CHAPITRE X
Je sors de cel âge paisible Où l'on joue avec le malliour , Je m'éveille, je suis sensible, El je l'apprends par la douleur.
Madame Desbordes Valmore.
Depuis ce jour, chaque jour vit arriver Regnault chez Ricliard, où souvent il passait plusieurs heures. Il avait soin de choisir les matinées pour faire ses visites, ayant bientôt remarqué qu'alors dame Marguerite et Georgetle étaient absentes. Quant à Richard, à peine paraissait-il dans la maison, si ce n était au moment des repas, auxquels même il n'as-
i46 lks flavY.
sislail [joint toujours. Sous le prétexte que ses occupations dans la ville prenaient tout son temps, il passait une partie de ses journées errant dans la forêt, dévoré d'un chagrin auquel il s'abandonnait lor.>qu'il était seul avec une sorte de délice, et qu'il espérait cacher même à Daniel dont il évitait la présence autant qu'il lui était possible de le laire. «Hélas! se disait-il en parcourant les bois sans être arrêté par les plus rudes irimas de l'hiver, hélas ! le temps où Compiègne endurait la lamine et voyait une partie de ses murs abattus, où la mort à chaque instant menaçait ma tête, était donc l'heureux temps? Alors elle désirait ma présence , son sourire m'accueillait et sa voix m'adressait de douces paroles. Aujourd'hui, elle ignore si je suis absent ou non; je pourrais ne plus revenir qu'elle s'en aperce\rait à peine. Que lui importe Richard Paulel quand Regnault de Flavy est près d'elle ? »
En se parlant ainsi , l'infortuné ne voulait
Les plavy. i47
plus voir que Germaine l'aimait toujours comme un frère , et le traitait avec une affection que chaque jour rendait plus vive. Elle ne pouvait remarquer ses longues absences, que souvent elle lui reprochait de l'air le plus amical, sans penser que peut-être il fuyait la présence de Regnault. « Sa haine pour les Anglais est si forte, se disait-elle , que sans doute il reçoit à regret un de leurs alliés chez lui. Quand son amitié pour nous l'oblige à le souffrir, il s'éloigne ce bon , cet excellent Richard! » Et cette pensée, tout en affligeant son cœur, le remplissait de tendresse et de reconnaissance pour le jeune bourgeois. C'est surtout d'ailleurs lorsque nous sommes heureux que tous les sentiments de bienveillance et d'affection exercent leur empire sur notre âme, et Germaine était si heureuse ! Entourée de tout ce qu'elle chérissait, elle croyait enfin à la félicité humaine. Cet amour que n'avait pu éteindre l'absence, combien la présence de Regnault devail^elle le ranimer ! Combien
l48 LES FLAVY.
troiivait-eik son cousin plus aimable depuis que, séparé des ennemis de la France, il n'était plus qu'un habitant de Compiègne et l'époux que lui destinait son père ! « Avec quel délice , se disait-elle chaque matin , aujourd'hui, demain encore je vais le voir! » Cette heureuse pensée la suivait dans son sommeil, et le jour arrivé, sa vie ne se composait plus que de deux émotions : l'attendre et le voir arriver. Près de Regnault, près de Marie, aucune peine ne lui semblait devoir l'atteindre, et ses peines passées devenaient un songe. Souvent, dans ces doux entretiens qui se renouvelaient tous les jours, assise entre sa sœur et son cousin, elle se disait tout bas : « Puisse un sort si doux ne jamais changer! puisse ma vie se passer et finir ainsi : )i
Marie avait cessé d'être un enfant; sa beauté égalait la beauté des anges, et Germaine, qui s'en montrait Gère, se plaisait souvent à faire remarquer à Regnault combien sa sœur était belle. Alors il arrivait parfois au jeune
LES FLAVY. l49
chevalier d'exprimer son admiration avec un tel enlliousiasme que loule autre que Germaine eût soupçonné son malheur; mais outre que c'est surtout en amour qu'un être doué d'imagination s'attache à ses rêves, le naïf abandon de Marie avec son cousin, les rapports tout fraternels qui semblaient exister entre eux , éloignaient entièrement l'idée d'un sentiment secret, en sorte que Germaine n'était jamais plus contente que lorsqu'elle entendait sa sœur parler de Regnault avec des éloges que son cœur approuvait si bien; jamais Marie ne lui avait été aussi chère. Les craintes dont son âme était effrayée naguère sur le sort de celte aimable enfant , les soins qu'elle lui prodiguait avec une tendresse sans cesse renaissante , tout donnait à sa tendresse de sœur le caractère d'une tendresse de mère. S'il lui arrivait de penser que , peut-être avant peu, Marie suivrait un époux , elle espérait aussitôt que sa tleslinée lui permettrait de suivre Marie; car elle ne concevait pas de
1 5o LES TtWY.
