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CHAPITRE XL

Quand ses traits plus touchants , éclairés d'une flamme

Qui ne s'éteint jamais, S'imprimèrent vivants dans le fond de mon âme,

Il n'aimait pas ; j'aimais.

Uadame Desbordes-Valmou.

Lorsque, rappelée à la vie par les soins de sa sœur, Marie euL repris ses i>eas, elle s'abandonna à la plus violente douleur. « Je ne serai point la femme de cet horame, s'écriait-elle en sanglotant ; non , je ne serai jamais sa femme ; j'aime mieux mourir. Ai-je

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donc dit que je l'épouserais , Germaine? se peut-il que je l'aie dit?

— Pauvre enfant ! répondit Germaine dont les pleurs sillonnaient les joues , tu n'as point parlé ; mais notre père croit avoir reçu ton consentement. Je tremble qu'il ne te pardonne point de manquer à ce qu'il considère

* comme une promesse.

— Et ne peux-tu rien pour moi, chère sœur? reprit Marie en se jetant dans les bras de celle dont la protection lui avait suffi jusqu'alors ; toi qui m'a toujours préservée des malheurs , ne peux-tu me soustraire au plus grand de tous?

— Hélas! dit Germaine en la serrant sur son cœur , tu l'as vu, Marie, il a résisté à mes prières , à mes larmes. Puisque j'ai parlé , puisque j'ai supplié en vain, que peut maioT tenant une faible fille comme moi contre l'auteur de ses jours, contre un homme à qui tout obéit, et dont le cœur est de bronze?» 9jouta-t-eiie, emportée par sa douleur.

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A ces mots qui lui ravissaient sa seule espérance , les sanglots de Marie redoublèrent^ et pendant longtemps elle fut hors d'élat d'entendre par quelles douces paroles sa sœur la conjurait de se calmer.

Dans l'âge où la raison se fait seule entendre chez nous , il est peut-être facile de soutenir, de consoler celle que des liens odieux vont à jamais priver d'amour; mais Germaine , presque aussi jeune que sa sœur, Germaine si heureuse elle-même du seul espoir de s'unir un jour à son cousin , ne pouvait trouver que des larmes et ne trouvait point de paroles persuasives. Quand le sort le plus fortuné l'attendait, Marie était donc destinée à gémir près d'elle ; jusqu'à son dernier jour elle verrait sa sœur chérie envier sa félicité! Cette idée déchirait le cœur de Germaine au point que sa douleur surpassait peut-être la douleur de celle qu'il lui fallait consoler. Et pourtant il était trop certain que rien ne fléchirait messire Guillaume. Ou Marie serait religieuse ou

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Marie serait la femme du seigneur de Relcpot. Cette triste persuasion décida Germaine à faire un cflbrt dont, hélas! elle espérait peu, et, voyant cnûn la pauvre enfant plus tranquille, elle se hasarda à lui présenter ce mariage sous quelques rapports qui devaient en adoucir l'horreur.

«Ecoute-moi, ma bien-aimée Marie, lui dit-elle en la pressant dans ses bras j il est bien rare que l'on accorde aux jeunes filles de notre rang le droit de se choisir un mari, et pourtant notre seule famille m'a ofl'ert l'exemple de plusieurs mariages où les deux époux ont trouvé le bonheur. Ce bonheur peut être indépendant de l'amour, et surtout des agréments personnels de l'être auquel on s'unit. Quel homme était mieux fait et plus beau que notre père lorsqu'il prit une seconde femme ? et cependant ta pauvre mère, qu'il obtint alors de ses parents, a passé sa vie dans les larmes , et lu sais qu'elle est morte bien jeune encore, dévorée par le chagrin et la jalousie. Le sei-

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gneiir de Relepot, j'en conviens, est privé des avantages de la jeunesse et de la beauté ; mais si son cœur est noble et bon , s'il t'aime , comme nous n'en pouvons douter, tu vivras plus heureuse près de lui que dans le cloître dont on te menace. 11 sera ton protecteur, il te tiendra lieu de père , de père que tu n'as jamais eu ^ pauvre enfant ! Et moi , Marie , je te suivrai, nous continuerons à vivre ensemble ; j'irai m'établir avec toi dans celui de ses châteaux qu'il le plaira de choisir jusqu'au jour, bien éloigné peut-être, où je me marierai moi-même. »

Marie écoutait en silence. La voix de Germaine avait tant d'empire sur elle! Les caresses de cette sœur chérie étaient si bien encore la plus grande consolation de son cœur qu'elle était plus calme, et ses pleurs coulaient plus lentement lorsque Regnault entra dans la chambre.

A la vue de Marie en larmes , le jeune chevalier fut saisi dé l'émotion la plus vive. Il

supplia si lendremenl les deux sœurs de lui dire la cause de ce chagrin imprévu que Germaine ne crut pas devoir la lui cacher, et l'instruisit des projets de messire Guillaume et de l'impossibilité d'y mettre obstacle.

