CHAPITRE XVI
Non ; ou vous me croirez, ou bien de ce malheur Ma mort m'épargnera la vue et là douleur. On ne me verra point survivre à voire gloire Si vous allez commettre une action si noire. lUciME, Briiannicut.
Jamais depuis longtemps Germaine n'avait joui d'un réveil aussi doux que celui qui succédait pour elle aux songes les plus heureux, car l'amour qu'elle portait à la France repo*sait en grande partie sur son aiuour pour Compiègne, (^elte ville, qui depuis plusieurs siècles avait vu naître tous les siens, l'avait: aussi vu naître ; ceux de ses ancêtres qui n'étaient point tombés sur un champ de hataille reposaient encore dans l'enceinte d«
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l'église des Cordeliers , et mille souvenirs de son enfance s'attachaient à ces murs, à ces monuments, et surtout à ces demeures bourgeoises ou populaires dont presque tous les habitants comptaient dans sa famille des bienfaiteurs et des soutiens. Avec quelle joie ne voyait-elle donc pas flotter le drapeau français, le drapeau de son roi, sur cette ville chérie ! Avec quelle joie ne se disait-elle pas : Co'.npiègne est délivrée des Anglais! Un autre intérêt bien vif d'ailleurs se liait à cette délivrance; chaque pas que faisait Charles pour reconquérir son royaume avançait le moment où le duc de Bourgogne signerait la paix avec son maître légitime, et c'était seulement alors qu'elle pouvait espérer le bonheur de revoir Regnault et de s'unir à lui pour toujours. Encouragée par ce premier succès, tout lui semblait possible , tout lui semblait prochain ; elle entrevoyait avec ravissement le jour où les Flavy réunis et réconciliés renoueraient ces doux liens de
famille dont son union avec Regnault deviendrait le gage. Puis alors elle se retraçait raille détails chéris qui lui donnaient l'assurance de l'amour du jeune chevalier pour elle , ces discours , ces regards où se montrait tant de tendresse , le bonheur dont il semblait jouir près d'elle ; et tout un avenir de félicité se. déroulait à ses yeux , et faisait tressaillir son cœur d'espérance et de joie.
Le changement survenu dans son âme influait sur toute sa personne ; Mario ne se lassait point de la regarder, surprise et ravie de voir enfin le sourire animer ce charmant visage habituellement si grave et si mélancolique. Ne pouvant cacher le plaisir qu'elle en éprouvait, la petite finit par sauter au cou de sa sœur en s'écriant : «Mais, Germaine, je ne t'ai jamais vue si contente et si belle ; » et Germaine l'embrassa sans répondre , craignant de mentir ou de se laisser deviner.
Tandis que les deux sœurs passaient ensemble les premières heures paisibles que le
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sort enfin leur accordait, le sire de Flavy marquait son arrivée dans Compiègne par les rigueurs de toute espèce qu'il exerçait contre les habitants. La connaissance qu'il avait des familles et des individus que renfermait cette ▼ille lui donnait les moyens d'assouvir sa cruauté habituelle , non-seulement sur ceux qui s'élaient prononcés en faveur des Anglais, mais encore sur une foule de malheureux à qui la peur avait arraché quelques-unes de ces démonstrations qu'on n'ose refuser à des vainqueurs. Dès le point du jour on s'était pressé de dresser un échafaud sur la place, où trois personnes avaient été pendues sans autre forme de procès, et déjà les cachots étaient pleins d'un grand nombre d'infortunés, hommes el femmes, qui devaient s'attendre au même sort; car la crainte d'attirer sur soi-même la colère du terrible sire Guillaume, jointe à l'inutilité de loutesdémarche& pour le fléchir, s'opposait à oe qu'aucune voi;?. s'élevât pow denl^^nder grâce.
