‹ Les Flavy (volume 2)Chapitre 16 sur 22 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Ils n'ont de nos desseins ni lumière ni doute ; Il faut qu'en ce repos où s'endort leur orgueil la foudre les réveille au bord de leur cercueil. Lafosse, ManUus.

Germaine passa les heures de cette journée dans une véritable angoisse. Sans cesse elle ouvrait une fenêtre pour s'assurer que tout était tranquille au dehors. La ville offrait l'aspect du plus grand calme ; mais elle comptait en frémissant le nombre de soldats anglais isolés qu'elle voyait passer, et qu'elle supposait devoir suivre sire Georges à Royallieu, où sans doute son père n'avait pu rassembler que peu d'amis. Richard ne revenait

agO LES FtAYT.

point; Daniel lui-même semblait avoir oublié le rataûa que lui gardait dame Marguerite, ce qui devait faire présumer qu'il était retenu par des affaires importnntes. Pensant qu'il s'occupait du soin d'avertir plusieurs miliciens de se tenir prêts, elle ne voyait plus en lui maintenant qu'un ennemi de son père, et plus les ennemis de sire Guillaume se montraient alarmés, plus elle tremblait pour lui. Le jour commençait à baisser lorsqu'elle vit enfin le petit sorcier se diriger vers la maison. Pour un homme dont l'allure habituelleétaitsi leste, il marchait avec.uue telle lenteur que Germaine aurait hésité à le reconnaître si sa petite personne n'eût pas été unique dans son espèce. Germaine se hâta de descendre chez dame Marguerite, près de laquelle elle avait laissé Marie, dans l'ignorance complète du danger qui menaçait leur père. Quand elle entra dans la salle : «Vous arrivez trop tard, disait dame Marguerite à Daniel, nous avons fait la collation du soir.

LES FLAVT. Stg 1

— 'L^ bonne petite Georgette me trouvera bien encore quelques restes du dîner, répondit-il; car vous pouvez m'en croire quand je vous dis que je tombe d'inanition. Si vous aviez fait aujourd'hui comme moi dix lieues dans la ville...

— Dix lieues à pied? interrompit la bonne femme.

— Par saint Barnabe! croyez-vous que les Anglais ont eu la complaisance de me prêter un cheval? dit-il en riant. IVon, non, j'ai fait travailler mes petites jambes. Elles sont au service de mes amis, que je n'aide point volontiers de mon bras, je l'avoue, attendu qu'un homme fatigué se repose, mais qu'un homme tué ne se relève pas.

— Est-ce que l'on craint une attaque contre la ville? demanda Georgette d'un air effrayé.

— Bien au contraire , répondit Daniel , puisque sire Georges vient de quitter la ville pour aller attaquer.» Et le petit homme ac-

^92 LES FLAVT.

compagna ces mots d'un sourire malicieux qui lui était tout particulier.

«Est-il parti? dit Germaine d'une voix émue.

— Je l'ai vu monter à cheval, il y a plus d'une heure à présent.

— Suivi d'une grande troupe?

— Quarante hommes, dont trente archers.

— Quarante ! répéta Germaine en pâlissant.

— Et c'est beaucoup moins , beaucoup moins que je n'aurais voulues reprit le petit homme.

Ces mots, qui faisaient penser à Germaine que son père ne reparaissait qu'avec des forces imposantes, lui rendirent quelque espoir, et elle s'apprêtait à faire de nouvelles questions lorsque maître Joseph entra.

«Voici un nouveau convive qui vous arrive, dame Marguerite, dit Daniel en approchant un siège au bon prêtre; car Richard m'a dit que maître Joseph lui avait promis d'attendre

LES FLAVY. agS

son retour; ce qui pourra bien nous faire passer la nuit entière dans votre maison.

— Croyez -vous donc que raon cousin ne rentrera pas ce soir, dit Georgette, qui paraissait fort inquiète.

— Qui sait? répondit le discret personnage; Dieu ne dispose-t-il pas de nous selon qu'il lui plaît! Il se peut que nous revoyions Richard dans quelques heures , comme il se peut que nous ne le revoyions jamais.

— Ne plaisantez pas ainsi, maître Daniel, interrompit dame Marguerite avec humeur; vous savez très bien que vos paroles ne sont pas indifférentes comme peuvent l'être celles de tout autre homme, surtout quand vous parlez d'un ton aussi grave que si vous tiriez un horoscope. Ne faites pas le mystérieux ; que se passe-t-il dans la ville?