Tandis qu'elle parlait , Regnault , pâle et frémissant de douleur, semblait écouler son arrêt de mort. Rassuré par le jeune âge de Marie, par l'indifférence du sire de Flavy pour sa seconde Glle, jamais encore il n'avait craint le malheur qui le menaçait. Ce coup était trop affreux; il ne put le supporter, et, maudissant le silence qu'il avait gardé jusqu'alors : « On la marie ! s'écria-t-il hors de lui-mOme , on la marie ! et vous ne pouvez rien pour elle , Germaine? et vous voulez qu'elle y consente? Dites-moi donc que je meure , moi qui l'aime depuis que je la connais! moi qui l'aime de toute la puissance de mon âme ! »

En parlant ainsi Begnault s'était précipité

aux pieds de Germaine , qui tomba sur un

siège comme frappée de la foudre. « Obte-

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nez un délai de ce cruel homme , continuat-il ; je n'espère, je ne demande qu'un délai! D'un jour à l'autre la paix peut se faire avec le duc de Bourgogne ; hélas ! j'attendais cet instant propice pour vous avouer mon amour, pour implorer votre appui. Mais ce moment n'est pas éloigné peut-être. Alors le sire de Flavy pourra-t-il préférer pour sa fille un vieillard sans gloire au fils de son frère? Qu'il laisse au moins à Marie la liberté de choisir entre ce vieillard et moi. Germaine, ma sœur ! je n'espère qu'en vous ; vous tenez dans vos mains mon sort et ma vie. »

Abattue, mourante , Germaine demeurait immobile sous ce coup terrible. Dans l'indicible angoisse qu'elle éprouvait , elle croyait s'éveiller au milieu d'un rêve , hélas! du seul rêve heureux qu'elle eût fait dans sa vie ! ses pensées étaient confuses ; un chagrin poignant troublait sa raison , et la voix de Hegnault lui faisait mal àentendre. L'infortunée aurait voulu fuir, aurait voulu s'anéantir à jamais. Ellealta-

cha ses regards troublés sur sa sœur, dont le visage brillait de la plus douce joie ; puis elle les éleva douloureusement vers le ciel, comme pour lui reprocher d'avoir laissé si longtemps le bandeau sur ses yeux. Enfin, faisant signe à Kegnault de se lever et de s'asseoir: « Comment avez-vous pu, dit-elle d'une voix faible, me cacher pendant toute une année l'amour que vous aviez l'un pour l'autre ?

— J'atteste Dieu, ditle jeune chevalier, que Marie vient d'entendre l'aveu de mon amour pour la première fois.

— Et moi , s'écria Marie , sans cet aveu , je croirais encore aimerRegnault comme on aime un frère ; je n'aurais jamais eu l'heureuse pensée que je pouvais devenir sa femme. Je te le jure, Germaine, je te le jure par notre pauvre mère que nous avons vu mourir et qui m'a remise sous ta protection »

Il fallait que le ciel eût inspiré à Marie ces dernières paroles; car elles eurent la puissance de bannir tout ressentiment du noble

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cœur de Germaine, qui fondit en larmes.

« Ah! s'écria Regnault avec un attendrissement inexprimable, pensez-vous que nous vous trompons ou pleurez-vous sur nous?»

Marie avait couru à sa sœur, elle la serrait dans ses deux bras. « Nous te chagrinons, Germaine, disait-elle, nous t'avons irritée. Peux-tu donc croire que j'aie jamais voulu me soustraire à ta volonté, à tes ordres? IN 'astu pas le droit de disposer de la malheureuse orpheline ? n'es-tu pas ma seule famille, mon seul appui? Un mol, un mot de toi suffira toujours. Quand tu devrais me dire d'épouser cet homme que je déteste, de mourir de chagrin, je suis prête à t'obéir, Germaine, à t'obéir en tout. »

Germaine serra doucement la main de Marie, mais elle ne put trouver un son.

«Parle-moi. ma sœur, parle-moi, reprit la pauvre enfant au désespoir. Dis que tu me pardonnes! dis que tu m'aimes encore! Est-ce que tu veux me repousser, m'abandonner?

— Jamais!» répondit Germaine , et, surmontant toute faiblesse , elle pressa sur sou cœur brisé son innocente rivale.

«Ordonnez aussi démon sort, s'écria Regnault qui serrait dans ses mains la main brûlante de Germaine ; que le ciel me punisse si l'arrêt d'un ange de bonté n'est point respecté par moi !

— Je prie ce ciel, dit Germaine, dont les 1 armes ne coulaient plus , de m'inspirer ce que je dois faire pour éloigner le malheur qui vous menace et pour assurer votre félicité. J'ai besoin d'y réfléchir avec calme. Allez tous deux. Va, Marie, ajoula-t-elie avec l'accent le plus doux, va m'attendre chez dame Marguerite.»

Ils obéirent, non sans avoir couvert de baisers les vêlements, les mains de celle qui devenait pour eux un ange tutélaire, et Germaine , restée seule , put enfin souffrir sans témoins.

