‹ Les FlavyChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Il est des nuits d'orage où le flot des idées, Comme un fleuve trop plein aux ondes débordées, Roule avec trop de penle et irop d'emportement Pour que notre âme même en ait le sentiment; Un vertige confus bouillonne dans la tête, Et, prêt à se briser, le cœur même s'arrête. Lamartine, Jocelyn.

Le lendemain Germaine avait obtenu le consentement du bon prêtre à l'union secrète de Marie et du jeune chevalier. Mais deux témoins étaient nécessaires. On pouvait déjà compter sur Chariot, qui, le mariage célébré, devait suivre son jeune maître. Ger-

l84 LES FLAVY.

maine crut pouvoir s'adresser à Richard, «Au seul ami qui me reste, t se disait-elle en soupirant, et elle le fit prier de venir lui parler.

« Il faut que je sois bien sûre de l'attachement qui nous unit, mon bon Richard, lui ditelle, pour attendre de vous leservice important que je vais vous demander; car le malheur veut que ce service ne soit pas sans danger pour celui qui me le rendra. »

Richard sourit tristement. « Mon sang et ma vie ne sont-ils pas à vous? répondit-il. Ordonnez.

— Nous avons besoin que la présence d'un ami sanctifie cette nuit un mariage qui doit exciter le courroux de mon père.

— Mais ce mariage, vous l'approuvez , dit Paulet.

— Je le désire comme l'unique moyen de salut qui reste à une infortunée.

— Je suis prêt, répliqua-t-il.

— Je ne veux point surprendre votre parole, Richard, reprit Germaine ; je ne dois

LES FLAVY. l85

pas vous cacher que l'époux dont vous allez assurer le bonheur est un de vos ennemis, l'ami du duc de Bourgogne et des Anglais; c'est Regnault de Flavy enfin.

— Regnault de Flavy! s'écria Richard qui sentit ses genoux fléchir sous lui ; c'est à ce mariage que vous me faites assister ! ajoutat-il l'œil égaré et la pâleur de la mort sur le front.

— Si vous éprouvez une trop grande répugnance à servir celui que je vous ai nommé, dit Germaine surprise qu'une haine de parti pût exciter la violente émotion du jeune bourgeois, il ne me reste plus qu'à vous supplier de me garder le secret le plus inviolable. Je vous sais trop généreux pour livrer jamais à la colère de mon père une innocente fille dont vous avez été le protecteur, dont votre toit est devenu î'asile ; un mot, un seul mot de vous peut perdre Regnault et l'infortunée que votre relus, Richard, condamne pour toujours au plus malheureux sort.»

jS6 les flavt.

En achevant ces mots Germaine couvrit de sa main ses yeux humides de pleurs.

Paulet la contempla quelques instants en silence. L'horrible torture qu'il éprouvait faisait trembler ses membres; mais, tout en souffrant les tourments de l'enfer, son cœur n'hésitait plus.

« A quelle heure doit se célébrer la cérémonie? demanda-t-il d'une voix qui rendit à Germaine l'espoir d'obtenir son assista'nce.

— A minuit, répondit elle.

— Et dans quelle église?

— Dans la chapelle de Vertbois.

— Vous pouvez compter sur moi, madame ; j'y serai. »

Il allait sortir, quand Germaine se leva, et lui tendant la main : o Que le ciel vous bénisse, Richard, pour avoir triomphé de votre haine ; puissiez-vous, en récompense, n'avoir jamais à triompher de votre amour! »

Saisi d'un frémissement involontaire, Richard ne leva point les yeux sur elle, ne prit

point la main qu'elle lui présentait. « A minuit, » dit-il, et il s éloigna.

Cette heure, en effet, n'avait pas encore sonné à l'horloge de Compiègne que Richard était dans la forêt, s'acheminant vers le château de Vertbois. Arrivé à la petite porte des cours, il y frappa doucement. La vieille Marthe, que son fils avait instruite de tout ce qu'elle avait à faire, vint lui ouvrir et le conduisit dans la chapelle, où tout était préparé pour un mariage. A la faible lueur de la lanterne que portait la bonne femme , Richard Paulet vit briller sur l'autel , au pied duquel étaient placés deux riches coussins destinés aux époux, quelques vases et quelques chandeliers d'argent; car les Anglais, qui pendant leur dernier séjour venaient d'achever la dévastation du château de Vertbois, avaient respecté le lieu saint.

Marthe alluma les cierges à demi brûlés depuis longtemps et se retira, tandis que Richard laissait errer ses regards sur les débris

l68 LtS FLA\Y.

d'une magnificence que plusieurs siècles avaient rendue l'apanage des seigneurs de Flavy. Des drapeaux pris sur les ennemis de la France étaient suspendus à la voûte de la chapelle, et les lambeaux de quelques-uns retombaient sur les larges piliers qui portaient des écussons aux armes de la famille.

