I.' Ml USSEMENT Moi: \l. ?<>(.l
ment la science et la religion ne se présentent pas à nous comme deux puissances adverses ; «■Iles apparaissent, an contraire, comme deux forces parfaitement compatibles, répondant Tune et l'autre à la nature et aux besoins de l'homme, pouvant dès lors contribuer puissamment au progrès et an bonheur du genre humain, à la condition toutefois de rester chacune dans sa sphère et dans le domaine qui lui esl propre.
L'âme populaire a évidemment quelque peine a s'élever aussi haut ; mais elle est accessible aux preuves de tout genre que fournissent à l'homme un regard jeté sur le monde physique et un regard tourné sur lui-même. La science, à mesure qu'elle grandit et se développe, lui fournit un témoignage plus éclatant, plus décisif en faveur de la suprême sagesse qui gouverne l'univers et qui a imprimé si profondément sa marque sur l'homme lui-même, qui se révèle si clairement à lui comme la cause et la règle de son existence terrestre, comme le but cl la loi desa vie future. A qui sait ouvrir les yeux, les harmonies providentielles, exposées avec tant de charme et de vérité par un célèbre philosophe, se manifestent dans toute leur lumineuse beauté et font passer dans l'âme humaine comme un flot de cette apaisante e( fortifiante espérance dont nul ne saurait se passer.
Ce que M. Lévêque a si éloquemnient décrit et démontré, il y a près d'un demi-siècle, dans un livre destiné à un public restreint et choisi, devrait aujourd'hui être complété a l'aide des données nouvelles de la science et redit au grand public, sous une forme plus appropriée à ses besoins et à sa mentalité. Nul sujet ne pourrait être plus utilement traité dans des tracts ou dans des conférences populaires. Nulle propagande ne serait plus utile pour enrayer les progrès du matérialisme. Nulle n'es! plus indispensable pour élever les âmes et raffermir les consciences. Nulle ne pourrait être plus utilement entreprise par les associations diverses qui se sont formées pour la défense de l'ordre et pour le progrès social.
L'initiative privée peut assurément beaucoup en pareille matière; mais elle ne peut pas toul et, à notre avis, l'enseignement public a, dans ce domaine, un rôle essentiel à jouer. Ses programmes comportent un enseignement moral et civique ; or, cet enseignement moral esl découronné et presque fatalement condamné à la stérilité s'il se fonde uniquement sur des considérations d'utilité privée ou même générale, s'il ne repose sur un principe supérieur, sur la loi du devoir élevé à la hauteur de la foi, comme le dit si bien M. Boutroux, et s'imposant, non pas au nom de considérations ou de volontés purement humaines, mais en vertu
l'affaissement moral 21 1
des principes métaphysiques et des dogmes de
la religion naturelle.
On objecte, il est vrai, que la morale doil être indépendante, c'est-à-dire exister par elle-même, être enseignée en elle-même, sans aucun appel au sentiment religieux ni aux dogmes d'une église quelconque. C'est, dit-on, l'une des conditions de la neutralité scolaire el de la laïcité qui forment la base de l'enseignemenl public, et il faut bien qu'il en soit ainsi, car on commettrait un acte d'intolérance en enseignant une morale religieuse aux enfants qui n'ont pas de religion ; — cette morale reposant sur des dogmes auxquels ils ne croient pas serait, dès lors, sans action sérieuse : ils seraient donc élevés sans morale.
Sur cette question très grave, une distinction est nécessaire : sans doute, la morale est distincte des dogmes; mais il semble presque impossible de séparer le sentiment moral du sentiment religieux et de supposer une morale ayant quelque action sur les volontés et les Ames de la majorité des hommes si elle ne se rattache directement aux doctrines spiritualistes et aux principes de la religion naturelle. Kn un mot, si la morale peut, à la rigueur, être indépendante de tel ou tel dogme, elle ne peut être indépendante de l'idée de Dieu.
On prétend que, môme ainsi limité, l'enseignement des vérités les plus élémentaires <l<;-
Huiles de l'élude de l'homme et de l'univers est contraire au principe de la neutralité scolaire. Sur toute question tenant, de près ou de loin, à une religion quelconque, môme à la religion naturelle, la chaire officielle, dit-on, doit rester muette. C'est à la famille de s'en occuper, si bon lui semble; ce sera à l'enfant qu'il appartiendra, quand il aura atteint l'âge d'homme, de choisir et de se faire une conviction.
