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CHAPITRE III

Pour calmer sa douleur amère.

Elle priait, la pauvre mère; Et^de ce temple en deuil, sans prêtre et sans autel, La voix du désespoir s'élevait jusqu'au ciel. Anonyme.

Quoique vaste et bâti avec une grande magnificence pour le temps dont nous parlons, le château de Vertbois, n'étant point fortifié, n'offrait aucun moyen de défense à ses habitants , et peut-être ce seul motif le conservait-îi à ses maîtres pendant la guerre civile. La forêt de Compiègne l'entourait de toutes parts, à l'exception de la place où s'élevait un joli village qui le touchait et portait le même nom. Jusqu'à l'époque où l'héritière

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des Davenescourt, devenue douairière de Flavy, y fixa sa demeure , Vertbois n'était qu'une maison de plaisance et de chasse pour les sires de Davenescourt, qui, lorsqu'ils ne résidaient pas dans des places fortes, préféraient habiter Compiègne, où leur famille disputait le premier rang à celle des Flavy. La douairière ayant fait agrandir les jardins et bâtir le surcroît d'appartements qui lui étaient nécessaires pour recevoir et loger sa nombreuse famille, le séjour de Verlbois était devenu d'autant plus agréable que cette demeure touchait pour ainsi dire les remparts de la ville.

Une longue et superbe avenue, dont une partie traversait les bois , conduisait à la grande porte du château. Pendant bien des années cette porte s'était ouverte chaque jour pour donner passage à de brillantes cavalcades, composées des plus nobles dames et des chevaliers les plus renommés de la Picardie; mais depuis longtemps il était extrêmement rare qu'on la fît tourner sur ses

larges gonds, si ce n'était pour introduire rapidement une mauvaise charrette, chargée de quelquesprovisions.Une autre petite porte,où ne pouvaient passer que des piétons, suffisait au peu de rapports que les craintifs habitants de Vertbois entretenaient avec le dehors; aussi, la plupart du temps, la mère de Chariot remplissait-elle sans aucun aide les fonctions de portier-concierge qu'exerçait jadis son mari, fonctions qui lui avaient été conservées, de même que son logement, à l'époque oii elle était restée veuve.

Le jeune chevalier et son compagnon s'é.tant approchés de la petite porte dont nous venons de parler. Chariot fut très surpris de la trouver ouverte. « Il faut, dit-il , que ma pauvre mère soit bien accablée par le chagrin pour négliger ainsi son service , elle qui est toujours si soigneuse ! »

Regnault se félicita que ce hasard leur permît de préparer sa bonne nourrice à la joie de revoir son fils, et, passant le premier,

après avoir dit à Chariot de marcher à quelques pas de lui, il se trouva bientôt dans la salle qui servait de cuisine à la vieille Marthe. Cette première pièce était déserte; mais comme Regnault s'avançait vers la seconde, il s'arrêta tout à coup aux accents d'une voix jeune et douce qui récitait les litanies. « On prie, dit fort bas le jeune chevalier à Chariot.

— Est-ce ma mère ?

— Je ne le pense pas. »

Chariot s'étant approché à son tour, tous deux entendirent distinctement : « Sancte Petre, ora pro eo; sancte Faute, orapro eo.

— Ora pro eo, répéta la voix de Marthe, altérée par les sanglots. Mon Dieu ! mon Dieu ! daignez recevoir mon pauvre enfant dans votre miséricorde ! » Et les larmes semblèrent la suffoquer. Regnault alors fit signe à Chariot de se placer de manière à ne pas être vu d'abord, tandis que lui-même ouvrait doucement la porte.

Une femme qui n'avait pas dix-neuf ans,

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dont la beauté égalait la beauté des anges, élait agenouillée devant une table, sur laquelle se trouvait un livre, ouvert aux prières des agonisants. Marthe était placée près d'elle dans la même position , mais la tête appuyée sur ses mains jointes, et ses vêtements déchirés, ses cheveux épars, que ne retenait plus aucun lien, annonçaient assez que ce moment de calme succédait pour elle à des heures d'angoisse et de désespoir.

