‹ Les Fléaux nationauxChapitre 14 sur 23 · L* \IT USSEMENT MOE VL · texte numérisé non relu

L* \IT USSEMENT MOE VL

mais s'il me plaît d'être heureux autrement? Si je comprends mon intérêt autrement que vous? Si je préfère sacrifier peut-être le reste de ma vie à l'heure présente, jouir du moment actuel dont je suis sûr et laisser la prévoyance aux sages, qui peut m'en empêcher ? et de quel droit voudrait-on me condamner au nom d'une prétendue sagesse, qui n'est, après tout, qu'un système de philosophie comme un autre ?

Mais ici intervient une doctrine nouvelle, un principe nouveau : c'est celui de l'intérêt social, servant dérègle au devoir, de base à la morale. Ce système de morale, dit-on, n'est pas seulement laïque, en ce sens qu'il exclut toute croyance religieuse et tout concept métaphysique, mais encore positif et scientifique, puisqu'il se déduit d'un fait indiscutable constaté par l'expérience. Ce fait, c'est le caractère sociable de l'homme, le besoin qu'il a de vivre groupé avec ses semblables, l'impossibilité où il est de vivre isolé. Or, aucun groupement humain, quel qu'en soit le nom, quelles qu'en soient les proportions, n'a jamais pu prospérer ni même vivre sans que des règles fixes y maintiennent l'ordre et l'union, sans que ses membres se soumettent, dans l'intérêt commun, à un certain nombre d'obligations réciproques. C'est l'ensemble de ces obligations, de ces devoirs qui constitue la morale. Et cette morale, ayant sa source non dans une simple

spéculation métaphysique ou dans une théorie philosophique, mais dans un fait scientifiquement observé et démontré, pourra, par là même, s'imposer avec toute l'autorité d'une loi.

Ce système a une apparence de ligueur scientifique qui le rend, sans doute, séduisant à première vue. Mais, si l'on va au fond des chos< ?s, l'impression change. Il ne suffit pas de dire que le groupement des hommes en société impose à chacun d'eux des ohligations réciproques, des devoirs mutuels dont l'ensemble forme un corps de morale ; il faut encore savoir commei il et par qui seront déterminées la nature el l'étendue de ces devoirs. Ce ne pourra être que par la loi, — loi qui sera l'œuvre tantôt d'un monarque, tantôt d'une aristocratie, tantôt de l'ensemble des citoyens, de sorte qu'en fait il n'y aurait d'autre règle du juste et de l'injuste que la volonté d'un homme, ou bien celle de la majorité, c'est-à-dire de la moitié plus un des électeurs ou de leurs représentants.

Voilà, en définitive, à quoi aboutirait le sys tème de la morale soi-disant positive el scientifique. C'est, en réalité, la confusion de la morale avec la loi positive et humaine, ou plutôt la substitution de la loi à la morale, c'est-à-dire la négation, la suppression de la morale. Le propre de la morale, son essence est, en effet, d'exister par elle-même, en dehors

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de toute loi écrite et positive, de dominer les volontés humaines au lieu d'en émaner, de s'imposer à la conscience en dehors des prescriptions et des sanctions légales, parfois même de s'élever au-dessus de celles-ci, de condamner certains actes que la loi tolère, d'en prescrire d'autres qu'elle condamne. C'est cette loi naturelle, non écrite, « nata >c.v, non scripta » dont parlait Cicéron; cette loi dont se réclamait Antigone quand, au nom de la morale éternelle, elle bravait l'autorité légitime, mais les ordres barbares de Créon.

On objecte qu'en fait l'intérêt social se confondra avec la morale traditionnelle et imposera, comme elle, la vertu aux hommes. Il est évident, en effet, que l'intérêt général est que l'ensemble des hommes composant une nation soient sains de corps comme d'esprit, laborieux, unis, pourvus de biens suflisants, et, dès lors, qu'ils soient justes, tempérants et vertueux. De même, l'intérêt du plus grand nombre des hommes, l'intérêt de l'humanité est que chaque nation vive en paix avec les autres et cherche dans l'observation des règles de la justice la condition essentielle de sa prospérité. Ne s'ensuit-il pas que la morale basée sur l'intérêt social, tout en partant d'une donnée positive et scientifique, aboutit à la vertu aussi sûrement que les morales à base métaphysique ou religieuse ?

Pour que cette conclusion fût exacte, il faudrait que tous les hommes et tous les peuples fussent d'accord sur la façon de comprendre l'intérêt social, et force est bien de reconnaître que cette unanimité est loin d'exister. « Vérité en décades Pyrénées, erreur au delà », disait Pascal, et ce mot fameux est encore aussi vrai de nos jours que de son temps. On pourrait ajouter : « Vérité hier, erreur aujourd'hui. » Au milieu de nos perpétuelles contradictions, qui discernera où se trouve l'intérêt véritable du plus grand nombre et quelle est, par suite, la loi morale? Au nom de quel principe stable et permanent pourra-t-on imposer une règle uniforme à tous les membres d'une nation, forcer leurs volontés, les déclarer innocents ou coupables? La loi peut et fait tout cela, sans doute; mais elle ne le peut, elle ne le fait qu'à la condition d'être ou, tout au moins, de se dire en conformité avec les prescriptions de la loi morale universelle et éternelle, qui régit le inonde. Si elle prétend être à elle-même sa propre morale, elle n'est plus que le despotisme.

