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CHAPITRE XV

Lorsque le cèdre allier commence à allonger sa cime, dans l'â^e où il allait devenir l'orgueil de la forél et le roi des arbres qui l'environnaient , la hache , hélas ! s'attache à sa racine. Le coup fatal est porté ; il tombe, et ses rameaux superbes sont étendus et souillés dans la poussière. Ainsi tombe ce jeune homme au printemps de ses jours.

Hervey, Méditations

Depuis que le sire de Flavy tourmentait si cruellement la vie de sa belle épouse, qui le voyait passer alternativement pour elle de l'amour à la fureur et des caresses aux plus indignes traitements, la malheureuse femme avait au moins l'avantage de vivre séparée de

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lui la plus grande partie du temps, ses séjours à Veitbois étant alors de courte durée. La position du roi Charles s'améliorait de plus en plus; il parvenait enfin à conserver les villes et les châteaux dont il se rendait maître, et tout annonçait une paix prochaine entre le duc de Bourgogne et lui, en sorte que ses capitaines, avides de gloire et de butin, se hâtaient de faire aux Bourguignons une guerre d'autant plus active, d'autant plus sanglante qu'elle semblait devoir bientôt prendre fin.

Messire Guillaume, qui avait rejoint Xaintrailles, occupé à chasser l'ennemi des plaines de la Brie, était parti en annonçant une longue absence; mais des' succès inespérés lui permirent de venir prendre quelques jours de repos à Vertbois. La terreur rentrait toujours avec lui dans le château , où tout tremblait en sa présence, si l'on en excepte Germaine; car Germaine n'avait jamais à redouter ses violences. Aussi devenait-elle de

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plus en plus odieuse à la châtelaine, qui, ne };ouvant lui pardonner d'êlre belle, ne lui pardonnait pas davantage de désarmer son terrible père par un mot, etsouvent même par un regard. « Si cette insupportable fille n'était plus là, se disait la dame de Flavy, ce serait moi qui prendrais sa place, qui parviendrais peut-être à posséder sur lui l'empire qu'elle exerce , et dont elle se sert pour me nuire. » Car la belle vicomtesse , surprise de voir échouer le pouvoir de ses charmes, ne doutait point qu'on ne l'eût desservie dans l'esprit de messire Guillaume, et la haine qu'elle nourrissait contre Germaine la faisait croire aisément à là haine de Germaine pour elle. Il en ?ésultaît que son désir le plus ardent était de voir sa belle-fille choisir un époux ^ parmi les nombreux partis qui se présentaient pour la noble héritière des Davenescourt et des Flavy. Mais Germaine annonçant l'immuable résolution de ne point se marier, messire Guillaume approuvait fort qu'elle refusât de

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former tles nœuds dont l«» résultat, après tout, eût été de le séparer d'elle, et lui laissait sur ce point une entière liberté. La dame de Flavy ne pouvait donc employer d'autres moyens que les sollicitations pressantes qu'elle adressait sans cesse à sa belle-fille, en faveur de tel ou tel seigneur, sollicitations que Germaine repoussait avec autant de calme que de fermeté, mais qui n'en tourmentaient pas moins journellement sa vie.

Après avoir passé chez lui huit jours, messire Guillaume repartit pour une longue expédition qui devait le tenir longtemps éloigné. Lorsque ces occasions se présentaient, le séjour de Germaine à Vertbois aurait entièrement cessé d'être importun à là'^dame de Flavy, si celle-ci n'eût point regardé sa lielle compagne comme un argus redouta-; ble ; car Germaine alors, qui, loin de lui envier ses plaisirs , refusait de les partager, rentrait avec joie dans sa retraite , et la châtelaine comptait d'autant plus sur le gont de II. 10

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sa belle-tille pour la solitude qu'elle en conuaissait le motif. Depuis longtemps, sans que Germaine pûl le soupçonner, aucun des mouvements de son pauvre cœur n'avait échappé à sa marâtre, attendu que messire Guillaume, dans un de ses moments d'abandon passionné, qui souvent pour sa femme succédaient à d'outrageantes violences, avait trahi le secret de sa fille. Sans être digne de comprendre comment Germaine avait pu pardonner à Regnault de Flavy et pouvait l'aimer encore, la châtelaine eu avait acquis cent fois la preuve ; cent fois elle avait observé ces émotions involontaires et subites qui décèlent un amour caché, et le sort, comme on le verra plus tard, venait de la rendre maîtresse de déchirer ce cœur qui depuis si longtemps ne connaissait plus de joie.

