I.' ALCOOLISME
permis d'arriver à des conclusions dignes de fixer l'attention.
M. Ad. Coste évalue à 100 francs par an, en moyenne, la somme qu'un ouvrier ordinaire dépeme en alcool et qu'il pourrait économiser. Ce billet de 100 francs, épargné annuellement, représenterait, au bout de vingt ou vingt-deux ans, environ 3.000 francs, ce qui permettrai! ;i l'ouvrier de s'assurer une pension de retraite. Si l'on suppose, — ce qui n'a rien d'exagéré, — i millions d'ouvriers faisant cette économie et ce placement, on voit qu'au bout d'un demisiècle, ils disposeraient d'un capital total de 12 milliards, qui leur donnerait assurément le moyen de résoudre, à leur profit, plus d'un problème social (1).
Voilà à peu près ce que l'alcool empêche la masse ouvrière de gagner. Voici maintenant ce qu'il coûte à l'ensemble de la nation. On estime à 1.200 millions de francs le prix de l'alcool consommé, — non pas de l'alcool vendu en gros par le distillateur, mais débité en petits verres sur le comptoir du cabaretier. On y ajoute le montant des salaires perdus par suite d'ivresse, soit 9G0 millions ; une somme de î 00 millions représentant la perte qui résulte pour la nation de la mortalité par tuberculose ; une autre somme de 300 millions pour frais de production
(1) Alcoolisme ou épargne, p. 19, 21.
de l'alcool, enfin, 80 millions pour frais de traitement des malades et de répression des crimes et délits commis par les alcooliques, — et l'on arrive ainsi à un total de 3 milliards de francs par an. Dans ce calcul il y a sans doute plus d'un élément discutable, notamment l'évaluation de l'alcool consommé et celle des frais de fabrication de cet alcool ; mais, même avec toutes les rectifications et atténuations qui pourraient être nécessaires, le total des pertes pécuniaires infligées à la France par l'alcool n'en resterait pas moins énorme.
On n'a pas tout dit quand on a dressé le lamentable bilan des morts, des suicides, des crimes, des infirmités, des pertes d'argent imputables à l'alcool. Celui-ci n'exerce-t-il pas encore d'autres ravages d'un caractère différent, qu'il est fort difficile, presque impossible même de constater matériellement, mais don! la réalité et la gravité n'en paraissent pas moins incontestables? L'alcoolisme a pris de telles proportions, il s'est tellemenl étendu à I oui es les classes de la société que l'on peut craindre qu'il ne soit devenu une sorte de maladie nationale et qu'il ne finisse par altérer non seulement la vigueur physique, mais encore la santé morale de notre race. A voir les accè^ d'excitation désordonnée et d'engourdissement profond par lesquels passent tour à tour les gêné rations contemporaines et qui sont un des
l'alcoolisme 187
signes de l'élal alcoolique, —-5 voir ce défaul d'équilibre et cette morne apathie qui frappent l'esprit des observateurs les moins attentifs, on en arrive à se demander si ce changement profond du caractère français, autrefois si énergique, si alerte et si gai, n'a pas une cause physique et si l'alcoolisme, joint à d'autres poisons qui sont d'ordre moral, n'est pas en train de changer et de vicier l'âme de la vieille France.
De toutes les formes de l'alcoolisme, le plus redoutable est incontestablement l'alcoolisme par la liqueur d'absinthe, l'absinthisme. On qualifie cette liqueur de poison, et jamais qualification ne fut mieux méritée. C'est, en clfet, le poison par excellence. Son action toxique est triple: elle empoisonne, d'abord, par la quantité énorme d'alcool qu'elle contient el qui varie de 35 à 72 p. 0/0. Elle empoisonne encore par les essences qui s'ajoutent à cel alcool et dont les unes, comme l'hysope, le fenouil, le romarin et l'absinthe elle-même, donnent des convulsions, tandis que les autres, telle que l'anis, l'angélique, la badiane el In
coriandre, sont stupéfiantes. Enfin, elle empoisonne par les impuretés que peut renfermer l'alcool, et surtout elle empoisonne parce que, prise en général comme apéritif, elle est absorbée à jeun, ce qui rend son action sur l'organisme d'autant plus énergique et d'autanl plus nocive.
