‹ Les fleurs de CannesChapitre 31 sur 55 · A MONSIEUR F. A · texte numérisé non relu

A MONSIEUR F. A

Décidément tu ne veux plus m'écrire, C'est un travail pour toi trop ennuyeux, Ni ton esprit, ni ton co ùj ne t'inspire : L'Amitié sainte i si remontée aux cieux ' Je sais déjà ce que tu vas répondre : « Le cabinel absorbe mes instants.

Mauvaise excuse ! el je puis te confondre En quatre mots. J'admets que de clients Par le chômage une foule grossie.

Le jour durant assiège tes bureaux ; \his. ta liasse nue fois dégrossie, Au heu d'aller manier les tarots Chez le voisin, ne peux-tu pas écrire ' Las! avanl moi tu places l'écarté, Méchanl ' aussi je veux avec la lyre Te corrigei de 1 1 tte oisiveté.

Que maudil soit le métier de notaire !

Que maudil soit surtout son baragouin !

Pour le talent, c'est un gaz délétère.

Sur ton fauteuil perché comme un pingouin.

Pérore, crie, épuise ta science

A démontrer au plus lin de l'endroit

Qu'au Qls ingral appartient sa chev:

S'il ne la vend pour éluder la loi ;

Et quand sera fini ton monologue,

Pour te prouver qu'il a fort bien compris,

11 conclura par forme d'épilogue

Que de sa terre il veut priver son fils,

Mais qu'il ne peut se résoudre à la vendre.

Et dire encorque pour de telles gens

Tu lis i lu grec dès l'âge le plus tendre !

Oh ! mon ami, qu'as-tu lait de ton temps '

El que fais-tu? Tu barbouilles des actes,

Des bordereaux, des cheptels, des protêts.

Affreux langage ! on dirait de vrais pactes

Par Lucifer lui-même tous dictés !

u Monsieur, cherchez de bonnes hypothèques.

— .Monsieur, cherchez un hou bailleur de fonds.

Et toi soudain dans tes bibliothèques

De consulter les Obligations !

Voilà ta vie, infortuné notaire !

Jaunir, maigrir des soucis d'un client !

Beau sort !! Pour moi, si j'ai moins de salaire,

Clotho me file un coton plus riant.

<( Quoi a diras-tu o c'est ainsi que tu traites Ce noble état ' oses-tu mépriser Dossiers, extraits, minutes et requi

Quand tu savais naguère les priseï ?

De ton passé perdrais-tu la mémoire?

Avant d'entrer aux gages d'Apollon, Avanl d'avoir de Mais brigué la gloire, Ne fus-tu pas, simple tabellion Ainsi que moi, destiné par ion prie A grossoyer certain papier timbré Qu'on l'ait payer dune grosse manière ? Contre un tel sort point tu n'étais cabré. Ne viens donc pas tant prôner les artistes ; Un pur caprice à changé ton destin.

Et maintenant tu railles, tn persistes A croire verl l'imprenable raisin. ■>

Tout beau, tout beau ! monseigneur garde-notes Trouvâtes-vous jadis la poudre? non.

Eh bien! tant pis, maître! à chacun ses taules ; Moi, pour ma part, je trouve ma chanson. Or si je mens, le vrai touche au mensonge : La plume est lourde a présent peur ta main. La Conférence a passé comme un songe.

Tu ne fais plus peinture ni dessin, (in n'entend plus résonner ta musique; \dieu les ai Is ! le voilà lion papa .Ins.pirs au cou plongé dans la pratique... M'écriras-tu pour démentir cela?

Maudil métier! il éteint dans vos tel,'.

( le feu sacré nui dans nus jeunes ans Nous fait rêver avenir plein de fêtes, Palmes, lauriers, et baisers délirants, M coupes d'or, et guirlandes de rosi >, i-.i piédi stal bâti pai le- Amours

El seins ouverts comme deux fleurs écli

Et luit de marbre où ftnironl nos jours '

Maudit métier! sous son grimoire infàm

Qui fait sécher l'imagination,

Il assoupil bientôl l'ardeur de l'âme

Or, mi t.i muse est en permission,

Ou, fils déchu do la littérature,

Tu ne sais plus aiguiser un lazzi ;

Et d'où viendrait toile déconfiture?

De ton métier... Métier maudit ! maudit

N'encours-tu pas ce terrible reproche ' Je te préviens : tous les demi-Newtons E1 les banquiers à la profonde poche, Mêlés en bloc à des tabellions, N'onl pu jamais entraîner la balance, l'u grain d'esprit tenant l'autre plateau Donc, si dans peu tu ne romps le silem Je vais te joindre à ce léger trio.

L'ANE ENOIMANCHL

Afm d'assister à la fête

Qui se donnait, dans son hameau,

Certain baudet se mil en tête

A son tour dé se taire beau.

