CHAPITRE X'III
Pour chasser de sa souvenance
L'ami secret, On se donne tant de souffrance
Sans nul effet !
A' nos yeux l'image chérie
Toujours revient ; En songeant qu'il faut qu'on l'oublie
On s'en souvient.
Poésies de Clotilde de Surville.
Dans rétonnement où le jeta le message de sa fille, messire Guillaume se hâta d'arriver à Verlbois. Marthe , d'après l'ordre qu'elle en avait reçu, le conduisit aussitôt dans la grande salle, où Germaine l'attendait sans trouble et sans efifroi. Elle pensait bien
que son père, qui dans leur dernière entrevue, l'avait traitée elle-même avec sévérité, pouvait se lasser d'écouler une tendresse si mal reconnue, et qui peut-être jusqu'ici n'avait été que le caprice d'un cœur peu fait à aimer. Le courroux de messire Guillaume alors devait être d'autant plus terrible qu'il allait s'exercer sur une fille ingrate dont ses bontés passées lui sembleraient n'avoir fait naître ni le respect ni l'affection. Mais Germaine, résolue à ne jamais nommer ceux dont les secours venaient d'aider sa désobéissance, ne pouvait craindre que pour elle, pour elle qui n'avait plus à perdre que la vie ! Et peut-être l'infortunée eût-elle béni la main qui l'aurait frappée.
Elle n'attendit point les questions de son père; s'agenouillant devant lui dès qu'il parut : € C'est dans celte salle, dit-elle, en montrant la place où la dame de Flavy avait rendu le dernier soupir, c'est dans cette salle que j'ai juré devant Dieu de tout faire pour le bon-
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heur de Marie, de ma sœur. Je n'ai pu tenir mon serment sans m'immoler, sans vous désobéir ; mon père, ne me maudissez pas.
— Qu'as-tu fait?» dit le sire de Flavy, dont la surprise ne laissait point de place à la colère.
Alors Germaine lui avoua l'amour de Regnault et de sa sœur, leur mariage, leur fuite, en s'accusant d'avoir tout conduit et tout ordonné. Tandis qu'elle parlait, messire Guillaume, subjugué par le courage de celle qui osait ainsi se livrer à son terrible ressentiment , ne l'interrompit pas une seule fois. Comme si toute violence dût échouer devant un tel calme, il regardait ce beau visage dont les traits, devenus quasi méconnaissables dans l'espace de deux jours, attestaient d'horribles souffrances d'âme. Germaine ne cachait point d'ailleurs les regrets qui l'avaient accablée , qui l'accablaient encore à l'idée d'être séparée sans retour de deux êfres si chers : « Mais ils s'aimaient, disait-elle, ils s'aimaient, mon
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père ! Le bonheur ne pouvait plus exister que pour eux ; je ne pouvais plus être heureuse. »
Tout indigne qu'était le sire de Flavy de comprendre une pareille abnégation de soimême, elle faisait naître en lui je ne sais quel respect pour l'angélique créature à laquelle il avait donné la vie. Un sentiment inconnu de lui jusqu'alors, la pitié, détournait son courroux de sa malheureuse fille en pleurs pour le porter tout entier sur les fugitifs, qu'il vouait dans son âme à tous les supplices.
tMaintenant, mon père, ajouta-l-elle enfin, en attachant sur lui ses grands yeux noirs éteints par tant de larmes, maintenant j'ai l'espoir que vous n'ajouterez pas à mon malheur, que vous m'accorderez ma grâce, que vous m'accorderez surtout la grâce de ceux qui m'ont aidé à remplir mon devoir.
— Je t'accorde tout, dit messire Guillaume d'une voix presque attendrie , tu ne souffres déjà que trop , pauvre insensée! 11 l'a préféré Marie. le misérable ! s ccria-l-il aussitôt fivec
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l'accent de la fureur ; il t'a préféré Marie! et tu m'as empêché de débarrasser la famille d'un homme de cette trempe? Il te trompait!...
