REMEMBRANCE
A mademoiselle
A la Croiselte, sur la grève Les flols expiraient tour à tour :
Et leur voix qui n'a pas de trêve, En berçant mon cœur dans un rêve M'entretenait de ton amour.
A Saint-Cassicn, dans la plaine, 10 Le dernier zcphire du jour Caressait les feuilles du chêne :
Et sa rafraîchissante haleine M'entretenait de ton amour.
l'entendais crier l'hirondelle
Au sommet de la vieille tour n Qui nous vient du Templier rebelle Et Progné mieux que Pliilomèle M'entretenait de ton amour.
Sous les raflales de l'orage L'Estérel où le sanglier court x- Rugissait avec grande rage :
Et son rugissement sainage M'entretenait de ton amour.
Des noirs rochers d'une montagne A peine accessible à l'autour Tombent les eaux de la Siagnc : 13 Et le bruit qui les accompagne M'entretenait de ton amour.
Sur l'oranger aux fleurs nombreuses, Les rondeaux du vieux troubadour Étaient chantés par les cueuilleuses :
Et de loin ces notes joyeuses M'entretenaient de ton amour.
0 ma belle, ô ma toute pure, Je n'étais pas à ton en tour :
Mais chaque son, chaque murmure Chaque souffle de la nature M'entretenait de ton amour.
Cannes, 18 de mai 1850.
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JL e matin,, du pied des bruyères, J'aime à voir les barques légères Glisser sur le grand lac amer; La tartane qui se balance, Semble hésiter, et puis s'élance Aux premières brises de l'air ;
Les dauphins qui passent en foule:
L'immensité qui se déroule Sous l'impuissance du regard :
Les marins liranl les madragues.
Et les capricieuses vagues Qui bondissent de toute part.
Le soir, j;aime dans la mâture La voix du mousse qui murmure Les ballades de son pays ; Le môle on le phare s'allume, Où les Ilots laissent leur écume, El les alcions leurs petits;
La pâle clarté de la lune Éclairant vaguement la dune u D'où l'orfraie a pris son essor ; El les avirons qui s'élèvent, Tombent à la fois, et soulèvent Des milliers de paillettes d'or ;
Et les sables blancs du rivage, Et ce long soupir de la plage, Et ces vacillantes lueurs, Et ces coquilles dont la nacre Brille sur l'algue à senteur acre.
Comme un colibri sur des fleurs.
Pour moi toujours la mer est belle;
Mais surtout ce que j'aime en elle
Et vais admirer très souvent,
C'est lorsqu'en un courroux sublime
Elle bouleverse l'abîme
Et rugit sous les coups de vent.
Cannes, septembre 1850.
Valet cara, jaces teternœ mortis in a% natorum verb peclore vivis adhûc.
S eigneur, sur celle pauvre sphère Pourquoi tant peiner, tant gémir?
Sous l'étreinte de la misère Pourquoi naître, vivre et mourir?
Pourquoi faut-il que les alarmes Composent notre court destin.
Que sans cesse de tièdes larmes Arrosent le morceau de pain?
L'homme des démons cst-il frère? L'homme avec la foudre est-il rie?
Dans les entrailles de sa mère L'aviez-vous déjà condamné?
Sous la rose il trouve l'épine; Sous les dignités, les labeurs; Sous le lier monument, la ruine; Sous les ris mêmes, les ton ours.
El dans celle carrière étrange Où la gaîté prend peu de part, Nous passons comme une phalange Dont la Mort porte l'étendard.
Au huis vert des réjouissances La Mort joind l'arbre du malheur ; Elle termine nos souffrances Par une suprême douleur.
Qu'ils doivent être grands vos trésors d'harmonies, Seigneur, que vos bontés doivent cire infinies
Pour récompenser vos élus !
Que vous devez avoir de pures allégresses Afin de racheter dignement nos détresses,
Lorsqu'ici nous ne serons plus !
