CHAPITRE VI
Bientôt le riche même, après de vains efforts, Éprouva la famine au milieu des trésors. Voltaire, Henriade.
Le départ du duc de Bourgogae ne changeait rien aux dispositions prises contre la ville et n'améliorait en aucune manière le sort des habitants. De toutes parts les chemins qui conduisaient à Compiègne avaient cessé d'être libres. Le sire de Luxembourg et son monde étaient logés sur la rive gauche de l'Oise, à l'abbaye de Royallieu. Le comte Hudington, qui venait d'amener aux Anglais un renfort de cent archers, restait établi sur la rive droite, à Venète. Là, le duc de Bour-
gogne avait fait jeter un pont que l'on avait soin de faire garder jour et nuit, et que passaient souvent les Anglais et les Bourguignons pour aller escarmoucher vers Pierrefond avec la garnison française. Sur cette même rive droite s'élevaient quatre bastilles, dont la plus forte, où commandait le sire de Noyelle, se trouvait située précisément en face d'une porte de la ville, devant laquelle le pont avait été abattu. Plus loin, en remontant la rivière, on voyait encore trois bastilles moins grandes garnies de Bourguignons, de Portugais, de Genevois et d'autres étrangers. Enfin, en tirant sur la porte de Pierrefond, à un trait et demi d'arc près des murs, était une cinquième bastille qui surpassait en grandeur toutes les autres et qui renfermait trois cents combattants commandés par le seigneur de Créqui et messire Florimond de Brimeu. Bloquée de cette sorte, on juge que la ville ne pouvait recevoir aucun secours, soit en vivres, soit en munitions de guerre, et qu'elle ne devait plus
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compter que sn^ les faibles ressourcçç qui lui restaient.
Tout effrayante qu'était la situation 4^s malhqure^x baj^itants de Cpmpiègnç, il i\ai^sait^ des pertes journalière? qu'ils pssuyî^ient cjans l(çur fortuite ou darjs leurs affections, yn redoublement de haine contre les anglais , qui s'opposait avec la plus grande énergje q ^oute idée (\ç se soumettre. Les maux que l'on avgit sQufferts, les jnaux plus grands encolle que l'oft pouvait entrevoir produisaieiif I3 désolatJQn sans amener le déçpuragemei)t, ej; l'on é^ait si Iqin de songer à se rendre que le sire dç Flavy trouvait daps les gens de tputp§ jps p^asses dps soldais et des ouyriers. ta çppfi^flpe qpc l'on ayait reprise dans ce vaillant papit^ipq, après trois mois d'une défpnge aussi bal^ile, Çflle que l'on avait toujours pwp, dans Richard, soqinetl^içqt |a populaljon tout entière p qes <ip^? hpmq:)es, qw\ di|T4raient a^J^nt l'gn ^e l'antre par le c^^actèrii qpe par la naiss^nçf et p^r l'âge. Qù çjre
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Guillaume se croyait obligé d'employer 1^ menace du châtiment, il suffisait que le jeune bourgeois adressât à ses concitoyens un mot amical, fraternel, et son ordre était exécuté avec plus de zèle et de joie que celui du re-: doulable gouverneur. Iiic|iard é|;ajt l'appui, l'idole de ces infortunés que la ruine ou la mort menaçait sans cesse. Un être acjoré se joignait à lui pour soulager les misères, pour adoucir les douleurs. Il était v'M'g qu'il visitât une famille en proie au besoin ou au désesppil- sans que Germaipe ne l'pijt précédé dans çe lieu pour y por|;er des secours ou des consplations; car Germaine, délivrjie de l'angojsse de savoir Regnault dans le camp ennep^i, prêtait plus émue par aupun sentiment étranger à soa amour pour les Français et à son désir ardent de les voir triompher. Ne pouvant rester témoin insensible des maux qui affligeaient la ville où elle avait reçu la naissance, où commandait spn ppre, ^ fille die sjre Guillaume étai|; deviepue l'ange consplat^ur de
tant d'infortunes; entièrement occupée du soin d'assister les malheureux, de soutenir leur courage, on eût dit qu'elle faisait partie de toutes les familles où régnait la douleur, et les habitants des chaumières, comme ceux des plus riches demeures, voyaient apparaître cette noble et belle figure aussitôt qu'ils étaient atteints par l'affliction.
