‹ Les FlavyChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Que i'éclal des flambeaux, éternisant le jour, Fasse pâlir demain l'aurore à son retour. Des festins devant vous la pompe se déploie. Livrez-vous sans contrainte aux élans de là jOte. ANCELOTî Fieique.

Un an s'écoula, pendant lequel les succès du parti royal avaient délivré la province des horreurs de la guerre. Quoique la paix avec le duc de Bourgogne ne parût point devoir se faire de longtemps , Coinpiègne et ses environs, n'étant plus occupés que par un petit nombre de troupes françaises, commençaient à se relever de tant de désastre. Les citadins, après avoir réparé leurs murs, leurs maisons,

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se livraient enfin sans crainte au travail, et les paysans, rentrés dans leurs chaumières , cultivaient de nouveau les champs. Le village de Vertbois s'était repeuplé l'un des premiers. Les habitants trouvaient au château toutes les ressources utiles à ceux que la guerre avait privés des moyens de pourvoir à leur laborieuse existence, et le bonheur renaissait autour de celle qui plaçait désormais le sien dans les bénédictions du pauvre. Résignée à ne plus connaître de joie , n'attendant rien de l'avenir, Germaine plaçait toutes ses jouissances dans le bien qu'il lui était permis de faire à ses semblables, et lorsqu'un des malheureux dont elle soulageait l'infortune lui disait : « Je prierai Dieu pour vous , » elle ne pouvait souvent retenir un soupir, à la triste pensée qu'elle n'avait plus rien à demander pour elle ici-bas.

Non-seulement la jeune châtelaine de Vertbois consacrait une partie de son temps et de ses revenus au soin d'assurer le bien-être de

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ses vassaux, mais sa sollicitude s'étendait sur la ville chérie où elle avait reçu la naissance. Secondée par Richard , dont la volonté était toujours la sienne, elle obtenait du nouveau gouverneur tout ce qui favorisait la restauration de Compiègne , tout ce qui réparait la ruine des malheureux habitants. Celait à la jeune dame de Flavy que s'adressaient sans crainte les infortunés qui réclamaient justice ou grâce, et jamais leur prière n'était repoussée. Aussi la fille de messire Guillaume ne pouvaitelle plus entrer dans Compiègne sans être saluée par les acclamations d'un peuple entier, dont elle semblait être devenue la souveraine. Alors , le sentiment d'un noble orgueil venait émouvoir le cœur de Germaine; alors elle s'applaudissait de n'avoir point céué au désespoir en s'enfermant dans le cloître, ainsi qu'elle en avait eu souvent le désir , puisque sa triste vie était encore utile dans ce monde.

Regnaull, ayant suivi le duc de Bourgo^aje

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à la guerre, avait cessé d'écrire ; mais' bientôt Germaine reçut une lettre que lui fit adresser sa sœur, par laquelle elle apprit que Marie était mère. Pour la première fois alors elle parla longuement à niaître Joseph et à Richard des nouvelles qu'elle venait de recevoir d'Arras , et prit même plaisir à leur lire la lettre de Marie tout entière, bien que le nom de Regnault y fût prononcé souvent. Quoiqu'elle osât peu se flatter de connaître jamais cet enfant, dès ce jour il occupa doucement son imagination. Elle se le représentait offrant sur son aimable visage un mélange des traits de Regnault et des traits de Marie; elle le voyait lifi sourire , et c'était au fils qujelle pensait lorsqu'il arrivait qu'elle se reprochât d'avoir pensé trop longtemps au père.

Ainsi s'adoucissaient pour Germaine les premières angoisses de la douleur, et peut-être , à défaut de bonheur, eût-elle pu jouir du contentement qui naît de la satisfaction de soimême, si sa paix n'eût été troublée de nouveau

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par un événement qu'elle était bien éloignée de prévoir.

Depuis plus d'un an le sire de Flavy n'était venu à Verlbois qu'une fois et pour quelques heures. Durant ce temps, la renommée publiait de temps à autre les hauts faits d'armes par lesquels il était parvenu à se remettre en possession des châteaux et des places fortes que lui avait enlevés l'ennemi, en sorte que peu de mois suffirent pour qu'il se retrouvât un des capitaines de Charles les mieux pourvus en biens et en seigneuries. Germaine devenait donc ainsi une riche héritière, avantage auquel elle n'aurait guère daigné songer sans l'idée de pouvoir un jour faire du fils de Regnault un des plus puissants seigneurs de la France. Mais le bruit ne tardapas à se répandre que le sire de Flavy qui , bien qu'il eût passé sa cinquantième année , était fort loin d'avoir renoncé à l'amour , passait tous les moments que lui laissait la guerre aux pieds d'une noble dame dont il était éperdument épris.