Pour s'en convaincre, il suffit de réfléchir que, dans nombre de cas, l'intérêt social conseillera des actes contraires à la vraie morale, autorisera la violation des droits les plus sacrés de l'individu. L'intérêt général d'une nation est qu'elle soit composée d'hommes sains et robustes

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de corps et d'esprit : par conséquent, il serait avantageux pour l'ensemble du corps social de se débarrasser de ceux de ses membres qui peuvent lui être à charge, de sacrifier les enfants malingres, comme on le faisait à Sparte, de tuer les vieillards comme le faisaient certaines peuplades sauvages : serait-ce là de la vertu? serait-ce de la morale? — De même entre peuples, l'intérêt supérieur de l'humanité ne serait-il pas que la terre appartînt aux races les plus vigoureuses, les plus intelligentes, les mieux douées? Ne commanderait-il pas, dès lors, l'extermination ou, tout au moins, l'expropriation des races inférieures? Cette application du prétendu principe supérieur de l'intérêt du plus grand nombre serait-elle conforme à la vertu, à la simple humanité? Pourrait-elle passer pour un acte moral?

Ajoutons que la morale n'a pas pour domaine unique, ni même principal, les relations des peuples entre eux ou la vie publique des individus : elle doit encore, elle doit surtout régir la vie privée, la vie intime et jusqu'aux sentiments, jusqu'aux pensées de chacun de nous. Ses préceptes doivent s'imposer à tous, en toute circonstance, avec une clarté et une autorité indiscutables. Sera-ce le cas dans le système que nous examinons en ce moment ? Comment chaque homme, dans son for intérieur, pourrat-il, avant d'agir, avant de donner à sa vie une

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direction déterminée, se rendre compte de ce que lui conseille l'intérêt social, du parti qui sera le plus avantageux au plus grand nombre? Et remarquons que, pour être logique, on ne doit pas s'arrêter à l'intérêt social, à l'intérêt général entendu au sens étroit du mot. La logique et la raison veulent, au contraire, qu'on lui donne la plus large extension possible. C'est, en somme, la conclusion à laquelle arrivai! Bentham lorsque, faisant reposer la morale sur l'intérêt du plus grand nombre, il disait qu'il faut sacrifier soi-même à sa famille, sa famille à la cité, la cité à la patrie, la patrie à l'humanité.

S'il en est ainsi, le plus humble citoyen. l'homme le moins instruit, le moins éclairé, le jeune homme en proie aux passions les pluvives, devra donc se demander, avant de prendre un parti, ce qu'exige de lui l'intérêt de sa patrie, l'intérêt du genre humain. Et si ces deux intérêts apparaissent contradictoires, il devra les comparer, les peser, se rendre compte deconséquences les plus lointaines et les plus cachées de ses actes, de leur répercussion possible sur les autres hommes. Ce serait proprement lui demauder de résoudre le problème de la quadrature du cercle. Aussi ne le résoudrait-il pas. n'essaierait-il pas de le résoudre. Les scrupuleux seraient condamnés à l'incertitude perpétuelle et à l'inertie. Quant aux autres, il es!

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certain qu'ils ne s'attarderaient pas longtemps à rechercher où est l'intérêt social, l'intérêt général, l'intérêt du plus grand nombre : ils s'en tiendraienl à leur intérêt personnel, ou, s'ils s'occupaient de l'intérêt général, ce sérail, le plus souvent, pour y chercher un prétexte à couvrir leurs défaillances.

Les partisans de ce système répliquent que l'objection est fausse, car elle ne tient pas compte du principe supérieur qui sert de fondement et de sauvegarde à la morale de l'intérêt général. Ce principe est celui de la justice, dont les jurisconsultes antiques avaient donné une si sage et si belle formule : « Ne nuire à personne, rendre à chacun ce qui lui est dû. » — Précepte admirable sans doute, mais incomplet, qui suffît à l'idée du droit, mais non à celle du devoir, qui peut servir de base à la justice, mais non à la morale. La morale, en effet, ne commande pas seulement de ne pas nuire à autrui; elle commande de le secourir, de l'aider, de l'aimer; elle va jusqu'à prescrire de lui rendre le bien pour le mal, ce qui est, en apparence, le contraire de la justice. Elle ne nous impose pas seulement des devoirs envers les autres; elle nous en impose aussi envers nousmêmes ; elle nous ordonne de respecter en notre personne la grandeur et la dignité de la nature humaine. Où est en cela l'idée de justice ? Où est même l'idée du bien général, de l'intérêt

social, de l'intérêt du plus grand nombre ?

Si l'on veut aller au fond des choses, on reconnaît que ce système repose sur une idée très généreuse, mais très vague et quelque peu chimérique, sur un principe à la fois très élevé et très dangereux, très juste et très faux suivant l'application que l'on en fait. Celte idée, ce principe n'est autre que le culte de l'humanité proposé à tous les hommes comme but de leur vie, comme règle morale de leurs actions.

Essayons de discerner ce qu'il y a de légitime et ce qu'il y a d'erroné dans cette doctrine.

Oui, certes, aimer les hommes, se dévouer pour eux, se sacrifier à eux, agir pour leur bien dans la famille, dans la patrie, dans l'humanité : c'est une des plus belles lois de la morale, c'en est presque la loi suprême. L'antiquité l'avait à peine soupçonnée et surtout ne la pratiquait guère. L'immortel bienfait du chrislinisme a été de la proclamer et d'en faire la loi primordiale du monde nouveau, en prescrivant l'amour du prochain à l'égal de l'amour de Dieu. Le grand honneur en même temps que le grand bonheur des sociétés modernes, el surtout des sociétés contemporaines, est d'être de plus en plus pénétrées, tantôt sciemment, tantôt à leur insu, de cette inspiration évangélique et de travailler avec une ardeur et un succès croissants, à la réaliser dans la pratique. Respect de plus en plus profond de la vie lui-

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maine, sollicitude de plus en plus générale et active pour le soulagement de toutes les misères et de toutes les faiblesses, sentiment de plus en plus vif de la solidarité humaine, horreur sans cesse grandissante pour le crime de la guerre, efforts persévérants et souvent heureux pour la rendre plus rare et moins barbare : autant de manifestations éclatantes de cet esprit de fraternité véritable et de cet amour du genre humain qui a pénétré et vivifié le monde moderne.

