‹ Les FlavyChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

I) n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète. Son lieu cher et choisi, son abri, sa retraite, Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour ; Le pêcheur a la barque où l'espoir l'accompagne. Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne, Les âmes ont l'amour.

Victor Hugo, Chants du crépuscule.

La délivrance de Compiègne n'aurait pu être si prompte si les courageux eflbrts des braves se fussent ralentis un seul instant , en sorte que depuis deux jours Richard ne s etait point montré chez lui. Heureusement Daniel, qui semblait se multiplier, rapportait sans cesse des nouvelles du dehors, et Ger-

LES FLAVY. lai

inaine ne se lassa de l'envoyer sur la place et sur les remparts que lorsqu'il revint dire , en poussant des cris de joie , que la ville et le pays environnant étaient entièrement libres.

A l'annonce de ce bonheur aussi grand qu'inespéré , les filles du sire de Flavy tombèrent à genoux pour remercier Dieu , et furent imitées par dame Marguerite et Georgette. «Oui, oui, répétait le petit sorcier, ils se sauvent, ils se sauvent au diable! Les nôtres sont maintenant dans l'Abbaye de Royallieu , dans l'abbaye de Venète , sur la roule deVerberie. Maintenant aussi, grâce au ciel! les vivres pourront arriver en abondance. » Et cette pensée portant au comble l'allégresse de Daniel , il se mit à sauter comme un fou dans la salle.

« C'est mon rêve, disait dame Marguerite.

— C'est la messe que j'ai fait dire pour lui à Saint-Jacques, murmurait tout basGeorgette.

— C'est une justice divine dont je n'ni ja-

122 lES FLAVT.

mais désespéré , dit Germaine qui versait enfin de douces larmes. Ah! mon brave Richard ! s ecria-l-elle en voyant entrer Je jeune bourgeois , ils partent donc ?

— Ils sont partis ! » répondit Richard le visage empreint d'une joie enivrante. Puis, tombant sur un siège, exténué de fatigue, il pâlit. « Quelque chose à boire ou à manger, je vous prie, ma tante , mes forces sont épuisées. »

Georgette courait comme un trait chercher du pain et une bouteille de vin. « Un verre de votre ratafia, dame Marguerite , dit Daniel ; cela le remettra tout de suite.

— N'avez-vous donc rien pris depuis que l'on se bat? demanda Germaine qui s'était assise près du jeune bourgeois , attachant sur lui des regards pleins d'affection.

— Le plus pressé était de nourrir ces braves gens qui venaient à notre secours. J'ai passé la nuit à courir la ville afin de leur trouver des vivres , et je n'ai pas eu un moment

LES FLAVT. Ia3

pour penser à moi. Mais tout est bien, tout est bien , puisque les Anglais se sauvent ; et je ne pense pas qu'ils soient jamais tentés de revoir nos murs, quoiqu'ils les aient mis en bien triste état.

— Ainsi , dit Marie , vous avez passé quarante-huit heures sans manger, sans dormir?

— Qu'importe ! ma belle demoiselle, répliqua-t-il ; que de gens n'ont pas aujourd'hui comme moi le bonheur de revoir des objets chéris après avoir tremblé pour eux ! que de gens ne jouiront pas de notre délivrance! Hier, à la bastille des Bourguignons, nous avons perdu beaucoup de monde.

— Et Chariot? dit aussitôt Germaine avec inquiétude, qui de vous l'a vu? Il n'a point paru ici depuis hier.

— Je l'ai rencontré il n'y a pas une heure , dit Daniel , qui courait comme un lièvre du côté du château. »

Dame Marguerite alors apportait le ratafia ;

Germaine s'empara du verre que tenaille petit sorcier, et l'ayant fait emplir: a Buvez, buvez à la France , Richard, dit-elle ; je suis sûre que cela vous fera du bien. »

Richard s'inclina devant elle : « A la France ! à Compiègne ! à Germaine de Flavy ! » ajouta-t-il tout bas. Et il but une partie de la liqueur.

« Si jamais , dit Daniel , les habitants de Compiègne oublient ce qu'ils le doivent...