Au léger bruit que fit en entrant Regnault, la jeune inconnue se leva précipitamment, et, d'un ton où se montrait plus de fierté que d'effroi : « Qui êtes-vous ? dit-elle, que venezvous faire ici?» Puis saisissant le bras de Marthe, qui, accablée par sa douleur, n'avait rien entendu, elle l'appela doucement en l'aidant à se relever aussi. « Qui êtes-vous? répéta Marthe lorsqu'elle put à travers ses pleurs distinguer la figure d'un étranger.

— Un ami, Marthe, répondit le jeune chevalier, un ami qui vous apporte la consolation.

— II est donc mort en bon chrétien! répondit la malheurese mère; vous l'avez donc vu mourir ?

— Je ne l'ai pas vu mourir, dit Regnault en prenant la main de la pauvre femme, et peut-être ne mourra-t-il pas.

— Que dites-vous ? s'écria Marthe hors d'elle-même, il vivrait! mon enfant; mon cher enfant me serait rendu !

— Oui, ma mère ! je vis, » s'écria Chariot en s'élançantdans la chambre.

A la vue de son fils, Marthe poussa un cri de bonheur et tomba sur un siège, sans force et sans mouvement ; mais reprenant bientôt ses sens, la pauvre mère se mit à rire et à |)leurer à la fois, comme entièrement privée de sa raison. Elle entourait de ses bras Charlot, qui s'était agenouillé devant elle, lui prenait la tête, la serrait sur son cœur, en criant : « C'est lui! c'est bien lui! les anges du ciel ont eu pitié de moi!

— Et cet ange dont vous ne parlez point,

çoa mère, dit Chariot eu se levant et en montrant le jeune chevalier^ celui qui vient de me sauver, qui m'a fait descendre de l'échafaud, regardez-le bien ; ne le reconnaissezvous pas? »

A ces mots, la jeune inconnue laissa percer une émotion si vive que Regnault , dont les regards étaient attachés sur elle, ne douta pas qu'il ne revît une des compagnes de son enfance, et reconnut aussitôt tous les traits de Germaine, l'aînée de ses cousines. Quant à Marthe , à peine avait-elle entendu les dernières paroles de son fils que, se précipitant dans les bras du jeune chevalier : « Regnault ! Regnault de Flavy ! s'écria-t-elle; je le revois, je les revois tous deux, et l'enfant de mon lait a sauvé mon autre enfant ! 0 mon Dieu ! c'est trop de joie! trop de joie! » Et le tremblement de tous ses membres, la pâleur qui se répandait sur ses joues, pouvaient faire craindre en effet qu'elle n'y succombât. Tandis que Regnault pressait contre son

cœur sa bonne nourrice, Germaine, effrayée d'une agitation aussi vive pour la pauvre femme; s'efforçait de la faire se rasseoir. «Engagez votre mère à se calmer, Chariot, ditelle, Marthe a beaucoup souffert depuis hier; elle est trop faible pour supporter tant d'émotions. Si je n'étais pas moi-même aussi heureuse de vous revoir, mon bon Chariot, je vous gronderais de vous être montré si vite. » Chariot ne prit point la main que lui tendait Germaine en parlant ainsi ; mais il baisa respectueusement le bas de la robe blanche dont elle était vêtue.

« Me voilà tranquille, me voilà tranquille, ma bonne demoiselle, dit Marthe en s'asseyant entre son fils et le jeune chevalier; et pourvu que je puisse les regarder, pourvu que ce cher enfant m'assure que mon pauvre Chariot ne coure plus aucun danger?...

— Le capitaine anglais vient de m'accorder sa grâce, interrompit Regnault ; à l'avenir Chariot ne me quittera plus, et je réponds de

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ses jours à tous ceux qu'ils intéressent. » En prononçant ces mots, Regnault de Flavy jeta un regard timide sur sa jeune parente, qui venait de prendre un siège voisin du sien ; mais qui paraissait résolue à ne reconnaître en lui, ni son cousin, ni le compagnon de ses premiers jeux. Aussi éprouva-t-il une grande joie quand Germaine, après avoir fixé tristement ses beaux yeux sur la croix qu'il portait, voulut bien enfin lui adresser la parole, quoiqu'elle sût donner à son accent une froideur glaciale. « Il nous est doux de vous devoir \a vie de cet honnête garçon, dit-elle, sans regarder le jeune chevalier, c'est la première fois que je puisse me réjouir de voir un Flavy porter d'autres couleurs que celles de notre roi.