Mais autre chose est le service de l'humanité ainsi compris et pratiqué, autre chose le culte dont on voudrait qu'elle fût l'objet. L'homme substitué à Dieu, offert à l'homme comme objet de son culte : quel pauvre dieu! quelle divinité dérisoire! nous connaissons trop par nousmêmes ses misères matérielles et morales pour que son culte puisse nous suffire.

Jamais l'homme aux prises avec la tentation ou la passion, jamais le criminel à la veille de commettre un forfait ne sera arrêté par le prétendu culte qu'il devrait au genre humain : dans toute l'humanité, c'est lui-même qu'il choisira, sans hésiter, comme objet de son adoration, et le frein moral que l'on aura essayé de lui impeser sera comme s'il n'existait pas, — à moins pourtant qu'il ne repose sur un de ces concepts métaphysiques dont on affecte précisément de vouloir se passer.

Le seul motif pour l'homme de respecter l'homme, de le servir et de l'aimer, c'est, en effet, la croyance aux vérités religieuses, tout au moins aux vérités métaphysiques. Qu'est-ce qui peut amener un homme à respecter, à servir, à aimer son semblable, surtout s'il ne lui est uni par aucun lien de famille ou de compatriotisme, sinon le sentiment profond de la noblesse morale de notre nature? Etouffez ce sentiment, et aussitôt l'homme n'est plus aux yeux de l'homme qu'un simple animal, plus intelligent et plus méchant que les autres, qu'il faut dompter, exploiter ou exterminer comme on fait de la brute. Le terrible mot de llobbes : « Homo Jiomini lupus » devient le résumé et la loi de nos rapports avec le reste de l'humanité.

11 en est autrement si l'on admet les grandes lois métaphysiques sous l'empire desquelles le genre humain a vécu depuis des siècles, dont il vit encore dans son immense majorité. L'homme n'est sacré aux yeux de l'homme que par la spiritualité et l'immortalité de son âme; les devoirs que nous avons envers lui comme envers nousmêmes n'ont force obligatoire que parce qu'ils s'appuient sur la croyance à la vie future, conséquence de cette immortalité des âmes, el sur l'existence d'un juge suprême, indispensable pour assurer dans cette vie future le règne <!«' la justice.

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II n'y a là, — dit-on, — que de simples suppositions, de pures spéculations qui échappent à l'expérimentation, qui ne sont susceptibles d'aucune démonstration rigoureuse : donc elles n'ont rien de scientifique et ne s'imposent pas à notre raison.

Est-ce bien sûr? El, s'il est vrai que les vérités fondamentales enseignées par la métaphysique ne peuvent être démontrées à la façon d'un théorème mathématique, ni apparaître soit au fond d'un creuset, soit sous la lame d'un scalpel, s'ensuit-il qu'elles ne soient pas objet d'expérience et de démonstration? Démonstration d'un genre spécial sans doute; expérience d'ordre psychique et interne, si l'on veut, mais qui n'en ont peut-être pas, pour cela, moins de valeur.

Que l'homme observe la nature humaine, et en lui-même et dans les autres hommes : est-c<; qu'il ne constatera pas l'existence de certains phénomènes psychiques dont la constance et l'universalité attestent l'existence d'une loi? Dans le système qui donne pour base à la morale l'intérêt social, on se fonde sur la tendance constante et générale de l'homme à vivre en société. Est-ce qu'une étude impartiale et atlen-

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tive de l'homme ne nous révèle pas en lui une autre caractéristique non moins marquée, sinon plus accentuée encore? Est-ce que partout et toujours, du moins dans tous les payet dans tous les siècles où l'homme est sorti de l'état barbare, de l'état sauvage ou, pour parler plus exactement, de l'animalité, on ne constate pas chez lui la môme croyance innée à l'existence du bien en soi, du mal en soi et à leur opposition absolue ; la môme conviction que le bien doit être accompli et le mal évité; que là est le devoir; que ce devoir s'impose en dehors de toute loi positive et de toute pénalité; qu'il comporte un certain nombre de règles essentielles et de préceptes supérieurs qui restent les mêmes de peuple à peuple et de siècle en siècle; que nous sommes par nature libres de nous y conformer ou de les violer, mais non de les promulguer ou de les abroger; que notre liberté entraine une responsabilité, cette responsabilité une sanction, et que cette sanction, étant souvent insuffisante ou nulle ici-bas, il esl nécessaire qu'elle trouve son complément dans une autre vie?

Sont-ce là, comme on le prétend, des préjugés traditionnels, résultant de superstit i« us héréditaires perpétuées depuisdes siècles? On l'a prétendu, on le prétend encore. Mais comment concilier cette explication avec certains fait>. d'expérience psychique, dont nous sommes

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chaque jour les témoins? Comment expliquer que, dès le premier éveil de sa raison, même avant toute éducation, l'enfant ait le sentiment instinctif du bien et du mal? Comment expliquer l'accord préétabli de tous les hommes sur un certain nombre de règles morales essentielles? Comment surtout expliquer ce phénomène étrange et universel du remords, dont la réalité n'est pas contestée même par les plus grands contempteurs des vérités métaphysiques?