Tous ces signes d'une antique et haute noblesse ne pouvaient frapper les yeux de Richard sans éveiller pour un instant sa raison, sans ranimer sa fierté d'âme. Il se demandait si son amour n'était pas celui d'un insensé , s'il avait pu concevoir un seul moment l'espérance d'occuper la place que le sort réservait au fortuné Regnault de Flavy , et il s'applaudissait , l'infortuné , d'avoir eu la force de se taire, de mourir du moins avec son secret. Mais son orgueil satisfait offrait un bien faible secours contre une douleur aussi cruelle, aussi déchirante qu'était la sienne. En vain appelait-il à son aide tous les sentiments de généro^ilc que renfermait son noble cœur, en

vain se répétait-il que le Ciel permettait qu'il exposât ses jours pour assurer le bonheur de Germaine de Flavy ! Le soir même il avait rencontré Chariot conduisant deux chevaux du côté de la forêt ; il ne pouvait douter que tout ne fût prêt pour la fuite des deux époux, et l'horrible pensée qu'il allait voir Germaine pour la dernière fois dominait toute pensée salutaire. Moins il s'était flatté d'obtenir jamais d'autre bonheur que celui de vivre près Germaine, plus ce bonheur était devenu son unique bien, sa vie. «Encore quelques instants, se disait-il, et cet autel aura reçu leurs serments, et je la verrai partir pour toujours! pour toujours ! » Alors, dans le désespoir qui s'emparait de son âme , le malheureux Richard s'agenouilla sur la pierre, pour demander à Dieu de ne point le soustraire à la vengeance du sire de Flavy et de hâter sa mort. «Au moins, s'écriait-il, je lui aurai sacrifié mes tristes jours, au moins j'ob-

igO LES FLAVT.

tiendrai d'elle un soupir, une larme de regret et de pilié! »

11 priait encore lorsque les deux sœurs , Regnault, maître Joseph et Chariot entrèrent dans la chapelle. Au bruit de leurs pas Richard se leva et vit Germaine s'avancer vers lui, conduite par le jeune chevalier. Une sorte de vertige le saisit ; il sentit sa tête se perdre, et cet instinct qui nous porte à fuir une douleur trop vive lui fit baisser les yeux vers la terre pour ne plus les relever.

« Hâtons-nous, » dit maître Joseph qui, montante l'autel, enjoignit aux témoins de se placer à droite et à gauche. Richard obéit par un mouvement machinal ; car il avait si peu repris ses esprits que sa pensée n'avait plus rien de distinct; ses oreilles bourdonnaient, et la voix de maître Joseph lui avait semblé retentir dans la chapelle comme une cloche sonnée pour un mourant.

La cérémonie commença , mais il ignorait

LES FLAVT. I9I

lolalement encore qu'il se trouvait placé près de l'épousée. Les yeux fixés sur le marbre que pressaient ses pieds immobiles, sans respiration , sans couleur, il se tenait là, debout, offrant une vivante image des statues qui ornent les temples, quand tout à coup il entend maître Joseph prononcer ces mots d'un ton solennel: «Reiznaultde Flavy, voulez-vous pour femme et pour épouse Marie de Flavy, si Dieu et sainte Eglise vous l'accordent?»

A ce nom de Marie qui vient de frapper distinctement son oreille , Richard croit être en démence ; pour la première fois il jette précipitamment ses yeux sur le couple fortuné... 0 surprise î ô joie ! c'est bien en effet pour la sœur de Germaine que s'adresse cette demande, et Regnault répond «Oui» d'une voix forte et animée.

«Yous, Marie de Flavy, reprit aussitôt maître Joseph , voulez-vous pour époux et mari Regnault de Flavy, si Dieu et sainte Eglise vous raccordent?»

igZ LES Fr.AVY.

Marie, avant de répondre, se tourna vers sa sœur d'un air respectueux et tendre. Germaine, qui tenait sa tête baissée, s'inclina encore davantage en signe de consentement, en sorte que Richard ne put distinguer de ses traits que la pâleur mortelle dont ils étaient couverts. Alors il se rappela les dernières paroles que lui avait adressées la noble fille : Pidssiez-vous n avoir jamais à sacrifier votre amour ! et le généreux abandon de soi-même qu'il entrevoyait remplissant son cœur d'admiration et de pitié : « Mon Dieu! murmurat-il dans une émotion indicible, faut-il donc que j'apprenne de cet ange à supporter la douleur?))

