera, de Charles, de Henri ou de Philippe.

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Quel que soit celui qui restera maître, il nous fera payer les mêmes taxes , nous serons soumis aux mêmes vexations. Le j30uvoir a changé de main bien des fois ; Dieu nous a-t-il envoyé un seul homme qui songeât le moins du monde à soulager la misère publique? Bien dupes seraient les gens qu'on écorche , s'ils se battaient pour choisir l'écorcheurî

— Plus ce malheureux peuple a souffert , dit Germaine , et plus il a besoin qu'une main amie guérisse ses maux. Quelle pitié pourraitil attendre d'un roi qui n'estpas né parmi nous?

— Et quelle pitié a-t-il trouvée dans tous ces princes français qui nous font pis que ne pourraient nous faire des Sarrazins ? Allez , allez, ma chère demoiselle, ils se valent tous, et j'ai vécu trop d'années dans ces temps de malédiction pour croire à la pitié des hommes qui portent un glaive. »

Germaine baissa la tête sans répondre , en songeant que les siens eux-mêmes devaient leur renommée à la dévastation.

aÔa lES PLA.rï.

« Et votre neveu, dit Marie, qui craignait que la franchise de dame Marguerite ne finît par déplaire à sa sœur , votre neveu , depuis lors est resté près de vous ?

— Sauf les voyages qu'il fait à Paris pour son commerce , il n'a plus quitté Compiègne , et je ne crois pas qu'il ait envie d'aller jamais ailleurs, maintenant qu'il se voit considéré dans la ville pour le moins autant que l'était son père. Il n'y a pas ici un habitant , riche ou pauvre, qui ne consulte RichardPauletcomme un oracle. Lorsque , il y a deux ans , on a élu parmi nos bourgeois les prud'hommes qui font les affaires de Compiègne , car nous n'a- Tons plus d'échevius depuis le premier siège, Richard a été nommé à l'unanimité, ce qui est assez flatteur, je crois , pour un jeune homme de vingt-neuf ans ? Aussi n'épargne-t-il pas ses peines! tout roule sur lui : le commandement de la milice , la police des rues, du marché , le gouvernement de l'horloge , que sais - je ? Les autres notables sont vieux ;

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ils se croisent les bras ; et d'ailleurs > ils ont en Richard une si grande confiance qu'ils ne feraient pas sonner la cloche du beffroi en cas d'incendie avant de savoir si Richard est d'avis qu'on la sonne. Ce n'est point par orgueil que je vous dis tout cela, mes belles demoiselles, continua la brave femme, s'abusant peut-être un peu sur le sentiment qui la faisait parler , mais seulement pour vous convaincre que vous êtes parfaitement en sûreté sous notre toit, et qu'aucune protection dacis Compiègne ne vaut celle de mon neveu. — S'il est vrai qu'il nous veut du bien , dit Germaine , ne pouvait-il donc obtenir qu'on nous laissât à Vertbois , au milieu de nos serviteurs, près du cercueil de notre mère? Ah ! dame Marguerite , lorsque demain , si les Anglais le permeltejnt, on rendra les derniers devoirs à notre respectable aïeule , ni Marie ni moi ne serons là pour prier ! » En prononçant ces mots, Germaine ressentit si vivement ses peines qu'elle joignit les mains

àéê^ LES FLAVY.

dans une sorte d'angoisse , et ses grands yeux levés vers le ciel laissèrent échapper quelques larmes.

c Nous prierons , nous prierons cette nuit, Germaine ! s'écria Marie , effrayée de voir pleurer sa sœur et la serrant dans ses bras de toute sa force ; Dieu nous entendra comme il nous entendrait de la chapelle!

~ Qu'il te protège, ce Dieu, chère enfant ! dit Germaine , dont le courage revint aussitôt. Je t'afflige, pauvre Marie , quand je devrais te consoler. Nous avons apporté la douleur dans votre joyeuse maison , dame Marguerite , ajouta-t-elle en essuyant ses pleurs ; peutêtre vous lasserez-vous bientôt de vos tristes prisonnières? »

Dame Marguerite possédait peu de sensibilité ; elle avait vu couler tant de sang et tant de larmes que depuis longtemps elle avait cessé de s'appitoyer, non-seulement sur autrui, mais sur elle-même. Son cœur était bon cependant, quoiqu'un peu endurci, et, sans pleurer avec

les malheureux , elle se plaisait à soulager le malheur autant qu'il lui était possible. Flattée intérieurement d'ailleurs de se voir l'appui et la protectrice des dames de Flavy , elle ne négligea rien pour ramener le calme et l'espérance dans l'âme des deux sœurs , et comme rien n'y était plus propre, à vrai dire, que les témoignages d'intérêt et d'affection qu'elle leur témoigna durant toute cette journée , la première nuit que Germaine et Marie passaient sous un toit étranger ne s'écoula pas entièrement pour elles sans repos.

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