Parmi les prétendants à la main de Germaine, dont Germaine avait rejeté la demande, se trouvait un ami de messin: Pierre Louvain, ù qui la dame de K|avy avait promis

son appui. Un jour, dans une de ses rares entrevues avec sa belle-fille, comme elle intercédait vivement en faveur de ce protégé : a Mon père m'a promis , madame , lui dit enfin Germaine , que l'on cesserait de me tourmenter par des instances qui seront toujours inutiles, décidée comme je le suis à garder mon nom.

— Je conçois que ce nom vous soit cher, répondit la dame de Flavy avec un sourire ironique ; caria seule vue de Germaine faisait toujours naître en elle le dépit et l'aigreur; mais votre père lui-même n'en désire pas moins vous voir faire un choix, et ne peut vous avoir promis d'approuver longtemps une résolution aussi étrange.

— Il suffit que jusqu'à ce jour il ne paraisse point la blâmer.

— Et lors même qu'il la blâmerait . répliqua la châtelaine avec humeur, croyez-vous qu'il ose vous le dire? Ne sait-on pas bien qu'il a peur de vous ?

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— Peur! dil Germaine, qui ne put retenir un sourire, je ne crois pas que ce sentiment ait jamais été connu de mon père.

— Et pourtant il nous le fait connaître à tous, » murmura la dame de Flavy en poussant un profond soupir.

Aucune peine ne pouvait se dévoiler à Germaine sans émouvoir sa compassion ; elle attacha sur sa belle-mère un regard affectueux et doux, et, répondant sans détour à la pensée que venaient d'exprimer ce peu de paroles : « 11 est malheureusement trop vrai , dit-elle , que mon père a contracté dans les camps et sur les champs de bataille une rudesse de caractère dont souffrent parfois les êtres qu'il chérit le plus; mais j'espérais, j'espère encore dans l'amour que vous lui inspirez. Pour vous plaire, il parviendra sans doute à se vaincre. La femme qu'on aime peut tout.

— Moi ! s'écria la dame de Flavy avec aigreur ; et que puis-je? Lorsque tout tremble

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ici , c'est à moi de trembler la première. Vous seule jouissez de l'heureux privilège d'être toujours bien traitée par lui , vous seule ne le craignez pas.

— Pourquoi le craindrais-je ? répondit Germaine d'un air qui n'exprimait que son entière indifférence sur elle-même , mais que , dans l'inquiétude qui la tourmentait, la châtelaine prit pour une accusation détournée.

— Si voiVs êtes irréprochable, dit-elle en rougissant, j imagine l'être tout autant que vous et me conduire de manière à ne point l'irriter davantage. Mais il ne suffit pas de n'avoir aucun tort pour se voir à l'abri de ses emportements. »

Germaine savait trop bien quel homme était son père pour qu'elle pût contredire la dame de Flavy. Elle se contenta de ne point répondre , et son silence alarma de plus en plus la châtelaine , qui reprit aussitôt, s'efiorçant de cacher son trouble : « 11 se peut que l'on me desserve près de lui , que l'on se

plaise à exciter sa jalousie par de faux rapports.

— Qui pourrait avoir intérêt à commettre (ie telles indignités? interrompit Germaine, bien éloignée de croire que ce reproche pût la concerner,

— Puis-je en douter , continua la dame de Flavy , quand je compare maintenant messire Guillaume à ce qu'il était pour moi dans les premiers temps de notre union ,* quand personne ne prenait le soin de nous désunir? Il m'aimait alors.

— I! vous aime encore , dit Germaine ; vous le voyez sans cesse occupé du soin de vous rendre heureuse ; tous vos KOÛts deviennent les siens, et c'est pour vous plaire qu'il a fait de notre paisible manoir un lieu de fêtes et de plaisirs.

— Comment supporterais -je autrement l'ennui du plus triste séjour que je connaisse ? reprit la belle châtelaine d'un air de dédain. Il sait combien je me déplais ici , et quand je

le supplie d'aller habiter un de ses châteaux , un des miens, il me parle de votre amour pour Vertbois, et me dit qu'il faut vivre où vous désirez être.