— Comment! interrompit le jeune bourgeois, n'est-ce donc pas toi qui as été chercher le maréchal au péril de ta vie?

— • Qu'ils ajoutent donc cela à ton compte, répliqua le petit sorcier; voulant dire par là que si Richard Paulet n'avait pas été dans Compiègne, Daniel Gorgius aurait laissé faire à la fortune. »

Richard serra la main de cet excellent ami avec une si vive émotion que Daniel se détourna pour cacher quelques larmes cm venaient mouiller ses petits yeux.

LESFLAVY. lti^>

L'arrivée de maître Joseph, que son air réjoui reudait presque méconnaissable , vint ajouter au contentement de tous. A plusieurs reprises il embrassa Richard dont il avait pu apprécier la conduite pendant toute la durée du siège. «Yoilà celui, dit il, à qui l'on devrait donner demain la première place quand nous chanterons le Te Deum. Quant à moi , mon brave, mon bon jeune homme , tout de suite après avoir prié pour le roi je prierai pour vous. »

Tandis que Richard se restaurait en achevant d'épuiser le misérable garde-manger de dame Marguerite, on fit raconter à Daniel sa campagne nocturne. « Rien n'a été plus simple, dit-il. D'abord, depuis la forêt jusqu'à Crespy, je n'avais rien à craindre, et je n'ai pas même rencontré un seul homme. Dans la forêt, je m'en suis tiré en suivant toujours un chemin qui ne peut être fréquenté , je croîs, que par des lièvres ; seulement, quand il m'a fallu passer près de la bastille, j'ui pris le pnrli

de marcher à quatre pattes. C'est la première fois de ma vie que je me sois trouvé trop grand. »

A ces mots, Marie, dont toute la gaîté était revenue, se représentant la figure que devait avoir alors le petit sorcier, se mit à rire du meilleur de son cœur. «Ah! ma bonne petite Marie ! s'écria Germaine avec l'accent du bonheur, ma bonne petite Marie , je n'espérais plus te voir rire. » Enfin la joie était au comble, et dans toutes les maisons de Compiègne cette joie était la même.

Le modeste repas qu'on pouvait oflFrir au jeune bourgeois le ranima si complètement qu'il put retourner vaquer à ses nombreuses occupations dans la ville. L'intérêt que lui témoignait Germaine d'ailleurs aurait sufiS pour lui rendre des forces, eût-il été mourant ; car ce mur d'airain, qu'avait établi entre eux la naissance, semblait ne plus exister, tant l'estime de la noble fille pour le bourgeois avait fait disparaître la distance qui les séparait.

LES FLAVT. I27

Aussi Richard a'avait-il jamais joui d'un bonheur aussi grand, aussi parfait. En se rendant à l'hôtel-de-ville, ses pieds ne touchaient point k terre, son cœur battait délicieusement, et toutes ses pensées devenaient jouissances, soit qu'il contemplât les maisons de Gompiègne que l'Anglais ne menaçait plus, soit que son heureux souvenir le reportât dans sa propre maison , où bientôt il allait retrouver celle qui lui était plus chère que la vie. Une félicité sans bornes inondait son âme, au point qu'il se disait : a Mon Dieu ! c'est peut-être dans ce moment qu'il faudrait mourir ! »

Le soir venu , messire Guillaume, qui n'avait pu voir Germaine depuis trois jours, arriva, et selon l'usage adopté depuis longtemps chez dame Marguerite, on ne tarda pas à le laisser tête-à-tête avec sa fille.

Dans la joie qui remplissait le cœur de tous deux, Germaine retrouva une partie du plaisir qu'elle éprouvait autrefois à la vue de son père. Ils s'entretinrent longuement

liib LES FLIVY.

de tout ce qui avait amené l'iitureuse délivrance de la ville. Enfin la conversation tomba sur les prisonniers que l'on gardait dans Gorapiègne jusqu'à paiement de leurs rançons.

« Pour mon compte , dit le sire de Flavy, j'en tiens cinq que je ne lâcherai point sans toucher grosse finance. Les seigneurs de la cour de Bourgogne sont plus riches que nous ; ils doivent payer cher leurs têtes qui ne tiendraient point à un fil sans la forte rançon que j'en attends.