Le courage passager qui l'avait soutenue

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dans ce cruel moment l'abandonna dès qn'il lui fut permis d'envisager son sort. Cette lettre , ces regards, ces discours si tendres de Regnault, tout ce qui depuis un an lui rendait la vie chère, n'avait jamais été son bien ; Regnault n'avait rien fait pour Germaine, il n'aimait en elle que la sœur de Marie. « Ils s'aiment! s'écriait-elle en fondant en pleurs, ils s'aiment ! » Et toutes les douleurs étaient contenues dans ces deux mots. «Quelle fatalité entretenait mon erreur! Ah ! si du moi.is ma mère n'avait point parlé ! Si , quand il l'ignorait lui-même , je n'avais pas su que nous avions été destinés l'un à l'autre , peut-être mes yeux se seraient-ils ouverts; peut-être aussi, mon Dieu ! l'aurais-je moins aimé ! Mais tout s'est réuni pour me perdre. Il appelait de tous ses vœux le jour qui lui donnerait Marie pour femme, et moi , pauvre insensée ! je croyais à nos fiançailles. »

Chaque pensée de Germaine la perçait de mille poignards. Un instant venait de renverser

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toutes les espérances de son avenir, de la séparer sans retour des plus chers objets de son afi'eclion. Cet amour qui causait maintenant sa honte, pourrait-elle l'arracher de son cœur? pourrait-elle oublier queRegnaultétaitTépoux que lui destinaitson père et l'époux qu'elle avait choisi? Le déchirement de son âme, l'amertume des pleurs qui tombaient de ses yeux lui faisaient trop connaître qu'elle ne verrait jamais Regnault comme un frère, et sa sœur, sa bien-aimée Marie vivrait près de celui que Germaine devait toujours fuirpour l'avoir trop aimé. « Oui, oui, s'écriait-elle au désespoir, il faut tout perdre! il faut tout perdre à la fois! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu ! pour être si malheureuse? pour me voir séparée ainsi de tout ce que j'aimais, de tout ce que j'aime encore ? Que dis-je, reprit-elle aussitôt, ai-je le cœur assez lâche pour ne pas le souhaiter? Leur douleur adoucira-t-elle ma douleur? et puisje les revoir ailleurs qu'à l'autel sans pleurer sur leur sort? Ah! gardons pour moi les re-

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grets, les larmes; mais que je ne sois pas témoin du malheur de Regnault , du malheur de ' Marie, avant d'avoir tout fait pour l'empêcher. Quand ils n'espèrent qu'en moi, je les rendrais donc victimes de ma peine, je les condamnerais à souffrir ce que je souffre !...Mon Dieu ! s'écria-t-elle en tombant à genoux, pardonnez-moi mes murmures ; j'accepte ma destinée. Mais, pour prix des souffrances qui me sont réservées dans ce monde, donnez-moi la force, donnez-moi le pouvoir de faire le bonheur de Marie ! »

Cette prière, prononcée de tout l'élan de son âme, rendit à Germaine son courage; elle se releva ferme et résignée , et sans retard elle envoya chercher maître Joseph, qui ne se fit point attendre.

Elle venait de prendre la seule résolution qui pût assurer le bonheur des deux amants et les soustraire au courroux de son père. Le sire de Flavy leur laissait vingt-quatre heures, et dans la nuit même maître Joseph pouvait

bénir l'union de Hegnauit et! de Marie, qui partiraient aussitôt pour Arras, qu'iiabitait alors le duc de Bourgogne , ce lieu étant le seul peut-être où le ressentiment de messire Guillaume ne dût pas les poursuivre. Mais Germaine éprouva de la part du bon prêtre plus de résistance qu'elle n'en avait attendue. Le vieillard, tout ému qu'il était du malheur de deux enfants qu'il avait vus naître (car Germaine ne laissa point soupçonner son propre malheur), le vieillard refusait avec fermeté de prêter son saint ministère à un acte de rébellion contre l'autorité paternelle. Ce n'était point la colère de messire Guillaume qui l'effrayait ; il offrait d'aller trouver ce terrible homme, de lui reprocher la haine qu'il avait toujours montrée pour Marie, et la violence qu'il voulait employer pour traîner à l'autel la malheureuse enfant.

Germaine, qui savait trop combien cette démarche serait inutile, s'efforçait en vain de s'y opposer et de vaincre les scrupules du saint

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homme, lorsque Chariot vint chercher maître Joseph de la part de messire Guillaume.

« L'occasion est propice, dit le bon prêtre se levant dès que Chariot fut sorti; c'est moi sans doute qu'il a choisi pour bénir l'union qu'il projette. Je vais lui déclarer que ce mariage ofifense le ciel.

— Craignez surtout qu'il ne soupçonne l'amour de Regnault pour Marie! s'écria Germaine effrayée de l'effet que pouvait produire sur son père le dédain dont elle était victime. Lui dire qu'ils sont engagés l'un à l'autre, c'est les perdre tous deux , c'est me condamner au désespoir d'avoir causé leur mort ! » Et Germaine, en parlant ainsi, était émue au point de verser des pleurs; car ses craintes lui rappelaient trop bien les desseins de messire Guillaume sur Regnault et sur ellemême.

« Rassurez-vous, mon enfant, reprit maître Joseph ; je connais assez le sire de Flavy pour savoir avec quelle fureur il appendrait que sa

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