‹ Les Flavy (volume 2)Chapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

J'étais à toi peut-être avant de t'avoir vu, Ma -vie en se formant fut promise à la tienne ; Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu, Ton âme s'y cactiait pour éveiller la mienne. Madame Desbordes Vàlmore.

La tendresse et l'admiration avec laquelle Marie avait parlé de sa sœur firent naître dans le cœur de Regnault une si vive afiection pour Germaine qu'il redoubla de soins pour obtenir J'amilié de celle qui déjà ne le trouvait que trop aimable. Non-seulement il éprouvait le besoin de lui faire partager le sentiment fraternel qu'elle lui inspirait, mais, bien persuadé que plaire à Germaine était un moyen certain de plaire à Marie , il cherchait

son approbation , il attendait son sourire , comme des titres près de l'aimable enfant dont il devenait tous les jours plus épris.

Comment Germaine pouvait-elle échapper à sa fatale erreur, quand une femme qui n'aurait pas été aussi belle, une femme qui n'aurait point aimé elle-même, s'y serait laissée cent fois abuser ? Regnault ne pouvait plus vivre qu •' Vertbois; chaque matin le voyait arrivi' f.i^, 3 empressé, plus aimable, plus teno j e li veille. Marie quittait si peu sa sœur que, pour être sans cesse avec elle, il lui suffisait de s'attacher aux pas de Germaine. Youlait-il obtenir que Marie chaulât, il engageait Germaine à chanter, et les deux sœurs mêlaient leurs jolies voix. Parlait-il du chagrin qu'il aurait quand il lui faudrait quitter ses chères cousines, il n'osait serrer la main de Marie , mais il serrait la main de Germaine , en les suppliant toutes deux de ne point l'oublier, de l'aimer encore, tout absent qu'il serait peut-être bientôt. Marie répon-

(lait à cette prière sans trouble, sans embarras ; Germaine , le cœur palpitant, la rougeur sur les joues , se livrait en secret à la joie d'ôlre aimée.

Comme elle ne doutait pas que Regnault ne dût être instruit de l'intention qu'avaient eue autrefois leurs parents de les unir, elle attribuait naturellement le silence qu'il gardait surce sujet aux tristes circonstances qui divisaient si cruellement la famille. Regnault ue pouvait espérer d'obtenir pour épouse la fille de sire Guillaume qu'en abandonnant le parti du duc de Bourgogne , auquel il était lié par les serments, par son respect pour la mémoire d'un père , et l'honneur d'un Flavy ; l'honneur de Regnault surtout était trop ' cher à Germaine pour qu'elle eût voulu acheter son bonheur à ce prix; mais chaque heure passée avec son cousin amortissait la haine qu'elle avait nourrie jusqu'alors contre le duc de Bourgogne. Ce prince n'était point Anglais après tout ; s'il revenait à «on roi légi-

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lime, on verrait bientôt les Français réunis chasser l'étranger , et les familles réconciliées sceller leur paix entre elles par de nouveaux iens !

Germaine vivait donc dans celte heureuae espérance , et Regnaiill depuis près d'un mois habitait Compiègne , lorsqu'un malin on le vit arriver pour annoncer tristement qu'il venait faire un dernier adieu , et que dans une heure il prenait le chemin de Paris.

Celle dont le cœur fut le plus ému , le plus déchiré par cetle nouvelle, fut celle qui cacha sa douleur. Germaine parvint à retenir ses larmes; mais combien elle envia la dame de Fiavy et Marie , qui se mirent franchement à pleurer ! Ah ! si Regnault n'avait été pour elle qu'un parent, elle aurait osé pleurer aussi, tandis qu'il lui fallait renfermer l'expression d'un sentiment trop tendre pour qu'il pût se montrer sans faire rougir son front. Elle se tenait debout derrière son aïeule, sentant ses genoux prêts à se dérober sous elle , quand

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Regnault s'approcha et lui prit la main . « Puisje espérer , dit-il avec une douloureuse émolion, puis-je espérer que ma bien-aiinée cousine conservera le souvenir de l'ami le plus dévoué qu'elle ait au monde ?

— Toujours! toujours ! » répondit Germaine,ne pouvantplus retenir ses pleurs; car si elle avait trouvé jusqu'alors assez de force pour cacher une partie de sa peine, la peine de celui qui désormais allait disposer de sa destinée lui enlevait tout son courage, et Regnault paraissait accablé par une douleur qui surpassait la sienne.

« Quittez-vous donc Compiègne pour n'y plus. revenir? reprit Germaine d'une voix qu'on entendait à peine,

— A Dieu nie plaise! s'écria le jeune chevalier; je puis même dire que j'emporte la douce espérance de vous revoir bientôt et de rester longtemps à Veribois. J'apprends que le duc de Bourgogne vient de recevoir favorablement les nouveaux envoyés français,

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au point qu'on ne le croit pas éloigné de faire sa paix avec Charles. Oh ! Germaine ! si la paix se faisait ! » Et Regnault serra la main de la noble fille avec transport.

Ces mots portèrent dans le cœur de Germaine tant d'émotion , tant de bonheur , qu'elle rougit prodigieusement , baissa ses grands yeux vers la terre , et ne vit pas Regnault attacher ses regards sur une autre que sur elle.

« Entendez-vous, ma mère? dit Marie en essuyant ses larmes ; il espère revenir pour ne plus nous quitter.

— Demain? dit la dame de Flavy, qui, sans avoir suivi l'entretien , souriait parce qu'elle voyait sourire , comme elle venait de pleurer pour avoir vu pleurer Marie.