— Ah ! demoiselle Germaine , dit aussitôt la vieille Marthe, n'allez pas le gronder, ce cher enfant. Qu'importe qu'il ait sur sa poitrine la croix rouge ou la croix blanche? JN'est-ce pas toujours Regnault de Flavy, le I. 4

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fils du frère aîné de votre père? uq bien proche parent, un bien bon ami?

— L'ami le plus tendre et le plus dévoué, dit Regnault avec un accent qui partait du cœur. Chère Germaine , vous que j'ai si longtemps appelée ma sœur, voulez-vous troubler l'heureux moment qui nous rejoint? voulezvous avoir d'autres pensées que celle des doux liens qui ont uni notre enfance? »

Germaine paraissait fortement émue. Elle leva les yeux vers le ciel en poussant un profond soupir ; mais , vaincue sans doute par le souvenir qu'invoquait le jeune chevalier, elle lui tendit la main , sur laquelle il imprima ses lèvres avec transport. « Vous avez raison , mon cousin, dit-elle d'une voix altérée ; ils ne reviendront que trop tôt, les jours qui sépareront de nouveau Regnault de Flavy des siens ! Qu'il nous soit permis de jouir du moment de trêve que le ciel accorde aux malheurs de notre famille. Ma grand'mère vous reverra avec bien de la joie , Regnault. Corn-

bien de fois avons-nous parlé de vous avec elle , avec ma sœur Marie !

— Et moi, Germaine, combien de fois me suis-je transporté en imagination dans ce cher Vertbois ! près de vous, de ma bonne aïeule , de Marie! J'ai l'espoir qu'aujourd'hui môme ce rêve de bonheur va devenir une réalité , et que je vais revoir la grande salle, la galerie où nous avons joué si souvent ensemble.

— Il faut remettre votre visiJe à demain, répondit Germaine. J'ai laissé notre mère plus malade que de coutume, et vous ne jugerez malheureusement que trop combien la moindre émoLion subite peut lui nuire. Chariot ira vous dire à quelle heure nous vous attendrons. Mais, Regnault, vous le trouverez bien changé ce cher Vertbois ; la joie n'y règne plus comme de voire temps. Notre mère a beaucoup soufl'ert , elle est bien vieillie. Moi-même je ne suis plus jeune, ajoutât-elle en souriant ; le temps où nous vivons a pesé sur ma tête de dix-huit ans.

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— Espérons que des temps plus heureux viendront bientôt,» dit Regnault en serrant la main de sa cousine dans les siennes.

Germaine secoua la tête avec l'air du doute. « Je crois superflu de vous recommander de venir absolument seul demain , repritelle. La paix dont nous jouissons pour la première fois depuis bien longtemps n'est due qu'au soin que nous prenons de ne point sortir de nos murs, de n'éveiller la curiosité de personne.

— Désormais, répondit Regnault, vous pourrez négliger ces tristes précautions; ma présence dans ce pays vous répond de votre sécurité.

— Allez-vous donc commander dans Compiègne ?

. — Non , mais je commande les troupes qui viennent en renforcer la garnison , et le capitaine anglais, d'ailleurs, s'empressera de veiller au repos de ma famille.

— Ah! faites-nous grâce, je vous supplie ,

de l'appui des Anglais, dit Germaine d'un air méprisant; j'ai le courage nécessaire pour supporter les maux qu'ils nous font chaque jour, je n'aurais pas celui de me trouver placée sous leur protection. » Ce dernier mot fut accompagné d'un sourire amer, annonçant le dédain le plus prononcé.

Regnault n'entreprit point de prendre la défense de ses alliés, et peut-être l'amitié d'enfance que rappelait dans son cœur la vue de sa jeune parente ne fut pas l'unique motif qui lui fit garder le silence. La beauté de Germaine ne consistait pas seulement dans la régularité de ses traits, dans la noble élégance de sa taille ; il régnait dans toute sa personne je ne sais quoi d'élevé et d'imposant qui annonçait une âme supérieure. L'expression si calme et si fière de ses grands yeux noirs et pénétrants, un léger mouvement dédaigneux dont sa belle bouche semblait avoir l'habitude, loul, dès son premier aspecl, faisait éprouver la crainte de lui déplaire , le dé-

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sir d'obtenir d'elle un sourire , un mot d'approbation. Regnault se trouvait donc soumis à un ascendant irrésistible, dont pourtant il ne pouvait s'expliquer la puissance par ces émotions vives qu'excitent dans le cœur d'un jeune homme la présence d'une belle femme; car le sentiment qu'il éprouvait, quoique doux et profond, était grave comme les regards de celle qui le lui inspirait et ne ressemblait en rien à l'amour.

