‹ Les fleurs de CannesChapitre 27 sur 55 · LÀ LEGENDE DE BERTHE · texte numérisé non relu

LÀ LEGENDE DE BERTHE

Elle avait de grands yeux, Berthe la jeune fille, Si grands qu'un cavalier, en passanl au galop, Les vit de loin briller à travers la mantille Pareils aux diamants d'un cortès de Séville, Et que le cavalier aima Berthe aussitôt.

Le coursier, retenu par les mors blancs d'écume,

Dans son élan sauvage à regret s'arrêta;

Son pied d'airain frappait le roc comme une enclume,

Sa crinière ondulait sur le garrot qui fume :

On eût dit Eoiis sculpté par Canova,

Aux lisières du bois, enfanl de la vallée, Que cherchez-vous ainsi ? o dit l'écuyer galant. c Je cherche » repartil la vierge encor troubléi Par l'apparition « cette Ûeur étoilée Qui fait savoir combien trous aime voire amant.

— Mui tniit près je connais une grotte secrète Où bien mieux que la Hem- un devin vous dira Si votre amant vous aime, el si son àmeesl prête A s'unir à votre àme en un hymen honn Ou si, les amoiiis 1ms. il vous délaissera. »

<• Très noble cavalier, • alors s'écria Berthe

o Veux-tu vns ce devin me guidera l'instant .'

Ils marchèrent. Bientôl sous une ronce verte

La grotte, entre deux blocs comme un cratère ouverti

Apparut, éclairée à peine et tristement.

Ils entrèrent sans peur ainsi qu'en une église :

El pourtant ce n'étaient qu'horribles détritus.

Des ossi ments noircis jonchant la terre gi ise,

Bien plus nombreux que ceux des soldatsde Cambyse,

Omoplates, sternums, tibias, cubitus :

Et comme au cai rousel le sol sous les com]

Comme au 1 1 de la mer les sables sous [es Ûots,

Sou- leurs rapides pas craquaienl les métatarses,

bres pai mi les humérus éparses, Les fémuj - entassés sui i ôtes el frontaux ' '

— (il —

Devant Berthe, à la fin, une autre crypte s'ouvre : Elle voit là des murs plus brillants que les deux, Que les vagues, la nuit, quand l'océan s'entrouvre, Que le Régent fameux conservé dans le Louvre, Et néanmoins encor moins brillants que ses yeux ;

El tout autour, rangés comme une sainte crèche, Les plus riches objets, les plus rar< s bijoux, Des chandeliers ayant un rubis pour bobèche, Des cristaux où la fleur demeure toujours fraîche,

El des perles à rendre un grand visir jaloux.

Et le devin, au fend, sur un trépied d'ivoire, Les regardait venir. Etl'écuyer galant L'interrogea, disant : « ô vieillard qu'on peut croire, Berthe a-t-elle fait naître un amour illusoire? Berthe a-t-elle, au contraire, un damoiseau fervent ? i

Le devin, ayant lu son livre de cabale Et relu, répondit : « il ne vous aime pas... » Puis disparut derrière un angle de la salle. El l'écuyer, joyeux d'une joie infernale, Ajouta : « tu le vois, les hommes sont ingrats.

C'u bien ! enfant, je suis celui que l'homme abhorre ; Je cherche une beauté qui veuille mon amour. Depuis kve jel'ai, du couchant à l'aurore, Cherchée en vain ; je cherche et je recherche encore Jeune fille aux grands yeux, je te l'offre à ton tour.

Sous tes pieds onl grincé les os des mille femmes Demi le dédain pour moi fui suivi de la mort. Tu périras ici comme ces folles âmes, si lu refuses ; mais à moi seigneur îles flammes, Si tu donnes ton cœur, tu prendras tout cet or.

El Berthe, préféranl la fortune au martyre,

Après Eve écouta 1rs propos de Satan,

Bien que 1<> cavalier <ùt Ea.il place au satyre,

Bien qu'elle rencontrât des lèvres de vampire,

Bien que des doigts crochus touchassent son sein blanc.

Or Berthe maintenant est une dém -

Occupée à tenter les filles aus grands yeux. Lorsqu'un beau cavalier vient contre une caresse Leur promettre velours, bagues, laquais, richesse, C'est elle qui détruit leurs scrupules pieux.

LA LEGENDE D'OSCAB

A lis était bien belle. Elle avait dans les yeux Tous les feux du soleil; elle avait sur la bouchi Un sourire semblable au sourire des dieux; Elle avait le corps frêle et souple et vaporeux Des A\ illis qu'un souffle effarouche.

Lorsque sur 1rs créneaux de son ducal manoir Comme une aire d'aiglons incliné sur l'abîme, Aux clartés de la lune, elle rêvait, le soir, On eût dit un Génie occupé de savoir Si dans les rocs passait le Cri

Souvenl son père Ulric, de qui dans les combats L'ennemi morl senti! jadis la forte épée, Des guerres où les rois se battaient en sol El sur le sol conquis se taillaienl des Contail la vaillante épopée.

