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CHAPITRE IV

L'Affaissement moral.

ÉTAT MORAL DES GÉNÉRATIONS ACTUELLES. — DIFFÉRENTS SYSTÈMES DE MORALE ; LA MORALE BASÉE SUR l'iNTÉRI.T SOCIAL : EXPOSÉ ET DISCUSSION. — NÉCESSITÉ . DES PRINCI- PES MÉTAPHYSIQUES ET RE LA RELIGION NATURELLE COMME BASE DE LA MORALE. — SCIENCE ET RELIGION. — DIVISION DES ESPRITS ; OUTRANCE DES OPINIONS ET DES ACTES. — LES ANARCHISTES, LES SOCIALISTES, LES CONTRE-RÉVOLU- TIONNAIRES. — NÉCESSITÉ D'UNE ACTION ET D'UNE PROPA- GANDE ÉNERGIQUES, CONTINUES. ORGANISÉES.

Avec la dépopulation, avec la pornographie, avec ^alcoolisme, nous avons passé en revue les principales maladies dont souffre, en France, le corps social. 11 y en a malheureusement beaucoup d'autres : par exemple, dans l'ordre matériel, le taudis et sa fille, la tuberculose, et, dans l'ordre des idées, la propagation des doctrines socialistes et anarchistes. Mais celles que nous avons étudiées sont certainement les plus graves et, en même temps, celles qui président spécialement le caractère de fléauxnationaux.

Toutes trois, d'ailleurs, — dépopulation, pornographie, alcoolisme, — sont autant de maladies jumelles, autant de plaies sociales qui s'engendrent et s'enveniment l'une l'autre, autant de manifestations d'un mal plus profond et plus grave encore, qui est comme leur racine commune. Ce mal n'est autre que, l'affaissement moral de la masse de la nation, né lui-même de l'obscurcissement de l'idéal spiritualiste et de l'envahissement de plus en plus marqué de l'âme populaire par le matérialisme.

Pendant des siècles, la France fut, par excellence, la nation passionnée, le peuple épris d'idéal. A l'esprit vif, clair et précis, à la gaité spirituelle, railleuse et volontiers frondeuse qu'il tenait de ses ancêtres gaulois, il joignait, au suprême degré, le don de l'enthousiasme : il se lançait et planait, pour ainsi dire, en de superbes envolées qui faisaient l'admiration, parfois aussi la terreur de ses voisins, — et qui souvent lui coûtèrent bien cher. Nulle nation n'a possédé, au même degré, le privilège glorieux de se donner, de se prodiguer, de se sacrifier. Tour à tour son âme a vibré pour la foi, pour la gloire militaire, pour la liberté politique, pour l'affran-

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chissement des autres peuples. Il est vrai qu'elle a eu aussi des périodes de détente où, repliée sur elle-même, elle semblait sommeiller. Visiblement, elle traverse aujourd'hui une de ces périodes inquiétantes. Combien de temps durera ce repos? Comment la France en sortirat-elle? C'est ce que se demandent, non sans anxiété, tous ceux qui l'aiment d'un amour sincère.

Est-ce à dire que notre pays tout entier soit plongé dans la torpeur et que l'on n'y rencontre plus que par exception ces caractères énergiques et passionnés qui firent autrefois sa force et sa gloire? Il y aurait une souveraine injustice à le prétendre. Il existe encore heureusement, sur notre sol, beaucoup de ces âmes généreuses qui ont conservé intacte la sève nationale. Mais, dans la masse de la nation, il semble bien que leur nombre va toujours diminuant et que surtout leur parole trouve moins d'écho que par le passé.

Le goût du bien-être s'est développé avec le bien-être lui-même. On signale de plus en plus, surtout parmi les jeunes générations, et plus particulièrement dans les rangs du peuple, à la campagne comme dans les villes, la prédominance des préoccupations matérielles, l'impatience des appétits, le dédain irrité de toute autorité, une sorte de scepticisme narquois pour le principe du respect comme pour l'idée du

devoir, enfin et par-dessus ton! la crainte, l'horreur de l'effort.

Ce fait, que déplorent tous les observateurs attentifs, frappe tous les regards ; il ressort des incidents de chaque jour, des documents les plus irréfragables. Sauf les nobles exceptions que l'on ne doit jamais se lasser de rappeler, le Français de nos jours est moins énergique qu'autrefois ; le jeune homme, l'enfant surtout devient plus égoïste, plus faible moralement, plus vicieux môme à mesure qu'il devient plus rare. Les statistiques judiciaires ne laissent malheureusement aucun doute à cet égard. Elles attestent, de la façon la plus allumante, le développement rapide et constant de la criminalité parmi les mineurs, et même de la criminalité infantile.

Cette altération du caractère national, la dégénérescence de cet être charmant que fui toujours le jeune Français n'expliquent que trop tous les autres maux dont souffre nuire pays. La dépopulation est fatale chez un peuple qui redoute par-dessus tout le sacrifice ou même l'effort. La pornographie, l'alcoolisme trouvent un public tout préparé là où la notion du devoir s'efface, là où se répandent les doctrines qui, en contestanl la spiritualité de l'âme, tendent à nous rapprocher de la brûle et à nous plonger dans l'animalité.

Il n'est pas besoin d'insister sur ces vérités

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presque trop évidentes. Ce qui importe, c'est dt rechercher d'où vient le mal, comment il peul \ être porte remède.

