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— Quels crimes ont-ils donc commis?
— iNont-ils pas vécu quatre ans sous les Anglais sans faire mine de résistance? Ils les servaientmieiixqu'ilsnenous ont jamais servis.
— Et moi, moi, s'écria Germaine, la force nem'a-t-elle pas contrainte à vivre comme eux sous les Anglais? Que pouvaient de pauvres bourgeois désarmés contre des hommes de guerre ? Mais je les ai vus alors, mon père ; tous gémissaient du joug qu'il leur fallait porter, tous regrettaient leur roi. La fidélité des gens de Compiègne ne peut se mettre en doute ; vous en avez reçu des gages trop certains.
— Et quels gages?
— Les clefs de leur ville dont ils venaient de chasser l'étranger.
— Que tu connais peu ces bourgeois et ce menu peuple, Germaine, dit messire Guillaume souriant avec mépris, si tu t'assures de leur loi sur un caprice qui les fait agir de telle ou telle façon. Leurs têtes sont autant de girouettes qui tournent à tous les vents. Ils
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criaient vive Henri VI aussi haut qu'ils crieront vive Charles VII dans deux jours, qyiand le roi va venir.
— Le roi vient! dit Germaine; et pensezvous qu'il approuve une sévérité...
— Je pense, interrompit messire Guillaume avec hauteur, qu'il ne balancera pas à juger comme il doit le faire les clameurs d'une poignée de canaille et la conduite de son plus utile serviteur.
— Mais l'on s'accorde à dire que Charles est bon , affable , populaire.
— Et sa bonté pour le peuple lui réussit à merveille! dit le sire de Flavy d'un air moqueur.
— Croyez qu'elle fait sa force, répondit Germaine; on l'aime, on le désire, chacun
'sait qu'il n'est jamais entré dans une ville que le pardon à la main.
— C'est pour cela qu'il en ressort huit jours après, répliqua messire Guillaume, Mon système à moi est tout différent , el je m'étais
juré de ne point rentrer dans Compiègne sans faire des exemples. Tant pis pour ceux des habitants qui paieront pour tous les autres!
— Quoi ! s'écria Germaine en pâlissant d'horreur, les prenez-vous , les frappez-vous au hasard ? Ne cherche-l-on pas des coupables , mais seulement des victimes ?» En disant ces mots', Germaine, qui était assise près de son père, recula son siège par un mouvement dont elle ne fut pas maîtresse.
L'âme endurcie de messire Guillaume n'était accessible qu'à une seule crainte, celle de perdre l'afTection de sa Glle ; aussi, connaissant les sentiments du noble et généreux cœur qu'il tenait à conserver , avait-il toujours eu grand soin de dissimuler toute la cruauté du sien. Quand un malheureux hasard instruisait Germaine de l'indilTérence avec laquelle il versait le sang de ses semblables , ne pouvant douter du mauvais eCfL't que devait produire Cette découverte, il maudissait intérieurement la famille Paulet et vouait à tous
les supplices ceux des habitants de Compiègnequ'il tenait dans les fers; mais il n'en crut pas moins devoir s'excuser aux yeux de celle dont il ne pouvait supporter l'indifférence ou le dédain, en disant que tous ceux qu'on venait d'arrêter étaient plus au moins coupables pour avoir refusé leur secours à la garnison de la ville quand Robert de Saveuse et lès Anglais l'avaient reprise.
0 Et comment ces malheureux pouvaientils tenter la résistance contre des forces aussi considérables ? N'était-ce pas attirer dans leurs murs le massacre et le pillage?
— Et nous, s'éCria messire Guillaume, dévoilant à son insu ses atroces pensées, qu'avons-ncus besoin de nourrir dans notre ville une foule de poltrons sur lesquels il serait impossible de compter si l'ennemi se présentait? »
Germaine attacha sur lui ses grands yeux noirs d'une telle manière que le terrible homme baissa leè siens. « Ce sont donc his
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murs de Compiègne, que vous voulez rendre au roi? <iit-elle, et vous oubliez que ces malheureux ha])itants, obligés de céder au nombre, n'en ont pas moins attendu la première occasion favorable pour vous appeler, pour vous ouvrir leurs portes? Vous les accusez, vous les punissez, vous! vous! et c'est hier qu ils ont chassé les Anglais!»
Il y avait dans l'accent de Germaine , en prononçant ces derniers mots, une telle expression de reproches et de blâme que le sire de Flavy se vit à jamais perdu dans l'esprit de sa noble fille s'il n'accordait rien à ses prières. « Eh bien ! dit-il , je te donne la grâce de douze d'entre eux ; tu peux les désigner à ton gré.