I.i c'était mi contraste aimable el ravissanl : On les voyait assis sur la même es< abelle, La fille aux bruns cheveux, le vieillard au chef blai Comme d'anciens amis retrouvés devisant.

La châtelaine était si belle !

Ki dans les grands salons aux vieux lambris vermeils , L'enfanl du noble preux quelquefois, comme un ange A qui Dieu pour joujoux donnerait des soleils, Jouait avec le cor qui sonna les réveils, Et le guidon veuf de sa fra

Et les poignards axant des chaînes pour baudriers, El les liai hes de fer, el ces immensi s heaumes Qui pourraient abriter plusieurs de nos gu i tarasses d'or, et ces larges boucliers Trop lourds à présenl pour quatre hommes.

Et le duc éprouvail de la joie en son cœur,

Car sa fille était 'I i encore plus que belle ;

Pour les serfs elle était la source de bonheur : Lui tendaient-ils des mains que sécha le malheur, Elle v vidait .son escarcelle.

Cependant toute joie esl courte. Le démon Déteste notre joie autant que l'eau bénite. n jeta ses regards sur un vassal félon, Laid, cruel, mais portant très liant un rugue < >ù l'infamie était écrite.

Il jeta ses regards sur ce cruel vassal, Et grommela : « céans je vais gagner deux à mi Or advint un tournoi ( c'était alors le bal l Où maint page devait sur un fringant cheval Rompre des lances pour les dames.

Le vassal y courut, la belle Mis aussi . Et la belle AJis tut la reine de la fête ; E1 !<■ vassal joutant sur son destrier la vil ; Et soudain il l'aima d'un amour de maudil Terrible comme la tempête.

Les carrousels finis, il revint sous son toit. Là, troublé dans son sang, il veillait sur sa couche ci Je l'aurai » disait-il « parle Christ ! sur ma foi ' Qui donc me livrera cette duchesse? » — « Moi. » Cria Satan d'un ton farouche.

C'était l'heure lugubre où chante le hibou, Où le chien Fait entendre un jappement qui navre. L'heure .où dans son cachot hurle le pauvre fou, Où sous la bise froide ainsi qu'un loup-garou Remue au gibet le cadavre,

L'heure par les sorciers consacrée aux sabbats, L'heure où le voyageur au carrefour des routes Voit des nains accroupis lui tendre <]<■ longs brae Où l'impie orgueilleux qui le jour ne croit pas l'ait abandon de tous ses doutes !

t Tu la veux ? » dit Satan. « Je la veux ! » dil Os< ai - o Mis es1 belle, Mis est la plus belle femme Qui jamais ait dicté des luis au montagnard !

Je te la livrerai demain et pas plus tard,

Mais que nie donnes-tu? — Mou àmo. »

Il avait reconnu l'infernal visiteur ; Il prit donc bravement le philtre nécessaire. Ce philtre pour lequel il eût vendu sa sœur, Et qu'il serait allé même prendre en fureur Dans les entrailles de sa mère.

Voici l'instant... Minuit... Aux flancs du mont à pic < >scar grimpe en rampant de crevasse en crevasse : Il cherche le balcon de la Mlle d'Ulric ; Et dans l'ombre il a l'air d'un monstrueux aspic Qui d'un faible oiseau suit la trace.

Allons! vierge au sein blanc, fraîche et suave fleui A de lubriques yeux expose-toi sans voiles... Plus d'accents, plus de pouls... Le philtre est ton vainqueui . De ses lèvres Oscar t'enveloppe... D'horreur \u ciel s'éteignenl les étoiles.

Une griffe frappa plusieurs coups au carreau : « Encor quelques baisers o dit ivre île délire Le damoisel. Un coup retentit de nouveau : « Encore, encore un peu » cria le hobereau. On ouït dehors un gros rire.

L'horrible passion est satisfaite enfin.

Debout I le créancier réclame sa créance ! Debout ! trahie vassal ! Là-bas dans le ravin. Un sauvage étalon aux noirs sabots d'airain Bat le granit d'impatience.

« Me voici » dit Oscar. L'autre répondit « Viens o Et d'un vol remporta sur la bête puissante. Et, 1rs .nus hérissés, sans mors d'acier, sans liens. Plus prompte qu'un lion des cirques des païens, Elle s'élança sur la pente.

Et l'on se dirigeait en face, sans détours; Et l'animal allait, allait, vivante trombe. Satan (nos éperons eussent été trop courts) Lui déchirai! les reins qui rendaient des bruits sourds Comme un soupir dans une tombe.

Au galop ! les cailloux fendus lançaient du feu ; Les échos répétaient les chocs du pied sonore; Suc le fonds du seigneur et sur le franc-alleu Il courait, il volait. Bientôt dans le ciel bleu De l'orient monta l'aurore.

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