Des expériences instituées avec toute la rigueur scientifique et fréquemment répétées ont permis de déterminer les ravages exercés par l'absinthe dans le corps de l'homme et des animaux : elle produit une diminution de la sensibilité générale, des troubles de l'estomac, des tremblements musculaires, des hallucinations, des secousses nerveuses analogues à celles qui résulteraient de commotions électriques, enfin des attaques d'épilepsie, la folie et la mort. Elle s'attaque surtout au système nerveux central, à la substance grise qui enveloppe le cerveau, et l'on a pu dire «relie avec vérité qu'elle est surtout le poison du cerveau. Aussi est-elle essentiellement la cause de la folie et du crime, la pourvoyeuse des maisons de fous, des hôpitaux el des prisons.
Ce n'est pas seulement en lui-même que l'absinthique est frappé: il l'est aussi dans sa descendance, el la race n'est pas moins profondément atteinte que l'individu par ce fléau. L'absinlbe est un abortif des plus redoutables :
l'alcoolisme L89
elle stérilise souvent ses victimes, et, dans Ions les cas, ellr l<is condamne à n'avoir presque jamais qu'une descendance dégénérée (1). Les enfants d'absinthiques meurent en bas âge, ou bien, s'ils survivent, ils restent chélifs, malingres, prédisposés à toutes les maladies corporelles ou mentales, candidats certains à la tuberculose, aux convulsions, à l'hystérie, à Fépilepsie, à la folie; ils se reconnaissent à leur dépravation profonde, à leur absence complète de sens moral, et, comme on l'a dit avec raison, cette race de dégénérés et de criminels mettrait la société en péril, si, par suite de ses tares mêmes, elle n'était condamnée à s'éteindre rapidement.
Tel est le poison qui, sous le nom d'absinthe, a envahi notre pays avec une rapidité presque foudroyante.
En 1873, on n'avait encore employé en France que G. 7 13 hectolitres d'alcool pur (100") pour la fabrication de la liqueur d'absinthe et de ses similaires.
(1) Une bien curieuse et bien concluante expérience a été faite sur des œufs fie poule soumis aux vapeurs de diverses liqueurs alcooliques. Cent de ces œufs soumis aux vapeurs d'absinthe donnèrent 63 p. 0,0 de monstres, 21 p. 0 il de poussins non développés et 16 p. 0 0 seulement normaux. Avec l'alcool éthylique, on eut 21 p. 0/0 de monstres. 16 p. 0/0 de poussins non développés et 63 p. 0 0 normaux, Avec une solution alcoolique d'essence d'absinthe, la proportion fut de : 44 p. 0 0 pour les monstres, 31 pour les non développés et 2o ù 0 pour les normaux.
Depuis voici la progression :
lin 1874 8.048 hectolitres
Or, on estime que la consommation en fraude peut représenter environ un tiers de la consommation taxée. Mais, même en ne tenant coinple que de celle-ci, les 200.000 hectolitres employés à la fabrication ont dû produire environ le double de liqueur d'absinthe, c'est-à-dire plus d'un litre par an et par habitant, en faisant entrer dans ce calcul la population entière, y compris les femmes et les enfants, parmi lesquels ne se rencontrent encore qu'exceptionnellement des consommateurs d'absinthe. En réalité, la consommation moyenne par homme adulte doit être Iriplc ou quadruple et osciller entre 3 et 4 litres par an.
C'est, de beaucoup, lapins élevée (pic l'on
i. 'alcoolisme lUl
connaisse, car La France consomme, à clic seule, plus d'absinthe que le reste du monde.