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Quand Germaine et Marie descendirent dans la salle à l'heure du déjeuner, la consternation était peinte sur tous les visages; dame Marguerite elle-même avait perdu soa air riant, Georgetle se tenait tristement près d'elle, et Richard écoutait d'un air sombre le petit sorcier, qui lui contait comment plasieurs bourgeois de leurs amis venaient d'être arrachés à leurs familles et conduits en prison par les soldats. A la vue des deux sœurs un silence profond s'établit ; mais à peine Richard les eut-il saluées que, prenant son écharpe, il dit à Daniel d'une voix étouifée : « Je vais le trouver, iBoi. — Par tous les saints, s'écria dame Marguerite en l'arrêtant, n'allez pas l'irriter aussi contre vous. Empêchez-le de sortir, je vous en supplie, ajouta-t-elle en s'adressant aux deux sœurs.
— Où donc voulez-vous aller?» dit Germaine qui se plaça devant la porte.
Richard ne répondit pas, mais fit quelques pas de plus.
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« Il veut aller trouver messire Guillaume, répondit Daniel.
— Mon père ! Et quel risque alors peut-il courir?
— Ces sortes d'affaires ne regardent que les hommes, dit Richard en faisant signe au petit sorcier de se taire, et ne doivent se traiter qu'entre hommes.
— A quoi bon tant de mystères? reprit Daniel ; ne vaut-il pas mieux s'adresser à cette noble demoiselle , dont les prières pourraient arrêter le sang qui coule et retirer nos amis des cachots.
— Le sang ! les cachots ! s'écria Germaine, les Anglais sont-ils donc rentrés dans la ville?
— Non, répliqua le petit homme; mais les Français , les Français à qui nous avons ouvert nos portes, nous traitent tout aussi mal qu'eux. »
Germaine frémit et regarda Richard, qui lui confirma la vérité de ces paroles en lui contant ce qui se passait dans Compiègne.
Quand le jeune bourgeois en vint à dire que plusieurs de ses amis qu'il nomma venaient d'être arrêtés par ordre du sire de Flavy , l'indignation et la fureur altérèrent sa voix et ses lèvres pâlirent de colère ; mais il ne se permit contre messire Guillaume aucun mot insultant. La présence de Germaine semblait contenir son ressentiment, au point de le concentrer au fond de son âme. « J'espère, dit-il en terminant, j'espère faire comprendre à notre gouverneur que nous avons cru n'ouvrir nos portes qu'à nos amis. »
Plus d'une fois pendant le discours de Richard Germaine avait pâli ; quand il se tut , elle baissa son voile sur sa figure, et , lui tendant la main : « Voulez-vous me conduire au château? lui dit-elle. »
— Quoi! Germaine-, s'écria Marie en Farrêtant par le bras, songes-tu qu'il faut traverser la ville, qui est pleine d'hommes d'armes?
— Personne ne peut trouver étrange,* répondit Germaine, que je traverse la ville pour
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aller trouver mon père ; ce moment d'ailleurs n'est pas celui des convenances.
— Mais, reprit Marie avec effroi, sileshabitants en veulent au gouverneur et qu'ils te reconnaissent pour sa fille!
— Malheur à celui qui lui manquerait de respect l » s'écria Richard d'une voix terrible. Et les regards de tendresse et d'admiration qu'il attachait sur la noble fille attestaient qu'il ne craindrait pas de la protéger, fut-ce contre l'enfer.
« Laissez -la partir, laissez-la partir, dit Daniel; elle seule peut obtenir merci pour une foule de malheureux qui attendent la mort. »
Germaine et son compagnon n'entendirent point ces dernières paroles; tous deux déjà descendaient rapidement l'escalier, et sortaient de la maison.
Durant le trajet, Germaine put se convaincre par elle-môme que la slupeiir et TeÉTroi régnaient dans la ville. Bien loin que ce jour
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parût être un jour de triomphe et de délivrance pour les malheureux habitants qui venaient de chasser les Anglais, le désespoir ou l'inquiétude se montrait sur les visages de tous les bourgeois qu'elle rencontra. De nombreux soldats parcouraient les rues; car dans la nuit même un renfort de troupes royales, envoyé par le duc d'Alençon, était arrivé à sire Guillaume, ce qui rendait la garnison assez formidable pour contenir toute espèce de révolte et jusqu'au moindre murmure.
Les pensées de Germaine élaient trop pénibles, l'indignation de Richard était trop grande pour qu'ils pussent se confier ce qui se passait au fond de leur âme. Tous deux ffiarchaient donc en silence et très vite, lorsque Paulet, apercevant à plusieurs portes des soldats placés en senliueile, dit enfm avec un accent qu'étouÛTait la colère : a Une ville prise d'assaut n'est pas mieux gardée ; elle est mieux traitée , peut-ctre !