(i Bah ! » dit-il « je vaux bien mon homi

Si je n'étais bête de somme,

.le pourrais être citoyen... »

Et vite il cherche le moyen

D'improviser une toilette :

Soi une chemise coquette, Du maître il se met sans façon Le plus élégant pantalon, Ses souliers, ses Las de coton, Son gilel de dernière modi Ki -a veste I i plus commode.

SI

El puis, sur doux pieds se dressant,

De se promener gravement ! !

Sous ce nouvel accoutrement,

Notre rustaud se croil charmant :

Il va briller auprès 'les belles,

11 va triompher des cruelles,

Il va rendre iliaque fermier

Envieux du porte-fumier. (*)

En attendant, le Love

Court se mirer dans une gla

k Dieux! »viiurmura-t-il o ayons soin,

Puisque nous voici sans témoin,

De cacher ces longues oreilles ;

Hâtons-nous. N'est-ce pas ainsi

Qu'on a constamment réussi?

On dira de moi des merveilles,

Si mon chapeau ne tombe pas ! «

(') i'et apologue parutd'abord dans une gazette, signé d'un pseudonyme. Cela me procura l'occasion d'apprécier ce qu'on appelle la critique. Une façon de Mario Joseph Chénier, moin3 le talent, lacérait devant moi ma pauvre fable a grands coups de langue envieuse. Arrivé au 12" vers : « nouvelle « s'éciia-l-il a nouvelle faute '. Voici comment il faudrait :

Si les auteurs gardaient l'incognito, que d'étonnantes bévi draient dire sur leur cumule !

De la docte Schéréazade

Que n'ai-je à mon gré sous la main

Le tapis par Galland dépeinl ;

Ou, comme au temps de la Croisade,

One n'ai-je du fameux Merlin

l.'iilinirtnltilirtiHtr Vignette ;

Que n'ai-je, en guise de mazette,

Pour chevaucher par monts, par vaux.

Le vieux balai d'une sorcière,

Ou de .lupin l'aigle sévère,

Ou de Vénus les pigeonneaux,

Ou la béquille que Le Sage,

Avec certain Diable-boiteux,

Quand Madrid éteignait sos feux.

Employait à certain voyage, Ou bien un rock de Broguignac Ou bien un verre de cognac Qui m'enverrait dans un nuage!., Et vite je prendrais l'essor Vers les sites de ma Provence.

Sans qu'il fût utile, je pense, De me nantir d'un passeport !

Mais tous ces jolis véhicules, A l'instar des chaises curules, Sont passés de mode aujourdhui ; Les éclairs du génie ont lui ; Et, pour faire mentir Homère Et les légendes d'autrefois, La science met aux abois La poésie et sa chimère :

La réalité mille fois Vaut ce que la Folle imagine.

A mon service, j'aurais donc L'Etna remorquant un vagon, Le dos emflammé d'un triton, l'ti hydrogénique ballon, Mainte extravagante machine, Mais, hélas ! quatre fois hélas !

Comme le renard sons la treille .le peux bien me gratter l'oreille, Il faut des écus pour du gaz.

I '!•- écus ' i-t tu sais, amie,

Que le gi os billon seulement l»ans ma bourse du régiment \ reçu droil de bourgeoisie Heureusement, grâce à Cadmus, Je puis" à mon aise t'écrin .

E1 la poste, enfanl de Cyrus, Jusqu'aux limites de l'empire Te portera mon papyrus; Celle poste-là n'esl pas Qère, Le gros billon fail son affaire.

Écoute donc toul 1 i babil ;

Mais s'il n'esl pas assez yenlil

Pour faire naître doux sourire Sur ta bouche où bonté respire, Tâche au moins de ne pas dormii

A moi seul l'injuste Fortune

Réservanl toute sa ranci

Croyait me faire ici blêmir ; Toi-même par excès de zèle Croyais qu'au fond d'une nielle.

Sans pain, sans habit, sans argent, J'irais sur l'angle d'une pierre.

Marmottant deux mots de prière, Reposer mon Iront indigenl ; Mais le bon Dieu dans la natui e A chacun donne sa pâture, Il m'a fail place à son soleil.

Si je n'ai plus votre rich< --■• Je puis savourer ma paresse, El je : m- libre. Quel réveil '

Ma chambre au troisième esl l

I"n appartement merveilleux, Mais si j'en ouvre la fenêtre J'admire de plus près les cieux .

Comme à la maison paternelle .li' n'entends plus les gens ragei :

.l'y chante sans me déranger Refrain joyeux et ritournelle ; El mes cinquante francs par mois, Lorsque j'ai soldé ma dépense, Sont réduits à de tels al mis.

Que sans instruments de défense .l'y dors content, et rassuré :

Le voleur serait le volé.

Le matin, je griffo vite

Les vers composés dans la nuit.

Puis à la maîtresse du gîte Qui m'aime et n'aime point l'ennui, Je souhaite bonne journée, Puis nous causons, puis l'oiseau fui \\cc sa chanson fredonnée.