Quelques mois auparavant , durant une tournée qu'il avait faite dans le Tartenois avec une partie de son monde, il avait été appelé au secours du château de Neesle , qui appartenait à la veuve du vicomte d'Arsy et se trouvait alors menacé par les Anglais. Comme il était rare que messire Guillaume ne trouvât pas son compte à rendre de pareils services, il s'empressa d'accéder à la prière de la vicomtesse. Un seul combat lui suffit pour délivrer le château ; mais il ne put voir celle qui l'habitait sans ressentir aussitôt pour elle une des plus violentes passions qu'il eût jamais éprouvées. La vicomtesse d'Arsy, âgée à peine de vingt-cinq ans , était d'une beauté rare, etson ardent désirde plaire ne lui laissant rien négliger de tout ce qui pouvait ajouter à ses charmes, elle avait attiré sur ses pas jusqu'alors une foule d'adorateurs.

Messire Guillaume, sans s'effrayer du nombre de ses rivaux, entreprit de faire la conquête que tous ambitionnaient. Les fêtes^

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les présents, les galanteries les plus recherchées, tout fut employé par lui afin de gagner le cœur de la belle veuve, jusqu'au jour où, profitant d'une nouvelle alarme de la vicomtesse, il lui offrit de s'assurer à jamais un défenseur en partageant sa fortune et en recevant sa main.

La vicomtesse, ambitieuse, avide de plaisirs, et surtout d'autorité, espéra satisfaire tous ses penchants en devenant l'épouse d'un homme qui aui'ait pu être son père^ et dont le haut rang el les grands biens ce laisseraient rien à désirer à la femme qu'il adorait. Elle ne demanda de délai que dans le but d'augmenter encore, s'il étail possible, l'ardente passion de messire Guillaume, qui vit enfin arriver le jour oîi l'union, dont il atten« dait son bonheur, s'accomplit dans le château de Neesle avec une magnificence toute royale.

La nouvelle de ce mariage ne fut connue à Verlbois que par l'arrivée des deux époux

dans le vieux manoir. Un matin que Germaine allait se rendre à Gompiègne, elle entendit retentir dans les cours le bruit d'un grand nombre de chevaux et le son des instruments ; comme elle ne recevait jamais que ses modestes amis, surprise et contrariée de voir ainsi troubler sa solitude, elle s'avança vers le perron pour reconnaître la cause d'un tumulte aussi étrange. Une troupe nombreuse de cavaliers et de musiciens suivait messire Guillaume, qui venait de descendre de cheval pour aider galamment une jeune et belle femme à descendre du sien. Tous deux s'approchèrent de Germaine stupéfaite , et le sire de Flavy mettant la main de l'inconnue dans la main de sa fille : « Voici ma femme , Germaine, lui dit-il ; vous allez vivre ensemble ; aimez-vous pour l'amour de moi. »

Germaine ne répondit à ce discours qu'en s'inclinant devant sa belle -mère, dont la main restait immobile dans la sienne , et dont les regards se fixaient sur elle avec plus

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lie déplaisir que de bieaveillance. La beauté de la vicomtesse d'Arsy, quoique fort remarquable, n'avait rien d'attrayant. Ses traits, d'une régularité admirable, n'exprimaient que la hauteur, et je ne sais quoi de méchant, qui repoussa Germaine dès le premier coup d'oeil. A vrai dire , la nouvelle châtelaine de Vertbois était peu disposée à se montrer aimable; à la vue d'une belle -fille dont les charmes l'emportaient sur les siens, son dépU était trop grand pour qu'elle pût le cacher, et chaque jour devait encore ajouter à sa haine pour celle qu'on lui enjoignait d'aimer.

