CHAPITRE VII
Désir de tous les cœurs, plaisir de tous les âges. Trésor des malheureux, divinité des sages, L'^Plitjé yiept du ciel habiter ici-bas-
Desmahis, L'Honnête homme.
Cinq jpiirs aprps celui 4ç(at qh vi^nt de parler. Chariot vint encprf' qppprfer |^ danie Marguerite un énorn^e quartier de mouton , et ce don fut suivi de plusieurs autres du même genre. Tout satisfait qu'était Daniel de profiter d'une ressource qui devenait de plus en plus nécessaire , sa curiosité naturelle n'en était pas moins vivement excitée ; il n'osait queslionner celui qui avait acquis tant d'importance à ses yeux, et qui déclarait vouloir
se taire, mais il ne se lassait pas de l'observer dans ses discours et dans ses démarches, espérant en tirer quelques indices propres à éclaircir ce myslère. Il finit ainsi par remarquer que Chariot n'apportait rien qu'il n'eût été la veille de guet aux remparts. L'ami dont il avait été question si brièvement, logeait donc près des murs de la ville? Daniel en était là de ses découvertes, lor^qij 'une nouvelle circonstance vint lui donner de nouvelles lumières.
Comme Charlgt arrivait un soir (car il avait toujours grand soin de ne venir qu'à la nuit tout-à-fait close), Daniel , qui se disposait à sortir de la maison , lui ouvrit la porte , et le faisant enlrer dans la cui^ne, lui demanda à voir le premier ce que contenait sa corbeille ; Chariot s'empressa de le satisfaire, el 4écouvrit un superbe mqrceau de ven^ir son.
«Du chevreviil ! s'écria Daniel, du cher: vreuil 1 Puis il ajouta aussitôt d'ui^ air d'ip-?
quiétude , ne crains-tu pas que cela ne doDne à penser là-haut?
— Et que voulez-vous qu'ils pensent? répondit Chariot avec un peu d'embarras.
— Écoute, mon enfant, reprit Daniel, tu sens bien qu'ici nos intérêts sont communs, absolument communs , je puis même avancer que lu ne désires pas plus nous aider à vivre, que je n'ai d'envie de ne point mourir; mais il est de fait qu'on ne chasse pas au chevreuil dans les rues de Compiègne , voulant dire par-là qu'il te reste quelques bons amis de l'autre côté des murs.
— Silence! dit Chariot en posant un doist sur sa bouche, silence , si vous ne voulez pas que messire Guillaume me fasse pendre demain matin.
— Es-fu fou ? répondit le petit sorcier, ne vois-tu pas combien je suis intéressé à te garder le secret. Toutes les tortures de l'enfer ne m'arracheraient pas un seul mot ; je ne te demande pas même le nom de celui de tes
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camarades qui nous rend un si grand service , afin que si par malheur il était découvert, tu ne puisses pas m'accuser d'indiscrétion ; mais je t'engage à suivre mon conseil , il ne faut pas que ce morceau de chevreuil paraisse sur la table de Richard.
— Vraiment ! et pourquoi?
— Parce que si dame Marguerite et les jeunes filles peuvent en manger sans faire aucune réflexion, il n'en serait pas de même de notre ami, qui soupçonnerait aussitôt la vérité et te questionnerait vivement.
— Vous pouvez bien avoir raison , dit Charlot, mais maintenant que ferais-je de ce morceau de venaison, qui vraiment est digne d'un roi? Il est prudent, je crois, d'aller le jeter au fond du puits. »
Daniel saisit Chariot par le bras avec autant d'énergie , que si ce garçon eût parlé d'aller mettre le feu à la ville. « Ne fais pas une pareille sottise ! s'écria-t-il , je vais l'emporter n)oi, qui me soucie fort peu qu'il nous
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vienne de ceux qui sont hors des murs ou de ceux qui sont dedans. Je l'accommoderai moi-même dans le plus grand secret , et si tu veux venir chez moi demain vers les dix heures, tu pourras du moins en manger ta part. >
Ceci conveou , le petit homme s'empara de la corbeille, et sortit à pas de loup de la maison.