Les conséquences ne s'en sont pas fait attendre. Les ravages de l'alcoolisme se sont développés en France dans des proportions formidables depuis que nous assistons à ce que l'on pourrait appeler l'invasion de l'absinthe, et, dans tous les domaines : physique, mental, mural, les suites de cet empoisonnement endémique se sont manifestées avec une netteté et une force effrayantes.
Au point de vue de la santé publique, le témoignage du docteur Raymond est singulièrement grave. En une année, à sa consultation «le la Saipêtrière, il a pu constater que, sur 2.000 malades souffrant de névropathies diverses, 60 p. 0/0 les devaient à l'alcoolisme et à l'absinthisme. De son côté, le docteur Lancercaux signalait, dès 1892, qu'à sa consultation de l'Hôtel-Dieu, sur 100 malades, de 32 à 50 • (aient alcooliques, dont 24 à 27 intoxiqués par fes boissons à essences, au premier rang desquelles figure l'absinthe.
Pour toute la France, l'accroissement du nombre des aliénés correspond à l'augmentation de la consommation d'absinthe. En 1871, on en comptait 33.032 (0,89 par 1.000 habitants); en 1904, il y en avait 60.246 (1,54 par 1.000 habitants), soit une augmentation de 72 p. 0/0. Dans certains départements plus particulière-
ment atteints par l'alcoolisme, des recherches minutieuses ont permis de déterminer la proportion des aliénés alcooliques par rapport au nombre total des aliénés. Cette proportion est véritablement effrayante. Dans le département du Finistère, on comptait sur cent aliénés, 19,16 alcooliques ; dans l'Ille-et-Vilaine, 19,40 ; dans la Manche, 20,28 ; dans la Sarthe, 20,30 ; dans la Marne, 21,57 ; dans les Côtes-duXord, 21,64; dans la Seine, 25,72; dansl'Orne, 20,61 : dans le Morbihan, 29,93; dans la Mayenne, 45,18 et môme 55,67 en 1900. En pareille matière, il est vrai, les statistiques présentent toujours une assez large part d'approximation: et, déplus, celles-ci n'indiquent pas pour quelle part l'absinthe a contribué à ces lamentablerésultats ; mais les chiffres qui précèdent n'en sont pas moins utiles à citer et à méditer, car ils jettent une lueur sinistre sur l'état mental créé par l'abus des liqueurs forte-.
Veut-on une autre preuve de la part que celle ingestion de poisons a dans le développement de la misère et du crime? Elle est fournie par le Dépôt (h1 la Préfecture de police de Paris. A l'infirmerie de ce dépôt, de 1890 à 1906, la proportion des aliénés alcooliques a [tassé de 57,95 à 62,13 pour 1.000 pour les homme-, et de 37,45 à 37,88 pour 1.000 puni' les femmes.
Symptôme plus inquiétant encore que tous les autres : c'est principalement sur les jeunes
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générations que paraît sévir le fléau <le L'alcoolisme et de l'absinthisme. Dès 1897, au Congrès antialcoolique de Bruxelles, le docteur Motet signalai! ce fait qu'un quart des jeunes gens de seize à vingt ans arrêtés après avoir commis quelque acte délictueux rixe, coups et blessures, rébellion, tapage nocturne, «mirage aux agents) étaient dans un étal d'excitation alcoolique et spécialement absinthique au moment du délit. Ces mineurs, — ajoutait-il, — même sortis de leur crise alcoolique, se comportaient en criminels endurcis et se montraient atteints d'une dépravation épouvantable ; ils se faisaient gloire des plus odieux forfaits et annonçaient les plus sinistres projets.
Le fléau de l'absinthe, bien que particulièrement concentré en France, a passé nos frontières, et, dans les pays où il a pénétré, les mesures les plus énergiques ont été prises pour le combattre.
