CHAPITRE XVI
Alors je le plaindrai, pauvre âme !
Hélas! les larmes d'une femme, Ces larmes ou tout est amer, Ces larmes ou toui est sublime.
Viennent d'un plus profond abinie Que les gouttes d'eau de la mer.
Victor Higo, Citants du Crépicscule.
Quelques heures après l'entretien qu'on vient de lire, dame Marguerite étant sortie avec Georgette, Richard et son ami se trouvaient seuls dans la salle basse. «Oui, disait le petit sorcier, le pauvre jeune homme est mort. Je tiens la chose d'un écuyer de messire riuillaume, que ses blt^ssures ont retenu
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à Verlbois, et que j'ai vu ce matin. Il a rtr témoin de toute l'affaire, car son cheval touchait celui de son maître.
— Faut-il donc croire à une pareille horreur? dit Richard que cette nouvelle accablait comme s'il eût été l'ami du jeune chevalier.
— Il vaudrait mieux, je crois, reprit Daniel, être haï de Satan que de l'être de ce terrible liomme, qui, depuis un an, d'après ce que je viens d'apprendre, court après le fils de son frère pour l'envoyer dans l'autre monde.
— Elle vivait donc avec la douleur de connaître celte âme atroce ? dit Richard. Elle tremblait avec raison pour tout ce qui lui était cher; oui, s'il nous avait surpris dans la chapelle, il n'aurait pas même épargné Marie.
— Ce n'est pourtant pas Marie qu'il a nommée; il n'a paru songer qu'à tirer vengeance du malheur de sa fille. Je tiens de cet écuyer que, dès qu'il a reconnu Regnault dans la mêlée, il s'est élancé sur le malheureux jeune
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homme, et, tout en le perçant de deux coups d'épée qui l'ont laissé mort sur la place, il criait à tue-tête : « Souviens-toi de Germaine, traître , souviens-toi de Germaine ! »
— De Germaine ! s'écria Richard en levant les yeux au ciel; il osait penser à elle dans ce moment. Ah ! tout est à craindre d'un méchant, jusqu'à sa tendresse. Comment un pareil monstre pouvait -il deviner où cette âme atigélique puisait des consolations à ses peines? Germaine en mourra peut-être! Ce qui l'aidaiL à supporter sa triste existence , c'était la pensée que Regnault vivait heureux par elle ; elle avait besoin de la féliciité de l'ingrat pour se passer elle-même de toute félicité. Malheureuse, délaissée par tout ce qu'elle aime, son propre sort ne l'intéresse plus. C'était pour Regnault, c'était pour Marie qu'elle demandait au ciel du bonheur! Que deviendra-t-elle, grand Dieu! en apprenant cette mort?
— Elle l'ignorait encore ce matin. Avant
d'en être instruit moi-même , je l'ai vue un moment; elle m'a parlé de loi, elle m'a parlé de Marie.
— C'est Marie isurtout, c'est Marie que je voudrais voir près d'elle dans un pareil moment. Mais le chemin d'Arras nous est fermé par la guerre; car si je pouvais l'y conduire ^ si je pouvais mettre dans ses bras l'enfant de Regnault de Flavy, peut-être consentiraitelle à vivre!
— Messire Guillaume vient de passer huit jours à Vertbois et n'a point parlé ; maintenant qu'il est absent, on peut croire qu'elle ne sera pas instruite avant son retour, et la paix avec le duc de Bourgogne doit être signée dans peu de jours.
— Si mon bonheur le veut ainsi , Daniel , nous pourrons du moins la soustraire à l'horreur de vivre près du meurtrier dont elle ne pourra supporter la présence. Alors Richard, le pauvre Richard deviendra son appui , lui tiendra lieu de famille et lui consacrera son
existence. J'habiterai les lieux qu'elle habitera ; allât-elle au bout du monde, un ami l'y suivra. Gardons -nous donc bien, tant qu'elle ne sait rien encore, de nous trahir par un mot, par un regard, lorsque, selon sa coutume , elle va nous questionner sur les derniers combats qui ont eu lieu. Tu vas aller trouver cet écuyer de messire Guillaume et l'engagera garder le secret....