— Non, non ! s'écria Germaine ; vous ne ferez pas le bien à demi ; il faut que ma joie soit entière, il faut que j'obtienne justice pour les innocents et grâce pour les coupables.
— Tu veux donc que l'impunité encouraue ces canailles à nous trahir de nouveau?
— Je veux, répondit Germaine avec chaleur, que votre renommée reste pure, que vous ne me condamniez pas à l'affreuse douleur d'entendre accuser mon père de cruauté, de perfidie. Tous vous ont appelé comme un ami, comme un protecteur, tous combattaient cette nuit à vos côtés; qu'ils soient tous libres. Je vous en supplie au nom de votre honneur, au nom de votre tendresse pour moi, mon père ! » Et Germaine, qui en parlant ainsi serrait vivement la main du sire de Flavy dans les siennes, finit par la porter à ses lèvres, ce qu'elle n'aurait pu faire quelques minutes plus tôt.
Messire Guillaume, ne pouvant se décider à céder, s'efforçait en vain de résister au pouvoir qu'exerçait une jeune fille sur son cœur de fer ; mais Germaine ne répondait plus aux objections qu'il faisait encore; elle avait mis un genou enterre, et, les mains jointes, elle attachait sur lui ses yeux remplis de larmes. • Lève-toi, lève-toi, dit-il enfin, et que tous
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ces pourceaux retournent dans leur auge ; ils ne peuvent que nuire à la garde de Compiègne. Mais qu'importe , ajouta-t-il en l'embrassant, je n'ai jamais rien su te refuser.
— Vous allez me remettre l'ordre de leur * liberté, dit Germaine, dont la confiance en
son père venait de s'ébranler cruellement.
— Je vais le donner devant toi. » Et le sire de Flavy fit aussitôt entrer un des officiers qui se tenaient dans la chambre voisine. «Que tous ïes habitants de Coinpiègne que l'on a arrêtés depuis hier, lui dit-il, retournent chez eux, et qu'on les laisse en paix.
— Tous? dit l'homme d'armes d'un air surpris; car pour la première fois de sa vie le sire de Flavy faisait grâce.
— Tous, tous! mes.^ire, dit Germaine aussitôt; n'avez -vous donc pas entendu mon
père ? »
Quel que fût son regret de ne pouvoir au
moins frapper une partie de ses victimes, messire Guillaume fit un signe de tête affir-
matif, et l'officîer sortît pour exécuter son ordre. Alors Germaine s'appf*ôcha de lui ; son beau visage avait repris ses couleurs habituelles. « Que tous lessàirtts vous bénissent, mon père, lui dit-elle , pour n'avoir point repoussé la prière de totre enfant ! je paierais ce moihént de ma vie.
— Tu es bien femme ! répondit messire Guillaume en lui donnant un petit coup sur la joue, et si l'on était aussi faible avec tes pareilles que je le suis avec toi, nos derniers neveux ne verraient pas la fin <;Je la guerre que nous faisons.
— Cfoyez bien plutôt, reprit vivement Germaine, que la barbarie,, la cruauté de ^ous les partis qui se disputent la France éternisent nos malheurs. Le peuple, le peuple tout entier se rangerait bientôt sous la bannière de celui qui le traiterait humainement.»
Messire Guillaume, poiir qui le mot Iiumaaité était un mot vide de sens, mit un à
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cette discussion en demandant à sa fille si elle était satisfaite ou non de son séjour chez les Paulet, et Germaine saisit cette occasion pour assurer à cette honnête famille, sinon la reconnaissance, au moins la protection de celui qui pouvait tout dans Compiègne. Avec un autre homme que le sire de Flavy, ce que Richard avait fait jusqu'alors pour le parti royal devait acquérir au brave jeune homme la bienveillance d'un chef de ce parti; mais Germaine, à sa grande douleur, ne voyait plus son père avec les mêmes yeux. Tout en se défendant de réfléchir à ce qui venait de se passer, dans la crainte d'avoir à juger trop sévèrement l'auteur de ses jours, elle ne retrouvait dans son cœur ni l'eslime ni la confiance qu'elle avait eues jusqu'à ce jour pour messire Guillaume, et lorsqu'elle le quitta pour retourner chez les bons bourgeois, elle éprouva plutôt un soulagement qu'un regret. Le sire de Flavy la conduisit lui-même à Paulet, dont elle avait dit s'être fait accom-
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pagner jusqu'au château. 11 se montra pour l'hôte de sa fille aussi gracieux qu'il pouvait l'être ; mais Richard ne put répondre à cet accueil que par une froideur glaciale, laissant messire Guillaume attribuer au respect ou à l'embarras l'effet de son trop juste ressentiment.