Certains observateurs, il est vrai, se sont plu à relever les exceptions que peuvent comporter ces grandes lois morales et qui, au premier abord, sembleraient les démentir. S'il existe dans un îlot perdu des régions les plus reculées et les moins explorées quelque peuplade dégradée qui, au dire des voyageurs, paraît ne croire ni à la vie future, ni à l'àme, ni au devoir; si, même au sein des sociétés civilisées, il se rencontre certains outlaws plus voisins de la brute que de l'homme, on s'empresse de citer ces exemples pour contester la légitimité et l'universalité des croyances métaphysiques dont vit le reste du genre humain. Mais que peuvent prouver ces difformités morales contre la constitution normale de notre être? Autant vaudrait prétendre, d'après la dissection d'un nain, que la taille de l'homme est de trois pieds, ou, d'après les divagations

d'un idiot, que l'homme est incapable de raisonnements cohérents. Si l'on pouvait citer un peuple civilisé chez lequel n'existe pas la notion du bien et du mal absolu, on pourrait s'inscrire en faux contre les conceptions métaphysiques du bien et du mal, du devoir et de la vie future. Mais cette preuve expérimentale, nous l'attendons encore.

Les physiologistes affirment toutefois que notre activité psychique dépend essentiellement de notre état physique ; que non seulement l'àme est unie au corps, mais encore quelle en est inséparable, ou plutôt qu'elle n'existe pas, ce que nous appelons de ce nom n'étant qu'une succession de phénomènes d'un ordre particulier qu'explique et commande le jeu de nos organes cérébraux. Et, à l'appui de cette assertion, ils montrent comment, par l'ablation ou la paralysie de certains lobes, ils peuvent, «à leur gré, supprimer la plus essentielle de nos facultés mentales, la mémoire par exemple. Mais que prouvent-ils par là, sinon que l'àme est intimement unie au corps, qu'elle l'a pour compagnon, pour instrument, pour organe et que durant leur union, elle ne peut ni fonctionner, ni surtout se manifester au dehors sans le secours du corps? Mais cela, on le savait depuis des siècles. Et leurs expériences ne prouvent pas plus contre l'existence d'une âme indépendante du corps que ne prouve, contre l'exis-

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tence de la force électrique, l'interruption ou la suppression des manifestations de cette force par la rupture des [ils qui la transmettent ou des récipients où elle s'accumule.

Si Fou parle d'expérience et de science comme fondement de la morale, nous oserons en parler à notre tour pour démontrer que celle-ci aune autre base que l'intérêt individuel ou l'utilité sociale et qu'elle tire des vérités métaphysiques, avec sa raison d'être, sa force obligatoire.

Un homme en tue un autre, sans être provoqué; il lui refuse l'hospitalité, ou, s'il la lui accorde, il en abuse pour le dépouiller ; il viole le dépôt qui lui est confié : que l'un de ces faits ce produise en Europe, aux Etats-Unis ou dans l'Inde, chez les Cafres ou chez les Chinois, chez les Samoièdes ou chez les Maoris, il n'est pas besoin d'une loi écrite pour que la victime ou même les témoins de cet acte le condamnent et en demandent le châtiment. D'emblée, sans discussion, en vertu d'une évidence aussi incontestable que celle d'un axiome, ils déclarent que cet acte est un crime, qu'il est mal de le commettre, qu'il est bien de s'en abstenir, que l'auteur était libre de le faire ou de ne pas le faire, que son devoir était de ne pas le faire et que la violation du devoir appelle une expiation ; ou, plutôt, ils ne s'attardent pas à cette série de raisonnements ou de déduction- et ils

en tirent immédiatement la conse'quence en arrêtant le coupable et en le livrant au juge, avec autant de certitude et de tranquillité d'âme que s'il s'agissait d'affirmer que deux et deux font quatre, qu'il fait jour en plein midi ou qu'il n'y a pas d'effet sans eau e.

On dira peut-être qu'ils arrivent à cette conclusion par habitude, sous l'influence de l'opinion régnante et par considération inconsciente de l'intérêt social ou même de leur intérêt propre, qui veut que la vie humaine soit respectée, que l'hospitalité s'exerce, que les dépôts ne soient pas violés. Gela est possible. Mais, alors, comment expliquera-t-on que le même sentiment spontané de réprobation pour le crime, de sympathie et d'admiration pour la vertu se manifeste encore quand ni l'intérêt personnel, ni l'utilité sociale ne se trouve en jeu?

Nous apprenons que, dans un pays étranger, lointain, un homme a fait une grande fortune en exploitant des richesses nouvelles, que tel autre a exécuté une magnifique œuvre d'art : nous dirons que cela est heureux, que cela est beau et, quoique l'humanité dans son ensemble puisse peut-être en bénéficier, il ne nous viendra pas à l'esprit de dire que cela est bien, pas plus que la ruine de ce môme homme ou Pimpéritie de ce même artiste n'aurait éveillé on nous l'idée de démérite moral. Mais que l'on

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nous raconte qu'aux antipodes un matelot ou un pêcheur s'est jeté à la mer et a risqué sa vie pour sauver un vieillard ou un infirme qui se noyait, nous n'examinerons pas si cet aclc de dévouement a élé utile ou non à la famille, à la pairie de celui qui a élé sauvé, ou même à l'humanité en généra] ; sans hésiter, sans examen ni restriction, nous déclarerons que cet acte est un acte de vertu, qu'il est conforme au devoir, qu'il mérite récompense. Nous aurons ainsi affirmé la grandeur, la heauté du dévouement et du sacrifice en eux-mêmes, en dehors de toute loi positive, abstraction faite de l'intérêt individuel comme de l'intérêt social ou senéral. Si les témoins de l'accident par suite duquel le vieillard ou l'infirme allait périr étaient restés inactifs, s'ils l'avaient abandonné, il ne servirait de rien de nous dire que, pour le bien général, il vaut peut-être mieux avoir sacrifié une existence malheureuse ou inutile que de risquer la vie d'hommes pleins de jeunesse et de vigueur ; nous ne manquerions pas, malgré tout, d'affirmer qu'ils ont eu tort, que le devoir leur commandait de s'exposer pour arracher leur semblable à la mort, s'ils le pouvaient, avec quelque chance de succès, et que leur inaction mérite, sinon un châtiment matériel, du moins une flétrissure morale.

