‹ Les Flavy (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Tout son être que l'œil caresse N'est qu'un pressentiment d'amour.

Lamartine, Harmonies.

Des devoirs impt'rieux purent seuls le lendemain empêcher maître Joseph de partir dès le matin pour Verlbois, tant il lui tardait de voir Germaine et de l'instruire de sa rencontre avec Danie!. Il n'aurait pas été aussi convaincu qu'il l'était de l'exlrême habileté du petit docteur en magie blanche, qu'il lui suffisait de le croire un ami secret du parti royal pour mettre toute confiance dans l'avertissemenl qu'il avnit reçu de lui. et son opinion à cet égard fut aussi celle de Ger-

maîne, dès qu'il lui devint possible de s'entretenir avec elle sans témoins.

A l'idée que Guillaume de Flavy était près de Compiègne, que, d'un moment à l'aulre, il pouvait tomber aux mains des Anglais, ses ennemis implacables, Germaine fut saisie d'un effroi et d'une douleur indicibles. La charmante fiile chérissait son père, bien qu'elle fût le seul être au monde qui pût aimer le sire de Flavy ; mais dès son enfance, elle se voyait l'objet des soins et de la tendresse de cet homme endurci, qui semblait ne porter un cœur que pour elle. Le violent amour que messire Guillaume avait eu pour sa première femme, que la mort vint lui enlever moins d'un an après leur mariage, la ressemblance qui existait entre lui et l'enfant qu'elle lui laissait; car messire Guillaume, comme tous les Flavy, était remarquablement beau , et plus tard, la supériorité de l'esjirit, la noblesse et la force d'âme de Germaine , tout l'avait fait concentrer sur sa fille la faible

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dose de sentiment affectueux qu'il tenait de sa nature humaine. Quoique Germaine eût souvent gémi de la rudesse et de la violence d'un caractère indomptable, elle en était d'autant plus attendrie de voir ce caractère s'adoucir pour elle, vaincu par un attachement dont elle n'avait jamais cessé de recevoir des preuves. Toute préférence exclusive d'ailleurs porte avec elle un grand charme pour quiconque en est l'objet, et peut-être l'affection de messire Guillaume touchait-elle le cœur de sa fille comme les caresses d'un chien hargneux séduisent le maître dont il n'écoute que la voix.

Ce qui désespérait surtout Germaine, était l'impossibilité de profiter de l'avis qu'elle recevait. Depuis près de trois mois, aucun message de son père ne lui était parvenu. Elle venait bien en effet d'apprendre par Chariot la prise de Beaumont; mais Chariot, comme on sait, avait été détaché de la garnison, avec qnelques-uns de ses camarades, pour l'expé-

dition secrète qui venait d'exposer sa tête, et il ignorait complètement vers quelle autre de ses places fortes le sire de Flavy s'était acheminé avec le reste de son monde. Toutefois, ce séjour mystérieux de Chariot dans le pays donnait la plus grande importance aux paroles du petit sorcier. « Il me paraît certain, disait Germaine à son vieux ami, que mon père méditait un coup de main. Fasse le ciel qu'il ne tente pas de l'exécuter maintenant que les Anglais sont en puissance jusqu'à plus de dix lieues à la ronde !

— Et que ces indignes Picards viennent encore de les renforcer, ajouta maître Joseph.

— Si le malheur voulait que mon père se montrât dans le pays, je ne puis croire que mon cousin intervînt autrement que pour le protéger, répondit Germaine en rougissant.

— Nous voyons tous les jours le frère tomber sous les coups de son frère, repartit le bon prêtre; la voix du sang en France n'estelle pas devenue muette ?

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— Ou je m'abuse, ou Regnault l'eplend encore, mon père. Son respect pour notre mère, sa tendresse pour. . . pour Marie el moi, tout me semble répondre de son cœur. Oui, poursuivit la belle fille avec cet accent qui décèle une noble tendresse d'âme, oui, j'oserais m'adresser à Regnault pour sauver un Flavy ; royaliste ou bourguignon, il n'importe, Regnault le sauverait, je n'en doute point. »

Joseph Gauvain secoua tristement la tête..

« Je voudrais pouvoir vous croire, ma fille, répondit-il; cependant, que Dieu me pardonne ce que je dis là; ma haine contre les Anglais me fait comprendre les plus fortes haines.

— Mais si le duc de Bourgogne revena't ^ son roi? s'il faisailla paix? si tous les Picards n'avaient plus qu'un chef, qu'une bannière, et marchaient réunis contre l'étranger?»

Les mots peindraient mal l'expression d'enthousiasme et de bonheur qui vint embellir le visage de Germain»; à cette ravissante sup-

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position. La froide raison du vieux prêtre eut beau s'attacher longuement à lui prouver que jamais la paix n'avait été moins probable, elle n'en conserva pas moins je ne sais quelle espérance vague, qui pour la première fois lui rendait la vie chère et l'avenir précieux.

On pourra juger si les douces illusions que se faisait Germaine étaient de nature à se réaliserunjour, quand on saura ce qui se passait dans le château durant son entretien secret avec maître Joseph.