bonheur parfait , séparée de celle dont elle avait un si grand besoin de voir le doux visage et d'entendre la douce voix. Messire Guillaume d'ailleurs était si loin de paraître devoir s'intéresser à cette seconde fille, dont il ne parlait jamais et sur laquelle il n'attachait jamais un regard, que Germaine pouvait avec raison se flatter qu'il la laisserait seule disposer de la main de Marie, et combien alors se jurait-elle de donner pour époux à sa sœur celui que sa sœur aimerait.
Hélas 1 l'infortunée ignorait que Marie, sans en être instruite elle-même, avait déjà fait son choix; que l'affection de cette enfant pour Regnault avait totalement changé de nature, et que Regnault, sans qu'il eût parlé, sans qu'elle eût répondu, acquérait de plus en plus la douce assurance d'être aimé. Marie, à la vérité, avouait sans détour toute sa tendresse pour son cousin, elle l'appelait toujours son frère ; mais les regards du jeune chevalier, uniques interprètes de l'amour qu'il s'efforçait de
LESFLAVY. l5i
lui taire, troublaient son cœur au point que parfois elle n'osait plus lever sur lui ses grands yeux bleus. S'il entrait inopinément, elle rougissait ; s'il parlait, elle ne perd.iit pas une de ses paroles, et la voix seule du jeune chevalier lui causait une douce émotion. Ses désirs, ses goûts n'étaient plus les mêmes; elle recherchait moins la société de Georgette, et préférait rester près de sa sœur pour parler de Regnault , ou seule pour penser à lui. L'heureux temps qu'elle passait alors lui semblait ne devoir jamais prendre fin ; jamais dans ses doux rêves elle n'avait abordé l'idée de se séparerde Germaine, de se séparer de Regnault, et sa gaîté, que n'altérait pas même le trouble tout nouveau qu'elle éprouvait, te.iail à cette heureuse confiance du jeune âge dans le sort ; elle se disait que ce sort les ayant en fin réunis, aucun des trois ne voudi ait jamais quitter les deux autres. Ainsi l'avenir , lorsqu'elle daignait y songer, lui souriait comme le présent, lorsqu'un coup de foudre inat-
l52 LES l-LA-VY.
tendu vint renverser toutes ses espérances. Parmi les chefs retenus prisonniers à Compiègne , plusieurs ne tardèrent point à recevoir l'argent nécessaire pour leur délivrance et recouvrèrent aussitôt leur liberté ; mais quelques-uns, soit par manque de ressources^ soit pour cause d'éloignemeut de leur province, attendirent assez longtemps leur rançon. Au nombre de ces derniers se trouvait le sire CoUart de Bertancourt , seigneur de Relepot, dont messire Guillaume avait été dans sa jeunesse le compagnon J'nrmes et de galanterie , attendu que tous deux étaient amateurs passionnés des jeunes et belles femmes. Le sire de Flavy voyait avec retrret un ancien ami attaché au duc de Bourgogne, et l'espoir de ramener ce brave et puissant seigneur sous les drapeaux du roi l'engagea à traiter messire Collart mieux que tout autre, et à lui laisser la ville pour prison après avoir reçu sa parole de chevalier qu'il ne sortirait point des murs. Bientôt, grâce à l'an-
cienne liaison qui avait existé entre eux, messire Guillaume se plut dans la société de son prisonnier, avec lequel il parlait de guerre et surtout de femmes. Dans ces entreliens néanmoins il ne négligeait point son premier but, et il employait toute son éloquence pour enlever aux Anglais l'appui du seigneur de Relepot ; mais celui-ci jusqu'alors se refusait obstinément à changer de parti, quoique, pour tout dire, il l'eût déjà fait une fois, ayant embrassé d'abord celui de Charles VII.