Allons plus loin. L'auteur de l'action vertueuse ou honteuse se rendra témoignage àlui-

môme, ou plutôt rendra témoignage du mérite ou du démérite de sa propre conduite. La conscience du bien qu'il aura fait, fùl-il ignoré de tous et n'en dût-il attendre aucune récompense, lui causera la plus douce des sensations morales, entretiendra dans son àmc la joie la plus profonde et la plus exquise. A l'inverse, le coupable, alors môme que sa faute est inconnue, alors môme qu'elle ne tombe pas sous le coup des lois pénales, porte en lui la sanction de sa mauvaise action. Il voudrait bien se débarrasser du remords ; mais le remords est là, indéracinable, inextinguible, montant jusqu'aux lèvres du criminel et, quelquefois, malgré luimême, lui arrachant l'aveu. Lui aussi, rend, de la sorte, témoignage, et le témoignage le plus éclatant, àl'existcnce d'une loi morale supérieure à toutes les lois humaines, déterminant dune manière absolue le mérite et le démérite de nos actes, réclamant, à côté et au-dessus de tous les tribunanx humains, la récompense des uns, le châtiment des autres.

Nous voilà déjà bien loin et bien au-de>>ude la morale soi-disant scientifique, soi-disant expérimentale et positive que l'on voudrait déduire simplement de la nature sociable de l'homme et de l'intérêt général des groupements humains. L'observation et l'analyse des sentiments et des jugements de l'homme sur ses propres actions nous conduisent ;i cette

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conclusion que la morale a un autre principe, autrement large, autrement élevé, autrement solide, el qu'elle repose sur la nolion du bien cl du mal absolu, sur l'idée du devoir qui en découle, sur la croyance intime au libre arbitre et à la nécessite des sanctions, c'est-à-dire des récompenses ou des peines qui doivent être la conséquence du bon ou du mauvais usage qui en est fait par chacun de nous.

Mais qu'y a-t-il au fond de cette idée et de cette croyance constantes, invariables? Il y aie concept de l'ordre et de l'harmonie universels que l'homme porte au fond de son esprit et de son cœur : harmonie dans la pensée, qui est le signe du vrai; ordre et harmonie des formes qui esl l'une di^ conditions du beau ; enfin, ordre et harmonie dans les faits, qui esl l'ordre moral, le bien. Développement harmonique cl complet de tout l'être et de tous les êtres suivant les lois de leur nature et de la nature : tel apparaît à la raison le principe suprême qui régit le monde physique et doit régir le monde moral.

Dans l'univers, cet ordre et cette harmonie ont, de tout temps, frappé les regards de l'homme et l'ont, pour ainsi dire, ébloui par leur magnificence. Insister sur ce point, serait assurément tomber dans le lieu commun. Et pourtant, — nous y reviendrons plus loin, — il y a aujourd'hui tant d'hommes ayant sous ce

rapport des yeux pour ne point voir que l'évidence elle-même semble avoir besoin d'être démontrée.

Mais ce qui a toujours frappé, étonné et presque scandalisé l'esprit humain, c'est le contraste déconcertant entre l'ordre admirable de l'univers et le désordre profond qui règne dans l'humanité. D'un côté, l'immensité; de l'autre, un point dans l'espace, et sur ce point des atomes qui s'agitent; d'un côté, une harmonie indéfectible, attestant une puissance et une sagesse infinies; de l'autre, une véritable anarchie : tel est le problème proposé à nos intelligences et à nos consciences. Le genre humain l'a toujours résolu, du moins dans son immense majorité, par l'affirmation de l'immortalité de l'âme et d'une vie future où l'harmonie si fortement troublée ici-bas sera rétablie et où la justice reprendra ses droits.

Affirmations sans preuves, doctrine de sentiment, simple théorie sans caractère scientifique, objecte-t-on à ces conclusions de la métaphysique traditionnelle. On ne saurait les démontrer par des faits; elles échappent au contrôle de l'expérience : donc, elles ne sauraient être matière d'enseignement. 11 y a lieu de les laisser de côté ou, tout au plus, de les exposer comme de simples hypothèses, dans la longue série des conceptions \ai\ées dont se compose l'histoire de la philosophie.

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Tel est l'argument sommaire, telle est l'espèce de fin de non-recevoir hautaine à l'aide desquels on prétend faire table rase des vérités métaphysiques qui ont été l'aliment moral de l'humanité pendant des siècles et qui aujourd'hui encore constituent une part essentielle de son patrimoine intellectuel.

On peut affirmer qu'un tel procédé n'a rien de scientifique. Il ne semble pas scientifique d'écarter toute une série de données métaphysiques par ce simple motif qu'elles ne sont susceptibles ni d'expérimentation matérielle, ni de démonstration mathématique, alors qu'elles apparaissent comme la conclusion logique de l'étude de la nature, de l'homme, de l'histoire, alors qu'elles donnent la solution de contradictions inadmissibles pour la raison, et que sans elles, l'univers et la vie apparaissent comme une vaste énigme inexplicable et insondable.

Où en serait-on si l'on ne devait tenir pour vraies et dignes d'être enseignées que les notions dérivant d'une démonstration mathématique ou d'une constatation expérimentale ? Ce serait supprimer au moins la moitié de nos connaissances et découronner, pour ainsi dire, l'esprit humain. Môme dans le domaine purement scientifique, il ne manque pas de phénomènes que la science admet ou constate sans en pouvoir donner la raison. Qui a pu, par exemple, définir exactement la force ? Qui a pu saisir

et analyser la vie ? Et pourtant qui voudrait révoquer en doute leur existence ?