-rr Au non* du ciel ! r^posez-voius, de tout
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sur moi, dit Germaine; croyez que je vous comprends et que je souffre aussi, que je souffre beaucoup. »
Le voile transparent que portait la belle fille permettait de voir qu'en effet une pâleur mortelle couvrait son visage. Richard, ayant osé la regarder tandis qu'elle parlait ainsi, sentit aussitôt sa fureur se calmer pour faire place à des sentiments tout contraires , en sorte qu'il répondit du ton le plus doux à la douce voix qu'il venait d'entendre : « J'obéirai à tous vos ordres , à tous. »
Il ne put ajouter un mot de plus ; car ils arrivaient alors devant l'abbaye de Saint-Corneille, où se passait une scène de désolation. Une femme, entourée de quelques bourgeois et de quelques gens du peuple, se tordait les bras, en poussant des cris de désespoir. «Les soldats viennent d'emmener mon fils! criaitelle en sanglotant ; faites-moi rendre mon fils ! faites-moi rendre mon fils ! »
Germaine quitta tout à coup le bras de son
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compagnon et s'approcha de la malheureuse mère. « Comment vous nommez-vous? lui dit-elle, et de quoi votre fils est-il accusé?
— De quoi voulez-vous qu'ils l'accusent? s'écriala femme avec courroux; maîtrePaulet, j'espèrCj peut vous dire que Marcel Péroud est un des plus honnêtes garçons de la ville.
— Et l'un de ceux qui ont ouvert hier soir la porte de Pierrefond au sire de Flavy, dit Richard vivement.
— Je ne vous questionne, ma pauvre femme, reprit Germaine, que dans l'intention de vous être utile, soyez-en bien'sûre.» En prononçant ces mots elle leva son voile pour montrer à l'infortunée un visage d'ami et des regards de compassion.
« Répondez, mère Brigitte, dit un vieux bourgeois; la dame qui vous parle est une des filles du gouverneur, elle peut tout pour vous.
— Oui, oui, s'écrièrent différentes voix, c'est la demoiselle Germaine, c'est une dame
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de Flavy. bEI tel était le respect que, depuis des siècles, les habitants de Cotnpiègne por^ taicnl à ce nom que, chacun s éloignant d'un pas ou deux, la foule forma un cercle étroit au milieu duquel se trouvaient placés Germaine, la mère Brigitte et Richard.
« Ah! s'il est vrai que vous puissiez me rendre mon fils, disait en pleurant la pauvre femme que Germaine , avec beaucoup de peine, empêchait de se jeter à genoux devant elle, si vous le pouvez, au nom de tous les saints, ayez pitié de moi !
— 11 vous sera rendu, n'en doutez pas, répondit Germaine ; mon père est sans doute trompé par un faux rapport...
— Il n'y a pas de rapport, ma bonne demoiselle; ils n'ont, ma foi! pas pris le temps de faire un rapport.
— Dites donc comment cela s'est fait, interrompit Richard, qui voyait avec peine le temps s'écouler.
— Hélas! sainte Vierge ! reprit-elle d'une
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Toîx étouffée pardes larmes, nous étions, mon fils et moi, sur la porle de ma boutique, cette petite boutique d'images et de chapelets que vous voyez d'ici, ma belle demoiselle, quand le malheur a fait passer par ici des soMats qui emjuenaieiit Louis Bérard, qu'on venait d'arrêter. Alors Marcel a dit... ]\Iarcel a dit...
— Qu'a-t-ii dit? demanda Germaine avec douceur.
— il a dit: «Autant valait-il garder les Anglais.» Ah ! je sais bien qu'il a eu tort! s'écria la malheureuse mère en faisant de nouveaux efforts pour se jeter aux pieds de sa protectrice, lui qui est si bon Français ! qui donnerait son sang pour le roi! mais la jeunesse... la colère...
— Il suffit, dit Germaine en reprenant le bras de Richard pour gagner le château; suivez-moi, ma bonne femme, votre fils aura sa liberté.
