‹ Les fleurs de CannesChapitre 29 sur 55 · K PI TRES ET FABLES · texte numérisé non relu

K PI TRES ET FABLES

A MONSIEUR f. A.

roui un mois, c'est beaucoup prolonger ton silence ! Je languissais beaucoup, et la sainte Espérance Du jour au lendemain seule me soutenait, Lorsque dans le dortoir venait et revenait Le facteur de céans distribuer les lettres, Et qu'il n'avait pour moi que des quolibets traîtres. Souvent peu s'en fallut que ce vieux brigadier Sous mes coups ne payât le retard du courrier ; Mais je respecte trop son immense moustache, Ou plutôt je crains trop Vours vengeur qu'elle cache. Que faire? je tuais, comme l'on dit, le temps, Fuite de ne pouvoir tuer des combattants ;

Je rêvais, je ne vis que pour la rêverie : Facile esl ce travail dans une infirmerie.

Enfin !je tiens enfin le papier précieux!

Je l'ai relu vingt fois sans repaître mes yeux ;

Il est là déplié pendant que je griffonne

Os soldatesques vois dont ton bon goû1 s'étonne.

Des vers ! je suis bien sûr qu'à ce plaisanl début

Sur ta lèvre un sourire aussitôt a couru '

Des vers ! Un artilleur qui veut rimer encore, Lorsque tout vrai soldat n'aime que Terpsychore, Le petit dieu sorti du beau sein de Vénus, Et le grosdieu qui verse à boire aux tannes mis ! I n artilleur qui fuit l'amusement des autres, El sail la prosodie avant les patenôtres! ! Oh Ides vers! oh! o dis-tu « c'est la première fois Qu'un tel fait se présente. » Halte-là, tu le crois, Eh bien ! mon cher, il l'an» réformer tes idées Lerégimenl es1 plein de sauvages Orphées Oui d'une lyre inculte onl su tirer des chants, irs dignes en tout des poètes puissants ; Et j'en garde pour toi la preuve en portefeuille.

Or, ai-je dit tantôt, il est temps que je cueille A mon tour une fleur au pied du Double-mont. Ma muse est-elle morte? Un cruel abandon A-t-il l'ait crevasser mon luth dans la poussière? \ oyons, que je prélude. Et sous ma main guerrière Les cordes à la fois ont frémi sans aj eord, La une- paresseuse est née avec effort, Mais mon âme bientôl a repris son aisance,

El les vers maintenant coulent en abondance.

I! me semble encore être assis à mon bureau,

Pour notre Conférence écrivant un rondeau.

« Que les temps sont changés ! » Si ma verve s'éveille,

Si je me sens encor le rimeur de I'Abeille,

El si mou feu sacré n'est pas encore éteint,

Hélas! c'est pour mieux voirie malheur qui m'atteint

Ali ! que n'es-tu témoin de mes vicissitudes ' L'hiver est arrivé : je n'ai plus nos études Pour adoucir l'ennui île jouis forl ennuyeux. Il l'ail froid, or ici la chaleur vient des cieux, Et le soleil depuis une semaine entière De grisâtres rideaux a voilé sa lumière ; il pleut, il pleut toujours. Mon Dieu, que devenir ? Gardes, conscrits, grognards, s'occupent à dormir, Ou pour la remonter démontent leur armure. Moi, blotti sur mon lit, je bâille, je murmure Nos seholaires refrains , je pense à ce bonheur Dont le gai souvenir me rend de belle humeur, Je pense à toi. je fais mille châteaux, j'arrange Mon avenir suivant quelque projet étrange ; Bref je suis prés de vous, je ne vis qu'avec vous : Et l'exil est moins lourd, et l'espoir est plus doux! Au moins j'ai ce loisir dans cette infirmerie, Et certes cela vaut manœuvre et théorie.

Allons! décidément l'essai n'est poinl mauvais; Au galop du crayon soixante-sept vers laits! Pour la première l'ois que je lâche la rêne A nia muse oubliée, elle eu prend pour sa peine-.

Te mus encor poète, et j'ai pu dignemenl

Te composer ici ce digne compliment :

C'est bien. A te donner, je n'avais pas grand chose

\ussi j'ai supposé qu'en cueillant cette rose Au Parnasse, j'aurais du prix à te l'offrir ; Car un pareil bouquet ne peut pas se flétrir. Pour toi seul, cher ami, seulement pour ta fête Le soldat a voulu redevenir poète.

Bonne fête ! à tes pieds que les cieux opportuns Jettent de l'Orient les fleurs et les parfums; Qu'un vin bien généreux au banquet de famille Plus que le feu d'hiver sur ta table pétille ; Qu'un toste sympathique implore ton patron ; Que ta bouche amicale y mêle aussi mon nom : Que sur des plats fumants Cécile avec adresse Des marronniers touffus entasse la richesse ; Et que ton cœur de joie et déplaisir empli Cesse pour un moment de pleurer un ami ! !

Je m'arrête. 11 est temps; ma muse trop pressée, D'un semblable travail à la fin courroucée, Comme un sous-verge au vent jetterait le brîdon,

El .Mais de i excès punirait Apollon.

Je m'arrête, pourtant ma lettre n'est pas rlose, Ramenons l'avant-train, et passons à la prose.

6* d'aï

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