CHAPITRE XVIII
Je'connais bien letpeuple et ses illusions-l Il est des temps d'opprobre où, pour les'nations, Il faut un souverain entouré de prestiges, Qui d'un courage ardent réveille les prodiges^ Brifadt, Poésies diverses. .
En dépit de l'étude constante que le petit sorcier se mit à faire des paroles, des regards, des gestes du jeune bourgeois en présence de Germaine, il lui fut impossible de savoir ce qui se passait dans l'âme qu'il avait déchirée avec tout le courage d'un habile chirurgien qui veut guérir son malade. Richard nemettait aucune différence dans le respect qu'il témoignait aux deux sœurs, dans les soins qu'il avait pour elles. Sesyeux ne se portaient point
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plus souvent sur Germaine que sur Marie. Seulement, s'il arrivait que la première lui adressât la parole à table inopinément, une légère rougeur colorait parfois son visage. Mais cet effet subit était si fugitif qu'il fallait toute la perspicacité de Daniel pour l'apercevoir et pour s'en inquiéter. Du reste, quoique ses manières avec Georgette fassent restées celles . d'un frère avec sa sœur, il s'y mêlait beaucoup plus de gravilé ; on ne le voyailplus phiisanter avec la jeune fille, ainsi qu'il avait fait jusqu'alors. Cette différence était si marquée que Daniel se repentait beaucoup de n'avoir pas gardé le silence à cet égard , surtout lorsqu'il voyjiit Georgette semettreà table avec lesyeux rouges et pousser de profonds soupirs tant que durait le repas. *
Le sire de Flavy ne pouvait donner que très peu d instants à sa fille. Occupé du soin de mettre Compiègne en bon état de défense, il déployait une activité fatale à ceux qui n'exécutaient point ses ordres avec assez de zèle et
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de prorapt itu(Je. l,a pUu légère f^ute était punie avec une sévérité qui dépassait toutes les bornes; mais là s'arrêtait, dans la ville, la tyrannie de Hiessive G\iiHaurae,^ant U crainte de chagriner Germaine maîtrisait ce caractère féroce, et c'était hors des murs, dans les excursions qu'il faisait fréquemment, que cet homme sanguinaire allait exercer son brigandage et son penchant à la cruauté.
Le sire de Flavy n'arrivait pas chez Paulet sans que chacun aussitôt ne Içvâtte siège pour le laisser seul avec sa fille ;car, à l'exceplion de Richa,rd, que sa présence n'intimidait point, tous les habitants de la maison, et Marie surtout, éprouvaient à sa vue un sentiment de crainte que jamais un sourire, un regard de bonté ne venait détruire.
SeSï conversations avec Germaine roulaient hahituelleuient sur les nouvelles qu'il recevait du roi, dont les succès, allaient toujours croissant, et que l'on attendait d^un moment à l'autre à Cpnapiègne. ^^ 'arrivée de ce m.on,ar-
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que, en effet, vint bientôt mettre le comble à la joie que les habitants ressentaient de leur délivrance. Ce qu'ils avaient souffert sous le joug des Anglais leur faisait bénir comme le plus grand bienfait du ciel le retour de leur prince. Dès le matin toutes les maisons étaient pavoisées, les rues jonchées de fleurs et de feuillage, et les notables partis pour aller attendre Charles aux portes de la ville dontRichard était chargé de lui présenter les clefs.
« C'est bien le moins, disait Daniel à dame Marguerite, que ce soit votre neveu qui les donne, après les avoir tirées si bravement de la poche des Anglais.
— Je pense bien que le roi lui parlera, répondit-elle en relevant fièrement la tête.
— N'en doutez pas , dit maître Joseph dont ce moment réveillait les plus chers souvenirs. Tout courroucé qu'était son père Charles VI contre les habitants de Compiègne lorsqu'il vint en i4i4> '^ reçut le majeur et les échevius qui administraient alors, non«seulemcnt
sans colère , mais avec une bienveillance qui nous rassura beaucoup. Et j'étais à peine descendu (le la chaire, où je venais d'avoir l'honneur de prêcher devant lui, qu'il me fit appeler et me parla de mon sermon dans les termes les plus flatteurs.
— Vous avez prêché devant le roi Charles VI, maître Joseph Pet sur quel sujet avezvous parlé, je vous prie? demanda dame Marguerite , qui ne pouvait faire une question plus agréable au bon prêtre.