— Bientôt au moins , répondit la belle enfant; maintenant que nous l'avons retrouvé, il ne restera plus si longtemps loin de nous ; et si la paix a lieu , notre mère reverra tous ses enfants autour d'elle.

— Que le ciel nous accorde un pareil bonheur ! » dit Germaine avec un accent qu'aucuns mots ne sauraient rendre.

Cette idée que la paix ne se montrait plus impossible , qu'au contraire elle était probable, vint adoucir le peu d'instants qui précédaient une aussi pénible séparation. Cependant la troupe que devait emmener Regnanlt attendait depuis longtemps, sans qu'il pût se décider à prendre congé, à prononcer le fatal adieu. Enfin il se leva , imprima ses lèvres sur le front de son aïeule, sur la main de Germaine , de Marie , et s'élança hors de la salle.

A peine entendit-on dans la cour le pas d'un cheval qui s'éloignait que Germaine, sous un léger prétexte, se hâta de passer chez elle, tant elle avait besoin de respirer en liberté. Seule avec sa douleur alors, bien loin de retrouver ce courage, cette force d'âaie qui la distinguait de son sexe, la fière Germaine n'était plus qu'une faible fille : elle aimait. Elle aimait, hélas! plus qu'on n'a jy-

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mais aimé. Pour la première fois de sa vie , peut-être, elle pleurait sur elle-même à la funeste pensée que Regnault pouvait l'avoir quittée pour toujours, qu'elle ne reverrait plus celui dont la présence seule lui avait fait sentir le bonheur d'exister. Loin de craindre encore qu'il n'eût deviné son secret, elle se reprochait la froideur qu elle avait affectée si souvent. Quand sa mère, quand Marie témoignaient leur tendresse pour Regnault, elle seule avait semblé porter un cœur de glace; elle seule s'était montrée injuste, ingrate enverslui! oïl ne croira pas même à mon amitié,» disait-elle, et tout lui semblait préférable à celte cruelle supposition.

Bientôt, à la vérité, des souvenirs plus doux venaient sécher les pleurs de Germaine ; pas une des paroles de Regnault n'était sortie de sa mémoire; elle se les répétait cent fois, et toutes l'assuraient qu'elle était aimée, toutes remplissaient son âme d'une joie céleste. L'exaltation dont son esprit n'é-

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tait que trop susceptible, d'ailleurs, jetait un voile religieux et saint sur le sentiment passionné qu'elle éprouvait; dès le jour de sa naissance n'avait-elle pas été nommée devant Dieu l'épouse fortunée de Regnault de Flavy ? Ne serait-elle pas unie à son cousin si l'envahissement de l'étranger, si la guerre civile n'étaient point venus briser les plus douces aflVctions, renverser les plus chères espérances, détruire le bonheur de la France et le sien? «Maudits, maudits soient-ils, s'écria-t-elle, ceux qui ont apporté chez nous la discorde, le pillage, la désolation !» Et sa haine contre les Anglais s'augmentait encore, s'il était possible, de tout son amour pour Regnault.

Au dîner de la famille, qui jamais n'avait été plus triste, quoique le seul ami qui restait fût venu le partager, Marie demanda à maître Joseph s'il savait ce qu'était devenu Chariot. « Marthe vient de me dire, répondit le docteur, qu'il a suivi son nouveau maî-

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tre et qu'il est parti avec les Picards. Le retour du duc de Bourgogne à Paris est de bien mauvais augure, ajouta-t-il après quelques instants de silence ; la guerre va se ranimer plus terrible que jamais. »

La dame de Flavy, que le départ de son enfant avait replongée dansune léthargie complète, ne parut pas avoir entendu ces paroles. Marie pâlit de terreur; Germaine fut la seule qui attacha ses yeux noirs sur maître Joseph, attendant qu'il appuyât de quelques motifs cette sinistre prédiction; mais voyant qu'il n'ajoutait rien : « Avez-vous quelques renseignements positifs à cet égard , mon père? lui dit-elle.

— Pas d'autres que la supposition naturelle qu'on doit tirer du rapprochement de deux mauvais hommes. iN'avez-vous pas toujours vu des flots de sang suivre les entretiens de Bedford et de Philippe ?

— Vous n'avez donc point entendu dire, reprit Germaine dune voix timide, que notre

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roi vient d'envoyer de nouveau des ambassadeurs à Arras et que ces ambassadeurs ont été fort bien reçus par le duc?

— i\on , mais je sais que plus d'une fois déjà Philippe nous a leurrés d'espérances qu'il ne songeait point à réaliser. 11 feint de vouloir la paix, il signe des trêves; car dans le moment actuel, ajouta le bon prêtre avec un sourire amer, il existe encore une trêve ; mais Dieu sait si nos malheureux habitants peuvent s'en douter !

— Je le croîs bien, dit vivement Germaine; les Anglais ne sont-ils pas toujours là?

— Et celui qui les a lait venir ne nous aidera pas à les chasser ! reprit maître Joseph en poussant un long soupir.

— On se plaît à croire ce que l'on désire, murmura doucement Germaine.

-- A votre âge, ma fillo, il est vrai; au mien, on n'espère plus, on se soumet. »

Germaine changea d'entretien ; car chaque mot de ce vieillard, à qui l'expérience et le

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malheur avaient enlevé toute illusion, la frappait au cœur en la désolant à la fois dans son amour pour Regnault et dans son amour pour la France.

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