CHAPITRE XVII
Jamais de deux beaux yeux le charme en un moment N'a, sans vouloir agir, a^i plus puissamment, Ni jamais dans un cœur l'amour ne prit naissance Avec tant d'ascendant et si peu d'espérance. PiRON, Gustave Wasa.
a Ainsi donc, disait Daniel à Richard, se trouvant le lendemain seul avec lui, les voilà tous en liberté, et un mot de cette belle fille a suffi.
— Cela t'étonne! répondit le jeune bourgeois en levant les yeux au ciel.
— Je sais très bien que cela ne t'étonne pas, toi ; aussi voudrais-je que tous les Flavy, mâles et femelles, fussent bien loin de Compiègne. »
Richard rougit ; le secret qu'il croyait enseveli dans son cœur n'en était plus un pour Daniel. Mais Daniel n'était-il pas un autre lui-môme? Sûr du dévouement et de la discrétion de celui qui l'avait deviné, il ne put se forcer à dissimuler avec un tel ami, et ne répondit point.
«Certes, reprit le pelit sorcier d'un ton d'humeur, je maudis maintenant notre entreprise, qui l'a fait connaître ces chevaliers, et surtout ces nobles dames, et si j'avais pu prévoir ce qui t'arrive...
— Tu ne m'aurais point aidé à chasser les Anglais? dit Richard en souriant,
— Non, par le Ciel! répondit Daniel.
— Eh bien! ami, console-toi ; il y a maintenant trois mois que j'ai vu Germaine de Flavy pour la première fois, et qu'il n'est plus temps de détacher ma vie de son souvenir.
— Trois mois! s'écria Daniel, fort surpris que cette circonstance eût échappé au soin avec lequel il surveillait , ou pour mieux dire
il espionnait ce qui se passait autour de lui.
— Oui, reprit Richard. Un matin que je m'étais rendu chez le vénérable abbé de Saint-Corneille, en raa qualité de notable, pour je ne sais quelle affaire, j'allais frapper à la porte de l'abbaye , lorsqu'il en sortit une femme, accompagnée par maître Joseph , et que le digne abbé reconduisait lui-même. Je me rangeai de côté pour les laisser passer; ils s'arrêtèrent quelques instants, et cette femme n'ayant pas encore baissé son voile, je la vis. »
Le jeune bourgeois cessa de parler, tant avait été vive, sans doute, l'impression qui se retraçait à sa mémoire.
« C'était Germaine de Flavy ? demanda Daniel.
— C'était Germaine de Flavy , répondit Richard. Elle venait prier le vénérable abbé d'intercéder auprès des Anglais en faveur de quelques malheureux de Vertbois. Daniel, il ne suffisait pas, pour me rendre fou, qu'elle
eût la beauté des anges, il fallait qu'elle en eût la bonté !
— Mais, par saint Antoine! counnent ne te disais-tu pas que tu ne devais jamais la revoir et qu'il fallait l'oublier? On éloufte ces choseslà tout de suite.
— L'oublier! s'écria Paulet, quand je ne voulais vivre au contraire que pour me rappeler cet être ravissant , cet être céleste qui venait de m'apparaîlre ! Depuis que j'étais sorti de l'enfance , je n'avais connu que des sentiments de vengeance et de haine; je connaissais enim im sentiment d'amour! je me retraçais avec délice la noble et douce figure que j'avais vu sourire une fois. Dans la solitude , dans la foule, Germaine de Flavy était toujours là, près de moi ; mes yeux la revoyaient toujours, ma bouche prononçait tout bas son nom. Le désir de venger mon père se mêlait alors à celui d'agir, de combattre pour un parti qui était le sien. Enfin je t'avouerai tout, ami, quoique je doive en rougir ; quand nos projets
ont été mûrs et que j'ai vu approcher l'instant de rendre Compiègne au roi Charles , si je vous ai fait appeler le sire de Flavy de préférence à toul autre capitaine pour lui remettre la ville, c'était dans un vague espoir de me rapprocher d'elle.
— Ainsi nous devons à ton bel aniour la présence de ce loup enragé dans nos murs? dit le petit sorcier.
— Écoute, répondit Richard; on m'avait souvent peint messire Guillaume comme un homme dur et sévère , mais toujours comme un homme d'honneur.
— Et ne t'ai-je pas dit que j'avais appris de Chariot qu'il avait assassiné son père?
— 11 n'était plus temps alors de rejeter son appui ; l'instant d'agir approchait.
— Fort bien ; mais tu conviendras que c'est acheter cher la jouissance de loger sa fille.
— Ah ! que ne l'ai-je plutôt payée de tout mon sang, celte jouissance que j'étais si loin
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d'espëret ! Ce n'ëtait pas aIdrS la piàyer trop cher.
— Insensé! qui he Vois pas qiie tu t enfonces de plus eh plus dans un chemin qui doit te conduire à ta Jjerte !
— Et pourtant, Daniel, mon bon Daniel, répondit Richard, je ne jouis dé la vie, je ne connais le bonhedr que depuis trois jours.
— Parce que tu rêves , parce que tu dors surle penchant d'un abîine. Qilëlle espérance às-tu ?
— Aucune,
— Cela prouve au moins que ttî n'es pas encore tout-à-fait fou.