Oh! vous devez avoir dans vos soleils splendides Une paix inconnue aux peuples homicides,
Une mislique volupté, Des transports réservés aux séraphins, aux anges, Aux vierges, aux prélats qui chaulent vos louanges
Durant toute l'élernilé.
Il faut bien que le sage en proie aux sombres haines; Que le marlir chargé de volontaires chaînes ; Que les filles de sainl Vincent
Qui, loin des fleurs du monde allant chercher la ronce, Aux vils blasphémateurs racontent en réponse Leur admirable dévoûment :
Que cet infortuné, croyant pareequ'il souffre, ïandisque les heureux voient dans la fosse un gouffre
Au bout de l'existence ouvert; Que tous ceux pour lesquels la coupe est trop amère, Pour lesquels les plaisirs se comptent sur la terre
Comme les ombres au désert ;
Il faut bien, ô mon Dieu, que tant de créatures Héros de votre foi brisés par les tortures,
Puissent enfin ouvrir leur cœur, Puissent enfin goûter la réelle délice, Puissent enfin trouver l'instant de la justice
Où vous pèserez leur ferveur.
Sans cela, contre vous l'impie aurait des armes. A quoi pourrait servir ce baptême de larmes
Qu'un rude sort nous a donné?
C'est lorsque vous aimez de votre amour immense Que frappe votre bras ; par votre providence
.lob sera toujours pardonné.
Oui, Seigneur, oui sans doute au malheur on pardonne; Chaque peine ici-bas nous vaut une couronne
Dans voire royaume divin ; Devant le repentir tous les crimes s'effacent; El jamais vos pasteurs à l'autel ne se lassent
De faire du pécheur un saint.
El celle qui jadis sur ma couche légère M'apprit à bégayer ma petite prière
Faite de votre nom si doux, Qui sans cesse a senti de pénibles souffrances
Transformer tous ses jours en lourdes pénitences. N'esl-elle pas au près de vous?
Celle pour qui, de pleurs cruellement remplie Et comme un pâle éclair s'évanouit la vie,
A qui tout distilla le fiel, Tout fut ennui, dégoût, amertume, colère, 0 Seigneur, 6 mon Dieu, celle qui fut ma mère,
Dites, n'est-elle pas au ciel ?
Ma mère, hélas ! j'ai vu mourir ma bonne mère; Comme la lampe éteinte au fond du sanctuaire, J'ai vu son œuil fermé par le fatal sommeil ; Sa lèvre, fatiguée encore de se plaindre, Semblait parler des deux que l'âme allait atteindre. Mais elle n'avait plus de coloris vermeil.
Le soir, lorscpr arriva la nuit silencieuse, La chambre était drapée; une cire pieuse Formait au tour du corps une nimbe de feu ; Et ma sœur, à genous, murmurant des prières Tristes comme le vent aux croix des cimetières, Implorait la pitié du redoutable Dieu.
Et sur son lit défait noire mère étendue,
D'un lin neuf et tout blanc par nous-mêmes vêtue
Ressemblait au génie inerte du tombeau.
El nous allâmes tous sur sou visage auguste Où rayonnaient la gloire et la beauté du juste, Rendre encore une fois les baisers du berceau.
Et comme si c'était la patronale fête
Où 1-on tresse un bouquet aux parents en loilletlc, 1:
Comme si je devais encore l'émouvoir,
Si le sourire eneor devait plisser sa bouche,
Sans pleurer, m'approchant de la funèbre couebe,
Je pris sa froide main et je lui dis bonsoir.
Le lendemain la bècbe avait fait une place
Aux Caroubiers ; l'airain sanglota dans l'espace ; u
Le convoi déroula ses noirs replis de deuil ;
De mortuaires chants dans l'air se répandirent;
Les anges radieux en kœur y répondirent ;
Et de nous lentement s'éloigna le cercueuil.