Germaine, toutefois, n'en témoigna pas iT^oins de respect et d'é^'^ards pour l'épouse de son père, qu'elle mit aussitôt à la place de dame et maîtresse du château , en se soumettant la première à tous les désirs de cette femme hautaine et capricieuse. Bien qu'elle entrevît avec un grand chagrin qu'il fallait perdre sans retour la paix dont elle jouissait

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dans sa retraite, quand cette paix, hélas! était le seid bien qui lui restât, elle ne put observer le tendre empressement de messire Guillaume pour sa jeune épouse, elle ne put l'entendre adoucir et sa voix et son langage, sans se dire qu'elle devait plutôt se réjouir que s'affliger de celte alliance , puisqu'elle seule en serait victime. Germaine, qui n'avait jamais vu messire Guillaume amoureux , se flattait que l'amour opérerait en lui un changement qui pourrait être durable. «La bonté, pensait-elle, doit devenir si facile à celui qui*vit heureux que je devrai peut-être à cette femme ce que j'ai demandé si vainement au ciel. »

Avant peu on vit les plaisirs et la magnificence reparaître à Vertbois. Dans le désir de plaire à sa jeune épouse, le sire de Flavy, qui d'ailleurs se plaisait dans les fêtes, voulut y donner des festins à la noblesse de Compiègne et des environs. Le château fut réparé et reprit son ancienne splendeur. Obligée d'as-

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sister à ces nombreuses réunions , Germaine apportait au sein de la joie la profonde mélancolie qui la dévorait. Combien de fois , témoin des plaisirs bruyants auxquels elle ne prenait aucune part, pensait-elle que Marie eût été heureuse d'en jouir, et combien de fois aussi , en pensant à Marie , son cœur se gonflait -il de soupirs et ses yeux se mouillaient-ils de larmes ! En vain elle se voyait l'objet de tous les hommages , en vain son père lui prouvait-il que l'amour qui le subjuguait n'avait point affaibli sa tendresse pour elle; le faste, la foule qui l'environnaient, semblaient ajouter à ses regrets celui de chercher inutilement autour d'elle une jouissance, un cœur qui répondît au sien.

La dernière espérance qu'elle avait conçue d'ailleurs était depuis longtemps évanouie. Un mois ne s'était pas écoulé sans que messire Guillaume, cessant de se contraindre, n'eût que trop instruit sa compagne du triste sort qui l'attendait. La vicomtesse payait cher II. 15

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les jouissances mondaines dont elle se moii* Irait insatiable par les heures qu'il lui fallait passer avec un mari tel que le sien. Le caractère emporté , la dureté d'âme du sire de Flavy, ne tardèrent pas à la faire se repentir d'avoir acheté, aU prix de son repos, le haut rang qu'elle occupait. Jamais le sort , il est vrai , n'avait uni deux êtres aussi peu formés pour vivre ensemble , et l'on peut imaginer à quel point le caractère violent et allier de la dame de Flavy était propre à irriter la violence d'un homme qui ne souffrait point la contradiction. Le moindre discord qui survenait entre les nobles époux donnait lieu à des scènes épouvantables , dans lesquelles messire Guillaume, en dépit de l'amour dont il était encore épris, accablait sa femme des plus rudes traitements. Elle qui jusqu'alors avait tout fait plier sous sa volonté, il lui fallait subir un joug qu'aucune affection potii* celui qui l'imposait ne l'aidait à supporter. Dominée parce terrible maître, hors d'état

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de lui résister, elle ne tarda pas à lui vouer une haine d'autant plus implacable que la crainte chez elle venait s'allier au ressentiment. Il lui fallait désarmer cet être féroce par quelques apparences de tendresse ; il fallait sourire à celui qu'elle aurait voulu précipiter dans la tombe.... aussi n'avait-elle plus d'espoir de repos que dans les fréquentes absences de messire Guillaume.

Ces absences ne faisaient point cesser les plaisirs qui se succédaient à Yertbois; c'était ce temps, an contraire, que la dame de Flavy choisissait pour recevoir ceux des jeunes chevaliers qu'elle craignait devoir exciter la jalousie de son époux. Un d'eux surtout semblait être invité plus souvent que tout autre. Messire Pierre Louvain (c'était son nom), irrité contre un des favoris du roi Charles , avait cessé pour un temps de faire la guerre , et il habitait une forteresse à lui appartenante et voisine de Vertbois. Son mauvais sort lui avait fait concevoir pour la belle châtelaine

une passion d'autanl plus violente que la dame de Flavy, soit par vertu , soit par coquetterie , ne lui laissait entrevoir aucune espérance. Mais, tout en s'obstinant à ne recevoir ses soins que comme ceux d'un ami , elle n'encouragea pas moins , pendant plusieurs mois, les fréquentes visites qu'il faisait à Vertbois. Enfin, lorsque les emportements de niessire Guillaume eurent excité son aversion pour le tyran qu'elle s'était donné, messire Pierre devint le confident de ses peines; c'était avec lui qu'elle pleurait, qu'elle maudissait son cruel époux, et l'amoureux chevalier, tout rempli de haine contre son trop heureux rival, partageait, comme on peut le croire, la douleur et les ressentiments de la belle châtelaine.