— Elles autres! et les autres! ceux qui n'ont rien fait, qui n'ont rien dit ! s'écrièrent
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aussitôt cent voix suppliantes : Pvoberl Pérou ! Guinard ! Potin! » Vingt noms alors sortirent de la bouche des assistants.
« Aussi , aussi , répondit Germaine qui se remit en marche.
— S'il est encore temps,» dit Richard à voix basse.
Germaine serra le bras du jeune bourgeois en frémissant et pressa le pas. On apercevait déjà les tours de la demeure royale. La foule qui suivait la noble fille à quelque distance, en la comblant de bénédictions, s'augmentait sans cesse de tous les citoyens qui se rencontraient sur la route , et ce rassemblement était devenu fort nombreux lorsqu'on approcha de la Iroupe qui gardait le pont-levîs.
« Arrêtez -vous ici, mes amis, dit Germaine en se tournant vers ceux qui marchaient derrière elle; attendez mon retour, j'espère vous rapporter de bonnes nouvelles.
— Et surtout, ajouta ilichard, n'appro-
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chez pas des soldats, éloignez-vous s'ils vous l'ordonnent ; enfin ne comptez que sur cet ange que le ciel vous envoie. »
Tous deux alors s'approchèrent des fossés, et Germaine demanda l'oiTicier qui commandait le poste. Le hasard voulut que celui-ci fût un de ses hommes d'armes en qui le sire de Flavy avait le plus de confiance, en sorte qu'il l'avait chargé peu de mois auparavant d'un message pour sa fille. La figure de Germaine n'étant pas de celles que l'on oublie, cet homme lu reconnut aussitôt et s'empressa de la conduire avec Pvichard à l'appartement qu'occupait sire Guillaume.
Prêt à se trouver en face de celui dont lé manque de foi et la cruauté excitaient à un si haut point son ressentiment , le jeune bourgeois ne pouvait parvenir à surmonter la colère qui s'emparait de son âme. Quel que fût l'eflbrt qu'il se faisait pour paraître calme, la pâleur de son front , les éclairs qui sortaient de ses yeux et le mouvement involon-
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lajre de ses lèvres décolorées trahissaient la pins vive éinolion. Germaine, ayant jelé un regard sur lui comme ils arrivaient dacs une grande salle occupée par plusieurs hommes d'armes, et qui précédait celle où se tenait le gouverneur, lui dit tout bas : a Je pense qu'il vaut mieux que je parle seule à mon père et que vous m'attendiez ici? »
Richard ne répondit à ces paroles que par une inclination , en signe d'acquiescement , et Germaine suivit son guide.
Le sire de Flavy, assis près d'une table, s'occupait alors de dicter une lettre à un clerc ; à la vue de sa fille il se leva vivement, courut à elle, et, d'un air où se peignaient la surprise et l'inquiétude, il lui demanda quel motif l'amenait près de lui. « Permettez que je vous parle sans témoins, je vous prie , mon père, » répondit-elle ; et sur un geste de mcssire Guillaume, le clercet l'homme d'armes quittèrent la chambre.
< Qu'est-ce , Germaine , qu'est-ce ? dit le
sire de Flavy dès qu'ils furent seuls ; qu est-il arrivé, mon enfant? «Puis approchant un siège à sa fille, il s'assit près d'elle. « Par le ciel! conlinua-t-il, malheur à ceux dont tu pourrais ayoir à te plaindre î
— Bien loin d'avoir à me plaindre des habitants de Compiègne , dit Germaine , je viens vous supplier de faire cesser leurs plaintes.
— Comment! et de quoi diable se plaignent-ils ?
— Ignorez-vous donc que vos soldats parcourent les maisons pour en arracher les citoyens, qu'ils jettent dans des cachots, et que ce matin trois malheureux ont péri de la main du bourreau ?
— Quelles balivernes viennent-ils te cou»ter ! dit le sire de Flavy d'un air d'indifférence; et pourquoi ces vilains, chez lesquels je me repens déjà de t'avoir laissée, osent-ils troubler ta paix et t'étourdir les oreilles en te parlant de quelques misérables que j'ai fait châtier comme ils le méritaient?