Germaine, ne recevant aucune réponse à ses dernières paroles, craignit sans doute d'avoir blessé l'ami de son enfance en lui montrant toute sa haine pour la cause qu'il servait. Elle tendit la main à Regnault, et souriant de l'air le plus gracieux : « Il n'en est pas de même de votre protection , mon cousin, dit-elle; nous placerons avec joie Vertbois sous votre sauvegarde.

— Comme je verserais avec joie tout mon sang pour le salut de ceux qui l'habitent!» s'écria le jeune chevalier. Et il imprima vi-

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vement ses lèvres sur la main qui lui était présentée.

Une légère rougeur couvrit le visage de Germaine, qui se leva aussitôt. « Maintenant , mon cousin, dit-elle, il faut que j'aille retrouver notre mère et la préparer à vous revoir demain. Chariot peut-il revenir ce soir à Vertbois?

■^—11 peut y rester s'il lui plaît, répondit Regnault. J ai répondu de lui à lord Hackson; moi seul, maintenant, pourrai lui demander compte de ses actions.

-^ Vous avez répondu de lui , reprit Germaine que ce mot avait fait réfléchir quelques instants. Aucun de nous ne voudra jamais que la parole d'un Flavy ait été vaine , conlinua-tel!e aussitôt; cette parole vous rend Bourguignon de faitj Chariot, si vous ne pouvez l'être de cœur. Vous resterez près de mon cousin , et je vous dégage, au nom de mon père, de tous les devoirs qui vous liaient à nous et aux nôtres.

— Mais je pourrai toujours revenir à Vertbois? demanda Chariot avec inquiétude.

— Voir voire mère? sans doute, reprit Germaine. A peine Marthe, continua-t-elle avec un sourire , peut-elle compter pour une Armagnac.

— Hélas ! répondit la bonne nourrice en attachant des regards maternels sur le jeune chevalier, comment êtr.e franchement d'un parti quand on a des amis dans tous?

— Vous avez raison , ma bonne mère , répliqua Regnault ; hors du champ de bataille on ne doit plus voir les bannières.|

— Quoi ! pas même les drapeaux anglais qui flottent sur nos murailles? dit Germaine avec un accent si plein d'amertume que Regnault s'étonna de voir une jeune et faible femme porter aussi loin la haine de l'étranger.

— Germaine , dit-il après quelques moments de silence et en saisissant sa main qu'elle paraissait d'abord vouloir retirer, promettez-moi , je vous en supplie , que votru

ressentiment ne me confondra jamais avec ceux que vous maudissez?

— ]\on, jamais, Regnault, répondit-elle doucement. Nesais-je pas bien que l'honneur vous commande de combattre dans les rangs où combattait votre père ? qu'un Flavy ne peut déserter la cause qu'il a une fois embrassée? Si je me disais tout cela, Regnault, même quand je n'espérais plus retrouver en vous un frère, jugez si je me le redis aujourd'hui. Mais je n'en hais que plus les Anglais , et c'est la dernière fois que nous parlerons d'eux ensemble , n'est-il pas vrai, mon cousin ?

— J'en prends bien volontiers l'engagement formel , dit en souriant le jeune chevalier.

— Adieu donc. Chariot reviendra ce soir prendre les ordres de ma mère , et selon toute apparence nous nous reverrons demain. » En achevant ces mots Germaine reprit le livre de prières qu'elle avait reçu de son père comme un présent très précieux à

cette époque , serra la main de Marthe , fit un signe amical à Chariot , et sortit, non sans avoir jeté le regard le plus affectueux sur Regnault, qui, s'approchant d'une fenêtre, suivit du regard la marche élégante et légère de sa belle cousine jusque dans la seconde cour.

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