En Belgique, le Gouvernement a estimé qu'en face d'un poison, il ne pouvait être question de la liberté du commerce, ni de la liberté de l'industrie et il a fait voler par les Chambres la loi très courte et très pratique, dont voici le texte :
« La fabrication, le transport, la vente, ainsi que la détention pour la vente des absinthes, sont interdits en Belgique sous peine d'une amende de 25 à 500 francs et d'un emprisonnement de huit jours à six mois, ou de lune de ces peines. »
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Cette loi n'est en vigueur que depuis le 28 juillet 1907 et il est encore trop tùt pour en apprécier exactement les effets; mais il n'est guère douteux qu'elle n'exerce une influence heureuse sur l'état hygiénique et moral de la population helge.
En Alsace-Lorraine, la question a été portée par le conseil municipal de Mulhouse devant le Landesauschuss qui s'est prononcé pour l'interdiction absolue de la fabrication et de la vente de l'absinthe. 11 a émis dans ce sens un vœu qui a été transmis au gouvernement impérial.
En Suisse, les cantons de Vaud el de (jenève avaient, dans ces dernières années, interdit la vente au détail de l'absinthe et des liqueurs similaires. Mais, en dernier lieu, cette mesure a été complétée et étendue à toute la Confédération. Saisi d'une pétition couverte de 180.000 signatures, le Conseil fédéral a présenté' aux Chambres un projet de loi interdisant la fabrication, la vente en gros et l'importation de l'absinthe. Le projet a été voté, puis soumis, par voie de référendum, au peuple suisse qui l'a approuvé à une énorme majorité.
En France, la question est très nettement posée devant l'opinion publique et devant le Parlement. Depuis des années, toutes les autorités médicales dénoncent l'absinthe comme un danger public : toutes [es associations s'occu-
i Ali OOLISME l!>.~>
I ki 11 L d'hygiène <>u <l<i criminalité réclament avec insistance la prohibition de ce poison.
Consultée parle Gouvernement sur les dangers que présente l'absinthe, l'Académie de
médecine s'est prononcée en termes décisifs. Elle a déclaré :
« 1° Que toutes les essences naturelles ou artificielles, sans exception, ainsi que les substances extraites incorporées à l'alcool ou au vin, constituent des boissons dangereuses ou nuisibles ;
« 2° Que le danger de ces boissons résultant tout à la fois des essences et de l'alcool qu'elles renferment, elles mériteraient d'être proscrites, quelle que soit leur base, et que, tout au moins, il y a lieu de les surtaxer de telle manière que la surtaxe devienne, en quoique sorte, prohibilive;
« 3° L'Académie signale en particulier le danger des apéritifs (boissons à essences et à alcool> pris à jeun : le fait que ces boissons sont prises avant les repas rend leur absorption plus rapide et leur toxicité plus active. »
Le Gouvernement est entré dans la voie indiquée par l'Académie de Médecine et il a cherché à enrayer les progrès du fléau par des mesures fiscales. En dehors du droit général de consommation de 225 francs par hectolitre d'alcool pur, une surtaxe spéciale a été imposée aux absinthes et autres liqueurs alcooliques addi-
tionnées d'essences. Mais celte mesure ne paraîl pas avoir donné de résultats appréciables, et plusieurs membres du Parlement ont jugé qu'il y avait lieu de recourir à des moyens plus énergiques.
M. Schmidt, à la Chambre dos Députés, a présenté une proposition de loi aux termes de laquelle la fabrication, l'importation, la circulation et la vente de la liqueur dite « absinthe >> serait interdite en France, en Algérie et dans les colonies françaises. La même prohibition s'appliquerait à « toute liqueur qui, sous une autre dénomination quelconque, en constituerait une imitation, c'est-à-dire qui renfermerait à la fois 90 centigrammes d'essences totales par litre et 3o degrés d'alcool par litre ». Les pénalités seraient, outre la confiscation, de trois mois à deux ans de prison et de 500 à 10.000 francs d'amende pour le délit de fabrication ; d'un mois à un an de prison et de 100 à 5.000 francs d'amende ou l'une de ces deux peines seulement pour les délits d'importation, de circulation et de vente. En cas de récidive de la part d'un débitant, celui-ci pourrait se voir retirer sa licence.