— Le sire de Créqui n'est-il pas du nombre? dit Germaine.

— Oui , ainsi que le seigneur de Relepot, le sire de Brimeu , le bâtard de Rency, et messire Vaeren de Beauval; sans parler d'un des leurs que la rançon d'un roi ne tirerait pas de mes mains.

— Qui donc est celui-là? demanda Germaine.

— Ce^[ Regnaiilr de Flavy, auquel je n'ai

LESPLAVY. 121)

pas encore eu le temps de penser , mais qui ne perdra rien pour attendre. »

Germaine, altérée par cette nouvelle, attacha sur son père un regard éperdu et n'osa même pousser une exclamation de surprise en voyant quel courroux exprimait le visage de œessire Guillaume.

« Je ne veux point , contiuua-t-il , que lo beau sire oublie jamais celte campagne qui , j'espère bien , sera la dernière où nous nous rencontrerons!

— Quel sort lui réservez-vous donc? demanda Germaine d'une voix tremblante.

— Le sort qu'a mérité celui qui s'arme contre les siens et contre son roi : une éternelle prison ou la mort.

— La mort! » s*écria-t-elle avec un cri déchirant; et tombant sur un siège elle parut avoir perdu l'usage de ses sens.

«Qu'as-tu? dit avec effroi le sire de Flavy en serrant dans ses mains les mains glacées

l3o LESFLAVY.

de sa fille ; cet indigne parent peut-il t'intéresser à ce point? »

Germaine fondit en pleurs.

«Pitié pour lui! dit-elle, pitié pour !uî! songez qu'il n'a point choisi la bannière sous laquelle il combat; il était encore enfant quand mon oncle Jean lui a fait embrasser le parti du duc de Bourgogne. Pouvait-il résister aux volontés d'un père? d'un père que vous aimiez tout Bourguignon qu'il était, et dont vous n'avez jamais maudit la mémoire ; car vous saviez trop, hélas! combien cette horrible guerre divisait de familles! Son père n'est plus ; mais du fond de sa tombe il vous demande grâce pour son fils.

— Non , dit messire Guillaume ; hier je pouvais tomber sous un coup porté de son bras, aujourd'hui son tour est venu.

— Juste ciel! s'écria Germaine, quand le même sang coule dans vos veines ! quand vous l'avez vu naître ! »

LES PL A VT. l5l

Le sire de Flavy secoua la tête d'un air indifférent.

« N'est-il donc plus votre neveu? votre filleul? Pitié pour lui! répéta Germaine éii se précipitant à genoux et joignant ses mains tremblantes.

— Non.

— Eh bien ! pitié pour moi ! s'écria-t-elle avec égarement ; je l'aime ! »

Messire Guillaume stupéfait garda pendant quelques instants le silence , sans songer à relever sa fille, qui, toujours prosternée à ses pieds, se cachait le visage dans ses deux mains, accablée de honte et de douleur. Enfin, la soulevant doucement et lui faisant signe de s'asseoir près de lui:

«Quandj'entends Germaine de Flavy, dit-il, avouer son amour pour un ami des Anglais , j'ai peine à en croire mes oreilles ; car Regnault ne vous est connu que depuis l'époque où cet indigne Français s'est fait Bourguignon.

l32 LESFLAVY.

— Nous avons passé ensemble les premières années de ma vie, répondit Germaine sans oser regarder son père.

— Mais vous n'étiez que des enfants!

— Et pourtant, dit Germaine, espérant que ce souvenir toucherait le sire de Flavy, et pourtant dès lors toute notre famille nous destinait l'un à l'autre.

— Quelle langue indiscrète vous a instruite de cela? dit sévèrement messire Guillaume; est-ce Regnault lui-même?