Germaine en effet pouvait servir d'exemple à tous ceux que déchirent les grandes angoisses de l'ame; car nul peut-être n'avait souffert ce qu'elle souffrait en ce moment. Soit qu'elle portât ses regards sur cet autel, où, vingt ans avant, elle avait été promise à Regnault pour épouse, soit qu'elle regardât

LliS FLA.VY. 193

celui qui seul avait t'ait battre son cœur d'amour, d'espérance et de joie, dont alors l'aimable visage était tout radieux de bonheur, soit enfin qu'elle attachât ses yeux pleins de larmes sur la sœur chérie dont elle allait se séparer à jamais, un chagrin dévorant lui ravissait le courage qu'elle demandait au ciel avec tant de ferveur. Accablée d'une douleur que tout renouvelait sans cesse , elle finit par ne plus voir, par ne plus penser, et parvenant à s'anéantir devant le devoir qu'elle remplissait, les mains jointes , les yeux baissés, elle priait pour les deux époux.

La cérémonie achevée , sans perdre un instant, on se rendit dans les cours, où deux chevaux attendaient les trois fugitifs. Prêt à partir, Regnault mit un genou en terre devant Germaine , et lui rendit grâce d'avoir assuré son bonheur, en l'appelant avec délice sa sœur, sa bien-aimée sœur. Germaine , sans oser jeter un seul regard sur lui , le releva de sa main tremblante : « Soyez longtemps heu-

194 i*S FLAVT.

reux ! répondit-elle d'une voix dont l'accent douloureux vibra dans le cœur de Richard; et toi, Marie, et toi, dit-elle en la pressant sur son sein, pense quelquefois à Germaine ! »

Marie, inondée de larmes, ne pouvait s'arracher des bras de celle que jamais encore elle n'avait quittée. «Partez, dit maître Joseph , le jour va bientôt paraître; hâtez-vous de fuir. » Et Germaine, donnant à sa sœur un dernier baiser, la força de se mettre en route.

Un même cheval portait Regnault et sa jeune épouse, Chariot montait l'autre. Pendant quelques minutes on put encore les entendre qui s'éloignaient au galop. Ce bruit semblait ravir à Germaine l'usage de la parole et du mouvement; elle l'écoulait, l'œil fixe, les bras pendants et immobiles, dans un état complet de stupeur.

Richard ne la perdait pas de vue un instant; car les rayons d'une lune brillante tombaient sur ce doux visage qu'ils pâlissaient en-

LES FLAVt. rg5

core. Le sentiment d'amour, d'adoration qui remplissait son âme lui faisait éprouver toutes les douleurs que Germaine paraissait souffrir; à peine osait-il se livrer à la joie de n'en être pas séparé sans retour, à peine osait-il se dire : « La voilà ! Regnault de Flavy s'éloigne ! » Et pourtant quel torrent de bonheur, quel avenir de félicité ne contenaient point ces paroles.

Enfin, un silence profond ayant succédé, Germaine poussa un long soupir; puis elle s'avança d'un pas lent vers le bon prêtre. « Rentrez sans tarder dans la ville, mon père, lui dit-elle , Richard vous en fera ouvrir les portes. Je reste ici ; c'est ici que je veux attendre mon père. Ou le ciel trompera mon espoir, ou je saurai n'attirer sa colère que sur moi.

— Sur vous ! s'écria Richard. Eh! qu'importent nos dangers , s'il nous faut trembler pour vous même ! Si

— Mon père m'a toujours aimée, interrom-

pit-elle avec cakne, et vous pouvez être sans alarme pour mes tristes jours. Je ne craindrais ici que voire présence, elle peut l'irriter; il ne faut pas qu'il vous trouve à Vertbois, et je vais le faire prier de s'y rendre. Partez , mes bons, mes chers amis; épargnez-moi la dernière peine qne je puisse encore redouter. »

Le cœur de Paulet était ému au point que ses yeux se mouillaient de larmes. La quitter quand sa voix, ses traits, son regard, tout annonçait le plus affreux déchirement d'âme ! la quitter quand peut-être elle allait se trouver en proie à de nouvelles douleurs ! Richard n'osait dire toute sa pensée , mais il refusait obstinément de partir et de la livrer seule au ressentiment d un furieux. Maître Joseph, certain que la vue et les discours de Germaine pouvaient seuls désarmer le sire de Flavy, avait cédé le premier aux prières de la noble fille. Il se joignit à elle avec tant de force de rî^ison que Richard co^seatit enfin

à le suivre, bien décidé à revenir aussitôt en secret surveiller l'effet de cette redoutable entrevue.

Page 1