Chaque heure qui s'écoulait anéantissait de plus en plus l'espérance de recevoir du secours, et la ville offrait un spectacle de dévastation et de misère fait pour inspirer la pitié. En plusieurs endroits , les murs , les tour5, les bastions menaçaient de présenter bientôt de larges ouvertures; la plupart des maisons situées sur les remparts , découvertes en partie de leurs toitures, commençaient à s'écrouler, et leurs malheureux habitants erraient sans asile dans les rues, demandant du pain aux riches, qui n'en avaient plus pour eux-ittêmes. Dans un si triste état de choses, les Anglais et les Bourguignons, instruits des
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cuçiux qui 4ésGilaient cette brave cité , ne se pye5;^aient poipt de tep^^r \l^ assaut. Ils laissaient faire la faim , et le travail journalier q^^'p^igeai^qt ]^^ fprtiûcaliQps, et qui se fai- Sfiit par corvée? appelant chaque jour ai|x murailles une foule de pauvres gens exténués par le? 30uffrance^ Çt 1^ besoin , un grand noinb^'e de q^§ infortunés conimençaient à v^iurmurer d'yne anJ^si Ipngiie défende.
Un jour pu Richard qui s'était battu le ma-: tin venait de passer le reste de la journée à parcourir la ville, s'efforçant partout de reinQntfsr les courages , il rentra , la nuit venue, le visage si triste que tout le monde en fut effrayé. <^ Est-il aririvé quelque nouveau malheur? dennanda aussitôt Germaine , toute tremblante.
^- INon , répondit-il , nons ayons avi contraire obtenu ce matin un peÇit avantage dan^ la sortie que nous avoirs faite , mais je n'ei^ suis pas moins inquiet de ce qui «fi passe dans la v\\\e ; chez beaucoi^p de ces pawvre§ gens
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le désespoir est au comble. Encore une semaine ainsi, et quelques-uns parleront hautement de se rendre.»
En disant ces mots , Richard se laissa tomber sur un siège , accablé de chagrin et de fatigue.
« Moi , de qui le devoir est de porter des consolations aux plus malheureux , dit le père Joseph, je m'effraie de voir à quel point le courage les abandonne; depuis quelques jours mes discours ne peuvent plus rien sur eux.
— Que dire à des infortunés qui meurent de faim , reprit Richard, que l'on abandonne au sort le plus affreux , quand on pourrait les secourir? Croyez-vous qu'ils ignorent que le maréchal de Boussac est à cinq lieues d'ici?
— A cinq lieues! dit Daniel.
— A Crespy avec huit mille hommes, répliqua Richard ; mais il résiste à toutes nos prières , il ne bouge pas , ne fût-ce que pour faire une diversion.
— Quand donc est parti le dernier exprès
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que vous lui avez expédié? demanda Germaioe.
— Depuis quinze jours aujourd'hui , répondit Richard, la lettre des notables peignait le misérable état où nous sommes réduits , elle implorait du secours pour ces hommes qui, depuis cinq mois , défendent des murs prêts à s'écrouler de toutes parts, pour ces femmes, pour ces enfants qui vont maintenant chercher leur nourriture jusque dans les immondices de nos rues ; enfin ils savent tout, et vous voyez s'ils arrivent.
— Le maréchal de Boussac , dit maître Joseph, est un des plus dignes seigneurs de l'armée royale ; je ne puis croire qu'il ait reçu cette lettre et qu'il ne vienne point.
— Après une si belle défense , reprit Richard , après avoir tant souffert , faudra-t-il donc se rendre? se rendre aux Anglais! et en parlant ainsi , le brave jeune homme portait sa main fermée sur son front d'un air de désespoir.
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— Si j'étais bien sur , dit Daniel gravement, que le maréchal de Boussac lût un digne seigneur, ainsi que le prétend maître Joseph, je sais bien ce que je ferais.
— Et que ferais-tu? demanda Richard;
— J'irais le trouver, et je l'endoctrinerais de façon à le faire venir sur la tête s'il ne pofl^ vait marcher autrement.
— Tu parles d'aller à Crespy comme si la ville était libre , répondit Richard*
— Ceci n'est qu'une misère qui m'inquiète peu, répliqua le petit sorcier.
— Par saint Antoine! es-tu fou? s'écria Richard, dès les premiers pas tu peux tomber au milieu d'un poste ennemi, et peut-être ce malheur est-il arrivé à tous nos exprès.
— La chose est possible, dit Daniel, vous avez envoyé jusqu'ici des hommes de la garnison , de pauvres hères sans intelligence , plus habitués à frapper fort qu'à se tirer d'un pas périlleux. Il ne s'agit pas de vigueur ici, mais d'habileté , et la nature qui m'a fait
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chétif, m'a doué d'adresse et de savoir-faire. .«*^Tout cela, répondit Richard effrayé du danger que voulait courir l'ami le plus dévoué qu'il eût au monde, tout cela te tirera-t-il des mains des Anglais s'ils te prennent?