Tout était dit. Ce fut une grâce pour elle : Elle soupirait tant après l'heure mortelle ! Dans trois jours d'agonie elle avait tant souffert. Trois jours consécutifs d'une rude agonie ! Jusques au dernier râle cl jusques à la lie 11 fallait qu'elle bût à ce calice offert.
Ohl bienheureux celui qui possède sa mère, Qui ne recherche point l'abside solitaire; Bienheureux l'homme exempt des désespoirs sans lin, L'homme qui peut s'asseoir distrait sur une tombe, L'homme qui ne sait pas que la santé succombe, Que l'esprit se flétrit au souffle du chagrin !
Et toi, ma mère, assise au banquet des prophètes, Quand tu vas partager leurs ineffables fêtes, Quand les siècles futurs vont couler à tes pieds, Quand, plaignant des humains la race criminelle, Tu vas glorifier dans une hymne éternelle Celui qui fait plier les fronts les plus ailiers,
Nous, tes plaintifs enfants, dans la chapelle sainte, D'encens et de parfums nous remplirons l'enceinte, Pour remercier Dieu qui le fait ce bonheur. Et toujours nous irons réjouir ta poussière; Et ton nom sur le cippe orné d'un humble lierre S'effacera plus tôt qu'au fond de notre cœur.
Cannes, mai 1853.
O.alal, ciel que Paris emie !
Salut, sauvage mélodie Du labech au fond des pins verts ! 17 Salut, exhalaisons marines, Algues, sables, roc qui t'inclines Sur l'eau bleue ou qui fends les airs !
Salut, vous qui rendez poète! l8 Qui n'a pas senti dans sa tête Germer un penser surhumain,
Lorsque gronde le sombre orage Et que la rafale avec rage Soulève l'immense furin ?
Ou bien en parcourant la dune, Le soir, lorsque la pleine lune Fait scintiller les flots ardents, Et que de folles néréides Semblent sur leurs cimes limpides S'entrejeter des diamants?
0 Cannes, sur ton sol fertile Où l'étranger cherche un asile Contre les rigueurs de l'hiver, Trois choses comme un jet de flamme De poésie emplissent l'âme :
Le soleil, le labech, la mer.
Que! climat, quel séjour d'ivresse !
Naples n'a pas tant de mollesse :
Nice n'a pas tant de douceur ; L'Orient, pas tant de lumière ; Les savanes, tant de mistère ; Les oasis, tant de fraîcheur.
Tous ces châteaux où l'or ruisselle.
Et celle villa qui rappelle Le minaret des vieux émirs, Sur ton éternelle verdure Forment unevasle parure De topazes et de saphirs..
L'aloès, le palmier s'allient
Aux sapins dont les branches plient;
Le citron donne ses saveurs ;
Et pour toi sur les eaux tranquilles
Une fée a posé deux îles
Comme deux corbeilles de Heurs.
Tels que de languissantes roses Loin du frimas nalal écloses Sous les rayons de ton soleil, Que d'enfants, qu'un mal de poitrine Lentement et sans espoir mine, Chez toi trouvent un prompt réveil !
Chez toi les paysannes saines Foulent plus de fleurs que les reines Ne foulent ailleurs de gazons ;
L'oranger nu branchage immense Protège mieux chez toi leur danse Que le chêne alticr des vallons.
Les présents que Flore te laisse Te procurent plus de richesse Que l'Asie aux noirs fils de Sem :
Tes jasmins et tes tubéreuses Aux sultanes voluptueuses Feraient oublier le harem.
Il te manquait la renommée :
Et, quand le géant de l'armée
Fuyant l'île d'Elbe aborda
Sur ton hospitalier rivage,
Par ce plus grand fait de notre âge
Napoléon te l'accorda.
Ainsi, pour ta douce existence,
Chère cité, la Providence
Te ménage tous ses bienfaits.
Tu ris, et d'autres sont souffrantes;
D'autres n'ont que de pauvres lentes,
El tu possèdes un palais.