Oh! tu serais bien étonnée En voyant mon petit bonheur !

Tu verrais, avec des artistes Dont le trésor est dans le cœur Régner toujours ma belle huni.au Pendant nos courses de touristes; I h verrais mon cher Rocamii \i mé de sa large palette Mettre dans un cadre ma têt

Sérieuse comme un émir;

Et pour lui, contre ce chef-d œuvre,

Aux heures de coq matinal.

Tu me verrais ensuite à l'œuvre D'un compte-rendu de journal ; D'autres fois, tu pourrais encore.

Au milieu d'un bruyant festin, Les verres remplis de ce vin Qu'un beau rayon de soleil dore, Ouïr mon luth dont on implore Un air en l'honneur du Poussin :

Le peintre est frère du poète.

Or si dans l'exil je regrette Quelque parent ou quelque ami, Grâce à Dieu je retrouve ici Plus de vingt charmantes personnes Qui, pour moi sans doute trop bonnes, Plaignent mes soi-disants malheurs, El qui voudraient cueillir des (leurs Pour me composer des couronnes.

Ne va point, ma chère, pourtant M'accuser d'être indifférent Envers vous autres. Très souvent Je pense à nos vertes collines Où l'oranger, les aubépines, L'olivier menaçant les cieux, Le jujubier qui vient du Pinde, Le palmier, l'aloès de l'Inde Poussent près des sapins neigeux ; A toutes ces villas splendides

Que caresse le flot vermeil,

A notre golfe sans pareil,

A nos si coquettes bastides

Qui ressemblent, aux lianes du mont,

A des perles qu'un noir démon

Jette devant les lords avides.

Ou bien je pense en souriant

Aux rôles que je vais jouant

Et qui changent comme un feuillage,

Sous le souffle de l'aquilon.

Je crois encore voir Toulon

Où j'étais en apprentissage

Pour devenir un beau matin

Jean Bart, Duquesne, ou Dugay-Trouin

Dans un plus séduisant mirage,

Je vois encore la Faculté,

Son moult indigeste Digeste,

Son Lombard plus craint que la peste,

Les serpenteaux lancés l'été,

Les punchs à la flamme bleuâtre,

Les petits déjeuners à quatre,

Claire, Julie et Rosalba

Et plusieurs autres noms en a,

La Conférence littéraire

Dont les membres pouvaient tout faire,

Excepté nous faire bâiller ;

Et sur mon nocturne oreiller

Ces images, joyeuse bande,

Pour bannir l'ombre d'un chagrin

Viennent danser la sarabande :

lu songe est un prisme divin.

Mais supposes-tu que j'oublie

Cette huitième batterie

< in j'appris la philosophie

Mieux que chez an auteur ancien ?

Non, je me rappelle trop bien

Le pain bis, le bouillon aveugle .

Le maréchal-logis qui bi ugle

Aux trousses du pauvre consci it,

Mes gros sabots, ma grosse toile,

l I mes nuits à la belle étoile,

El le livre hébreu qui décrit

La théorie el la manœuvre,

Et qui, d'après les vrais soldats,

Esl le chef-d'œuvre des ehefs-d'a avi

Enfin, comme tout ici-bas

Se succède, à présent pour vivre

Me voici donc teneur-de-livre ;

Plus tard je serai précepteui .

Employé, journaliste, auteur,

Greffier en robe, professeur :

Plus tard.... je n en sais rien. Ma sœur

O ma sœur, tu ne pourrais i i

Ce que c'esl que rêver la gloire ;

Rêver tous les royaux plais» s

Que raconte l'antique histoire

Ou qu'inventeraient nus désirs ;

Rêver la foule qui s'empresse

En applaudissant notre nom ;

Rêver comme jardin la Grèi e

Comme château le Parthénon .

Rêver pour l'ange que l'on aime Des monceaux d'or, un diadème, Les parfums que l'Orient sème. L'éventail, redoutable emblème Dont cbaque coup est un arrêt; Et pour notre front de poète, Rêver les fiers lauriers qu'apprêti Sa main plus blanc! te que le lait !!

Bienheureux l'homme dont la vie Peut s'écouler en rêverie !

Qu'importe une déception ?

La pensée est assez féconde Pour remplacer par mille un mondi Qu'a détruit la froide raison.

Ainsi, quand on suit les nuages Formant des maisons, des villages, De fantastiques paysages Éclairés par l'astre couchant, Au moindre souflle du zêphire Ce léger univers chavire, Mais n'en renaît-il pas autant''

J'accepte cette destinée.

•Te ne changerais pas mon sorl Contre une toque galonnée ; Ne point sentir, c'est être mort.

Une voix m'a toujours «lit : chant

Une femme sur mon chemin Pour reposer ma tête errante Daignera me prêter son sein Et si le vulgaire idolâtre Montre au poète l'hôpital, Le poète brave ce mal, Car il voit sur un piédestal Camoéns, Moreau, Clfalfilâtre.

Toulouse, 1365

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