CHAPITRE Y
Rarement lo soleil rend la lumière au monde Que le premier rayon qu'il répand ici-bas N'y découvre quelqu'un de vos assassinais, Ou du moins on vous lienl en si mauvaise eslirae Qu'innocent ou coupable on vous charge du crime. ROTROu, Venceslas.
La troupe partie si joyeuse et si résolue pour aller tenter ce coup de main rentrait triste et dolente. Les femmes, les enfants, les habitants de toutes les classes faisaient foule dans les rues , entourant les hommes de guerre et se lamentant avec eux sur la perte que venait de faire la ville. A travers les regrets et les larmes qu'excitait ce malheur public, le$ soupçoa$^ les plus odieux circulaient
dans le peuple, qui n'hésitait point à accuser Guillaume de Flavy du malheur qui les frappait. « Il a fait fermer la barrière sur elle, disait l'un. — II l'a vendue aux Anglais, disait l'autre. — Hélas ! reprenait un troisième, la sainte fille le savait d'avance ; on prétend que ce matin, comme elle était appuyée contre un des piliers de l'église, elle a dit à tous ceux qui l'entouraient qu'un homme l'avait livrée et qu'elle serait prise aujourd'hui , jour de l'Ascension. » C'est en vain que les chevaliers et les soldats répondaient que Jeanne , bien loin d'avoir prévu sa perte, leur avait promis la victoire ; la prédiction s'accréditait de plus en plus , et messire Guillaume était maudit de tous aussi hautement que pouvait le permettre la terreur qu'il inspirait.
Richard , après avoir montré dans cette affaire tant de valeur et d'intrépidité qu'il avait excité l'admiration des plus braves chevaliers, venait de rentrer chez lui. 11 était triste, rêveur, et Germaine ne pouvait parler du mal-
heur dont chacun devait gémir, qu'il ne s'empressât de détourner l'entretien en rapportant quelques nouveaux détails du combat. Lorsqu'enfin les deux sœurs se furent retirées dans leur chambre : » Je tremblais, ditil à maître Joseph et à Daniel, qu'un de vous n'apprît à ces nobles filles ce que, j'espère, elles ignoreront toujours , car l'honneur d'un père doit nous être aussi cher que sa vie.
— 11 faudrait être bien cruel, dit maître Joseph, pour les instruire de ce qui se passe.
— Que se passe-t-il donc ? demanda aussitôt dame Marguerite.
— Ce qui doit toujours arriver dans ce bas monde, répondit Daniel. A qui s'en prendon du mal si ce n'est au diable , voulant dire par là que si la Puceile a été livrée aux Anglais, il est naturel qu'on accuse le sire de Flavy de l'avoir vendue.
— Jésus! s'écria dame Marguerite, est-il donc soupçonné d'un pareil crime?
— Il est trop vrai , dit maître Joseph , et
58 LES FLAVT.
pourtant j'affirmerais sur ma tête qu'il ne mérite point cette infamie. Je connais sire Guillaume pour un homme cruel, impitoyable, capable de tout peut-être^ excepté d'une vile trahison.
— Et nous autres, maître oseph, qui venons de le voir à l'œuvre, reprit Richard, nous sommes là de même pour le justifier dans son honneur. Il a jeté par terre aujourd'hui trop d'Anglais et trop de Bourguignons pour que l'on puisse croire qu'il les favorise *.
— Je pense comme vous, dit Daniel, qu'il est innocent du crime dont l'accuse ce pauvre peuple, que le chagrin fait parler à tort et à travers. Mais comme il faut que justice se fasse, je ne suis pas fâché, entre nous, qu'il
(l) II est de fait que les soupçons qui se sont propagés à ce sujet depuis le quinzième siècle jusqu'à nos jours ne se trouvent ap- PiUyés par aucun des écrivains de l'époque; ni l'auteur du Journal d'un bourgeois de Paris, ni saint Remy, ni Monsirelet, qui accompagnait le duc de Bourgogne au siège de Compiègne, ne disent un seul mol d* la trahison du sire de Flavy.
LES FLATY. 69
paie de celte façon tant d'autres crimes qui restent impunis.
— Aussi, répliqua Richard, mon intérêt, dans cette affaire, se porte-t-il tout entier sur ses tilles. »
Daniel sourit , mais ne dit rien.