— Je puis vous jurer, dit maître Joseph, qu'il ne s'y passe rien du tout. Depuis que je vous ai quittée, j'ai parcouru Compiègne d'un bout à l'autre ; chacun était aussi tranquille

i94 ^^^ riLvY.

que nous le sommes ici. Je ne conçois rien aux précautions que l'on fait prendre à sire Georges; car tout le monde prétend que c'est une fausse alarme et qu'il ne s'est pas montré l'ombre d'un Armagnac de l'autre côté de i'Oise.

— Vous l'entendez, dit Daniel; eh bien! je vous en aurais dit autant, si je n'avais pas voulu punir Georgetle du peu de pitié qu'elle montre pour moi, quand je dis que je meurs de faim.

— C'était bien la peine de la renverser ainsi, répliqua dame Marguerite; la pauvre enfant est toute pâle ! A sa place je vous laisserais jeûner. »

Daniel ne répondit à cette menace qu'en prenant d'un air amical la main de la jeune fille, qui le suivit en riant dans l'autre salle où, sur le refus de maître Joseph, il se régala d'un très bon souper.

Pour que la conversation ne languît point durant cette soirée, il était fort heureox que

LES FiAVT. agS

dame Marguerite pût se passer d'interlocuteurs; car chacun l'écoutait en silence, l'esprit occupé de tout autre chose que de ses discours. Ce qui s'était dit jusqu'alors n'avait passufG pourbannir les craintes de Germaine, Georgette s'inquiétait de na pas voir rentrer son cousin. Le bon prêtre se trouvait si mal à l'aise chez les amis des Anglais qu'il se faisait effort pour prononcer une parole, et le petit sorcier, qui s'était enfin décidé à quitter la table, devenait de plus en plus rêveur. Marie seule se livrait doucement à la jouissance de se trouver sous l'appui de gens bienveillants pour elle, après avoir craint la mort ou la prison.

Dame Marguerite venait de raconter sa vingtième histoire, plus ou moins, quand elle suspendit ses récits divers pour observer qu'il était étonnant que Richard ne revînt pas , attendu qu'il devait être fort tard.

«Je crois que dix heures vitiujeiil de donner à l'horloge, dit maître Joseph.

— Dix heures, précisément, répondit Daniel avec une expression tout-à-fait étrange.

— Il m'est impossible , ma chère dame, d'attendre votre neveu plus longtemps, dit le prêtre en se levant; je reviendrai savoir...

— Non, non, ne sortez pas, s'écria Daniel qui quitta son siège et saisit le vieillard par le bras ; croyez-moi, ne sortez pas.

— Pour quelles raisons voulez-vous m'erapôcher de sortir?

— On se bat à présent dans la ville, » répondit Daniel.

Au même instant une effroyable rumeur, qui semblait encore éloignée , se fit entendre, et la rue retentit du bruit des portes, des fenêtres que la curiosité ou la peur faisait ouvrir ou fermer précipitamment.

» On se bat! contre qui? demanda Germaine ne songeant qu'à son père.

— Contre les Anglais.

— Sainte Vierge ! dit dame Marguerite, la ville est donc surprise?

— Surprise par nous, par nous , ma chère dame ! s'ëcria Daniel dans un état d'agitation qu'on ne saurait peindre. Silence! le bruit approche ; on vient attaquer la tour. Il faut qu'ils aient pris le château. Ah ! Richard ! mon bon, mon brave Richard , Dieu te protège !

— Richard ! » s'écrièrent à la fois Georgette et dame Marguerite, et la jeune fille se jeta en sanglotant dans les bras de sa tante tandis que Germaine s'élançait pour ouvrir une fenêtre.

« Au nom de Dieu ! gardez-vous d'ouvrir, dit le petit homme qui d'un saut se plaça devant elle. Les Anglais sont là; une flèche peut arriver jusqu'à nous.

— Ah ! nos amis y sont aussi, dit Germaine ; écoutez les cris. Et mille voix en effet faisaient retentir jusqu'au ciel ceux de Mort aux jdnglais ! vive le roi Charles Vil !

— Vive le roi Charles VII ! s'écria maître Joseph emporté par sa vive émotion.

— Vive le roi Charles VII! répéta Daniel

«9^ IJES FIAVT.

en faisant sauter son chapeau jusqu'au plafond de la salle. A présent, nargue de la prudence ! car s'ils ne sont pas vainqueurs nous sommes tous perdus.»