— Hélas î dit Germaine, je me trompais moi-même.
— Si je m'en étais cru, il serait mort maintenant, tu serais vengée ; et, crois-moi, la vengeance est une douce chose. Mais celte affaire me regarde maintenant; je ne suis pas une faible femme que l'on attendrit par de beaux discours; il ne t'aura pas méprisée, il ne m'aura pas offensé impunément, ou ce bras ne pourra plus porter un fer, ou
— Que dites-vous, mon père? s'écria Germaine. Pensez-vous à me punir quand vous me pardonnez? voulez vous ajouter une si grande douleur à mes peines?
— Ils ont sans doute pris le chemin d'un des camps ennemis?» continua messire Guillaume sans répondre à sa fille.
Germaine le confirma dans cette pensée,
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désirant lui cacher que Regnault suivait le chemin d'Arras.
tt A merveille ! repril-il ; qu'ils rejoignent les Bourguignons , les Anglais. Quand mon bonheur me permettra de les joindre, tout entre nous sera de bonne guerre.
— Grâce au ciel, se dit tout bas la noble fille, il ne les joindra pas avant que le temps ait calmé sa colère !
— Pour toi, Germaine, je n'ai pas le courage de te garder rancune. Je reconnais trop bien dans tout ceci la folle générosité qui te pousse sans cesse à t'oublier toi-même, quoique je ne puisse deviner de quel avantage elle est pour ton bonheur; car à voir ton visage , ma pauvre enfant , certes, tu n'es pas heureuse.
— Je ne suis pas heureuse, mon père, je suis satisfaite.
— Soit, chacun est content à sa manière, » répliqua messire Guillaume, qui se plaisait surtout alors à penser, en contemplant les traits
altérés de sa fille, que l'auteur de cefatal changement n'échapperait point à ses coups. Il s'abstint néanmoins de faire connaître à Germaine les motifs sur lesquels s'appuyait cet espoir, afin de s'épargner des prières qu'il était bien résolu à ne plus écouter; mais partant le lendemain, avec des forces considérables, pour aller balayer la province de ce qu'il y restait encore d'Anglais et de Bourguignons, il ne pensait pas que Regnault pût échapper à l'activité de ses recherches.
Voyant Germaine décidée à vivre désormais à Verlbois, il lui apprit que, s'étant démis du gouvernement de Compiègne, il passerait à l'avenir dans cette demeure de ses pères les courts moments de repos que la guerre lui laissait. Il s'occupa avec elle du soin de lui rendre ce séjour agréable autant qu'il était possible dans l'état délabré du château. Sa joie de n'avoir plus qu'une fille se montrait dans tous ses discours; il la déclarait dame et châtelaine de tous les manoirs qu'il possédait
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encore, et de tous ceux qu'il espérait reconquérir sur l'ennemi. Son départ , qui devait avoir lieu le lendemain, pouvait être suivi d'une fort longue absence ; car les conseillers du roi avaient pris la résolution de mettre à profit les circonstances devenues favorables à leur cause et de ne plus laisser de répit à leurs adversaires. «J'aime à croire, dit le sire de Flavy, qu'en courant le pays avec moi notre pauvre amoureux se consolera bientôt d'avoir perdu sa belle ; il gagne après tout à ceci d'être revenu sous le bon drapeau, et les petites sottes à joli visage sont faciles à retrouver. »
En parlant ainsi, messire Guillaume riait malicieusement de la figure qu'allait faire le seigneur de Relepot, et semblait avoir banni tout ressentiment ; car cette légèreté d'esprit, jointe à la dureté du cœur, n'était pas un des signes les moins remarquables de son caractère, et souvent on l'avait vu ajouter le sarcasme et l'ironie à ses cruautés.
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« Voilà donc, se dit tristement Germaine lorsqu'il l'eut quittée, voilà donc le seul cœur qui désormais s'ouvrira pour moi. Hélas ! pourquoi faut-il?... » Touchée de la tendresse que venait lui témoigner son père , elle ne permit point à sa pensée d'aller plus loin.