« La demoiselle Germaine surtout, répondit maître Joseph, ne pourrait savoir que l'ignominie peut s'attacher à son nom sans mourir de chagrin. »
Georgette, qui ne perdait pas un mot de cet entretien , s'enhardit dans ce moment à lever les yeux sur Richard qu'elle vit pâlir. « Vous l'entendez, matante, dit-elle aussitôt; il faut bien nous garder de parler de cette affaire aux filles de sire Guillaume.
— Nous garder ! répondit dame Marguerite d'un air piqué. Prenez ce conseil pour vous-même, je vous prie, je ne pense pas être unebabillarde qui ait besoin pour apprendre à se tîuve des conseils d'une petite fil|e.
— Un mot peut échapper inYoloptgirementj
6o LES FLAVY.
répondit Georgette avec embarras. J'espère, ma bonne tante, que vous ne m'en voulez pas?
— Non sans doute , dit Richard , elle ne peut vous en vouloir d'une chose dont je vous remercie de tout mon cœur, cousine. » En parlant ainsi il s'approcha de la jeune fille et lui baisa tendrement la main.
« Pauvre enfant! se dit tout bas Daniel, tous les chemins lui semblent bons pourvu qu'elle entre dans ce cœur de glace pour elle
— Bien, bien , reprit dame Marguerite qui ne voyait jamais Richard se montrer affectueux pour sa cousine sans reprendre sa belle humeur, on se taira, ce n'est pas chose si difficile ; j'ai gardé bien d'autres secrets vraiment. »
Soit que la bonne dame se vantât à tort ou à raison en parlant ainsi, dans cette circonstance elle tint parole ; mais le sort réservait aux deux sœurs une autre infortune qu'il lut impossible de leur cacher.
LES-FLAVY. 6ï
La prise de Jeanne avait redoublé le courage et l'audace des assiégeants au point qu'ils ne doutaient plus du succès. Toutefois la force des murailles et la résolution que montraient les assiégés ne leur permettant pas de tenter un assaut, ils se contentèrent de resserrer la ville d'assez près pour lui couper toute communication avec le dehors, soit par les routes, soit par la rivière d'Oise. On vit bientôt s'élever à un trait d'arc des remparts plusieurs bastilles formidables destinées à loger des Anglais et des Bourguignons. En dépit des flèches , des pierres, des projectiles de toute sorte que la troupe et les habitants lançaient sur les travailleurs, l'ouvrage avançait au grand désespoir des assiégés. Chaque jour de sanglantes escarmouches avaient lieu autour des fortifications avancées dont sire Guillaume connaissait toute l'importance, et qu'il défendait au péril de sa vie et de celle de son monde. De part et d'autre les pertes étaient grandes; aussi, le soir venu, voyait-on sortir
6i LES FtAVY.
des maisons une foule d'enfants et de femmes qiii se dirigeaient vers les murs en appelant leur père , leur frère , leur liiari^ dont quelques-uns, hélas ! ne répondaient point.
Le boulevard* qu'il importait le plus de conserver faisait face au pont. Là le sire de Flavy avait établi une forte garde^ qu'il commandait le jour et qu'il visitait la nuit, tout harassé qu'il devait être de fatigue après d'aussi rudes journées. Grâce au savoir et à la vaillance de l'habile capitaine, pendant plusieurs semaines l'ennemi avait été t-epoussé sans relâche de ce boulevard qui l'incommodait fort. Enfin le duc de Bourgogne, irrité de voir une poignée d'hommes tenir tête à deux armées, fit placer ses machines de guerre qui ne cessaient de faire pleuvoir des pierres énormes sur ce point et sur tout ce qui l'environnait. Quoique l'on ripostât des tours de façons à jeter beaucoup d'assaillants
(1) Ce qu'où appelait alors un boulevard était un ouvrage composé de deux tours liées entre elleà et fossoyées tout autoiir.
par terre, Teffet de ces terribles engins n'en était pas moins fatal à la ville; tout l'empressement que l'on mettait à réparer le dommage n'empêchait pas qu'en plusieurs lieux déjà les portes, les bastions, les moulins ne fussent rompus ou crevassés, lorsqu'un jour une pierre vint frapper au front Louis de Flavy et l'étendit mort près de sire Guillaume. A ce coup funeste, un découragement complet allait s'emparer des gens d'armes dont ce jeune brave était l'idole, si leur chef ne fût parvenu à dissimuler la rage et le chagrin qu'il éprouvait en perdant dans un frère son plus vaillant soutien. Non -seulement le sire de Flavy continua à donner ses ordres avec la même activité , mais peu d'inslants après, voulant dissiper la tristesse de ses gens, il fit jouer ses ménétriers ainsi qu'il en avait l'habitude. Une telle fermeté d'âme ranima si bien le courage des assiégés que l'ennemi ne se rendit maître de ce boulevard qu'après deux mois de résistance.