Maître Joseph prit la main du petit sorcier et la serra dans les siennes affectueusement en signe de réparation. Germaine embrassait sa sœur, que dame Marguerite s'efforçait de rassurer en lui disant : « JNe craignez rien , ma belle demoiselle; j'en ai vu bien d'autres! et si Richard n'était pas là...

— Mais il y est, s'écria Georgette, et vous, maître Daniel, comment pouvez-vous rester ici quand il a peut-être besoin du secours de tous sesaiiiis? Ah ! si je n'étais pas une femme!

— - Et moi si j'étais un homme de cinq pieds six pouces, réponditDaniel; maisà quoivoule2- VOU3 que je lui sois bon dans une pareille bagarre ? Les petits objets sont sujets à se perdre, comme on dit, et Richard est soutenu par des gaillards qui valent mieux que moi quand il s'agit de se battre.

lES riAVT. 199

— Par mon père, je n'en doute pas ! dit Germaine. Ah ! si mon père est dans Compiègne nous pouvons espérer.

— Il y est avec cinquante hommes à lui, appuyés par nos miliciens , par tous nos bourgeois , et nous n'avons à faire qu'à cent Anglais tout au plus.

— Mais sire Georges peut revenir, répliqua maître Joseph.

— Sire Georges trouvera la ville prise et les portes fermées.

— Tu l'entends, Marie , dit Germaine avec utte joie qui jamais encore n'avait rayonné sur son beau visage , la ville est à notre père, la ville est au roi. Ah ! maître Daniel , je vous fen supplip, souffrez que l'on puisse voir ce qui se passe dehors. » Mais Daniel fut inexorable, et Marie se joignit à lui pour conjurer sa sœur d'attendre les nouvelles qu'on leur apporterait Sans doute avant peu.

Il était clair que l'on se battait fort près de là maison, «si près que Georgette, une ou deux

3oo LES FLAVY.

fois, soutint qu'elle entendait la voix de Richard. Mais le plus souvent le bruit était tel qu'il devenait même impossible de distinguer quel cri poussait les combattants. Enfin tout à coupla lutte parut avoir cessé. On n'entendit plus que le murmure confus produit par la foule, dont une partie passait sous les fenêtres et reprenait le chemin de l'hôtel-de-ville en criant : « Vive notre roi Charles VII! »

« Ils sont morts î ils sont tous morts ! dit Daniel , d'un air aussi triomphant que s'il en avait tué dix pour sa part , car on ne devait attaquer la tour qu'après avoir expédié ceux qui gardaient le château. Par Saturne ! voilà une affaire bien conduite! » Et le petit homme arpentait la salle, les poings sur les hanches et la tête haute.

« Mais Richard ! Richard ! lui criaient Georgette et dame Marguerite.

— Richard se porte aussi bien que vous et moi , dit Daniel. Des gens étaient là , que j'avais chargés de venir me chercher s'il rece-

LESFLAVY. 3oï

vait la plus légère égratignuie; point de nouvelles, bonnes nouvelles, c'était mon mot d'ordre; et je vous réponds que j'avais du monde dans cette affaire. Sije n'ai pas marché moi-même, j'en ai fait marcher bien d'autres. » Quand il eut assez respiré l'encens qu'il croyait devoir accorder à sa victoire, il consentit à raconter comment, depuis trois mois, Richard Paulet , sûr d'avoir établi solidement son pouvoir dans la ville, s'entendait avec sire Guillaume pour rendre Compiègne au roi.

« Tout serait fait depuis longtemps , dit-il , si l'on n'avait pas eu la fatale idée de renforcer la garnison, si ce maudit Regnault de Flavy, que Dieu confonde...

— Regnault est notre plus proche parent , maître Daniel , dit Germaine avec douceur et en rougissant beaucoup.

— Je le sais, ma noble demoiselle, mais il n'en est pas moins l'ami du duc de Bourgogne, et par suite celui des Anglais. »

Germaine ne répondit qu'en poussant un

3oa LES FLAVY.

profond soupir , qui n'échappapoint à Daaiel, déjà surpris de l'avoir vu rougir à ce point au nom du jeune chevalier.

« Ce que je ne conçois pas dans tout ceci, dit dame Marguerite, c'est comment Richard vient de se battre pour Charles VII.

— Ah ! ne l'accusezpas, répondit Germaine, quand il reprend des droits à l'estime de tous les bons Français. Il est toujours temps de rentrer dans le bon chemin.