Il s'en fallait bien que les maux dont avait souffert jusqu'alors cette brave cilé fussent près de leur terme ; chaque jour épuisait ses moyens de défense. Outre qu'un bon nombre des soldats de la garnison avaient péri , les munitions de guerre et les provisions de bouche diminuaient d'une manière sensible; depuis longtemps il ne se portait plus rien en vente sur les marchés, et les bourgeois les plus opulents avaient peine à se procurer pour eux et leurs serviteurs une nourriture suffisante. Grâce à la sollicitude du sire de Flavy pour sa tille bien-aimée, la maison de Richard n'avait point encore connu la disette ; mais
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le moment approcliait où les horreurs de la famine allaient se faire sentir à tons.
Daniel n'avait pas tardé à prévoir ce dernier malheur, qui lui semblait beaucoup plus affreux à supporter que tous les autres. Un jour qu'il arrivait chez Richard , ne l'ayant point trouvé, dame Marguerite lui dit que son neveu était allé conduire quelques travailleurs aux moulins, dont plusieurs se trouvaient endommagés au point qu'on ne pouvait plus y moudre. « A quoi bon réparer les moulins?dit tristement le pauvre petit homme; il ne reste bientôt plus de farine dans les greniers de la ville, et nous allons manger cette semaine nos derniers morceaux de pain.
— Vous voyez toujours les choses en noir, maître Daniel , répondit dame Marguerite. Allons, du courage; il ne faut pas se désespérer ainsi.
— Et par saint Jacques ! reprit Daniel, de quoi voulez-vous qu'on se désespère, si ce n'est de mourir de faim?
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—r Si ypus ^vic? yu cpmrne ïT^pi la y\\\ç dp Paris en quatorze ceutvingt-et-up, qyand les gens tombaient morts de besoin dans les rues, sainte Vierge ! c'était bien upp qptre ffiipjne !
— C'est ce que vpiis verre? ^v^nt peu, reprit-il. Et d'ailleurs supposons que nous np tombions pas tous morts ainsi que ceux dont vous parlez, appelez-vous vivre se voir mis à une portion qui pourrait suffire à |a noprri^ ture d'un moineau? C'est pourtant ainsi que nous allons être traités à l'Hôtel-de-YiHe.
— Prochainement? demanda Germaine avec upe vive inqpjélude.
— Dans huit jours, si Compiègne n'est pas secourue, et Dieu sait si l'on songe à secoprir Çpnipiègne!
— Nous devops l'espérer, dit Germaine ; un second exprès est parti hier soir pour aller trouver le maréchal de Boussac . auqiiel }| porte un^? Içtlre des notables et de mon père.
— J'en attepds autant de succès que de notre premier envoyé , don|; flPI^s n'avqp?
aucune nouvelle , répondit le pejit sorcier.
— Il faut crpire , yçprit GeriT^aine, qu'il n'a p)4 parvppjr jusqii'aux Français , et que notrp m^ll^pur j'ç f^i|; toiphcr ^ans Ips mains des enneniis.
— En quelque lieu qu'il soit, dit Daniel de l'ïljr ïp plus nombre, il y vit mieux qu'ici. Maudit soit le jour où i^, §pis venu m'étijblir d^os up!? ville qpc l'on devait prendre par famine !
-^ Ej^ pourquoi n'essaieriez-vous pas d'en sortir, maître Daniel? demanda Germaine à qui le pauvre homme faisait pitié. Tout ressçirrés que nous sommes dans les murs, un homme seul peut encore s'échapper.
— Je sais bien, répondit le petit sorcier, qu'il reste plus d'un passage qu'ils n'ont pu fermer ; cette nuit même, si je le demande, on m'ouvrira la poterne qui se trouve entre la grande bastille des Bourguignons et la rivière d'Aisne. D'un trait je puis gagner la forêt, où je les dépe bien de me suivre, tant
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j'en connais le moindre sentier, mais le malheur est que je ne veux pas sortir.
— Et pour quelle raison? dit Germaine.
— Parce que je suis un sot, parce que je ne puis me décider à laisser Richard dans le lac sans m'y noyer avec lui.
— vS'il en est ainsi, dit dame Marguerite d'un air attendri qui ne lui était pas ordinaire, s'il en est ainsi, maître Daniel, ne songez pas à quitter Compiègne; vous vivrez chez nous, et cela tant qu'il y restera le moindre morceau à mettre sous la dent.
— Je vous remercie , dame Marguerite , comme j'ai remercié Richard qui m'a déjà fait celte offre et qui se fâche de me voir la refuser; mais vous sentez qu'un homme de plus à nourrir n'est pas chose indifférente par le temps qui court, surtout quand cet homme a malheureusement bon appélit.