Richard, qui guêtait furtivement le départ de messire Guillaume, ne l'eut pas plutôt vu sortir du château qu'il y entra lui-même et pria la vieille Marthe d'aller dire à sa maîtresse que Richard Paulet était dans les cours, attendant les ordres qu'elle pourrait avoir à lui donner. Germaine le fit monter aussitôt. Elle l'instruisit de l'heureux résultat de son entretien avec le sire de Flavy, et le chargea d'assurer maître Joseph que désormais rien n'était à craindre ni pour lui ni pour Richard. Ce point si important une fois traité, elle lui dit qu'elle irait avant peu remercier dame Marguerite des soins dont elle et sa sœur avaient été comblées. « Pour vous, Richard, ajoutât-elle, je ne vous remercie pas ; nous sommes
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maintenant de vieux amis qui ne comptons pas ensemble. »
Ces mots, qu'elle accompagna d'un triste et doux sourire, adoucirent pour Richard la certitude d'une séparation qu'il n'avait déjà que trop prévue.
«Ainsi, dit-il avec la plus vive émotion, à Verlbois comme à Compiègne, vous daignerez voir en moi un être tout dévoué à votre noble, à votre chère personne?
— Oui, toujours, mon digne ami.
— Peut-être, osa-t-il ajouter, peut-être ma modeste demeure vous offrirait-elle plus de distraction que la solitude de Vertbois.
— Peu importe désormais le lieu que j'habiterai , répondit Germaine en étouffant un soupir; cependant il me serait pénible de vivre maintenant dans celui où pendant un an je voyais ma sœur près de moi , où j'ai passé de si doux et de si cruels moments. Pour vivre, Richard, il faut que j'oublie. » Alors sa
poitrine oppressée se souleva douloureuse ment, et le courage qu'elle affectait fut prêt à l'abandonner.
0 Dois-je engager maître Joseph, se hâta de dire Richard, à vous faire ici ses visites habituelles?
— Maître Joseph, répondit-elle, vous et votre famille , ainsi que le bon Daniel , serez toujours les bien reçus dans le vieux manoir, si la vue d'une triste personne ne vous en éloigne point; car Marie ne sera plus là pour égayer nos réunions. Moi-même je ne sais pas, non, je ne sais pas maintenant comment je vivrai sans Marie. » Et en dépit des efforts qu'elle faisait pour se contraindre , ses yeux se remplirent de larmes.
a Un temps viendra, j'espère, où vous pourrez encore vous réunir.
— Oui , quand nous serons tous bien vieux, ou dans la tombe,» ajouta-t-elle , mais d'une voix si basse que Richard ne l'entendit pas.
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Et comme il s'apprêtait à prendre congé r « Ainsi, Richard, à revoir bientôt,» lui ditelle en lui tendant la main.
Richard imprima respectueusement ses lèvres sur cette main chérie, et sortit le cœur plein de tendresse , d'admiration et de pitié.
L'étonnement fut grand chez dame Marguerite lorsque Richard y apporta la nouvelle du mariage de Regnault de Fiavy avec sa cousine, en ajoutant que Germaine avait pris la résolution d'habiter désormais Vertbois. Il n'eut cependant à répondre qu'aux nombreuses questions de sa tante , ce qu'il fit avec toute la brièveté possible ; car Georgette, ne sachant si elle devait se réjouir ou s'affliger de ces événements, écouta le tout en silence.
Quant à Daniel , il voulut attendre qu'il se trouvât seul avec Richard pour traiter un sujet aussi délicat, et dès qu'il en eut saisi la première occasion : « Ma perspicacité se trouve étrangement en défaut, dit-il à son n. a
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ami ; que je meure si je n'aurais pas gagé ma tête que la demoiselle Germaine aimait son cousin.