— Je la vois , elle nie parle , elle nié parle, Daniel! c'est assez. Quelqiies mois, quelques Semaines de ce bbnheur-là, et piils inourir, je ne me plaindrai pas.
— Mourir! antre sotii.se! et cette pauvre Georgette mtJdrra donc aussi?
— Georgette ! dit Richard d'un air surpris,
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Georgelte n'a jamais été pour moi qu'une parente que j'aime comme ma sœur.
— Hum ! hum 1 il était clair cependant que tu la trouvais bien gentille , et je ne serais pas surpris qu'elle crût voir en toi plutôt un mari qu'un frère.
— Me préserve le ciel d'un pareil malheur! s'écria Richard, car jamais je ne me marierai.»
Pour la première fois de sa vie Daniel se trouvait exercer une sorte de supériorité sur son ami Richard, supériorité que lui donnait nécessairement le sang-froid et la raison qu'il opposait au délire de l'amour. Soit qu'il se plût à jouir de l'avantage momentané qui résultait pour lui des deux positions, soit qu'il espérât combattre victorieusement une faiblesse qu'il maudissait, il crut devoir reprendre la parole et frapper de grands coups s'il était nécessaire.
« Richard, dit-il avec un air de gravité qu'il n'avait jamais pris dans ses conversations les plus sérieuses avec le jeune bourgeois, tu sais
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que lu n'as pas un meilleur ami que moi ; que si tu médisais : «Suis-moi, Daniel, je vais au bout du monde , je te suivrais. »
Richard pour toule réponse lui serra la main avec force.
« Eh bien ! ne repousse donc pas mes conseils et réponds-moi ; je ne sache pas qu'il soit jamais arrivé en France que la fille d'un seigneur , soit devenue la femme d'un homme de notre classe?
— Aussi ne suis-je pas assez insensé pour me créer une pareille chimère , répondit Richard avec un triste sourire.
— Aujourd'hui tu dis peut-être vrai, reprit le petit sorcier ; le bonheur actuel te suffit, mais bientôt il ne te suffira plus; car l'amour ne se contente pas du statu quo , il faut qu'il recule ou qu'il avance. Grâce au ciel, je n'ai jamais rien eu à démêler avec lui, mais je l'ai beaucoup observé dans les autres et je veux que lu profites de mes observations. Tu crois être bien sûr que tu pourras toujours te taire,
5i^2 L^S FLAVY.
que Gçrpaa^i^e d,e Flavy ne saura jamî^is que tu 1,'airaes?. ..
— J'auraispîutôt le courage, s'écriaRichard, d'affroater une légion de diables que celui de faire à cet ange un pareil aveu.
— Eh bien ! tw te trompes ; lu parleras, Richard, tu parleras; alers bienheureux si malgré ton généreux caractère , ta bravoure , tant d,ç ^,elles qualUçs qui le distinguent des autres jeunes honimeSjtu n'essuies que lesraillei;ies dç la noble famille, et si lu ne restes pas e.n bulte à leurs pei^séciUioas,
— Je ne les cxains point, dit Richard en relevant fièrement la lôte. Depuis le jour où j'^i pu me servir d'une arme, je me bats com,rne eux, je me bats pour eux, et mon fiîn,g a cQulé aussi souvent que celui de ces çhçyaliers.
— Il est vrai, mais la bonue épée ne \,ç mellra j)as à l'abri du dédain, des mépris , des ins^dles el, du désespoir. »
P^n^ej se ti|t ; \es, ^ç^ii^rsi mots dout il vj$.-
naît de se servir avaient blessé l'orgueil du jeune bourgeois an point que lui aussi garda le silence pendant quelques instants. Puis, attachant ses regards d'un air résolu sur le petit sorcier : « Tu devrais assez me connaître, dit-il, pour savoir que je puis me taire.
— Un homme amoureux devient un autre homme , ami ; répond-on de sa raison quand on a la fièvre chaude ? Tu parleras, te dis-je , et moi, Daniel , j'aurai la douleur de voir la fleur de notre bourgeoisie , le fier , le noble Richard devenir la risée des deux nobles filles et de Regnault de Flavy.
— Regnault de Flavy ! dit Richard qu'un instinct de jalousie fil pâlir. Pourquoi le nommer plutôt qu'un autre?
— Parce qu'il passait sa vie à Vertbois pendant son séjour ici, parce qu'on ne peut parler de lui devant la belle Germaine sans la faire rougir comme une cerise, enfin parce que certaines gens savent dans la ville qu'ils ont été fiancés dès leur naissance. »
Chacune de ces paroles perçait d'outre en outre le cœur du malheureux Richard; les yeux attachés sur Daniel, la bouche ouverte, il semblait recevoir le coup mortel, tant ses membres étaient immobiles et ses joues décolorées. Daniel s'était tû depuis longtemps, qu'il écoutait encore comme s'il n'eût pas assez souflerl; enfin un long soupir sortit de sa poitrine étouffée. « Daniel , dit-il à voix basse , nous venons d'en parler pour la dernière fois. » Le petit sorcier un peu interdit se disposait à lui répondre ; il avait quitté la chambre.
Daniel essuya ses yeux humides , rêva quelques instants d'un air soucieux; puis, secouant la tête : t Aux grands maux les grands remèdes, » se dit-il tout haut, et il alla rejoindre sa protégée Georgette et dame Marguerite.