— C'est ma grand'mère,répliquaGermaine; depuisle jour qu'elle m'a parlé, j'ai vu dansmon cousin l'époux que Dieu, vous et votre frère m'aviez donné. J'ai vécu dans l'espoir que la fin de cette horrible guerre nous réunirait tous, que j'obtiendrais votre pardon pour lui, et que vous ne voudriez point séparer ceux que votre promesse avait unis devant le ciel. S'il meurt aujourd'hui, mon père, ce ciel tout-puissant m'accordera bientôt , je l'espère , la grâce de le suivre. »

L'effort que coûtait à Germaine l'aveu d'une tendresse qu'elle avait renfermée si longtemps au fond de son cœur colorait ses joues du plus vif incarnat, et sa voix était si touchante que sire Guillaume sentait peu à peu sa colère se calmer. Accoutumé d'ailleurs à s'abandonner sans retenue à toutes ses passions , plus d'une fois dans sa vie il avait connu l'amour, si l'on peut appeler de ce nom l'espèce de frénésie dont l'avait souvent saisi la vue d'une belle femme , et sans pouvoir comprendre la délicatesse et la pureté du sentiment qu'exprimait sa fille en larmes , il en éprouvait involontairement quelque pitié.

« Regnault connaît sans doute aussi, repritil d'un ton plus doux, le projet que nous avions formé jadis de vous unir?

— Je le suppose, répondit Germaine, dont l'effroi commençait à se calmer.

— Et lorsqu'il vous a déclaré son amour...

— Il ne m'a jamais déclaré son amour, s'écria-t-elle; le respect qu'il vous doit, qu'il

l34 LES FLAVY.

me doit à moi-même, suffisait trop pour l'en empêcher.

— Comment donc pouvez-vous être sûre qu'il vous aime? » reprit le sire de Flavy.

Germaine baissa ses grands yeux vers la terre.

« Je ne sais, répondit-elle ; mais je n'en ai jamais douté. » Puis, tirant de son sein la lettre du jeune chevalier, elle la présenta à son père.

« Bien , bien , ditmessire Guillaume , qui repoussa le papier, ne sachant que faire d'une lettre qu'il ne pouvait lire. Le fait est que vous vous aimez tous les deux; les détails me sont très inutiles. »

En prononçant ces mots il se leva et fit quelques tours dans la salle, paraissant réfléchir profondément. La connaissance qu'il avait du caractère de Germaine ne lui permettait pas d'espérer qu'elle pût jamais accepter un autre mari que Regnault; il fallait donc qu'il se décidât à la voir rester fille, quand

LESFLAVY. l35

son désir avait toujours été d'en faire une des plus nobles et des plus riches châtelaines de la France; car, ambitieux pour lui-même, il l'était aussi pour le seul objet d'affection qu'il eût au monde. Sous ce rapport Regnault satisfaisait ses vœux mieux qu'aucun autre chevalier. Fils unique de l'aîné des Flavy , les terres et les châteaux dont il avait hérité de son père le rendaient un des principaux seigneurs de la Picardie, et bien jeune encore il avait noblement gagné ses éperons sur un champ de bataille. Germaine unie à son cousin porterait toute sa vie et perpétuerait dans l'avenir le nom «Jelafamille. Enfin, il ne supportaitpoint l'idée de faire le malheur de cette fille dont la vue le rendait fier et heureux , dont la tendresse faisait sa joie , et l'amour de Regnault pour çlle affaiblissait beaucoup son ressentiment contre le jeune chevalier.

Décidé à se laisser fléchir, il se rapprocha de Germaine, qui, pâle et tremblante, avait suivi tous ses mouvements en implorant la

protection divine. «Allons, dit-il, sèche tes pleurs. Ce jeune étourneau ne mourra pas; il restera dans Compiègne prisonnier sur sa parole jusqu'au moment où nous ferons la paix avec le duc de Bourgogne, à moins que par amour pour toi il ne veuille hâter l'instant de votre mariage en embrassant le parti royal. C'est à toi de le décider à te donner celte marque d'amour, et pour t'aider à y parvenir, je consens qu'il vienne ici tous les jours.» Quoique bien certaine que jamais Regnault ne trahirait des serments dictés par un père, Germaine s'abstint d'émettre sa pensée à cet égard ; mais , rassurée sur la vie si chère qu'elle avait vu menacée, elle retrouva le sentiment de fierté personnelle qu'elle venait de sacrifier à sa terreur, et quand elle eut remercié messire Guillaume dans des termes où se montraient la crainte et le respect bien plus que la tendresse, elle le supplia de laisser ignorer à Regnault tout ce qui venait de «le passer entre eux.