— Quoi qu'il puisse m'en coûter, dit Germaine, mon père sait que je suis prête à le suivre partout; mais je ne puis cacher combien il me serait doux de mourir près des tombes de ma famille , près de mes bons habitants de Compiègne.

— Vous pouvez en effet les appeler vôtres , dit la dame de Fiavy avec aigreur ; car vous êtes restée pour eux ce que vous étiez avant mon mariage, leur dame, leur châtelaine, si bien que l'on semble ignorer à Vertbois que messire Guillaume a pris une femme, » El le ton du dépit le plus amer laissait percer la haine qui dictait ces mots.

a Je ne crains point, répondit Germaine, que l'on puisse jamais m'accuser d'avoir manqué de respect pour l'épouse de mon nère. Quant aux pauvres gens dont je parle , je suis

née , j'ai passé mon enfance au milieu d'eux ; nous avons souffert ensemble tous les maux de la guerre ; il est bien naturel que, dans leurs besoins, ils s'adressent plutôt à la fille de messire Guillaume qu'à la vicomtesse d'Arsy , qui leur a été longtemps étrangère.

— Et la vicomtesse d'Arsy se soucie fort peu de leur amour.

— Il est le seul bien qui me reste, reprit tristement Germaine, tandis que vous, madame, jeune, belle et joyeuse, vous recherchez et vous possédez d'autres jouissances que je ne vous envierai jamais. »

La dame de Flavy crut si bien voir dans ces innocentes paroles un reproche de sa conduite que, jetant sur sa belle-fille un regard furieux : «Voilà, dit-elle, voilà ce que vous vous efforcez de faire croire à votre père! Vous me représentez à lui comme une femme mondaine et dissipée, indigne d'une confiance que vous voulez posséder tout entière!»

La surprise de Germaine fut si grande que

d'abord elle regarda fixement sa belle-mère; puis, détournant la tête : «Je plains celle , dit-elle avec calme, à qui pareille idée peut venir.

— Et qui voulez-vous que j'accuse? s'écria la châtelaine avec une violence dont jamais encore Germaine n'avait été témoin ; qui voulez-vous que j'accuse de toutes mes peines, si ce n'est la femme qui garde ici la place que je devrais occuper, dont mon arrivée a causé le dépit, la rage? Quelle autre que vous aurait intérêt à me perdre? quelle autre en aurait les moyens? Répondez, répondez.

— Que voulez -vous que je réponde? dit Germaine. J'imagine que les chagrins dont vous parlez troublent un moment votre esprit; vos insultes alors ne peuvent exciter que ma pitié. »

Outrée de ce dernier mot, la dame deFlavy devint pourpre, et un sentiment de haine infernal la portant à se venger aussitôt : «Gardez votre pitié, dit-olle emportée j)ar sa fu-

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renr; gardez votre pitié pour vous-même! Moi , je n'ai jamais aimé le mari d'une autre femme, je n'ai jamais soupiré pour un mort.

— Pour un mort! s'écria Germaine dont le cœur cessa de battre.

— Ignorez-vous que votre père a tué son neveu dans les plaines de la Brie ? »

A ces mots, Germaine demeura comme privée de mouvement. Un léger tremblement de seslèvres, devenues plus blanchesquesarobe, indiquait seul que la vie ne l'avait point toutà fait abandonnée Son bourreau la regardait non-seulement . pitié, mais avec une féroce satisfaction. Lorsque la noble fille se leva, elle ne versait pas une larme ; ses mains fortement jointes, ses beaux yeux élevés vers le ciel : » Que Dieu, dit-elle, pardonne à celui qui a pu verser le sang du fils de son frère, du mari de sa fille ! Je ne lui pardonnerai

jamais ! »

Ces paroles présageaient pour l'avenir de s terribles scènes que la haine et le ressen-

liment de la châtelaine firent place à la peur, a Au nom de tons les saints ! s'écria-t-elle avec effroi, ne me nommez pas à votre père ! Il m'avait ordonné le silence ; il me tuera! »

Germaine attacha sur la barbare créature un regard de mépris : «Je ne lui parlerai pas,» dit-elle, et elle sortit aussitôt.

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