— Bast! répliqua la bonne femme, on se retourne, on s'ingénie ; un peu d'un côté, un peu de l'autre ; on finit par avoir assez, et
je VOUS réponds que l'on servira le dîner tous les jours dans un ménage que je conduis, ajouta-t-elle en relevant la tête.
— Mais vous ignorez donc, chère dame, reprit Daniel, qu'un boucher ne vous donnera plus une livre de viande quand vous lui offririez la rançon du roi Jean ? Tout va se distribuer sous la responsabilité de Richard ; car ses collègues, qui n'ont jamais été très résolus, sont plus morts que vifs maintenant qu'ils craignent de voir le peuple aller piller les greniers. Or, vous savez si Richard est homme à vous donner la part de son voisin.
— On se passera de lui, répliqua fièrement la ménagère; j'ai certaine ressource dont je ne parlerai qu'en temps et lieu, et de plus il me reste une vache, trois cochons, des poules...
— Des poules 1 s'écria ï)aniel; par le ciel 1 dame Marguerite, gardez-vous de tuer vos poules, si vous avez encore du grain pour les nourrir.
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— J'en ai bonne provision.
—Eh bien! du moinspourrons-nous mangel' des œufs , on ne vit pas ainsi bien agréablement, mais on ne meurt pas. *
Germaine, que lès nouvelles qu'elle venait d'apprendre affectaient douloureusement , laissa dame Marguerite et le petit sorcier s'occuper du menu des repas à venir^ et se retira , non sans avoir dit à Daniel qu'elle espérait maintenant le revoir tous les jours à table. Il lui tardait, dans une aussi triste circofl'stance, d'aller distribuer aux habitants les plus pauvres la somme qu'elle était parvenue à se procurer en vendant à vil prix les chaînes d'or et tous les bijoux qu'elle tenait de sa mère. Comme elle approchait de la chambre verte, elle entendit sa sœur et Georgette qui s'amusaient à chanter une complainte composée par un poète du temps, sur les malheurs de la France. Elle se garda bien de troubler .'le repos d'esprit des jeunes filles en leur faisant part du nouveau danger qui menaçait la
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tille; itiais eu proie à l'horriblë inquiétude (Qu'elle éprouvait au fond dé 1 anoe , elle éiiibrassa Marie plus tendreinedt qùé jainâis, lui promit de revenir avant peu, et sortit dé là maison, chargée de son trésor, dont elle àiifaît voulu doubler la valeur, fût-ce au prix d'une partie de son sang.
Ce qu'avait dit Daniel ne tarda pas à se vérifier. Dans la semaine qui suivit , tous les habitants de Gonipiègne furent mis à une ration de pain qui pouvait à peine sutFire à leur Subsistance, et ce n'était qu'à prix d'or que l'on pouvait se procurer les mets les plus communs. Longtemps encore dame Marguerite fit bonne contenance, principalement lé jour où, après avoir reçu à l'Hôtel-de-Viile la portion qui lui était destinée pour sa famille, elle posa sur la table un pain blanc de huit livres, en déclarant d'un air triomphateur
qu'elle avait approvisionné la maisoiï de plu-
Sieurs sacs de farine ; mais bientôt, quelque »
peine que se donnât la brave femme, il lui
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devint de plus en plus difficile de nourrir ses commensaux. Le sire de Flavy lui-même ne pouvait envoyer à ses Elles que la pluschétive portion de vivres, qu'il ne parvenait même pas à se procurer tous les jours, et dont les deux sœurs ne consentaient à goûter qu'autant que chacun en prenait sa part. On en était enfin venu, au grand désespoir de dame Marguerite, à ne plus voir sur la table que du pain, du laitage, quelques œufs, et le dimanche un plat de légumes du jardin. Daniel, qui avait été contraint de céder aux instances de Richard, partageait en soupirant ces médiocres repas, lorsqu'un soir que Richard était absent Chariot parut, tenant dans une corbeille couverte deux poulets et un gros dindon encore couverts de leurs plumes.
0 J'apporte à dame Marguerite ce qu'un
ami vient de me donner, dit-il en posant la
corbeille sur une table.
* — Qu'est-ce cela! s'écria Daniel, les yeux
\brillauts de joie à la vue des trois bêtes ; quel
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seigneur, quel monarque a pu te faire un pareil présent, mon garçon?