— Il part cette nuit même pour aller rejoindre son maître.
— Tout nous sert!... Mais, que dis-je?
Combien d'autres peut-être en savent autant que hii? combien d'autres peuvent l'instruire? Je crains tout; je crains l'accomplissement de ma trisfe destinée ! Ah ! Regnault de Flavy ! faut-il donc que ta mort me soit aussi fatale que ta vie? Faut-il qu'après l'avoir vue vivre pour toi, je la voie aussi mourir! »
En parlant ainsi , Richard parcourait la chambre d'un bout à l'autre, dans une agitation indicible ; et Daniel, que son sang froid
et sa raison n'empêchaient point de s'identifier à tous les mouvements de cette âme souffrante, le suivait pas à pas, en s'efforçant de lui faire concevoir de meilleures espérances.
« Non, non, dit enfin Richard, en serrant la main de son ami ; je ne sais quelle voix funeste me crie que ce jour va me séparer d'elle pour jamais. Ah ! Daniel ! l'as-tu vue ce matin pour la dernière fois?
— Quelle crainte est la tienne? répondit le petit sorcier en se récriant; allons! ne t'abandonne pas ainsi aux terreurs de ton imagination , ainsi que pourrait le faire une femme.
— Mon triste sort ne permet pas que je m'abuse, Daniel ; en sacrifiant son bonheur à Marie, elle n'a pu lui sacrifier son amour. Regnault était resté l'objet secret de toutes ses pensées. Depuis cette nuit cruelle où j'ai été témoin de ses souffrances, le sourire ne s'est jamais montré sur ses lèvres ; sa vie n'a
été que regrets, que douleur. Mon Dieu! si elle ne résistait pas à ce dernier coup ! si ce noble cœur cessait de battre !... »
Dans ce moment la porte s'ouvrit et Germaine entra dans la chambre. A sa vue Richard fit un effort sur lui-même pour ne point se précipiter à ses pieds en la suppliant de vivre , tant les craintes qu'il venait d'exprimer égaraient son esprit.
0 Richard, dit-elle avec un calme que démentait l'effrayante altération de son beau visage, je viens à vous comme au seul être sur l'amitié duquel je puisse compter. Il faut que je quitte Verlbois ou que je meure; pouvez-vous cette nuit me conduire à Noyon, dans le couvent dont ma tante de Davenescourt est abbesse ? »
£^n parlant ainsi, Germaine attachait sur Richard des yeux dont l'éclat annonçait une fièvre ardente; une teinte pourpre couvrait ses joues; sa parole était brève et saccadée. Les deux amis se regardèrent, et ce
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regard disait : «Elle sait tout. » Daniel, craignant que sa présence ne parût indiscrète, fil un mouvement pour sortir.
« Restez, restez^ mon bon Daniel , dit-elle d'un ton de confiance qui émut profondément le petit sorcier; ce n'est pas vous qui trahirez jamais le secret de ma retraite. Eh bien, Richard? ajouta-t-elle en prenant un siège.
— Je vous accompagnerai partout où il vous plaira de vous rendre, fût-ce au bout de l'univers, lui répondit Richard plus efirayé de ce froid désespoir qu'il ne l'aurait été par des larmes. Mais qu 'est-il besoin que vous quittiez Compiègne ? Mon modeste toit vous ofire un asile sûr , et malheur à qui voudrait vous y poursuivre. Je n'aurais qu'un mot à dire, toute la ville vous défendrait. — Je ne veux , dit Germaine , exposer ni vous ni personne à des ressentiments qui sont terribles, Richard, que rien ne désarme, poursuivit -elle d'une voix altérée;
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c'est dans un monastère que je désire me retirer.