LES FLAVY. l37

« Par saint Jacques ! dit l'orgueilleux capitaine, crois-tu que je pense à lui parler le premier et à lui jeter ma fille à la tête? Je n'en agirais pas ainsi, fût-il le roi Charles VII.

— Et j'espère, reprit Germaine avec embarras, que vous comptez sur mon silence?

— Oui, répondit le sire de Flavy, dont, par extraordinaire , un sourire effleura les lèvres. Je sais qu'il te fallait avoir une terrible peur pour avouer que tu es amoureuse. »

Germaine devint rouge comme du feu.

Rien ne pouvait lui être plus pénible que d'avoir son père pour confident ; car il semblait que cet homme , privé de toute délicatesse , prît plaisir à voir une âme si pure et si supérieure à la sienne soumise aux passions de l'humanité. La faiblesse dont sa fille venait de lui faire l'aveu l'affranchissait un peu du sentiment de vénération qui s'était toujours mêlé à sa tendresse pour elle, ce qui le réjouissait au point que Germaine eut besoin de se rappeler plus d'une fois qu'elle avait

l38 LES FLAVY.

sauvé la vie de Regnauit pour ne poiat gouffrir.étrangement pendant l'entrelien qui suivit.

JNéanmoins, si messire Guillaume se plut à triompher du trouble de sa fille, il ne tarda pas à tenir la parole qu'il avait donnée. Dès le jour même , à l'heure qui suivit le dîner, et comme tous les convives habituels de dame Marguerite , sans en excepter le père Joseph et Chariot, étaient réunis dans la salle, la porte s'ouvrit vivement, et l'on vit entrer Regnauit de Flavy, dont le beau visage brillait d'une joie peu commune.

Quoique Richard n'eût entrevu dans sa vie qu'un moment l'ennemi de son repos et de son bonheur, il le reconnut aussitôt, et Daniel l'aurait deviné, en voyant son pauvre ami pâlir et rester immobile comme un homme frappé de la foudre. Germaine, Marieet Chariot poussèrent tous trois un cri d'allégresse ; maître Joseph salua froidement. Pour Georgette , elle eut à peine entendu nommer Regnauit de Flavy que ses yeux se portèrent avec

anxiété sur SOQ cousin, tout-à-fait hors d'état alors de l'observer, et bien loin de jouir d'une douleur qui la vengeait de l'ingrat, son cœur se gonûa de chagrin et de pitié à la vue de la souffrance qu'il paraissait endurer.

Il fut heureux pour Richard que la joie des deux sœurs et l'empressement avec lequel elles la témoignaient à leur jeune parent le dispensât de tout accueil hospitalier. Dame Marguerite , aussi flattée de recevoir un seigneur de la cour de Bourgogne qu'un seigneur de la cour de Charles VII, fit donc seule les honneurs du logis, reçut les compliments de Ilegnault et se hâta d'y répondre par toutes les prévenances imaginables, tandis que le jeune bourgeois, retiré dans un coin de la salle, se demandait comment Regnault de Flavy pouvait se tro-uver à Compiègne et s'y trouver libre. Il ne tarda pas à en être instruit; car, le premier contentement passé , Regnault raconta la conversation qu'il venait d'avoir avec son oncle, et se félicita de pouvoir rester jus-

J-fO LES FLA.VY.

qu'à nouvel ordre prisonnier sur parole dans Compiègne.

«J'en remercie doublement le ciel, dit maître Joseph , jDuisque vous ne combattrez plus contre les vôtres.

— Dieu sait ce que j'ai souffert pendant ce siège fatal , répondit-il avec émotion. Cent fois j'aurais demandé à rejoindre le duc de Bourgogne, à n'être plus témoin de vos malheurs, sans l'espoir qui m'avait amené d'abord, celui d'être utile à mes chères parentes, de protéger l'asile qu'elles avaient trouvé, de protéger la ville si...

— Grâce à tous les saints, interrompit Daniel avec un sourire où perçait une amère ironie, la ville s'est protégée elle-même, voulant dire par là que les Anglais ne nous ont point aidés.