Il en est de même, dans l'ordre intellectuel et moral, de la spiritualité de notre àme, de son immortalité, de l'existence de Dieu, en un mot de toutes les grandes vérités métaphysiques. On ne saurait en saisir l'objet ni en donner des preuves tangibles : elles n'en existent pas moins; elles ne s'en imposent pas moins, aujourd'hui comme autrefois, à la conscience humaine. On peut même dire qu'elles apparais sent plus évidentes à mesure que la science grandit, à mesure que le champ de ses découvertes s'élargit. Pascal montrait déjà l'homme suspendu et comme perdu entre deux abîmes également insondables, celui de l'infiniment grand et celui de l'infiniment petit : qu'auraitil dit de nos jours, alors que la science mieux armée pénètre de plus en plus profondément dans ce qu'il appelait « l'ample sein de la nature ? :) Chaque jour, pour ainsi dire, de patientes recherches révèlent à la science comme un monde nouveau : tantôt un fourmillement d'astres dans les cieux, tantôt le fourmillement non moins effrayant des microbes et des ferments, tantôt les prodiges à peine entrevus et surtout inexpliqués du magnétisme, tantôt les merveilles encore plus mystérieuses de la forci' électrique. Et chaque jour, la science pourrait reprendre pour son compte le mot du fabu-

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liste résumani une partie du système cartésien :

« L'impression se fait : mais comment se fait-elle ? • C'est là le point... »

Aussi voit-on de plus en plus les savants, — les vrais et grands savants, — ne s'étonner de rien, ne formuler aucune doctrine absolue et exclusive, n'en proscrire aucune, et surtout s'abstenir avec soin de nier l'existence d'un monde supra-sensible, échappant aux prises de leurs investigations et de leurs expériences. Mais ce (pie les vrais savants, dans la plénitude de leur science et de leur tolérance, s'abstiennent rigoureusement de faire, les demi-savants l'osent sans hésiter; et comme ils sont plus nombreux et plus bruyants que les autres, c'est leur opinion qui s'impose comme l'arrêt de la science elle-même, — et c'est comme tel que l'accepte la majorité de la jeunesse, du moins à l'heure présente el surtout dans le peuple.

Si les demi-savants accumulent à la légère les assertions tranchantes et aventurées en les couvrant du grand nom de la science, que dire des politiciens ? On est stupéfait del'insouciance, de l'espèce d'inconscience avec laquelle certains d'entre eux n'hésitent pas à jeter en pâture aux foules les assertions les plus téméraires et à appuyer de leur autorité politique les doctri-

nés matérialistes. Ils accusent leurs adversaires de mettre la religion au service de la politique, et c'est proprement ce qu'ils appellent le cléricalisme; mais que font-ils donc, eux aussi, quand ils s'attaquent, dans des discours publics, non pas seulement à l'intrusion de la religion dans la politique, non pas seulement aux religions révélées que professent cependant tant de millions de leurs concitoyens, mais encore à l'idée religieuse elle-même dans ce qu'elle a de plus général et de plus élevé, quand ils se vantent d'avoir « éteint les étoiles dans le ciel », c'est-à-dire déraciné toute foi, proscrit le surnaturel, déshabitué l'homme de lever ses regards au-dessus de cette terre ou de songer à autre chose qu'à la vie présente?

L'homme n'y est, malheureusement, que trop enclin, et quand il entend de semblables enseignements tomber de si haut, quand ces encouragements et ces exemples officiels incitent les instituteurs à entrer dans la même voie, peut-on s'étonner que les progrès des idées matérialistes soient si rapides? Peut-on être surpris d'avoir si souvent occasion de se rappeler et de répéter tristement le vers du poète:

« O curvas in terrarrf animas, cœlestium inancs? *

l'affaissement mohal 259

Ces (( âmes courbées vers la terre », nous les voyons, nous les rencontrons chaque jour autour de nous, de plus en plus nombreuses et de plus en plus abattues, incapables de sacrifice et même d'effort, tout entières tournées et comme tendues vers la jouissance immédiate et matérielle, ayant perdu leur ressort moral, ayant perdu jusqu'à cette saine et franche gaité qui fut si longtemps l'un des dons les plus précieux et les plus charmants de notre race. Leur rire est devenu amer, quand il n'est pas ignoble, et, s'il leur arrive de se passionner encore, c'est le plus souvent pour des doctrines de haine qui coupent pour ainsi dire la nation en deux et se résument dans la curée universelle.

S'il en est ainsi, c'est que l'on n'a que trop bien réussi à rétrécir l'horizon moral de la plupart des hommes dont se composent les masses profondes de la population, à supprimer leur idéal, à éteindre véritablement les étoiles non pas dans le ciel, mais dans les esprits et les âmes. L'œuvre la plus urgente, dans leur intérêt et dans l'intérêt du pays, est de leur apprendre à porter de nouveau leurs regards en haut. On cherche à les aveugler et à les dégrader systématiquement, parce que

/'liomme matérialisé et abaissé est plus facile à dominer, à asservir, à exploiter : le devoir commande de les relever, de les moraliser et, pour cela, de leur enseigner à regarder en euxmêmes, à regarder autour deux. Dans les villes, dans les grands centres manufacturiers, les masses populaires naissent et grandissent trop souvent dans des ténèbres morales dont l'épaisse fumée de l'usine est comme le symbole ; les exigences monotones de métier, le souci perpétuel du pain quotidien les emportent dans une sorte d'engrenage qui ne leur laisse pas le loisir de penser à autre chose. Quant au paysan, qui vit cependant au sein môme de la nature, en face de toutes ses moiveilles, il y est tellement habitué qu'il n'en est plus que bien rarement frappé, et s'il lève les yeux au ciel, ce n'est guère que pour supputer ce qu'il réserve de pluie ou de sécheresse à ses champs. Le « durus aràtor » a toujours été porté par sa profession même vers le matérialisme : il y est enfoncé plus que jamais depuis qu'on a fait autour de lui le silence sur les grandes vérités métaphysiques cl que l'on a proscrit ou tourné en dérision ses croyances traditionnelles. Dans certains pays, son idéal unique esl l'acquisition de la richesse, son seul dieu est l'argent.

