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CHAPITRE IV

Sur des coursiers plus prompts que les éclairs Chacun s'élance ; ei déjà dans les airs A retenti leur choc épouvantable,

Anonyme.

L'entrée de la Pucelle dans Compiègne fut saluée par mille cris de joie, tant la présence de la sainte et valeureuse fille semblait un gage de sécurité et de victoire. Dès les premières heures de son arrivée, Jeanne, après avoir communié dévotement , assembla ses gens et ceux de la ville et leur dit que Dieu venait de lui faire ordonner par sainte Catherine , de sortir pour aller attaquer les ennemis, lui promettant la défaite entière du duc de Bourgogne et des Anglais. La confiance

que l'on avait en ses paroles, surtout lorsqu'elles reposaient sur une révélation , ne permit à personne d'hésiter. Guillaume de Flavy lui-même, ayant observé que les Bourguignons n'étaient point sur leurs gardes, augura bien de cette attaque , et tout se prépara pour la rendre aussi prompte que vigoureuse.

L'émotion de Germaine fut vive , lorsque Richard étant rentré pour s'armer, car il allait se joindre aux gens de guerre avec ses plus vaillants miliciens , elle apprit qu'on s'apprêtait à marcher contre l'ennemi. A travers les vœux qu'elle formait pour la réussite de cette entreprise, elle suppliait tout bas le ciel d'éloigner Regnault de Flavy de ce champ de bataille. Tout dépendait du lieu que le duc de Bourgogne et sonmonde occupaient, puisque, selon toute apparence, le jeune chevalier accompagnait Philippe ; mais ce lieu , Germaine l'ignorait. Richard parti, son agitation était devenue si grande, qu'elle marchait de côté

et d'autre dans la chambre , sans prêter la moindre attention aux discours de dame Marguerite, qui s'entretenait avec Georgette et Marie de ses craintes pour la milice, lorsque Daniel arriva* Il proposa de monter à un belvéder situé sur le bâtiment de la bûcherie , et duquel on pouvait découvrir toute la plaine^ afin de voir partir la troupe, a Oui, s'écria Germaine , montons , montons tous ; rien n'est pis, dans un pareil moment, que l'ignorance complète de ce qui se passe.

— Allez-y donc vous quatre , dit dame Marguerite ; je préfère rester ici et dire mon chapelet pour mon pauvre Richard.

— Priez pour Richard et pour les Flavy ,» reprit Germaine en serrant la main de la brave femme, puis elle prit le bras de Marie sous le sien et partit accompagnée de Daniel et de Georgette.

En sortant de la maison pour se rendre à la bûcherie qui la touchait , ils trouvèrent la rue entièrement déserte , tous les habitants s'é-

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tant portés sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où s'assemblait la troupe. « Ce départ a quelque chose de sinistre , dit tout bas Germaine à Daniel ; je ne sais pourquoi je me sens si fort alarmée ?

— Si vous les aviez vus sur la place comme je viens de les voir, répondit Daniel, vous seriez bien plus tranquille; il faudrait, je crois , une légion de diables pour venir à bout de nos gens tant ils ont bon courage.

— Jeanne est là , d'ailleurs, » reprit-elle ; car telle était l'étrange disposition d'esprit de Germaine , qu'en dépit des vœux qu'elle formait pour l'un des ennemis de Compiègne, l'idée de voir les Anglais vainqueurs ranimant avec force toutes les vives sympathies, tous les sentiments passionnés qui dès l'enfance avaient remué son âme , elle aurait payé de son sang le triomphe des assiégés.

Arrivés sur la petite terrasse du belvéder ^ le spectacle qui s'offrit à leurs yeux aurait certainement excité leur admiration , s'il n'eût

pas excité leur terreur. A plus d'une lieue des remparts, la vue s'étendait sur une longue plaine couverte de faisceaux d'armes, de tentes , de chevaux et d'équipages de siège. Le soleil éclatant du mois de mai, qui dorait les toits des monastères , et les clochers de plu^ sieurs villages semés çà et là, faisait briller de mille feux les armures d'une foule innombrables d'hommes de guerre. Jamais, peut-être, autant de bras n'avaient menacé des murailles ,• et cependant , au loin , sur le chemin de Noyon , s'échelonnaient encore d'autres troupes , destinées à renouveler ce formidable camp , présage de destruction et de mort , devant lequel coulait paisiblement les eaux de la rivière d'Oise.

A peine les trois jeunes filles et Daniel avaient-ils eu le temps de contempler cet effrayant spectacle , qu'une troupe de cinq ou six cents hommes, la Pucelle à leur tête, sortit de la ville eu magnifique ordonnance, passa le pont, et tomba comme la foudre sur

les premiers quartiers des Bourguignons, dont la plupart n'étaient point armés. Un vaillant chevalier, nommé Baiildot de Woyelle, commandait ce quartier, où Jean de Luxembourg , le principal capitaine du âwc de Bourgogne, venait d'arriver pour reconnaître la ville de plus près. Quoique surpris de celte manière, ceux-ci soutinrent le choc si bravement que le combat devint terrible. On pouvait prévoir toutefois que l'avantiige resterait aux assaillants, supérieurs en nombre à des adversaires qu'ils égalaient par le courage.