64 LES FEAVY.
La mort de Louis de Flavy enlevait aux deux sœurs le seul appui qui pouvait leur rester si le sort de la guerre les rendait orphelines. Germaine regretta d'autant plus son brave et bon parent qu'elle se rappelait la douce indulgence qu'il avait montrée pour Regnault, et que sur lui s'étaient portés la tendresse et le respect que lui inspirait naguère sire Guillaume. «Ah! disait -elle en gémissant à Richard, le voile de deuil s'étend sur notre famille, que l'on a vue si nombreuse et si florissante. Où s'arrêteront les coups de la mort?»
Richard, sans cesse occupé du soin de consoler celle dont le moindre sourire lui faisait chérir l'existence, s'efforçait de ramener les pensées de Germaine sur cette sœur qu'elle chérissait si tendrement, sur la gloire qu'acquérait messire Guillaume par la défense de Compiègne , et sur l'espoir d'un temps plus heureux. Alors, s'il voyait renaître quelque sérénité sur les traits de la belle fille , il par-
lait heureux pour aller défendre jusqu'au soir les murs qui la renfermaient. «Aurais-je jamais osé le croire, se disait- il parfois, dans les courts moments où les Anglais el les Bourguignons lui laissaient la liberté de réfléchir, aurais-je jamais osé le croire que pendant des mois entiers je vivrais près d'elle , qu'elle m'appellerait son ami !» Et le jeune bourgeois, le cœur plein d'amour et d'orgueil, disputait maintenant une vie devenue précieuse.
^Jf Pour qu'il en fût ainsi, il avait fallu qu'un heureux sort lui laissât ignorer la présence de Pvegnault dans le camp ennemi ; de tous les chagrins de Germaine, celui dont elle ne parlait point à Richard était le plus cruel. Sans cesse elle se représentait Regnault attaquant un point des remparts défendu par son père, et l'un d'eux expirant sous les coups de l'autre, "lorsqu'enfin un événement imprévu vint lui donner l'espérance que Regnault ne tomberait pas victime d'un coup parti des murs de Compiègne. Le duc de Brabant '
86 LES FLAVT.
mourut , et les nobles de ce pays se montrant disposés à reconnaître le duc de Bourgogne pour maître, Philippe partit aussitôt, après avoir chargé Jean de Luxembourg de la conduite du siège.
Germaine eût tout donné pour acquérir l'assurance que Regnault avait suivi le duc de Bourgogne. Comme elle avait remarqué que Chariot lui semblait parfois assez instruit de ce qui se passait dans l'armée ennemie, elle n'apprenait plus qu'il eût figuré dans un des petits combats qui se livraient continuellement autour des murailles sans le faire causer sur ce sujet; mais Chariot, bien loin de soupçonner le but des questions de sa jeune tnaîtresse, qu'il voyait désirer si vivement le salut de la ville, était plutôt tenté de croire que Regnault était alors un objet de haine pour la fille de messire Guillaume. Leur première entrevue, dont il avait été témoin, lui revenait en mémoire, et sans cacher que, tout en se battant ferme contre les Picards, il lui
arrivait parfois d'adresser un mot ou deux à quelque ancien camarade qu'il reconnaissait, il semblait toujours ignorer complrtement si le jeune chevalier était resté devant Compiègne.
* Mais, lui dit un jour Germaine, il était rare qu'il quittât la personne du duc de Bourgôgùé ?
— Très Mté, répliqua Chariot.
— Ainsi l'on peut espérer qu'il l'a suivi, et que le ciel ne permettra pas qu'après avoir vu tomber mon bon oncle sous les coups de ses amis, il voie encore tomber mon père?»
Ces mots, que Chariot crut èlre dictés par un profond ressentimerit, le décidèrent à confirmer la noble fille dans sa pensée^ et Germaine, certaine de l'intelligence (jui dvaîtdû exister entre ce garçori et son riiaîtri* , riè douta plus du départ de lUgnauit, et cessa de craindre un malheur plus affreux cetltfoJs que tout ce qui la menaçait élle-tnême.