Le Sénat est saisi d'une proposition analogue émanant de M. de Lamarzelle et de cent six de ses collègues. D'après cette proposition, comme d'après la précédente, « la fabrication, la circulation et la vente de la liqueur d'absinthe sont
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interdites dans toute retendue du territoire de la France, de l'Algérie et des colonies. Les infractions seraient punies des peines édictées par l'art. Ier de la loi du 5 août 1903 sur la répression des fraudes dans la vente des denrées alimentaires. En outre, tout débit de boissons où il aura été vendu de l'absinthe sera fermé pendant six mois, et, en cas de récidive, la fermeture sera définitive.
dette dernière disposition pourrait être particulièrement efficace, et, dans son ensemble, la proposition de M. de Lamarzelle mérite d'obtenir, le plus promptomont possible, l'approbation du Sénat, surtout si elle était complétée par un article analogue à celui qui figure dans la proposition de M. Schmidt et visant les boissons similaires de l'absinthe.
Dans tous les cas, il importe que l'une ou l'autre de ces propositions soit, à bref délai, mise en discussion et adoptée. On se trouve en présence d'un véritable danger public ; de nouveaux atermoiements de la part du Parlement ne sauraient ni se justifier, ni se comprendre.
L'interdiction de la fabrication et de la vente de l'absinthe n'est pas la seule mesure législative qui ait été réclamée en vue de lutter contre
l'alcoolisme et d'en enrayer les progrès. Beaucoup d'antres ont été proposées, et parmi elles il convient de citer en première ligne la limitation du nombre des débits de boissons.
On n'ignore pas que, jusqu'en 1880, aucun cabaret ne pouvait s'ouvrir en France qu'en vertu d'une autorisation administrative toujours révocable. La loi du 17 juillet 1880 a réalisé ce que l'on a appelé la liberté du cabaret. Tout débit peut maintenant s'ouvrir sans autorisation, et, ce qui n'est pas moins grave, la vente au détail des boissons peut s'eiTectuer non seulement dans les débits proprement dit- . mais encore dans tout autre local affecté à un commerce quelconque, par exemple chez les épiciers, charbonniers, fruitiers, etc., ce qui rend la surveillance hygiénique et fiscale très difficile, pour ne pas dire impossible.
Les débits de boissons ont, du reste, largement profité de la liberté nouvelle qui leur était accordée. Ils se sont multipliés à foison. A va ni la loi de 1880, il y en avait, en France, 33i,000, ce qui était déjà considérable; il y en a aujourd'hui 500,000, ce qui représente un débil par 78 habitants, ou, défalcation faite des femmes et des enfants, un débit pour 30 habitants. Dans la Seine-Inférieure on compte un débil par 60 habitants de tout sexe et de tout âge, et 1 par 25 dans le Calvados. Encore «lance calcul n'est-il pas tenu compte de l<»ulc< les
l'alcoolisme L1K)
habitations des bouilleurs de crû qui son! légion dans ces départements et chez lesquels l'alcool provenanl <le leur recolle esl consommé non seulement par le récoltant, par sa famille, par ses serviteurs, niais souvent aussi par ses voisins, sans contrôle sérieux cl sans limite.
Quelle que soit, d'ailleurs, la quantité réelle d'alcool qui s'échappe par celle fissure des bouilleurs de crû, la multiplication du nombre des cabarets patentés nous parait suffire, à elle seule, pour expliquer les progrès effrayants de l'alcoolisme.