— Croyez-vous doncqu'ill'aitjamais quitté, s'écria vivement Daniel , lorsque pendant trois ans il a versé son sang sur les champs de bataille , lorsqu'il n'a mis bas les armes qu'afia de devenir plus utile au parti du roi? Si la dernière conspiration de Paris n'eût pas échoué, Charles serait au Louvre et le devrait à Richard Paulet ; mais des bavards et des lâches ont failli nous faire tous pendre, et ne pouvant plus avoir Paris, nous avons pris Compiègue.

— Oui, nous avons pris Compiègne, dit Ri-

LES i-LATT. 3o3

chard qui entrait alors dans la salle suivi de messire Guillaume et de Louis de Flavy. Une fois encore j'ai vengé mon père , grâce à ces nobles chevaliers, ajouta-t-il en montrant les deux frères.

— Quand on se bat comme vous, mon brave, répliqua Louis en frappant sur l'épaule du jeune bourgeois, on n'a pas beaucoup besoin d'aide. Je n'ai jamais rien vu de pareil, conlinua-t-il en s'adressant à maître Joseph. Il ne nous en laissait pas un à tuer. »

Le sire de Flavy avait couru à sa chère Germaine ; il la pressait dans ses bras, tout couvert de sang qu'il était. Pour Marie, qui se tenait timidement à côté de sa soeur, il ne jeta pas un regard sur elle, même quand il crut devoir adresser quelques mois à dame Marguerite sur les soins qu'elle avait pris de ses filles.

t Tout mon désir est de leur continuer ces soins, monseigneur, réponditlabonnefemme, tant qu'il leur plaira d'habiter notre maison.

— J'accepterai cette oJûfre si Germaine y

3o4 LES FLAVY.

consent, répliqua messire Guillaume. Dans l'espoir que notre coup de main réussirait, le roi m'a nommé gouverneur de Compiègne ; je vais loger au château avec mes gens d'armes ; deux jeunes filles seraient fort mal placées là, et je ne puis les laisser seules ni à Vertbois ni dans notre hôtel de Compiègne.

— Maintenant qne je sais être sous le toit d'un ami, dit Germaine, il me sera doux d'y rester. » Ces mots adressés à celui qu'elle se reprochait d'avoir méconnu troublèrent extraordinairement Richard Paulet. Pour la première fois le regard de la jeune fille s'arrêtait sur lui sans ressentiment et même avec afTeclion; une vive rougeur couvrit les joues du jeune bourgeois, et Georgette devint pâle comme la mort.

Après quelques instants donnés au plaisir de se revoir tous, raessire Guillaume et son frère retournèrent au château et sortirent, suivis de Richard , de maître Joseph et de Daniel.

La nuit était fort avancée , et dame Mar-

LES FLAVY. 3o5

guérite ne tarda pas à conseiller aux deux sœurs d'aller prendre un repos 'dont ellemême sentait avoir besoin. Georgetle, plus grave, plus triste encore que de coutume, n'avait pas ouvert la bouche durant le court entretien qui suivit le départ de Richard Paulet. a Allons, dit dame Marguerite en conduisant Germaine et Marie chez elles et de l'air d'indifférence que donnent des événements dont on a l'habitude, allons, nous dormirons celte nuit sous d'autres maîtres; hier l'Anglais Henri VI, aujourd'hui Charles VII, et peutêtre dans quelques jours...

— Ah! ne dites pas cela, ma chère dame, interrompit Germaine ; espérons que Compiègne restera à :on véritable maître, et que toute la France suivra l'exemple de Compiègne. Ne voulez-vous pas,ajouta-t-e]le en souriant, devenir aussi bonne Française que Richard est bon Français?

— Richard ! répliqua dame Marguerite d'un air satisfait; vous l'appelez Richard, ma

3o6 LES FLAVT.

noble demoiselle. Je suis bien cbarmée que la paix soTt faile entre vous.

— J'ai bien des torts à réparer envers lui, répondit Germaine. Je ne me pardonnerai jamais de l'avoir aussi mal jugé, mais je veux qu'il me pardonne , qu'il nous aiine.

— Il ne l'aime déjà que trop , » se dit tout bas Georgelte; et comme on était alors à la porte de la chambre verte, dame Marguerite et la jeune fille laissèrent aux deux sœurs la liberté de reposer pour la première fois dans celte maison s?is i-ien craindre du lendemain.

Page 1