Si tel était réellement le sens, si telle était h portée du principe de la neutralité scolaire, on aurait le droit de dire que cette neutralité est néfaste et qu'elle constitue un péril national, car elle découronnerait l'enseignement, elle découronnerait presque la France elle-même en sevrant l'enfant et la jeunesse des vérités les plus hautes, en cherchant à les maintenir danl'ignorance des questions les plus capitales qui s'imposent à l'intelligence et à la conscience humaines. Dans tous les temps, dans tous les pays, on voit l'éducation nationale comprendre, sinon renseignement d'un catéchisme, sinon l'enseignement d'une religion déterminée, du moins celui des croyances essentielles qui forment comme le credo commun de l'humanité civilisée et font partie intégrante de ce que l'on pourrai! appelerson patrimoine moral.
Est-il besoin, d'ailleurs, de faire remarquer combien est chimérique la prétention de soustraire l'enfant, jusqu'à l'Age d'homme, à toute
l 'Al L'AISSEMENT MORAL 273
influence religieuse ou antireligieuse? G'esl l<i rêve de Rousseau dans ['Emile; mais, pour lui donner une apparence de vraisemblance, Rousseau a dû faire élever Emile dans un désert, sous la direction exclusive d'un précepteur idéal. Emile n'est donc pas un être vivant de la vie réelle ; il est un être fictif, un personnage imaginaire; on pourrait presque l'appeler un produit de laboratoire. Dans tous les cas, et à supposer qu'il puisse jamais rester dans le> conditions particulières où il est placé, en admettant qu'il arrive jusqu'à la vingtième année sans avoir senti passer sur lui le souffle de la passion ni entendu agiter les grandes questions qui tourmentent l'humanité depuis qu'elle existe, il est certain que jamais un enfant du peuple ne saurait grandir dans de telles conditions et que le silence gardé à l'école sur toute question religieuse ne pourra que lui paraître singulièrement significatif, car, en pareille ma- I ière, — on l'a dit avec raison, le silence même est une opinion. Il faut ajouter qu'en fait celle neutralité rigoureuse, ce silence absolu sonl presque impossibles à observer. De nombreuses occasions se présentent, à l'occasion de l'enseignement historique, littéraire ou moral, d'attaquer, plus ou moins directement, les croyances que l'»>n n'enseigné pas, et il arrive souvent qu'elles ><»nl avidemenl saisies.
Remettre eu honneur renseignement de la
morale et le vivifier en le rattachant à ses principes éternels n'est pas seulement nécessaire pour affermir les consciences et tremper les caractères : c'est, en même temps, le moyen de pacifier les àmes. L'un des traits distinctifs de notre temps et de notre société est, en effet, l'extrême division des esprits, l'àpreté des dissentiments, la violence des haines. Par une anomalie en somme assez explicable, par une contradiction qui n'est qu'apparente, les générations actuelles semblent d'autant plus intransigeantes dans leurs opinions qu'elles sônl moins énergiques dans leurs actes et moins disposées à l'effort. Chez elles, l'outrance esi volontiers compagne de la faiblesse. Cette outrance se manifeste en tout et partout : dans les idées, dans les discussions, dans la presse, au théâtre et jusque dans le vocabulaire de la conversation courante. 11 suffit qu'une thèsi soit extrême ou une solution brutale pour qu'elle ait chance d'être acceptée d'emblée, cl les opinions modérées, qui sont cependant en général les plus conformes à la vérité, ont moins que jamais des chances de prévaloir. La mesure, qui fui si longtemps une des qualités
L AFFAISSEMENT MORAL ïCtd
distinctives de l'espril français, tend «le plus en plus à disparaître.
Est-ce une suile du règne <le la démocratie Introduisant partout son esprit un peu court, son horreur des nuances, ses gros mois et ses grands gestes? Est-ce l'effet d'une sorte de double intoxication, l'une physique par l'alcool, l'autre morale par la littérature obscène, et de l'espèce de détraquement national qui en résulte? Serait-ce la contagion de l'exemple donné par la presse populaire, ou bien la conséquence de la vie agitée, fébrile que mènent les générations actuelles? Serait-ce tout cela réuni?
Toujours est-il que ce mal est réel, manifeste et qu'il va croissant. Celle disposition à se rallier aux solutions les plus extrêmes aeu surtout pour résultat déplorable de favoriser la propagation de systèmes absolus qui, par des chemins opposés, conduisaient également au bouleversement de la société actuelle et de couper ainsi en deux la nation, tout au moins d'en rompre violemment l'unité morale.