— Sur le sujet qui occupait tous les esprits , répondit maître Joseph ; j'avais pris pour texte....
— Auditam fac mihi manè misericordiam iuam, » interrompit le petit sorcier que sa mémoire ne trahissait jamais lorsqu'il s'agissait de faire une malice.
Dans la simplicité de son cœur, maître Joseph le remercia par un sourire de cette heureuse citation. Elle encourageait l'ancien prédicateur à entamer son exorde , que dame
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Marguerite écouta avec la plus grande admiration, tandis que Daniel souriait assez ironi-^ quement.
« Vous savez sans doute tout le .'^ermon par cœur? demanda-t-il d'un air malirl dans un moment où le bon prêtre reprenait haleine.
— Il est naturel, dit Germaine très gravement, que l'on se souvienne des paroles que Dieu nous inspirait pour le salut de nos semblables. »
Il était assez difficile de déconcerter Daniel, habitué à reconnaître sa supériorité sur la plupart des gens avec lesquels il vivait ; toutefois la leçon que lui donnait Germaine ne fut point perdue; mais il ne s'excusa que par un regard adressé à la belle fille , attendu que maître Joseph ne se doutait point du tout qu'on l'eût persifïlé . « Elle est douée d'u n sentiment de bonté angélique , se dit le petit sorcier; car je gagerais ma tête qu'elle a entendu vingt foisce sermon ; » etplus que jamais il trembla Dour son cher Richard.
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Maître Joseph en était arrivé à sa péroraison lorsque les cris de Koël ! qui se firent entendre de toutes parts, annoncèrent l'approche du roi. Chacun aussitôt courut aux fenêtres pourvoir passer le cortège, et pour joindre ses acclamations à celles qui fendaient les airs.
Charles , monté surun superbepalefroi, marchait le premier , ayant à sa droite cette fille miraculeuse dont la venue avait ranimé l'espoir de l'armée française, dont la seule présence encourasreait les chefs comme les soldats et faisait trembler les Anglais ; simple bergère que l'on croyait envoyée de Dieu pour sauver la France et pour chasser l'étranger. Vêtue de l'habit des chevaliers, portant son étendard de couleur blanche, semé de fleurs de lys et sur lequel était écrit Jé-st/s, Maria, Jeanne, si courageuse , si terrible dans les combats, s'avançait d'un air modeste à côté de son roi. Les bénédictions dontle peuplela comblait à haute voix n'enflaient point son orgueil; car Jeanne,
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pensant accomplirune mission divine , ne voyait en elle que l'instrument du ciel , et cette croyance si profondément empreinte dans son esprit contribuait à fortifier la croyance générale mieux que n'aurait pu le faire l'habileté la plus consommée.
Le roi, qui n'avait pasencoretrenteans, était bien fait et d'une figure agréable. Son air affable et doux rappelait au peuple ce bon Charles VI , que la France avait pleuré , tout insensé qu'il était devenu , et les manières civiles et bienveillantes qu'il conserva toujours avec les grands lui gagnaient le cœur des célèbres capitaines dont le bras lui restait fidèle, en dépit de sa mauvaise fortune. Il fallait que ce prince fût doué de qualités aimables, attachantes, pour que tant de braves serviteurs , qui depuis sept ans versaient leur sang pour sa cause avec tant de désintéressement , pussent lui pardonner l'espèce de nonchalance qu'il avait mise jusqu'alors à reconquérir son royaume; faible , indécis,
adonné aux plaisirs, livré à la volonté des favoris qui se succédaient près de lui , sa vaillance , quoique reconnue de tous, avait rarement secondé la vaillance de ses partisans. Ce n'était que depuis l'époque où commence cette histoire que ce prince, tiré de son apathie par les conseils et les discours de la belle Agnès Sorel, avait renoncé aux délices de sa petite cour et s'était résolu enfin à tout entreprendre pour arracher sa couronne à l'Anglais. Depuis lors aussi non-seulement le dévouement de ses amis avait redoublé , mais on avait vu les gentilshommes français arriver de toutes les parties du royaume pour se ranger sous sa bannière. Ceux qui n'avaient point le moyen de s'équiper venaient comme coutilliers , comme simples archers, montés sur de petits chevaux. Partout sur la route de Reims à Crespy les portes des villes , des châteaux s'étaient ouvertes devantlui, et il entrait dans Compiègne entouré de l'élite des chevaliers de France , et suivi d'une armée assez