— Et qui te dit qu'elle ne l'aimait pas? répondit Richard en serrant fortement la main du petit sorcier; qui te dit qu'elle ne l'aime pas encore? hélas ! Connais-tu donc si peu ce noble cœur que tu ne devines pas qu'il s'immole au bonheur de Marie?
— A voir quel empire maudit l'amour prend
sur nous quand il nous tient, dit Daniel en soupirant, comment croire une femme capable d'un si grand sacrifice?
— - Pas plus grand que sa bonté ! pas plus grand que son courage! Ah! Daniel, si tu l'avais vue cette nuit, luttant contre une douleur dont moi seul connaissais toute l'angoisse, se réfugiant dans la prière ! Si jeune , si belle, et si malheureuse!... Non, jamais cette nuit ne sortira de mon souvenir ; elle a fixé mon sort. Vivre pour consoler Germaine de Flavy, pour la servir cpuime un esclave, pour lui
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donner tout mon sang s'il le faut , telle est désormais ma destinée , et je ne l'échangepais pas contre toutes les couronnes de ce monde. »
L'instant était peu propice pour faire entendre à Richard le langage de la raison; Daniel ne l'essaya point. « Si le ciel ne vient à notre secours , se dit-il après cet entretien , le pauvre garçon est perdu. H est bien vrai qu'il ne la verra plus tous les jours; mais il n'espérait rien, et maintenant, peut-être, il espère. »
Il s'en fallait bien cependant qu'un si grand bonheur fût réservé à Richard. Dans les fréquentes visites qu'il lui était permis de faire à Vertbois , il ne pouvait regarder vivre Germaine sans gémir sur elle, bien plus douloureusement que sur lui-même. Il la voyait traîner péniblement une existence dont aucune espérance, aucune joie ne venait ranimer la langueur. Triste , présentant l'image d'une douce résignation, le sourire ne se montrait
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plus sur ses Jèvres , et , si elle s'intéressait encore au sort de tous ceux qui l'entouraient, elle ne paraissait plus s'intéresser à son propre sort. Le chagrin secret qui pesait sur ce cœur souffrant , Richard seul en était instruit, et lorsqu'il la voyait tressaillir au seul nom de llegnault de Flavy, il se disait trop que l'iniortunée, en aimant une fois , avait aimé pour toujours.
Tel était en effet le malheur de Germaine que l'image de celui qui lui avait été si cher ne pouvait s'effacer de son souvenir. Cette image avait trop longtemps rempli son âme pour que sa raison , sa fierté et même sa tendresse pour Marie pussent parvenir sitôt à l'ett'^rracher. Les impressions que laisse dans le cœur un amour vrai sont d'autant plus durables qu'aucune autre jouissance de ce monde n'est assez vive pour les remplacer. En vain Germaine se reprochait-elle sa faiblesse, en vain s'efforçait-elle de changer en amitié ce penchant fatal que le dédain avait repoussé, que
le devoir condamnait ; les jours passés près de Regnaull, dans l'heureux temps où elle croyait être aimée, luisemblaientavoir été sa vie tout entière. Et maintenant , rougissant d'elle-même , confuse , humiliée , son plus grand regret était de n'avoir pas alors emporté dans la tombe son heureuse illusion.
Elle ne tarda pas à recevoir une lettre qui l'instruisit de l'arrivée des deux époux à Arras. La seule vue de ces caractères, qu'elle reconnut aussitôt, lui causa une émotion indicible. Regnault lui exprimait sa reconnaissance dans des termes si tendres, il la nommait de noms si doux, que Germaine s'arrêtant : « Pourquoi faut-il , dit-elle , qu'il m'ait toujours parlé , qu'il me parle encore comme il parle à Marie? Voilà , voilà ce qui m'a perdue! » Puis, celte lecture finie, effrayée des battements de son coeur, de la rougeur qui couvrait son visage : o Mon Dieu ! s'écria-telle , je ne pourrai donc jamais le revoir! il ne
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sera donc jamais mon frère ! » Et serrant la lettre avec soin , elle se promit solennellement de ne plus la relire.