— Cette cruelle résolution, dit Richard timidement et avec un déchirement de cœur inexprimable, cette cruelle résolution de renoncer au monde...
— Je ne l'ai point prise , Richard , interrompit-elle aussitôt ; n'ai-je pas une sœur en deuil, qui gémit seule loin de moi, sur une terre étrangère, qui appelle en vain son protecteur, qui m'appelle peut-être? Un jour viendra , j'espère, où je pourrai rejoindre la pauvre Marie ; où je pourrai voir son fils, mais maintenant il faut partir , et partir cette nuit même.
— Croyez-vous , ma noble demoiselle , dit Daniel qui l'observait attentivement, croyezvous pouvoir faire la route dans l'état de souffrance où vous me semblez être ?
— Ce n'est pas mon corps qui souffre , maître Daniel, répliqua Germaine avec un accent douloureux ; pour m'éloigner d'ici ,
les forces ne me manqueront pas, et si rotre ami refuse de m'accompagner,jepartiraiseule.
— 0 ciel! pensez -vous que je ne veux point vous suivre? s'écria Richard d'un ton que les mots ne sauraient rendre.
— Non, Richard, non, répondit -elle en lui tendant sa main brûlante , je ne le pense pas. Ai-je dit que vous ne vouliez point me suivre ? Pourquoi m'écouter maintenant ? d'ailleurs, ajouta-t-elle en portant sa main sur son front, je ne sais ce qui se passe dans ma tête. Mais je serai mieux quand j'aurai quitté Compiègne, quand je ne craindrai plus de revoir quelqu'un qui peut revenir demain , aujourd'hui peut-être ! » Et en parlant ainsi, Germaine pâlissait et frémissait de terreur.
« Nous allons partir, nous allons partir, se hâta de répondre Richard ; nous ne tarderons que le temps de nous procurer des chevaux ; car il est impossible que vous fassiez le chemin autrement. »
Alors il lui suffit de porter sur Dauiel un regard qui semblait implorer du secours pour que Daniel, se levant aussitôt, offrît de leur amener, avant une heure, deux excellentes montures qui lui seraient confiées sans qu'il eût besoin d'entrer dans aucun détail, a Je vous accompagnerai, ajouta-t*il, si vous ne le trouvez pas mauvais. A. Noyon je puis être utile à Richard, qui ne connaît personne dans cette ville ; la nuit d'ailleurs , sur une route, trois voyageurs valent mieux que deux.
— Et partout deux amis valent mieux qu'un, » dit Germaine d'une voix très faible, mais non sans attacher sur Richard et suf lui des regards reconnaissants.
Daniel sortit aussitôt pour exécuter sa promesse. Tout en courant la ville, il prenait tristement congé des rues, des maisons de Compiègne , où depuis si longtemps il se voyait bien accueilli. «Peut-être ne reverrai-je jamais rien de tout cela, se disait-il; voilà
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mon sort lié maintenant à celui de deux êtres à tête exaltée dont les rêves peuvent me mener loin. Après tout, que m'importe d'habiter Noyon, Arras, ou toute autre ville, pourvu que je ne me sépare point de Richard? A défaut de sa raison le pauvre garçon aura la mienne; mais c'est une épouvantable chose que l'amour. »
Richard était resté seul avec Germaine ; il venait de s'asseoir près d'elle en silence , attendant qu'elle sortîtde la douloureuse rêverie dans laquelle elle semblait tombée. Comme elle tenait ses grands yeux baissés , il lui était permis de fixer les siens sur ce charmant visage, domt l'empreinte des plus vives souffrances d'esprit et de corps n'altérait ni la douceur ni le charme. Tout pénible qu'était ce triste tôte-à-lête , l'idée que Germaine se réfugiait chez lui, qu'elle lui confiait le soin de veiller sur sa destinée et qu'il ne la quitterait plus, venait mêler quelque joie aux émotions déchirantes qu'il éprouvait lorsqu'il