Pour l'arracher à cet état de dégradation, la première chose à faire est de rendre ou de

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donnera riiomnio du peuple l'habitude de la réflexion, d'ouvrir en quelque sorte ses yeux à la lumière. 11 n'a plus, eu général, la foi du charbonnier : il faut faire naître et confirmer en lui la foi rationnelle que la contemplation de la nature et l'élude de soi-même permettent à tout homme d'acquérir.

Cela nous amène à traiter une des questions les plus graves qui divisent le plus profondément nos contempprains. Celle question est celle-ci : Une religion est-elle nécessaire à l'homme ? Et par religion il faut entendre ici non pas tel ou tel dogme révélé, mais la croyance au surnaturel, à l'autre vie, la foi à l'existence d'un dieu personnel et vivant, en un mot l'acceptation d'un ensemble de vérités non susceptibles de certitude ou de démonstration scientifique, mais rattachant, reliant la terre au ciel et l'homme à Dieu. Ainsi entendue dans son sens le plus large, la religion est-elle un besoin de l'homme? Faut-il admettre que ce besoin est légitime et qu'il doit être satisfait ? Ou bien, au contraire, ne peut-il être considéré que comme une sorte d'infirmité intellectuelle et morale condamnée par la science et dont il y a lieu de purger l'esprit humain?

C'est l'éternel conflit de la science et de la religion, que les siècles passés nous ont légué, que nous léguerons sans cloute aux générations futures et dont la gravité presque tragique a

jeté le trouble et l'angoisse dans tant de milliers d'àmes. Il parait insoluble, en effet, quand on en aborde l'étude dans un esprit étroit et exclusif, sans tenir compte de la complexité de notre être, de la diversité des aptitudes et des facultés qui constituent la personne humaine et dont nulle ne saurait être supprimée ou étouffée sans qu'il en résulte une sorte de mutilation morale de l'homme. Doué d'intelligence et de raison, porté par un invincible instinct à chercher, à scruter, à discuter, à étendre le champ de ses connaissances, l'homme a besoin de science, et les droits de la science sont sacrés, comme ses bienfaits sont immenses. Mais l'homme n'est pas seulement intelligence et raison : il vit aussi par le sentiment, par l'affection, même par une sorte d'instinct supérieur qui échappe à la raison comme à la science. Il a besoin de connaître et de savoir; mais il ne peut ni tout savoir, ni tout connaître. Vaste est le domaine des choses qu'il ne sait pas, mais qu'il ne peut supprimer pas plus qu'il ne peut s'en passer. Immense est le champ de l 'inconnaissable ; mais, pour échapper aux prises de la science, l'inconnaissable n'en existe pas moins, et l'on ne saurait, sans une véritable faute contre la logique, conclure de son impénétrabilité à son inexistence, pas plus que l'homme ne saurait arriver soit à l'expliquer scientifiquement, soit à s'en passer.

L'ai i llSSÉMEftT MORAL 263

Ces principes ont-ils toujours été observés? La religion el la science ont-elles toujours eu l'une pour l'autre le respect naturel qu'elles se devaient? Ne se sont-elles pas, au contraire, fait trop souvent la guerre pour le plus grand dommage de l'une et de l'autre? Aujourd'hui encore, parmi la foule des demi-savants et dans la masse populaire, l'opinion est de plus en plus accréditée qu'entre la science et la religion il y a un conflit naturel irréductible, une sorte de duel à mort, et que, nécessairement, ceci tuera cela. En revanche, parmi les esprits cultivés et les intelligences d'élite, les préjugés anciens et les haines irréconciliables d'autrefois paraissent s'atténuer. On commence à comprendre mieux que jamais, dans ce milieu supérieur, que science ei religion ont toutes deux leurs caractères propres et leur mission distincte pour l'accomplissement de laquelle elles doivenl jouir, chacune dans sa sphère, d'une entière indépendance. L'idée que l'on se fait de leurs rapports mutuels est à la fois plus large et plus élevée qu'autrefois. Il ne s'agit plus de parquer la science d'un coté, la religion de l'autre, dans un domaine strictement délimité dont chacune serait en quelque sorte maîtresse exclusive cl dont elle pourrait interdire l'accès à l'autre. En réalité, nul ordre de questions ni d'études, nulle province du monde visible ou invisible, sensible ou intellectuel ne doit être

interdit ni à l'une, ni àl'autre; tous les chemins

leur restent ouverts, tous les sujets accessibles, pourvu que chacune d'elles les aborde el les étudie avec son esprit, sa méthode el son objel spécial, sans prétendre en écarter l'autre et sans vouloir la condamner et la taxer d'erreur par cela seul qu'elle a un esprit, une méthode el un objet différents ou parce qu'elle aboutit, par suite du point de vue spécial auquel elle se place, à des conclusions différentes ou même contradictoires en apparence.

Ainsi, la science ne s'attache qu'aux faits, n'admet que des faits et les lois qu'elle en dégage, sans faire aucune place à l'intuition, ni à l'hypothèse, ni à la simple déduction logique, si elle n'est continuée par des réalités. Tout ce qu'elle ne peut connaître, étudier, analyser, classer suivant ses méthodes rigoureuses d'observation et d'expérimentation est pour elle comme s'il n'était pas; elle l'ignore, tout au moins provisoirement, et, en cela, elle <ist pleinement dans son droit.