Cette appréciation, il est vrai, n'est pas admise sans réserves par tous ceux qui ont étudié la question. On a prétendu qu'à moins de ramener le nombre des cabarels à un chiffre insignifiant, on n'arriverait pas à un résultat sérieux par une simple réduction du chiffre de ces établissements. On a fait remarquer que, si Ion pouvait en restreindre le nombre, il était impossible d'en limiter l'importance et que, dès lors, le jour où le législateur fixerait un maximum numérique, la vente au détail en serait quitte pour se concentrer dans quelquegrands débits, dans des « palais de l'alcool » analogues aux « gin-palaces » anglais ou américains : on n'aurait donc fait que déplacer le mal, on ne l'aurait pas diminué.
L'argument est spécieux; mais il ne saurait I cuir contre l'autorité des faits venant confir-
mer les indications fournies par Je bon sens. S'il est, en effet, une vérité que l'expérience atteste avec évidence, c'est celle que traduit ce vieux dicton : « L'occasion fait le larron. » Les palais de l'alcool auraient beau accroître leur luxe, étendre leur clientèle; il est presque inévilable que la masse des buveurs boive moins si elle ne trouve plus la boisson à sa portée, si elle n'est plus, comme aujourd'hui, tentée, à chaque tournant de rue, par l'enseigne d'un cabaret.
L'exemple des pays étrangers vient à l'appui de cette prévision.
Plusieurs pays ravagés par l'alcoolisme ont, en effet, pris des mesures énergiques pour combattre le fléau et y sont parvenus : les uns en monopolisant au profit de l'Etat la vente de l'alcool : les autres en adoptant une série de dispositions législatives au nombre et en lèle desquelles figurait la réduction considérable «lu nombre des débits de boissons.
Parmi les premiers, signalons la Russie ei la Finlande; parmi les seconds, la Suède el la Norvège. Nul n'ignore à quel point les Etats Scandinaves oui eu à souffrir de l'alcoolisme. 11 y a une cinquantaine d'années, ils étaient en danger de voir disparaître leur population dévorée par l'alcool. Devant ce péril public, comparable à celui qui nous menace, ils n'onl pas hésité à prendre (\c> mesures radicales : sur-
l'alcoolisme ~0i
luxe de l'alcool; augmentation du taux des
licences; rachal ri fermeture des petites dislilleries ; défense de réunir la vente de l'alcool à aucun autre commerce ; interdiction de cette vente les dimanches el jours fériés, la veille de ces jours après cinq heures du soir, les jouis ouvrables avanl huit heures du malin el, en tout temps, dans les foires; enfin, et surtout, diminution considérable du nombre des cabarets.
On ne s'est pas contenté, dans les pays Scandinaves, de raréfier le cabaret ; on a aussi travaillé, el fort efficacement, aie moraliser, à le rendre inoffensif, bien plus, à l'utiliser dans l'intérêt de la tempérance. C'est l'objet du système célèbre appelé « le système de Gothembourg ». Chacun sait en quoi il consiste. L'Etat a conféré aux municipalités qui en font la demande le droit exclusif d'accorder des licences de débitant dans leurs communes respectives, à la condition de ne pas dépasser le nombre maximum fixé par la loi. Ces municipalités peuvent se réserver la vente au détail des boissons alcooliques ; elles peuvent aussi déléguer ce droit et délivrer des licences exclusivement à des compagnies fermières, qui ne sont autres que des sociétés de tempérance. Ces compagnies cherchent, non pas à imposer à la population l'abstinence totale de boissons fortes, mais à en régulariser, à en restreindre la consommai ion.
202 LES FLÉAUX NATIONA1 v
Les débits qu'elles tiennent dans plusieurs grandes villes, notamment à Stockholm et à Gothembourg, ne vendent que des boissons rigoureusement rectifiées ; en outre, on ne donne jamais à boire dans leurs débits ni aux gens ivres, ni aux enfants, et l'on y trouve, à côté des liqueurs fortes, des boissons hygiéniques. Enfin, elles ne recueillent, pour ellesmêmes, aucun profit matériel de l'entreprise : le produit net de leur vente est affecté soit à des œuvres de bienfaisance, soit à la lutte contre l'alcoolisme (1).