La poussière épaisse qui s'était élevée autour des combattants s'opposait à ce que l'on pût rien distinguer de ce qui se passait sur le champ de bataille. Les cris terribles dont le retentissement venait frapper les murs pouvaient être des cris de triomphe ou des cris de mort , et le temps s'écoulait. « Quelle horrible chose qu'une pareille angoisse ! dit Germaine ; être si près des siens et ne pouvoir savoir ce qu'ils deviennent, ce qu'ils font! II. 4

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— Ils tuent, ils tnent . répondit Daniel; s'ils n'étaient pas les plus forts, ils se rapprocheraient de la ville ; nous verrions quelques fuyards sur le pont. »

A l'exception du point sur lequel on se battait, en effet, le plus grand calme semblait régner dans cette vaste plaine; mais tout à coup, l'alarme s'étant répandue de proche en proche, Daniel et ses compagnes ne tardèrent pas à remarquer que le quartier le plus voisin commençait à s'agiter. Bientôt ils virent avec effroi plusieurs troupes d'hommes d'armes courir en désordre et de toute la vitesse de leurs chevaux vers le lieu du danger.

« On va les secourir, dit Germaine en pâïissant.

— Oui, répondit Daniel, ce sont les Anglais qui arrivent les premiers.

— Et sans doute le duc de Bourgogne va les suivre avec son monde? reprit-elle d'une voix étouffée.

— Il lui faudra du temps, répliqua Daniel ; le duc de Bourgogne est à plus d'une lieue d'ici , à Condin. »

Germaine serra la main du petit homme , tout en élevant ses yeux vers le ciel , comme pour lès reiiiércîer tous deux ; car ces motè délivraient son coeur d'un horrible poids.

a Ils ne pourront plus résister! s'écria Marie effrayée de là foule de gens de guerre qu'elle voyait marcher au secours dès leurs; ils rie pourront jamais rentrer dans la ville I » - Gebrgette ne disait Heh ; les mains jointes, le regard fixé sur le nuage poudreux qui lui cachait la scène de carnage , ses lèvres tremblantes murmuraient des prières qu'elle protionçâit machinalement , mais qui lui parurent bientôt avoir été exaucées ; caries secours qui arrivaient an sire de INoyelle rendant la partie trop inégale, les Français commencèrent à se mettre en retraite. « Ils reviennent, ils reviëtinëiît! s'écrièrent à la fois Germaine, Daniel et Marie.

— Sainte Vierge! dit la jeune fille, dont l'âme semblait avoir passé dans les yeux, faites qu'ils reviennent tous ! »

Le vent poussant alors la poussière du côté de l'Aisne , ils virent bientôt les fantassins repasser le pont en toute hâte, protégés par les cavaliers que l'ennemi poursuivait vigoureusement, a Je l'aperçois , je l'aperçois ! cria Georgette. Je le reconnais à la plume de son casque; les autres miliciens n'en ont pas!

— Par Saturne ! elle a raison ^ dit Daniel, les yeux brillants de joie, je vois distinctement Richard qui marche à la tête de ses gens. On leur ouvre la barrière !... Mais pourquoi n'entrent-ils qu'un à un comme des moutons qu'il faut compter? Ouvrez donc, vous autres du dedans, ouvrez donc! » et le petit homme trépignait, s'égosillait comme s'il eut pu se faire entendre.

«L'ennemi entrerait avec eux dans la ville, répondit Germaine ; ne voyez-vous pas avec quelle fureur il attaque l'arrière-garde?

— Ah ! dit Marie, c'est là sans doute qu'est notre oncle Louis! Que tous les saints le protègent ! »

En effet, les Bourguignons, appuyés maintenant par les Anglais , se ruaient sur cette arrière-garde, où se trouvaient les plus vaillants chevaliers et la Puceile, qui marchait la dernière, espérant ramener sans perte ceux qu'elle avait conduits au combat. Montée sur un superbe coursier, vêtue d'une riche robe de drap d'or vermeil, la sainte fille se battait comme une lionne qui défend ses petits. On la voyait, de sa forte épée, abattre à droite et à gauche tous ceux qui se montraient assez hardis pour l'approcher, en même temps qu'elle ne cessait d'encourager son monde à tenir ferme contre le choc qu'elle-même soutenait si courageusement. Tous les efforts se dirigeaient principalement contre sa personne, et le malheur voulait qu'on la distinguât parfaitement à sa huque d'écariate brodée d'or et d'argent. Enfin elle venait de passer le pont,

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et presque tous les siens étaient rentrés en foule, lorsqu'un arçhpr picard p^^-vint à la saisir par sa liuque et la jeta à bais (Je ^p|^ cheval. Elle combattit encore pendant quelques instants, soutenue par Pothon le Bourguignon et cinq ou six autres chevaliers. Mais enfin vaincue par le nombre, entourée de toutes parts, elle se vit forcée de se rendre à Lionel, bâtard de Vendôme.

Aussitôt ces mots : Jeanne est prise ! retenf^irent dans la plaine, sur le pont et sur les remparts. A ce cri. de joie pour les uns, de détresse pour les autres, tout ce qui restait encore <]e Français dehors se précipita dans la ville, et la barrière se referma.

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