— Non, répondit Daniel , rien ne m'en tirera s'ils me prennent ; mais je né me laisserai pas prendre. Je ne vous demande qu'une lettre qui prouve au maréchal que je suis envoyé par la ville» Dans deux heures, à rainuit, on m'ouvrira la poterne qui communique avec la forêt, et demain dans la nuit vous aurez de mes nouvelles.
— Ne songe plus à cette folie , Daniel, dit Richard en allant vers le petit homme, dont il serra la main avec tendresse.
— Et loi, Richard, répondit Daniel, songe que dans huit jours nous serons tous morts de faim , si nous n'ouvrons pas la porte aux Anglais. »
Le saisissement général produit par ce peu de mots ayant amené quelques moments de
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silence: « Laissez-moi donc aller trouver le maréchal, conlinua-t-il; mieux vaut courir la chance d'une mort douteuse que celle d'une mort certaine.
— Eh bien ! oui ! s écria Richard en le serrant dans ses bras; va nous sauver tous, et <jue Dieu te sauve !
— Nous allons nous mettre en prière pour lui , murmura doucement dame Marguerite.
— Nous dirons des messes à saint Antoine, ajouta maître Joseph.
— Et j'espère ne pas vous laisser le temps d'en dire une douzaine,» dit gaîmentle petit sorcier en sortant avec Richard pour se rendre chez le sire de Flavy.
Dès qu'il fut. muni des missives adressées par les notables et messire Guillaume au maréchal de Boussac , et que minuit fut sonné , Daniel, portant une carnassière qui contenait des vivres pour trois jours au moins, s'achemina vers les murs , accompagné de Richard et de Chariot. Il doutait si peu du succès de
son entreprise , et parlait avec tant d'assurance de son retour dans les vingt -quatre heures, que par moment Richard lui-même s'abusait sur le danger qu'allait courir son pauvre ami. Néanmoins, durant le chemin, il insista plus d'une fois pour que Daniel consentît à se laisser accompagner par lui jusqu'au-delà de la bastille des Bourguignons dont on a déjà parlé, et qui plus que toute autre chose rendait la route dangereuse. Daniel alors lui représentait de quel faible secours lui serait un seul homme , si le malheur voulait qu'il tombât dans les mains des ennemis. «Tu me ferais faire quelque sottise, lui disait-il , je perdrais le sang-froid dont j'ai besoin si je te voyais exposé avec moi , tandis que, n'ayant à songer qu'à ma petite personne, je suis sûr de passer au milieu d'eux le plus facilement du monde. On a besoin de toi dans la ville d'ailleurs, et j'y retournerai plutôt pour y mourir de faim avec vous tous que de te
laisser faire un pas hors des murs. »
Richard, obligé de céder à ces raisons ^ cherchait à dissiper ses craintes en se rappelant de combien de périls Daniel avait su se tirer jusqu'alors, puis en regardant le ciel qui jamais n'avait été plus obscur; toutefois, lorsque, arrivés tous trois à l'extrémité de la poterne , il fut sur le point de mettre la clef dans la serrure, un frisson mortel le saisit, et prenant le petit homme dans ses bras, il le serra longtemps sur son cœur. « S'il t'arrive malheur, dit-il d'une voix émue^ je ne me consolerai jamais de t'avoir ouvert cette porte.
— Sois tranquille, répondit Daniel; mon plan est tout tracé dans ma tête. J'arriverai aussi paisiblement à Crespy que je pourrais retourner maintenant chez toi.
— Mais ils peuvent te saisir dès que tu vas sortir de la poterne.
— Ils ont assez à faire de se garder chez eux sans poser des sentinelles chez nous. Leur bastille est à droite et je vais me jeter sur la gauche.
— Fais attention à gauche au poste des Portugais.
-^La nuit est trop noire pour qu'ils puissent me découvrir à cette distance.
— Surtout ne prends pas, pour aller à Crespy,le premierchemin que tu vas trouver dans la forêt; pousse plus loin, insista le jeune bourgeois.
— ^Ne crains rien, je connais la forêt comme ma chambre, répliqua le petit sorcier. A propos de ma chambre , ajouta-t-il , si dans huit jours je ne suis pas revenu , tu pourras aller prendre sur ma table un papier par lequel je te donne tout ce que je possède dans ce monde. » Et saisissant la clef il ouvrit la porte lui-même. Alors Chariot, qui ne s'était point mêlé de l'entretien, s'approcha et lui dit à l'oreille: « Regnault de Flavy est dans la bastille. >