(le mal moral est partout. 11 est dans les exemples que le peuple a sous les yeux, dans les doctrines que prêchent la plupart de ses journaux favoris, dans les propos qu'il entend, dans la vie qu'il mène, dans l'air qu'il respire, trop souvent, il faut le dire, dans l'enseignement qui lui est donné.

On ne songe pas assez à ce qu'est la vie des ouvriers, de l'homme du peuple ; — on ne le sait pas assez. Elle s'est grandement améliorée, sans doute, surtout au point de vue du taux des salaires ; mais elle est encore pénible, et il faut, pour la mener honnêtement et vaillamment, surtout dans les villes, une forte dose de vigueur morale. Né dans un taudis, parfois mal accueilli par des parents dont il augmente les charges, l'enfant grandit dans la pauvreté, ignorant trop souvent les joies d'un foyer familial que les exigences du travail industriel ont fréquemment pour effet de désorganiser. Après quelques années d'école et une année ou deux de catéchisme, il faut qu'à peine adolescent il commence à gagner son pain. C'est alors que commence, pour lui, la seconde éducation, celle qui fait l'homme, et il la reçoit à l'atelier. On sait ce qu'en général il y entend et ce qu'il y apprend. S'il n'a pas déjàl'àme bien trempée,

s'il n'est pas prémuni par son éducation antérieure contre celle que lui donnent ses camarades, il est presque infailliblement perdu . Puis, le service militaire accompli, vient pour lui le moment de fonder une nouvelle famille. Le mariage, — quand l'ouvrier se marie, — lui apporte, avec quelques joies, de nombreux et durables soucis. C'est la perpétuelle inquiétude pour le pain quotidien des enfants ; c'est le retour trop fréquent du chômage; c'est la maladie ou l'accident avec la misère pour escorte, l'endettement et l'existence de la famille compromise ou bouleversée pour de longs mois ; c'est, enfin, la perspective de plus en plus rapprochée de la vieillesse. Qui pourrait dire l'angoisse du travailleur, de l'ouvrier d'usine ou de manufacture quand il sent sa main s'alourdir, son œil se troubler, ses forces décliner, et qu'il commence à entrevoir, dans un avenir prochain, le moment où, sur un grabat ou sur un lit d'hôpital, finira sa triste existence ?

La mutualité et la prévoyance lui offrent, il est vrai, les moyens de prévenir ou d'atténuer ces diverses épreuves inséparables de la vie de l'homme ; mais, trop souvent encore, il ne sait ou ne peut pas y recourir.

Telle est, en somme, la rude destinée de millions d'ouvriers des villes ; et, quant au paysan, s'il a en général moins à souffrir, sa vie n'en a pas moins ses difficultés, ses peines, a -

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durs labeurs, ses épreuves et ses angoisses que les plus poétiques lieux communs sur le bonheur des champs ne sauraient faire oublier. Si un trop grand nombre de nos concitoyens ignorent encore cette condition matérielle et morale de la classe populaire, elle est bien connut1 de tous les patrons généreux qui ont multiplié les institutions propres à améliorer le sort de leur personnel. Elle l'est aussi, par malheur, des coryphées de l'école socialiste qui ne l'ont que trop habilement exploitée pour exciter et entretenir les colères révolutionnaires dans Tàme populaire, pour y attiser la haine, suivant le mot de Bakounine, « jusqu'à ce qu'elle éclate en flammes étincelantes » .

Tout les y aide, tout semble conspirer à leur succès. La facilité des communications, le passage obligatoire des paysans par la ville où les appelle le service obligatoire universel, ont amené naturellement les populations rurales à faire des comparaisons entre la ville et le village, entre la simplicité de leur existence et la vie en apparence plus large des citadins, et à souffrir de privations qu'autrefois elles ne sentaient môme pas. Tous, citadins et campagnards, sont de plus en plus éblouis par l'étalage d'un luxe de plus en plus répandu et de moins en moins discret, qui excite en eux la convoitise et l'envie. A tous enfin, à ceux de la plus grande ville comme à ceux du dernier hameau,

la presse populaire apprend, chaque jour, par quels moyens certaines fortunes insolentes ont été parfois gagnées ou quel usage en est fait par leurs possesseurs. Vrai ou faux, enjolivé ou exactement raconté, le scandale du jour fait ainsi son tour de France en un instant, el si parfois il ne produit pas partout son effet démoralisant, c'est qu'un autre lui succède el Je fait oublier. Ils sont trop, et l'un fait toit à l'autre.

Ce qui augmente l'effet pernicieux de ces scandales, c'est moins encore leur fréquence et leur gravité que leur impunité. Maintes fois ils échappent à l'action des lois, et leurs auteurs connus peuvent jouir en paix du fruit de leurs méfaits, redoutés de tous, quelquefois comblés d'honneurs. Que peut penser alors l'àme simpliste de l'homme du peuple, sinon qu'il n'y a pas de justice, que la morale est une fable, le scrupule une sottise, l'honneur un préjuge', et qu'en somme le seul parti raisonnable est d'imiter l'adroit aventurier dont les exploits lui sonl racontés, pourvu que, comme cet habile homme, on sache ne pas se faire prendre?

Ou objectera qu'il en a élé ainsi de (oui temps ; que partout et toujours il s'est produit des scandales, et même des scandales impunis qui ont exercé la même influence démoralisante sur le peuple. Sans doute, il va eu, dans le passé, des scandales, el souvent ils sont restés

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