— Mais c'était sire Regnault qui vous aidait à vivre, maître Daniel, répliqua Chariot en frappant légèrement sur l'épaule du petit sorcier.

LES FLAVY. i /| I

— Est-ce donc à ce bon chevalier que nous devons tous des secours si précieux? » demanda dame Marguerite.

Regnault ne répondit point; Daniel venait d'attirer ses regards.

«Il me semble, maître, lui dit- il, vous avoir vu déjà une fois, quand nous avons été assez heureux pour sauver la vie à ce brave garçon? ajouta-t-il en montrant Chariot.

— Il est vrai , répondit Daniel, dont ces souvenirs adoucissaient un peu le ton hostile.

— Alors je protégeais, reprit le jeune chevalier en souriant, aujourd'hui je suis protégé. Tel est le triste effet d'une guerre que je maudis du fond de mon cœur et dont le dernier jour sera le plus beau jour de ma vie.»

Si Daniel n'avait pas souvent regardé Richard pendant cet entretien, l'aimable visage du jeune chevaher, son air de franchise et de bonhomie l'auraient désarmé tout-à-fait, d'autant plus que le petit sorcier, se trouvant royaliste uniquement par circonstance, ne re-

l^â LES FIAVT.

gardait pas d'assez près à la croix de Bourgogne ou à la bande armagnac pour conserver longtemps rancune aux partisans de Philippe. Mais 1 état douloureux dans lequel était le jeune bourgeois lui rendait insupportable la présence de Regnault de Flavy ; il ne répondit pas un mot à ce que celui-ci venait de dire, et ce fut Germaine qui prit la parole.

«Maintenant, mon cousin , dit-elle avec un sourire où se peignait une joie ineffable, maintenant il vous est permis de redevenir Français, au moins de cœur, et de préférer que le gouverneur de Compiègne s'appelle Guillaume de Flavy plutôt que lord Hudington.

— Les liens de famille sont des liens si doux, répondit Regnault en regardant tour à tour ses deux jeunes parentes , et je suis si heureux de me revoir près de vous , que je joindrais volontiers ma voix à la vôtre pour remercier Dieu de tout ce qui s'est passé.

— Oh I que j'aime à vous entendre parler

tES PLAVY. l4^

ainsi, beau cousin, s'écria Marie, à vous trouter enfin d'accord avec ma bîen-ainiée sœur! Donne-lui donc ta rdain à baiser en signe de ^aix, Germaine, ajo«ta-t-el!e , puisqu'il se réjouit comme nous de la délivrance de Compiègne. »

Regnault se hâta d'imprimer ses lèvres sur la main que lui tendit Germaine, et Richard se levant alors allait s'éloigner pour fuir un spectacle qui le tuait, lorsqu'une voix toujours chère le rappela doucement, et le fit s'arrêter aussitôt dans un trouble inexprimable. « Etiezvdus donc là, Richard? dit Germaine en se levant vivement ; comment donc alors ne vous ai-je pas encore fait connaître notre plus proche parent, mon cousin Regnault de Flavy? C'est Richard Paulet, continua-t-elle en s'adressant au jeune chevalier, notre protecteur, notre ami, un ami bien cher! »

En parlant ainsi elle attachait sur le jeune bourgeois des regards de reconnaissance et d'amitié ; mais la joie qui brillait dans les yeux

1 44 Ï-ES FLAVT.

de la belle fille, dont tous les traits rayonnaient de bonheur et d'amour, empoisonnait pour Richard les plus douces paroles, et quand il fut contraint de garder un moment la main dont Regnault pressait cordialement la sienne» il eût préféré tenir un fer rouge.

• Ce dernier supplice enduré , il se hâta de sortir de la salle. Daniel ne tarda pas à le suivre ; mais ce fut en vain qu'il le chercha dans la maison, dans la ville. Le malheureux Richard lui-même n'aurait pu dire le lendemain où , dans l'affreux état de son âme, s'étaient portés ses pas , s'étaient passées pour lui plusieurs heures d'angoisse. Le jour avait fini et le jour allait renaître lorsque Georgette l'entendit rentrer , et pria Dieu vainement pour que le sommeil vînt fermer ses yeux.

Page 1