Il était rare que messire Louvain se montrât au château pendant le séjour du maître ; mais à peine messire Guillaume était-il éloigné qu'on le voyait s'y établir, comme il eût pu faire dans son propre manoir. Le sire de

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Flavy avait trop peu d'amis parmi ses serviteurs pour qu'aucun d'eux, au risque de s'exposer à sa colère, voulût l'instruire de ce qui se passait, ou même éveiller ses soupçons, et sa femme, comptant sur la crainte et sur l'éloignement qu'il inspirait à tous , pensait ne devoir redouter que Germaine, le seul être qui lui parut posséder la confiance et la tendresse de messire Guillaume. Mais Germaine, qui aurait gardé le silence lors même qu'elle eût été instruite du scandale, ignorait tout. Dès que le départ de son père lui rendait sa liberté , elle cessait de paraître aux repas, aux bais, aux chasses, où brillait alors sans partage sa belle-mère , qui se gardait bien de combattre son goût pour la solitude. Retirée dans celle des lours du château qu'elle n'avait pas cessé d'habiter, le son lointain des instruments, des cris des chasseurs, parvenait à peine jusqu'à sa retraite. Là Germaine, fuyant le regard rude, le sourire amer de la châtelaine , pouvait au moins se livrer à ses

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tristes rêveries. Elle pensait à Marie, à cet enfant qu'elle eût été si heureuse de voir! Trop souvent aussi elle pensait à Regnault, dont son père ne parhât jamais, et dont elle ignorait le sort. Il lui arrivait parfois de faire venir près d'elle la vieille Marthe. Marthe avait connu, avait aimé tous ceux que Germaine portait dans son cœur, et les heures qu'elle passait à entendre la bonne femme parlerdesfrèresdoraessire Guillaume, de la douairière, de Marie et de l'enfance de Regnault, étaient devenues ses plus douces heures. ,

Les plaisirs bruyants du château avaient presque entièrement éloigné maître Joseph , à qui d'ailleurs le titre d'ami de Germaine valait un accueil glacial de la châtelaine. Quant à Richard , nul ne se désespérait plus que lui du changement survenu à Vertbois ; bien qu'il errât souvent des heures entières autour des murs de cette demeure, il était rare qu'il osât se présenter pour voir quelques instants celle qu'il voyait naguère chaque jour. Mais

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Germaine , qui lui conservait autant d'amitié que de reconnaissance , ne laissait point pasp ser une semaine sans aller faire une longue visite à dame Marguerite. Sa venue, que la pauvre Georgette se voyait réduite à désirer, était pour Richard une si grande jouissance qu'il endurait doucement le chagrin de voir qu'une seule pensée occupait encore l'esprit et le cœur de la noble fille. Les communications entre les partisans du duc de Bourgogne et les provinces royales étant devenues plus difficiles , Germaine , depuis plusieurs mois, n'avait reçu aucunes nouvelles de sa sœur, et c'était seulement chez dame Marguerite qu'elle osait parler des craintes et de la douleur que lui causait le silence de Marie. Quoique dans ces entretiens le nom de Regnault de Flavy ne fût point prononcé, Richard devinait sans peine que Germaine tremblait surtout pour celui que la guerre exposait sans cesse à lous les dangers.

Bientôt en effet Germaine ne put enten-

dre parler de l'affaire la moins importante sans s'informer avec la plus grande anxiété du nom des chevaliers bourguignons qui avaient péri dans le combat. Souvent même elle chargeait Richard, Daniel ou maître Joseph de prendre des renseignements à cet égard. Néanmoins jusqu'alors aucun bruit alarmant ne venait justifier ses craintes, et je ne sais quel triste pressentiment qui tourmentait en secret son âme.

Dans le besoin qu'avait Richard de la voir calme et aussi heureuse qu'elle pouvait l'être, il était heureux lui-même lorsque les circonstances lui permettaient de la rassurer sur le sort de cet homme dont il avait cent fois maudit l'existence ; il en résultait que Daniel était sans cesse à l'affût des nouvelles de l'armée bourguignonne, et qu'il dit un jour en riant à Richard: «Certes, messire Regnault de Flavy serait surpris d'apprendre combien il existe à Compiègne de gens qui s'intéressent à sa vie, gens auxquels il ne pense guère,

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j'imagine, à commencer peut-être par la demoiselle Germaine.