Par suite de la liberté qu'avait raessire Çollart de parcourir la ville, il lui arriva un matin d'aller entendre la messe dans l'église Saint-Antoine , oi!i se rendaient habituellement Germaine et sa sœur. La beauté avait trop d'empire sur lui pour qu'il pût apercevoir impunément d'aussi ravissantes figures; Marie surtout le charma au point qu'il devint assidu à tons les offices, afin de jouir d'une vue qui l'enivrait chaque jour davantrigc.
Comme il n'avait pas l;ii déàsavoir que cette
charmante personne était la fille du sire de Flavy, il sentit qu'il ne pouvait concevoir aucune espérance tant qu'il porterait sur sa poitrine la croix de Bourgogne ; il cessa donc peu à peu de repousser aussi absolument les ouvertures fréquentes que lui faisait messire Guillaume pour le gagner au parti royal. Pln^ il voyait Marie , plus les discours de son frère d'armes parvenaient à l'ébranler; enfin, il s'éprit si vivement qu'après avoir avoué son amour au sire de Flavy il mit, pour prix d'un éternel dévouement à la cause du roi Charles, la main de l'adorable créature sans laquelle il ne pouvait plus vivre.
Se débarrasser de Marie en lui faisant épouserun seigneur d'aussi haut parage était trop à la convenance de messire Guillaume pour qu'il n'adhérât pas aussitôt à ce marché , et , sans daigner songer un seul instant à l'extrême disproportion d'âge qui s'opposait à une pareille union, il s'engagea de la manière la plus formelle à la conclure sans aucun retard.
LES PLAVT. 1^5
Dès le soîr même, il présenta à ses filles le seigneur de Relepot, que les deux sœurs reconnurent aussitôt pour le chevalier qui les suivait obstinément depuis quelques semaines, et qu'elles trouvèrent également vieux, laid, et fort loin de devoir songer à plaire. Quelles furent donc leur surprise et leur douleur lorsque le lendemain matin messire Guillaume étant venu trouver ses filles : « Vous avez vu , dit-il , mon ami , le sire de Bertancourt ; c'est un des plus riches seigneurs de France, et c'est l'époux que j'ai choisi pour Marie. Dans trois jours elle sera sa femme.
— Le sire de Bertancourt! dit Germaine ; un partisan du duc de Bourgogne !
— Avant de consentir à sa demande j'ai fait passer sa soumission au roi; il est maintenant des nôtres. »
A cette annonce fatale, Marie, pâle et tremblante, n'avait répondu qu'en jetant sur sa sœur un regard si douloureux que le cœur de Germaine en fut déchiré. Bien sûre que la pau-
lÛJ LLa l'LAVY.
Vie enfant n'oserait apporter aucune résistance au coup qui la menaçait, Germaine reprit la parole et représenta doucement à son père que le chevalier dont il parlait était bien vieux.
« 11 n'a pas mon âge, répondit le sire de Flavy d'un ton où perçait le dépit et la colère.
— 11 n'en est pas moins certain , reprit la belle iille sans se laisser décourager, qu'il pourrait facilement êtie le père de Marie, puisqu'elle finit à peine sa seizième année.
— Il ne s'agit pas ici de compter les mois et les semaines, répliqua messire Guillaume, il s'agit de se dire que je le veux et que je saurai me faire obéir. JN 'est-elle pas bien à plaindre, après tout, quand elle ne pouvait jamais espérer faire un si brillant mariage, quand elle devient ainsi une des plus grandes dames du royaume? Le magnifique manoir du seigneur de Helepotvaut bien, je pense, le cloître auquel je la destinais.
LFS FHVT. 1^7
— Marie dans un cloître! s'écria Germaine, qui vit la pauvre enfant pâlir à ce mot.