Mais elle l'excéderait singulièrement si, au lieu de se borner à l'étude des faits susceptibles de démonstration et d'analyse conformémenl aux procédés qui lui sont propres, elle préten (lait tpie rien n'existe réellement en dehors de ces faits et que, du momenl où quelque chose m' lui est pas connu, ce quelque chose n'es! pas. De même, la religion commettrait un empiète

!.' Ml VISSKM ENT M( »i; \L 26.")

menl el révolterait la conscience humaine si, au nom des dogmes, elle voulait limiter les Investigations de la science et en contredire les conclusions légitimement établies. Science et religion ne peuvent ou plutôt ne doivent pas s'exclure, car elles ne sont, l'une et l'autre, que des manifestations de la vérité éternelle el comme des reflets de l'infinie sagesse sur l'esprit de l'homme. S'il leur arrive de se contredire, ce n'est que passagèrement et en apparence, ou plutôt c'est parce que l'une d'elles usurpe ou cherche à usurper sur l'autre.

Comme le dit, dans un livre tout récent, un philosophe peu suspect de préventions contre la science, « si la science s'empare à sa manière des choses et de l'esprit humain, elle ne les prend cependant pas tout entiers. Nécessairement l'être des choses déborde l'être qu'elle s'assimile, et l'esprit humain déborde les facultés intellectuelles qu'elle utilise. Pourquoi, dès lors, l'homme n'aurait-il pas le droit de développer pour elles-mêmes celles de ses facultés que la science n'emploie qu'à titre accessoire ou même qu'elle laisse plus ou moins inoccupées ? (1).»

Or, l'observation la plus attentive, la plus rigoureuse de l'homme en nous-mêmes et dans les autres hommes nous découvre tout un

(1 Emile Boutroux. Science et religion dans la philosophir contemporaine, Paris, Flammarion, 1908, p. 357,

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monde d'idées, de sentiments, d'affections qui manquent de fondement rigoureusement scientifique, mais dont la réalité est pourtant indiscutable et dont est faite la vie. Le sentiment le plus profond, le plus universel, le plus puissant peut-être qui soit en nous, celui de notre existence propre et de sa valeur, n'échappe -t-il pas à toute démonstration scientifique? Et cependant n'est-il pas un des ressorts principaux, sinon le principal ressort, de l'activité humaine ? De môme, l'homme croit que les groupements plus ou moins étendus de personnalités analogues à la sienne, la famille, la société, le genre humain, ont eux aussi leur valeur et qu'il esl bon, qu'il peut être utile de travailler pour eux : cette conviction est universelle, elle esl aussi l'une des causes déterminantes de nos actes, et cependant elle ne peut faire l'objel d'une démonstration scientifique. Dans l'ordre moral, dans le domaine de la conscience, nous choisissons, chaque jour, à chaque instant. entre des penchants divers qui nous sollicitent en sens contraire, non d'après nos intérêts, mais d'après une règle que nous estimons supérieure à ces instincts, et qui cependant ne relève ni de l'esprit scientifique, ni des méthodes scientifiques. On a pu dire que le culte même de la science suppose chez les savants l'existence d'un idéal ne répondant à aucune donnée scientifique, étranger et supérieur à la science

l'affaissement moral 26

qui en esl l'objet. Au milieu de l'infinie diversité des phénomènes, la science suppose el cherche ;i discerner un phénomène-type dont tous les autres ne seraient, pour ainsi dire, que la répétition indéfinie ; l'activité humaine se dirige el se développe, au contraire, d'après ce principe que, parmi les combinaisons infinies fournies par la nature, il en est quelques-unes de supérieures vers lesquelles doit s'orienter notre liberté. C'est en ce sens qu'on a pu dire avec raison qu'an fond de huile détermination humaine, il y a la foi; que, suivant le mot de saint Augustin repris par Pascal, « on travaille pour l'incertain» ; que « la foi, la représentation d'un idéal, l'enthousiasme sont les trois conditions de la vie humaine » et que cette vie humaine, « par un côte', par ses ambitions idéales, participe naturellement de la religion (1) ».

Dans la vie de l'homme, dans ce qui lui donne son charme et son prix, dans toutes les grandes idées ou les grands sentiments qui passionnent et guident l'humanité, il n'est, pour ainsi dire, rien qui n'ait un caractère religieux el ne « participe naturellement de la religion (1) ». La règle suprême de nos actes, le devoir, qu'est-ce autre chose qu'une foi ? 11 esl même «la foi par excellence s> . C'est pour cela

I Emile Boutroux. Sctence et religion dans la pliilosophic • .ontemporaine, Paris, Flammarion, 190.S, p. 360-364.

qu'on ne saurait « ni le dépouiller de sou caractère supra-sensible, ni l'éliminer de la vie humaine». Aussi, «pour qu'une autorité, quelle qu'elle soit, se fasse accepter, il faut qu'audessus d'elle plane, souveraine universelle, la loi du devoir (1). »

Comme l'idée de devoir, comme l'amour, ridée de progrès, — autre mobile puissanl entre tous, — participe également de la foi : « Il implique la conception de l'être idéal cl infini. Et l'amour de cet idéal est, au fond, le sentiment d'une parenté avec lui, d'un commencement de participation à son existence. . .

« Ainsi, — conclut M. Boutroux, — à la racine de la vie humaine, comme telle, gît ce qu'on appelle la religion. . .

(( ... La religion offre à l'homme une vif plus riche et plus profonde que la vie simplement spontanée ou même intellectuelle ; elle est une sorte de synthèse, ou plutôt d'union intime et spirituelle de l'instinct et de l'intelligence, dans laquelle chacun des deux, fondu avec l'autre et par là môme transfiguré H exalté, possède une plénitude et une puissance qui lui échappent quand il agit séparément (2). »

Considérées de cette hauteur, non seule-

(1) Emile Boutroux. Scienee et religion dans la philosophie contemporaine, Paris, Flammarion, 1908, p. :}60-:^;.

(2) Ibid., i>. 367-370.

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