Reguault, ayant trouvé la grande salle déserte à son arrivée, avait eu le désir de revoir la galerie dans laquelle se trouvaient réunis, de son temps, tous les portraits de la famille. Une curiosité nouvelle, d'ailleurs, le portait à savoir si depuis son départ on y avait placé le portrait de Marie. Sa surprise fut grande lorsqu'en ouvrant la porte il aperçut, au lieu d'une froide peinture, sa jeune cousine ellemême , debout, les bras croisés, et les yeux attachés sur la toile oij Regnault enfant avait

été représenté par un peintre habile. Au bruit qu'il fit, Marie se retourna, et sans éprouver le plus léger trouble: « Je vous regardais, mon cousin , dit-elle en souriant au jeune chevalier. Vraiment ce portrait vous ressemble encore; ce sont bien vos yeux, tous vos traits; mais je n'y trouve pas cet air de bonté qui vous fait aimer, au premier coup d'œil,de tout le monde.

— M'avez-vons donc aimé ainsi, Marie, dit Regnault, qui, dans sa douce émotion, prit la main de l'aimable enfant et la serra dans les siennes.

— Oui, tout de suite; Germaine aussi; nous le disions encore ce matin.

— Et moi, Marie, vous ne savez pas , non , vous ne pouvez savoir quel effet a produit sur mon cœurvotre premier regard. Marie !...» Piegnault s'arrêta; le respect qu'il devait à tant d'innocence l'empêcha d'ajouter un mot de plus et Marie n'entendait point les regards.

Elle se mit aussitôt à parcourir une partie

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de la galerie, nommant à son cousin tous leurs nobles ancêtres; mais arrivée devant le portrait de Guillaume de Flavy : « C'est mon père,»dit-elle d'unevoix trèsbasseeteii pâlissant; puis elle passa rapidement, comme saisie d'une sorte de terreur. Regnault , qui s'était arrêté pour reconnaître son oncle, éprouva lui-môme je ne sais quel sentiment de crainte à l'aspect de ces traits sévères et de ce regard inflexible qui semblait se fixer sur lui.

Il venait de rejoindre Marie; mais avant qu'il pût lui dire un seul mot des pensées qui le préoccupaient alors, la jeune fille lui saisit le bras, le fit reculer de quelques pas en étendant son autre main vers un cadre richement doré qui ornait le portrait de Germaine. « La voilà ! dit-elle avec une expression de tendresse qu'on ne saurait rendre. Vous devez trouver comme moi que celte peinture est bien imparfaite ; car son ame n'est pas là pour animer ses grands yeux noirs , et cependant quand elle me quitte pour quelques

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heures, ce qui est bien rare, je viens toujours la voir ici.

— Vous aimez donc bien votre sœur? » dit le jeune chevalier.

Marie ne répondit qu'en joignant les deux mains, tandis que ses yeux humides restaient attachés sur le portrait.

« Je la crois en eÛ'et aussi bonne que belle, reprit Regnault.

— Oui, oui, dit vivement Marie, vous n'avez pu regarder Germaine sans deviner qu'elle était bonne ; mais si vous l'aviez vue comme moi, depuis que le malheur nous poursuit, nous soutenir de son courage , de sa tendresse , nous prodiguer les soins sans jamais se lasser, nous donner des conseils si sages, des consolations si douces! Fallait-il prendre la fuite, aucune fatigue ne l'effrayait, pourvu qu'elle réussît à nous en épargner , et dès qu'un asile , souvent bien peu sûr, nous était ouvert , que de soins ne prenait-elle pas pour le rendre agréable et commode à

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ma mère! A la voir, on eût cru que les dangers ne menaçaient que nous, que seules nous étions exposées aux périls , aux privations, tant elle semblait ne rien craindre et ne rien souffrir pour son compte. Si résignée, si douce , si calme , quand Germaine pleure , c'est sur d'autres malheurs que les siens , et quand elle rit c'est pour nous consoler, pour nous distraire ; car elle est bien moins gaie que moi. Mais j'espère qu'elle •frst heureuse; n'est-ce pas, Ilegnaull, qu'elle est heureuse?

— Du bonheur des anges, dit Regnault éri portant un regard respectueux sur le portrait de sa cousine.

— Depuis un an que la santé de notre mère est très affaiblie, Germaine seule est devenue son médecin, sa garde; elle ne m'a jamais permis de passer une nuit entière près du lit, dont elle ne s'est éloignée qu'une heure, je crois, ma mère étant malade , parce qu'elle voulait aller prier avec la pauvre Marthe,

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— Le premier jour que je l'ai revue ?

— Oui. Elle quittait un êlre souffrant pour aller en soulager un autre ; telle est sa vie, sa vie tout entière. Chère sœur!» Et Marie joignit pieusement ses deux mains , en levant ses grands yeux bleus vers le ciel.

« Marie , dit Regnault vivement ému , nous la chérirons , nous la bénirons ensemble.

— Ah ! comment la connaître et ne pas la ^ chérir? répliqua Marie. Mon père, mon père lui-même ne la chérit-il pas? Lorsqu'il vient passer quelques jours dans sa famille, qui de nous oserait lui parler, si ce n'était Germaine? C'est par elle que ma mère et moi nous faisons passer nos demandes, nos prières; c'est elle qui l'apaise quand il se met en colère contre nous tous.

— Mais vous, Marie, vous, n'êtes-vous donc pas aimée de votre père?

— Non, mais il suffit qu'il aime Germaine; Germaine m'aime tant !

— Il ne l'aime pas! il ne l'aime pas! s'écria

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