Il faut, il est vrai, s'entendre sur celte unité morale. Elle ne signifie pas, elle ne saurait signifier l'effacement de toutes les divergences d'opinions, la suppression de tous les conflits d'intérêts, la création d'une unanimité factice dans l'adhésion universelle à une doctrine d'Etat. Cette unité morale ne serait que l'oppression des esprits el des aines rêvée par les despotes
de toute dénomination et de loule couleur, de tous les temps et de tous les pays. Alunite morale ainsi entendue il conviendra toujours d'opposer les droits imprescriptibles de la conscience et de la liberté humaines. Mais, autant il faul s'élever contre cette conception tyrannique de l'unité morale de la nation, autant il importe de lutter avec énergie contre des doctrines qui mènent droit à la guerre civile ou à la destruction de la nation.
Au premier rang de ces doctrines il faut placer celle qui tend à affaiblir, à discréditer, à effacer des àmcs l'idée de patrie. A l'origine, à la racine de celle criminelle folie on trouve les deux vices essentiels que nous signalions tout à l'heure : l'oulrance et le matérialisme. L'outrance qui, ne se bornant pas à signaler certains défauts de l'organisation militaire et à en poursuivre la réforme, conclut à la destruction de l'institution elle-même; l'oulrance qui, non contente de dénoncer le crime et le fléau de lagucrre,ne trouve rien de mieux, pour en avoir raison, que de nier les droits sacrés de la patrie Mais l'outrance,à elle seule, ne suffirait pas pour expliquer l'apparition de ces étranges doctrines et surtout l'espèce de faveur qu'elles rencontrenl dans certains milieux. Le matérialisme y contribue pour une large part. Il est l'ennemi du sacrificc, et la pahie en exige. Il conseille avanl toul la recherche du bien-être avec le minimum y\'v{-
I Ml V rSSKM KNT M< >R \l
forls, el le patriotisme no vil que d'efforts. Il tue l'idéal, el la grandeur de la patrie est icibas, pour tout homme digne oY ce nom, l'idéal par excellence.
Par une conséquence logique, aux côtés de ceux qui prêchent la désertion du dévoir patriotique et le désarmement du pays en face de l'étranger, se dressent ceux qui prêchent l'armement des citoyens les uns conlre les autres. Ils ne veulent plus de guerre entre les peuples : mais ils poussent à la guerre intérieure, à la guerre de classes, à la guerre civile et sociale. Telle est, en effet, la conclusion pratique à laquelle aboutit logiquement non seulement le groupe anarchiste, mais encore la cohorte des socialistes de toutes nuances. Eux aussi, sont des outranciers et des matérialistes. Ils sont frappés, ils sont même indignés, et à bon droit, des misères el des iniquités donl la foule souffre encore dans nos sociétés modernes, en dépit de tous les progrès accomplis; mais, au lieu de préparer l'adoucissement de ces misères el le redressement de ces injustices par la réforme continue, persévérante et pacifique de la société actuelle, ils veulent la mettre à bas et en faire (aide rase pour élever sur ses ruines le phalanstère ou la c iserne de l'Etat omnipotent, de l'Etat-dieu. Mais ce qui, au fond de leur doctrine, apparaît, plus visible encore que l'exagération outrancière el la violence, c'esl le mate'-
îïalisme. La saLisfaclion des intérêts matériels,
la prise de possession et le partage delarichesse : voilà le but essentiel qu'ils poursuivent. Ils ne parlent pas au nom du devoir, mais au nom des appétits. Pour eux, comme pour le prince d<i Bismarck, la question sociale estime question l'estomac: formule qui sans doute est vraie en artie, surtout pour la multitude immense des auvres gens aux prises avec toutes les difficull es de la vie matérielle, mais qui cependant donne une idée singulièrement incomplète et fausse du problème social.
L'école socialiste ou, pour parler plus exactement, les écoles socialistes n'ignorent assurément pas les nombreux et troublants problèmes, d'ordre psychologique, métaphysique, religieux, qui se posent devant les esprits et les âmes de nos contemporains. Il semble qu'elles hésitent à faire abstraction complète de la morale; elles essayent même parfois d'en avoir une; mais elles n'y réussissent guère. Benoit Malon, il est vrai, a bien essayé de formuler les lois de la Morale sociale, en lui donnant pour base non seulement la justice et la solidarité, mais encore l'humanité, la bonté, la pitié et en faisant éloquemment appel à l'esprit de dévouement et de sacrifice. Mais Benoit Malon est resté à l'état de penseur incompris et de rêveur isolé'. Dans la préface même écrite pour sonlivreparM. Jaurès, celui-ci n'a trouvé d'autre base à donner à la