— Et par tous les diables! dit le sire de Flavy, que pourrai-je faire d'une fille qui n'a plus de mère? INe me vois-je pas déjà obligé de vous établir chez ces vilains, qui s'entêtent à refuser mon or pour se vanter tôt ou tard d'avoir nourri de nobles filles? JNe vaut-il pas mieux pour cette mijaurée vivre en riche châtelaine, avec un mari qui l'aime, qui l'aime au point d'abandonner son parti pour le nôtre? Beaucoup de jeunes soupirants n'en font pas autant pour leurs belles, et j'en connais qui préfèrent attendre tranquillement que la paix se fasse pour se marier tout à leur aise. »
Le sourire ironique dont le sire de Flavy accompagna ces derniers mots, en regardant Germaine, prouvait évidemment le désir de faire allusion à Regnault; mais tout entière à la pitié que lui inspirait l'état où elle voyait sa sœur, Germaine ne fit pointla moindre attention à ce sarcasme. Marie, debout derrière son
»58 lESFLAVY.
père, semblait privée de mouvement. Sa pâleur était effrayante, et de grosseslarmes tombaient lentement de ses yeux, qu'elle tenait baissés vers la terre.
Après l'avoir regardée quelques instants, le cœur brisé d'affliction , Germaine n'hésita pas à reprendre la parole , dans l'espoir d'obtenir au moins un délai.
« Marie s'est toujours montrée soumise à tous vos désirs, mon père, dit-elle du ton le plus affectueux qu'elle put prendre ; mais souffrez qu'elle se dispose à vous obéir sans répugnance et sans regret. Qu'il me soit permis de demander pour elle un peu de temps, afin du moins qu'elle ait vu plus d'une fois celui que vous lui donnez pour époux.
— K'ai-je pas dit qu'elle avait trois jours? répondit messire Guillaume, se faisant effort pour ne point se livrer à l'emportement qu'excitait toujours en lui l'opposition à sa volonté.
— Trois jours sont bien peu de chose quand
il s'agit d'un lien éternel , répliqua Germaine en soupirant , quand il s'agit d'épouser un homme qui, plus que tout autre, a besoin de s* faire aimer par les qualités de son esprit et de son caractère. »
A ces mots, contre sa coutume, Guillaume jeta sur Germaine un regard de mécontentement et de colère. « Lui faut-il dix ans pour le connaître? répondit-il.
— Non, sans doute; mais trois jours! reprit d'un ton suppliant Germaine , qui voyait son père rougir et prêt à se livrer au courroux le plus violent.
— Je n'accorderai pas un jour de plus, répliqua-t-il brusquement j je n'irai point retarder mon départ pour de pareilles simagrées, quand il nous faut déloger les Anglais du peu de places qu'ils tiennent encore dans la province. Quoique nous soyons en force et que je ne doute pas du succès, il est probable que je ne reviendrai pas à Compiègne de longtemps.
i6(> i.i;s Fr.wY.
— Le mariage ne peut-il donc se retarder jusqu'à votre retour ? » reprit timidement Germaine.
La patience de messire Guillaume était épuisée.
« Non, cent fois non , s'écria-t-il avec une telle violence que Germaine en pâlit de frayeur. Qu'elle se prépare à m'obéir, à m'obéir sans réplique, car je suis las de tous ces discours , et je lui ferai connaître qu'on ne me résiste pas impunément. »
En parlant ainsi il s'était levé et lançait des regards bouillants de colère sur la malheureuse enfant qui, tombée à genoux devant lui, était plus morte que vive.
K Marie ne vous a point offensé , se hâta de dire Germaine, tremblante d'effroi pour sa sœur; c'est sur moi seule que votre courroux doit tomber.
— On ne me joue pas ainsi , reprit avec fureur le sire de Flavy; est-elle prête à devenir la femme du seigneur de Relepot?
Li:S FLAVY. 1 0 I
— Un mot ! un seul mot I s'écria Germaine au désespoir.
— Est-elle prête? » répéta-t-il d'un air menaçant.
Dans sa terreurMariebaissa la tête en signe de soumission.
« Il suffit, dit messire Guillaume ; à revoir donc. » Et il sortit.
Germaine, que ses jambes soutenaient h peine , le suivit d'un pas chancelant jusqu'au bout du corridor, pour s'assurer qu'il les délivrait de sa présence. Là, le sire de Flavy lui serra la main, voulant lui témoigner qu'il ne conservait contre elle aucun ressentiment ; tous deux se quittèrent néanmoins sans se dire une parole, et Germaine, s'étant hâtée de rentrer dans la chambre, y retrouva Marie étendue à terre sans connaissance.
il. H