— Enfin , elle l'aime , répondit tristement Richard; ne sais-tu pas que l'on aime sans être aimé?

— Une femme, passe encore, dit le petit sorcier. ,

— Tu veux me gronder, dit Richard avec un sourire si mélancolique que Daniel hésita quelques instants avant de poursuivre.

— Eh bien! oui, reprit-il enfin; je ne puis endurer de te voir perdre ta jeunesse, ta vie , tant de bellesqualités qui me rendaient fier de toi, à poursuivre je ne sais quelle illusion dont tu ne peux attendre ni gloire ni bonheur. Je t'ai connu tout autre , alors que tu avais la noble ambition...

— Que parles-tu d'ambition? interrompit Richard ; ne suis-je pas un bourgeois? Puis-je jamais porter les éperons d'or? puis-je jamais me voir invité comme convive aux banquets des chevaliers et des nobles dames?

— Et qu'importe! Ne le snfBsait-il pas de marcher à la tête de notre bourgeoisie , d'être devenu , en quelque sorte , le roi de Compiègne , où chacun bénissait en loi le bienfaiteur de nos concitoyens?

— Je suis prêt encore à donner tout mon sp.ng pour eux , et c'est elle surtout^ c'est elle qui a échauffé dans mon cœur l'amour de mon pays et celui de mes semblables. Tous ses désirs ne sont-ils pas devenus les miens ? sa volonté n'est-elle pas devenue la mienne ?

— Il n'existe donc plus de Richard Paulet? dit Daniel avec un sourire mécontent et moqueur Ainsi , ce sentiment maudit , si tu l'eusses éprouvé pour une mauvaise femme , aurait pu te raen^r au vice , au crime ?

— Je l'ignore , répondit Richard ; mais quelle supposition oses-tu faire , quand j'ai lié mon sort à celui d'un ange dont l'âme est si noble, si pure ! As-tu donc jamais regardé Germaine de Flavy? as-tu pu la comparer à ce qui l'entoure sans penser que noire misé-

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rable monde est indigne de la posséder , sans craindre de la voir retourner au ciel ?

— Pour ton malheur elle habite la terre, répliqua le pelit sorcier; famille, ami, devoirs, lu lui sacrifies tout. On te voit passer tes jours et tes nuits à rôder autour de ce damné château , dont je me réjouis que la porte te soit souvent fermée , tant je craindrais pour toi ceux qui l'habitent. »

Richard secoua la tête d'un air de dédain.

« Oui, oui, je les craindrais, poursuivit Daniel; ce sont gens redoutables que messire Guillaume et son monde. Si j'en excepte la demoiselle Germaine , à qui je m'intéresse aussi, ipoi, tout en maudissant son beau visage , Vertbois est le rendez-vous des amis du diable, et'je me trompe fort, ou la maîtresse est digne du maître.

— Et quand je la sais entourée de tous ces méchants êtres , répliqua vivement Richard , tu veux que je ne veille point sur elle, que je la perde de vue un seul jour?

— Quels moyens aurais-tu de Ja protéger ?

— Je pourrais du moins mourir pour elle, s'écria Richard avec feu.

— Mourir ! mourir à trente ans pour une femme qui ne vous aime pas! Beau résultat d'un amour insensé !

— Trop heureux^ reprit Richard en levant les yeux an ciel , d'emporter dans la tombe la pensée , l'heureuse pensée d'être pleuré par elle ! et puisse ma destinée s'accomplir ainsi ! T'ai-je donc caché , Daniel^ que le jour où j'ai vu Germaine de Flavy pour la première fois, j'ai senti que je ne m'appartenais plus^ qu'elle allait à jamais disposer de mon sort? Et depuis, tu le sais, j'ai vécu sans espoir d'être aimé , avec la certitude qu'elle en aime un autre? Qu'espères-tu donc pour moi de ta raison, ami? Pourra-t-elle ce que n'ont pu la douleur, l'humiliation et le désespoir? Penses-tu que mon cœur brisé n'ait pas essayé de vaincre le charme que j'éprouve à la voir, à l'entendre? Ce charme

a triomphé de tout. S'il faut y renoncer, je meure , ne demande rien de plus. Ces vives émotions de l'âme , la raison ne peut les expliquer; mais crois-moi, Daniel, la raison aussi ne peut les combattre; il faut leur céder ou souffrir davantage. »

Daniel serra la main de Richard, poussa un long soupir et parla d'autre chose.

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