Si l'on veut se rendre compte des résultats obtenus, dans les pays Scandinaves, par l'application de ces mesures, on n'a qu'à consulter le rapport présenté par M. Ch. Gide au premier congrès international contre l'alcoolisme tenu à Paris en 1903. Il en ressort que la Norvège, qui avait en 1830 un cabaret pour 200 habitants fd consommait alors 9 litres de boissons spiritueuses par tète, n'avait plus en 1900 qu'un cabaret par 9.000 habitant- et avait vusa consommation de spiritueux tomber à 2 lit. 60 par tête P. En Suède, le progrès avait été plus sensible encore : durant la même période (1829-1900), le nombre des cabarets était tombé de un pour 100 à un pour 5.000 habitants,
l Voir : « Résultais da système de Gothembourg f>, par M Siegfried Wicsclgren. Broch. in-8°, Stockholm, 1898 Publications de lu Société suédoise de tempérance .
i.' \i.< oolisme 203
el la consommation de spiritueux, de 2-\ lit. 35 à 1 lit. 07 par tête.
Dans son rapport, M. Gh. Gide ne s'est pas borne à étudier les résultats de la lutte contre l'alcool en Suède et en Norvège : il a résumé en un tableau des plus intéressants, la situation des principaux Etats de l'Europe et de l'Amérique à ce point de vue.
Il en ressort les faits suivants :
Six pays, la Norvège, la Suède, la Finlande, Ja Russie, les Iles-Britanniques et le Canada ont réduit dans des proportions plus ou moins considérables le nombre des cabarets : la quantité d'alcool consommé y a décru dans une très large mesure. Cinq autres Etats, la France, la Belgique, la Suisse, l'Italie, l'Autriche ont, au contraire, vu augmenter parallèlement le nombre des débits et la consommation de l'alcool. Il est vrai qu'en Danemark on a constaté une réduction sensible de cette consommation, bien que le nombre • les débits soit resté stationnaire. Il est vrai encore que, dans trois autres pays (Allemagne, Hollande et Etats-Unis), il y a eu accroissement d'alcoolisme, quoique le nombre moyen
(1) On remarquera que dans le rapport de M. Ch. Gide, la consommation alcoolique est évaluée en litres de liqueurs spiritueuses, non en litres d'alcool pur, ce qui rend les comparaisons incertaines. La difficulté de connaître le titrage des boissons alcooliques consommées à l'étranger est sans doute l.i cause de cette anomalie.
d'habitants par débit ait augmenté. Mais on remarquera que ce fait peut s'explique r par l'accroissement de la population et, d'ailleurs, la situation s'est modifiée dans ces dernières années. Alors même qu'il n'en serait pas ainsi, l'argument tiré des expériences en sens contraire faites par le reste de l'Europe et par le Canada n'en conserverait pas moins toute sa valeur et toute sa force (1).
11 est corroboré encore par l'exemple que nous donne en ce moment l'Angleterre. Bien que dans ce pays l'alcoolisme soit plutôt en décroissance depuis un demi-siècle, le parti libéral actuellement au pouvoir n'en a pas moins cru nécessaire de précipiter ce mouvement de recul par des mesures législatives tendant à la réduction du nombre des cabarets. 11 a présenté dans ce sens un bill que le Parlement discute en ce moment et qui passionne tout le Royaume-Uni. C'est le premier ministre, M. Asquith, qui a soutenu en personne la discussion avec une énergie et une passion auxquelles certaines préoccupations n'étaient peut-être pas étrangères, mais qu'explique surtout le souci des intérêts vitaux de la population anglaise.
Verrons-nous cet exemple suivi en France ?
Le Sénat français est saisi, depuis plusieurs
(1) Voir l'Appendice à la un du volume.