— J'espère , dit maître Joseph d'un ton sévère , que ceci n'a point été dérobé à quelque bourgeois de la ville.
— Et vous avez raison de l'espérer, maître , répondit Chariot; car je pourrais mourir de faim moi-même avant de prendre un oignon aux habitants de Compiègne. Mais, grâce au ciel! la personne dont je tiens ceci ne me laissera pas jeûner. Son logis renferme encore des provisions pour longtemps, et je pourrai même quelquefois garnir le gardemanger de dame Marguerite.
— Je crains, dit la bonne dame, je crains beaucoup que Richard ne le trouve mauvais.
— Autant vaudrait-il dire que Richard est devenu fou, se hâta de répondre Daniel qui, dévorant de ses yeux les volailles, tremblait de les voir sortir de la maison. Puisque ce garçon vous affirme que sa conscience n'a rien à lui reprocher , tout doit finir là.
Sa I.ÏS FtAVT.
-^ Sut* la vie de ma mère! dit Chariot, je vous jure que ces bêtes m'ont été donûées.
' — Je veux te croire, moi, je veux te croire, mon ami, criait le petit sorcier.
— Et moi je le crois , dit Germaine ; je n'ai jamais surpris Chariot à mentir. »
En parlant ainsi Germaine pensait que Chariot, qui venait d'invoquer le nom de sa mère, ne l'avait point fait par hasard, et que, sans qu'il fût possible d'expliquer comment la chose avait pu se passer, Marthe n'était pas étrangère à ce don.
tt S'il en est ainsi , reprit dame Marguerite, nous acceptons le tout de bon cœur, mon brave jeune homme; et je vous en remercie moins pour moi que pour ces nobles demoiselles, qui depuis longtemps font si maigre chère.
— Ah ! dit le petit sorcier, qui respirait enfin librement, voilà ce qui s'appelle être raisonnable. Il ne reste plus qu'à décider du-
^uel dé ces ihiioceuts vblaiilès notiS nous régalerons demain.
— Il reste ailssi, répliqua daoïè Mal-guerlte, à prier maître Joseph de venir en manger Sa pkti. On peut inviter ses âfnis pont- qu'ils goûtent d'une dhose devenue si rare.
— Je vous remercie, répondit lebôil prêttë ; mais le pain n'a pas encore manqué à l'églii^e Saint- Antoine , et je tne suï^ résolu à iné côûtenter de Cette nourriture. Je ^f-eiids même ïe soin de diminuer ma ration tous lés joUî"s, afin de me préparer aux temps plus rudes encore qui nous attendent.
— Quelque soille désir que j'aurais de vous prendre en tout pour modèle, maître Joseph, dit le petit sorcier, on ne me verra jaitiâîs vods imiter sur ce point. Je ne pense pas qu'on doive s'abstenir d'arroser un àrbrê parce qu il ne recevra pas d'eau de longtemijs , voulant dire par là qii'il n'est pas prudent d'affaiblir son corps à l'avance , pour se préparer à supporter la faim.
— C'est de nous que les malheureux doivent recevoir l'exemple de la résignation et de la frugalité, répondit maître Joseph avec douceur.
— Quant à la résignation, soit, répliqua Daniel; pour mon compte , je suis résigné au point que ma gaîté ne s'altère un peu qu'à l'heure du dîner ; mais quant à la frugalité , lorsque je la pratique , ou peut être sûr que je cède à la force, ainsi qu'il m'arrive dans ce malheureux temps.
— Ce malheureux temps prendra fin , dit dame Marguerite ; cette nuit même encore j'ai fait un rêve....
— Ah ! contez-nous votre rêve , » interrompit Marie.
La bonne dame regarda timidement maître Joseph , qui sourit d'un air d'indulgence à des propos qui lui semblaient peu orthodoxes. « Eh bien ! reprit-elle encouragée par ce sourire , les Anglais et les Bourguignons s'enfuyaient à toutes jambes ; je voyais la rivière
couverte de bateaux, chargée de pain, de viande, et Ton faisai-l bombance dans les rues de Compiègne.
— Après un rêve comme celui-là, ditDaniel, il doit être bien triste de se réveiller l'estomac creux.
— Cela donne toujours de l'espérance, répondit dame Marguerite.
— Le fait est que, d'un moment à l'autre, il peut arriver du secours, » dit Germaine ; et l'on se mit alors à calculer pour la centième fois ce qu'il fallait de temps au dernier envoyé delà ville pour joindre le maréchal deBonssac et rapporter une réponse.